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de vigueur. Quelle force! quelle profondeur! Que vous êtes supérieur à Montesquieu môme! Votre ouvrage doit effrayer tous les tyrans nés ou à naître; il fait fermenter la liberté dans tous les cœurs. Vous y protestez hautement contre Tesclavage où gémissent tous vos semblables et vous vous montrez seul vraiment libre au milieu de la servitude des nations.
(( Que vous dirai-je d* Emile? 11 ne fallait pas moins qu*un génie créateur pour former un homme nouveau au sein de nos ennemis et de nos vices. Oh ! si tous les hommes étaient formés sur ce modèle M »
Il ne pouvait cependant lui dissimuler que ses théories sur la religion avaient affligé tous ses amis, mais il ne l'en exhortait pas moins à revenir au milieu d'eux, l'assurant qu'on l'y aimait toujours. Jean-Jacques se montrait mieux avisé en restant à Yverdun.
Si ses attaques contre la révélation avaient consterné les pasteurs, ses exposés politiques avaient enthousiasmé la bourgeoisie. L'aristocratie, qui détenait le pouvoir et entendait le garder, comprit de suite le danger et elle n'hésita pas un instant à défendre la vente des deux ouvrages en attendant qu'ils fussent examinés par les scholarques. C'est alors seulement que l'on apprit ce qui s'était passé à Paris, la condamnation de V Emile, l'exil de l'auteur.
Prévenu par le syndic Jallabert de l'orage qui se formait, Moultou fit tous ses efforts pour le conjurer. H supplia les conseillers de suspendre leur jugement, de
i. 18 juin 1702. liouêêeau, $e4 ami» et »e$ ennemie.
faire comparaître le philosophe, d'épargner à ses amis une aussi cruelle humiliation, tout fut inutile. Jallabert s'efforça en vain de ramener ses collègues à des sentiments plus modérés. En réalité l'affaire était plus politique que religieuse, c'était le Contrat social que Ion Youlait frapper ; n^is le Conseil sut fort habilement dissimuler ses mobiles secrets, et, profitant de l'émotion causée par VÉmile^ se poser uniquement en défenseur de la religion outragée.
Après un rapport des scholarques et sur la réquisition du procureur général Tronchin, les deux écrits furent condamnés à être lacérés et brûlés devant la maison de Ville par l'exécuteur de la haute justice*. Ceci se passait le 19 juin, il y avait juste neuf jours que le parlement de Paris avait prononcé son arrêt. On ne se borna pas à la condamnation des livres, l'auteur lui-même fut décrété d'arrestation : « Au cas qu'il vint dans la ville et dans les terres de la seigneurie, il devra être saisi et appréhendé pour être ensuite prononcé sur sa personne ce qu'il appartiendra ^ »
i. La sentence s'exprimait ainsi:
c Ces litres sont impies, scandaleux, téméraires, pleins de blasphèmes et de calomnies contre la religion. Sous l'appareQce des doutes, l'auteur y a rassemblé tout ce qui peut tendre à saper, ébranler et détruire les principaux fondements de la religion chrétienne révélée.... Ils attaquent tous les goutemements.... Ces livres sont d'autant plus dangereux et répréhensibles, qu'ils sont écrits en français, du style le plus séducteur, qu'ils paraissent sous le nom et la qualification d'un citoyen de Genève, et qae, selon l'intention de l'auteur, Y Emile doit servir de guide aux pères, aux mères , aux précepteurs. »
S. En marge de cette dernière séance du Conseil, on lit cette annotation : c Par arrêté du M. G. du 2 mars 1791, il a été dit que le Conseil ne
Moultou s'arrache à sa douleur, pour prévenir Jean- Jacques :
f{ Mon cher ami, j'ai Tâme navrée et je vous écris en frémissant. Votre patrie, non ce n*est pas elle, tous êtes trop cher à vos concitoyens; à Genève on a brûlé vos deux livres, on vous a décrété de prise de corps. 0 Rousseau I que ta grande âme s'indigne sans s'abattre; tu seras toujours précieux à ceux qui aiment la liberté'. »
Le Citoyen ne s*attendait pas à une pareille rigueur: il fut consterné : « Quoi! décrété sans être ouï! Et où est le délit? Où sont les preuves? Genevois, si telle est votre liberté, je la trouve peu regrettable*. » Son premier mouvement fut de se rendre à Genève pour purger le décret, mais à la réflexion et sur les conseils de ses amis, il y renonça. 11 se serait- exposé à une humiliation et à un échec certains, car la passion religieuse soulevait contre lui une grande partie des habitants, môme parmi ceux que ses théories politiques avaient le plus séduit. « Votre patrie se flétrirait sans doute si elle vous forçait à quitter ses murs, lui écrivait MouitoU; mais dans Taveuglement où nous sommes, je ne sais si un jugement odieux ne nous imprimerait pas celte tache éternclle^ »
pense pas que les déci*ets contre le sieur Rousseau portent atteinte à l'honneur de ce grand écrivain, et que ce qu'ils présentent de rigoureux contre lui se ti*ouve nul et de nul effet, parce qu'il n*a jamais été ouï. — Et que cet arrêté sera inscrit en marge du registi*e où sont consignés ces décrets, « S. de Rocbehont; »