‹ Question d'Orient depuis ses origines jusqu'aÌ€ nos joursChapitre 31 sur 131 · II. — L’insurrection et la répression · texte numérisé non relu

II. — L’insurrection et la répression

Mais, en même temps qu’il avait franchi le Pruth, son frère Démétrius Ypsilanti et le prince Cantacuzène avaient abordé en Morée. En mars 1821, ils y déployèrent l’étendard de l’bétairie, une bannière noire en signe de deuil avec un phénix en signe de résurrection. A leur proclamation les marins d’Hydra et les Palikares du Marna répondirent aussitôt : l’archevêque de Patras Germanos appela tous les Hellènes à la guerre sainte et planta sur la forteresse de Kalavryta le drapeau de l’indépendance.

Les Maïnotes accoururent : les marins d’Hydra armèrent leurs petits vaisseaux, préparèrent leurs brûlots. Sur de nombreux points du pays des foyers de rébellion se déclarèrent ; les garnisons turques s’enfermèrent dans les forteresses, abandonnèrent la plaine et la montagne aux insurgés ; ils eurent bientôt l’audace d’attaquer même les places fortes : sous le commandement de Colocotronis, ils enlevèrent Patras, Navarin, Tripolitza, Missolonghi, surtout l’importante place de Napoli de Romanie ou Nauplie. La Morée presque tout entière se trouva en quelques semaines conquise sur les Turcs.

Le sultan a toujours compté sur le système de la terreur pour réprimer les moindres soulèvements ; cela lui a longtemps réussi, cela lui réussit encore quelquefois. Il donne à l’application de ce système le plus d’éclat possible ; il organise autour de ses massacres politiques une mise en scène, habile à force d’expérience, destinée à frapper les

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yeux et à produire sur les coupables ou les hésitants un effet salutaire. Deux ou trois massacres bien choisis et bien conduits suffisent en général à rétablir l’ordre.

Kurchid-pacha, envoyé contre Ali de Janina, lui prit Parga, Preveza, sur la côte de la mer Ionienne, l’enferma dans sa capitale. Il lui proposa une entrevue, lui fit espérer un accord avec le sultan, le reçut Sous sa tente, le fit saisir, emprisonner, décapiter, envoya sa tête à Constantinople (février 1822). Les Grecs de l’hétairie qui, par Arta, venaient au secours d’Ali, furent cernés, battus, presque tous tués.

Yousouf-pacha, envoyé en Morée, marcha sur Patras, s’en empara, et, pour l’exemple, y fit massacrer 15.000 habitants.

Le jour de Pâques, sur ordre de l’autorité, les maisons des Grecs à Constantinople sont cernées par des soldats turcs, prises d’assaut l’une après l’autre, pillées ; les Grecs y sont saisis, massacrés de sang-froid ; femmes et enfants ne sont pas épargnés. Les églises chrétiennes sont envahies par des bandes furieuses ; le patriarche Gregorios est arraché à l’autei, tiré dehors, massacré ; le grandvizir s’amuse une grande heure à voir son cadavre insulté, traîné dans la boue par la populace turque, pendu enfin en vêtements sacerdotaux â la porte de son palais. Dans les environs de Constantinople, en Thrace, en Macédoine, mêmes spectacles, massacre général. Deux archevêques, quatre-vingts évêques y périssent : c’est bien une guerre sainte, l’effroyable explosion du fanatisme religieux, le pire qui fût jamais.

A Chio, 15.000 soldats turcs sont débarqués le 22 avril 1822. Il y a eu quelques troubles, mais ils sont alors apaisés; la population, avec les prêtres et les jeunes filles, va au-devant des soldats pour témoigner de sa soumission. Elle est accueillie à coups de fusils et de sabres. Le carnage commence aussitôt ; l’église est brûlée ; les hommes sont empalés, pendus, les femmes éventrées, les enfants coupés en morceaux ; les derviches encouragent les massacreurs, qui n’en ont pas besoin. Un mois durant, ces scènes se continuent nuit et jour, sauf quelques intervalles de repos indispensables à Un tel travail. Des rangées de gibets, où pendent sinistrement des cadavres, des pyramides de têtes coupées autour desquelles tournent et crient les oiseaux de mort, se dressent tout autour du rivage et font

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à la belle île une couronne de martyre. Enfin les Turcs partent pour d’autres terrains d’exécution; ils emmènent 35.000 esclaves, surtout des jeunes filles.

Ils ne partirent pas tous. L’Archipel était sillonné d’une nuée de petits vaisseaux grecs donnant partout la chasse aux exécuteurs du sultan. Ils étaient commandés par des marins illustres, Canaris, Andréas Miaoulis ; ils traînaient après eux leurs terribles brûlots enduits de soufre, d’huile et de goudron. Les massacreurs de Chio furent trop longtemps en besogne ; la nouvelle s’en répandit avant qu’ils n’eussent le temps de disparaître. Canaris les surprit dans le port, les bloqua, jeta ses brûlots au milieu de leurs navires, les détruisit : 3.000 Turcs et avec eux le capitan-pacha furent noyés, vengeance d’ailleurs inégale au crime.

D’autres brûlots furent portés en rade de Mitylène, où était mouillée la flotte turque de l’amiral Mohammed-bey ; son vaisseau sauta, et cette formidable explosion coûta la vie à un millier de Turcs. Les marins grecs conduisirent d’île en île cette guerre d’extermination : nulle part les Ottomans ne purent leur tenir tête ; ils perdirent à jamais l’empire de l’Archipel. Sur mer aussi, jadis, les Athéniens de Thémistocle et de Cimon avaient sauvé la liberté de la Grèce.

Le 1er janvier 1822, dans un bois auprès d’Epidaure, se réunit une assemblée de députés envoyés par les insurgés. Ils proclamèrent solennellement dans un grand cri d’enthousiasme l’indépendance de leur patrie ; ils essayèrent d’organiser un gouvernement régulier. Ils nommèrent un conseil exécutif de cinq membres, présidé par Mavrocordato, dont les principaux ministres furent Negris et Colettis. Il fut assisté d’un Sénat législatif de 59 députés présidés par Démétrius Ypsilanti. IJ y eut bientôt des dissentiments entre ces chefs du parti national ; mais du moins la Grèce était ainsi officiellement représentée en face de l’Europe ; elle affirmait son existence.

A la nouvelle de l’assemblée d’Epidaure, l’émoi fut grand à Constantinople. Le 25 février 1822, le sultan Mahmoud présida au sérail un grand conseil, composé de ses ministres, des ulémas et des chefs des janissaires. Les délibérations en furent très animées sans doute ; il y fut question d’effroyables mesures de violence, d’un massacre de tous les chrétiens de l’empire ottoman. Le ministre

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d’Angleterre intervint, s’efforça d’apaiser la colère du gouvernement turc, en retarda l’explosion, en atténua ainsi les effets.

L’Europe tout entière commençait à s’intéresser à l’insurrection grecque, et rien n’y contribuait plus que les massacres eux-mêmes. Ëtait-il possible de laisser détruire toute une population chrétienne par les infidèles ? N’était-il pas temps de les rejeter en Asie, de les réduire à l’impuissance de nuire ?

Le tsar tenait difficilement les engagements que Metternich avait obtenus de lui à Laybach. Ses secrètes sympathies pour les Grecs, excitées par l’opinion de toute la Russie, ne se pouvaient plus dissimuler ; il laissait échapper publiquement des plaintes, des menaces contre les Ottomans, des cris d’indignation contre les massacreurs. Il cherchait un moyen diplomatique d’intervenir à Constantinople, sans trop irriter les membres de la Sainte-Alliance ; il se souvenait que les conventions du traité de Bucharesl avaient été mal respectées par les Turcs, que par exemple la Serbie n’avait pas obtenu les garanties promises. Le trouble où tous ces événements le jetaient inquiétait de jour en jour davantage le gouvernement autrichien.

Enfin, ne se contenant plus, entraîné par les traditions de la politique russe, par son tempérament ardent de chrétien, même de croisé, Alexandre adressa tout à coup au sultan un ultimatum hautain : il lui reprocha vivement les massacres de Constantinople et de Chio, le mit en demeure de relever les églises détruites, de respecter dans tout son empire le culte chrétien, de rétablir le régime des traités dans les principautés danubiennes. Il exigea une réponse immédiate. Mahmoud ne répondit pas. L’ambassadeur russe Strogonof reçut l’ordre de quitter Constantinople : c’était une rupture. Les conséquences en pouvaient être considérables. Mais le tsar n’osa pas poursuivre dans cette voie ; il était retenu par la parole qu’il avait donnée à Metternich ; il ne trouvait pas le moyen de concilier ses intérêts et ses sentiments dans les Balkans avec l’alliance autrichienne ; il redoutait l’Angleterre ; il était déchiré de scrupules, perdu dans l’irrésolution.

Le gouvernement anglais surveillait de près les événements de l’Orient ; il ménageait l’avenir avec beaucoup d’habileté. Sa politique étrangère était alors dirigée par Canning : il arrêtait l’exécution des violentes mesures que

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voulait prendre le sultan; il empêchait le bombardement de Nauplie par les Turcs; dès février 1823, il reconnaissait aux Grecs la qualité de belligérants. Youlait-il déjà assurer l’indépendance de la Grèce? Oui, peut-être ; mais surtout il voulait disputer au tsar le monopole du protectorat des chrétiens, lui ôter tout prétexte d’intervention. 11 pouvait compter sur l’Autriche; il était ainsi très fort. Mais il ne voulait pas non plus pousser le tsar à bout, de peur d’un éclat irréparable, et, avec une extrême souplesse, il encourageait les Grecs, contenait les Turcs, enveloppait les Russes de flatteries et de promesses ; il tenait tout dans sa main.

L’ambassadeur britannique à Saint-Pétersbourg eut avec le tsar Alexandre de longues conférences, où il voulait surtout l’amuser pou. l’empêcher d’agir. Il réussit même à lui faire commettre quelques imprudences. Alexandre proposa en effet d’assurer l’autonomie de la Grèce, mais sous le protectorat de la Porte, ou de la Russie, ou de toutes deux ensemble, et en la divisant en trois tronçons d’Ëtats : la Grèce occidentale, la Grèce orientale, et la Morée. Il laissa voir ingénument qu’il ne voulait pas laisser se fonder sur les- débris de l’empire turc une nation trop forte, et que, tout en défendant les populations chrétiennes des Balkans, il voulait qu’elles fussent assez faibles pour avoir toujours besoin de la Russie. Il y eut un grand mécontentement en Grèce, et le prestige de l’Angleterre grandit au détriment de celui du tsar : si bien qu’un parti d’insurgés pria l’Angleterre de consentir à l’annexion de la Grèce aux îles Ioniennes, sous son protectorat. Canning n’osa pas s’y prêter.

Alexandre s’énerva de toutes ces difficultés, s’impatienta de ses échecs et de son impuissance, et, dans une crise de découragement, pendant les derniers mois de sa vie, il alla jusqu’à demander au gouvernement anglais de régler à lui seul la question grecque. Il mourut le 1er décembre 1825, avant que celte faiblesse d’une âme généreuse et désabusée n’eût produit ses résultats.

Rien ne pouvait être plus agréable et plus avantageux au sultan que toutes ces intrigues. Combien , de fois les Turcs ont profité de ces conflits diplomatiques entre les puissances européennes ! En vérité, ils leur doivent d’être encore à Constantinople; ils faillirent dès ce moment y gagner la victoire sur les Grecs.

Metternich en effet, inquiet des complications que les E. Driault. — Question d’Orient. b

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affaires de Grèce pouvaient produire si la politique russe devenait tout à coup plus nette et plus hardie, y entrevoyant même la possibilité d’une dissolution de l’empire ottoman qui ne pouvait qu’être funeste aux intérêts autrichiens sur le Danube et par surcroît ruiner les principes conservateurs de la Sainte-Alliance, conseillait au sultan une répression énergique et rapide, excitait sa colère contre les rebelles. Aussi exerçait-il à Constantinople une influence très écoutée, Comparable à celle que tout récemment l’Allemagne a acquise auprès du sultan Abd-ul-Hamid II, encore contre les Grecs et pour le plus grand avantage économique et politique des puissances de l’Europe centrale. Le sultan n’avait pas alors de troupes suffisamment solides pour écraser en quelques mois le soulèvement des Grecs ; il préparait la destruction des Janissaires et n’avait encore rien pour les remplacer. On affirme que c’est sur le conseil de l’internonce d’Autriche que Mahmoud demanda au pacha d’Égypte sa flotte et son armée pour vaincre l’insurrection.

Par un firman en date du 16 janvier 1824, le sultan confia donc cette mission à Méhémet-Ali, l’appelant déjà « l’exterminateur des Infidèles », et lui promettant en récompense les pachaliks de Candie et de Morée. Le pacha s’en réjouit: son ambition y trouvait son compte ; il avait là l’occasion d’étendre sa puissance sur toutes les mers du Levant.

Ses troupes furent bientôt prêtes. Dès le mois de juillet suivant, 16.000 fantassins, 800 chevaux, une nombreuse artillerie furent embarqués à Alexandrie sur 60 vaisseaux, sous le commandement du fils adoptif de Méhémet, Ibrahim-pacha, et du Français Sèves, devenu Souleïman-ney

Ibrahim passa d’abord par Rhodes où il rallia une flotte turque qui n’osait en sortir par peur des Grecs, longea ensuite la côte d’Asie mineure pour y prendre d’autres renforts. Miaoulis, qui le cherchait, se jeta sur lui dans les eaux de Samos, lui détruisit une partie de ses vaisseaux ; les Égyptiens poursuivis, harcelés à travers les Cyclades, tombèrent près de Naxos au milieu des brûlots de Canaris ; ils y laissèrent quelques centaines d’entre eux. Ils se réfu- : gièrent dans une rade de Candie; Miaoulis et Canaris les y suivirent, continuèrent leur œuvre de destruction, empêchèrent Ibrahim de prendre le large : il dut se résigner à hiverner dans l’île, où il refit ses forces par quelques pilla-

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ges bien ordonnés, et se prépara à la guerre grecque par une première série de massacres.

Pendant cet hiver, les Grecs s’épuisèrent en querelles intestines ; beaucoup commencèrent à désespérer, à cause de l’inaction de la Russie, des intrigues de la diplomatie européenne auxquelles ils ne comprenaient rien, du dénûment où végétaient leurs bandes et les équipages de leurs flottilles. Celles-ci, un moment glorieusement unies sous l’énergique commandement de Miaoulis, se disloquèrent faute de ressources. Ibrahim sentit plus de liberté autour de l’île de Crète ; à peine l’hiver fini, il prit la mer et, sans rencontrer d’obstacles, aborda à Modon le 26 février 1825.

Son seul débarquement était une terrible défaite pour les Grecs : que pouvaient-ils faire contre les soldats bien aguerris et disciplinés du pacha d’Ëgypte? Les succès d’ibrahim furent rapides. Les années 1825 et 1826 marquèrent la grande crise de l’insurrection grecque.

Aussitôt en effet Ibrahim court à Coron assiégé, ravitaille la place, disperse les assiégeants, et, commençant par la pointe sud-ouest la reconquête de la Morée, il investit Navarin, l’ancienne Pylos, jadis illustrée déjà par de fameuses opérations de guerre. L’épouvante est générale en Grèce à cette nouvelle. Le capitaine Tsamados jure de mourir ou de sauver Navarin et part sur sa flottille ; devant Navarin, il enlève Pilot de Sphactérie et s’y établit pour •empêcher l’investissement et secourir la place, les Grecs restant maîtres de la mer. L’artillerie de Souleïman-bey, postée sur le rivage voisin au-dessus de l’île, la couvre de ses feux, y rend la position intenable ; les soldats de Tsamados sont obligés de la quitter, de remonter sur les vaisseaux. Tsamados, fidèle à son serment, refuse de partir ; il se fait tuer, avec une poignée de braves, et, parmi eux, le comte de Santa-Rosa, ancien ministre de la guerre du royaume de Sardaigne. Dès lors, Navarin est perdue ; Miaoulis tente une diversion, entre dans la rade de Modon, avec quelques brûlots, coule plusieurs vaisseaux égyptiens. C’est en vain. Navarin capitule le 18 mai ; presque tous ses habitants sont massacrés.

Ibrahim continue sa course dévastatrice , il disperse les bandes de Colocotronis, prend Kalamata, Tripolitza, pillant et massacrant, assiège Nauplie, la capitale des rebelles, pense la surprendre et l’enlever. Il est surpris lui-même, dans une embuscade que lui a tendue Démétrius Ypsilanti,

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perd une partie de son armée, recule, brûle en s’éloignant tous les oliviers de la plaine, détruit Argos. Sauf Nauplié, il est maître de toute la Morée, et se retire à Tripolitza, où il organise sa conquête, ou plutôt le pillage de sa conquête, le massacre de ses nouveaux sujets.

Cependant la Grèce continentale n’était pas plus heureuse que la Morée, Elle avait été presque entièrement reconquise par le pacha de Roumélie, Rachyd, qui, au commencement de l’année 1825, vint mettre le siège devant Missolonghi ; 4.000 soldats d’élite y étaient enfermés sous le commandement de Botzaris. Les tranchées de siège furent ouvertes sous la direction d’ingénieurs autrichiens ; l’amiral ottoman Topal-pacha acheva l'investissement en bloquant le port. Quelques brèches pratiquées dans les murailles, Rachyd-pacha ordonna plusieurs assauts ; ils furent tous repoussés. Il se résigna à prendre la ville par la famine: Miaoulis arriva, passa à travers les vaisseaux de Topai en en brûlant quelques-uns, ravitailla les assiégés. Furieux, les Turcs ordonnèrent, le 21 décembre, une formidable attaque ; ils crurent triompher, ils escaladèrent la muraille, ils pénétrèrent dans la brèche. Tout à coup une épouvantable explosion préparée par les Grecs fit sauter tout un pan des murs et plus de 2.000 Ottomans. Rachyd, désespérant de l’emporter, appela à son secours Ibrahim.

Celui-ci, ayant obtenu la permission de son père et 8.000 hommes de renfort, arriva quelques semaines après et prit la direction du siège. Lui aussi tenta l’assaut ; il fut repoussé et de nouvelles explosions de mines lui tuèrent beaucoup d’hommes. Lui aussi fut réduit à ne compter que sur la famine pour forcer la ville à se rendre. Il organisa un blocusrigoureux ; il enleva les îlots de la rade, Yassilidi, Klissova, y porta ses canons, et, quand Miaoulis se présenta pour secourir les assiégés, il ne put passer entre les feux de l’artillerie égyptienne. Après quinze mois d’une résistance admirable, les habitants de Missolonghi durent songer à se rendre ; quelques-uns, refusant de quitter la ville, résolurent de se faire sauter ; d’autres, en deux colonnes, essayèrent de percer la ligne des assiégeants: l’une des deux colonnes fut surprise par Ibrahim, rejetée et poursuivie dans la ville. Les Égyptiens y entrèrent en même temps; les Grecs se défendirent rue par rue, détruisant leurs maisons pour y ensevelir avec eux le plus grand nombre possible de leurs ennemis. Le primat Christos Kapsalis était

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réfugié avec 2.000 femmes, enfants et vieillards dans le dépôt des munitions de guerre : les Égyptiens arrivent ; on leur tient les portes fermées jusqu’à ce qu’ils soient très nombreux ; on leur ouvre ; ils se précipitent comme une trombe. Le primat alors met le feu aux barils de poudre qu’il a rangés au milieu de l’enceinte ; une explosion formidable ébranle toute la ville ; 5.000 morts restent sous ces ruines, dont 3.000 Égyptiens. Les 4.800 affamés de la colonne qui réussit à échapper a Ibrahim, et qui se réfugia à Salone, furent les seuls survivants des 15.000 habitants de Missolonglii (avril 1826).

Ibrahim retourna en Morée. Rachyd alla assiéger Athènes (août). La résistance y fut conduite par le colonel français Fabvier qui ne capitula qu’en juin 1827.

Les Grecs étaient vaincus. Il ne leur restait plus que de petites places, les îles et leur pauvre capitale de Nauplie. La défaite aggrava naturellement leurs dissensions, les divers chefs de partis se rejetant les uns aux autres la responsabilité des événements. L’assemblée nationale se brisa en deux assemblées rivales, celle des Péloponésiens et celle des continentaux, l’une à Hermione, l’autre à Egine. Les soldats se mêlèrent à ces querelles ; à Nauplie, les deux forts principaux étaient commandés par deux chefs d’opinions différentes : ils se canonnèrent l’un l’autre, canonnèrent la ville, y descendirent pour se battre, la pillèrent pendant huit jours. Les marins ne songèrent plus à la lutte nationale, revinrent à la piraterie. La Grèce se perdait elle-même et risquait de détourner d’elle ses meilleurs amis.

III. — L’intervention européenne et l’indépendance (1826-1829).

Pour beaucoup, au commencement de l’année 1826, la guerre était finie; les insurgés allaient être tous pris, et sans doute en grand nombre massacrés. Le sultan triomphait. Il lui fut pénible de devoir son salut et sa victoire à son vassal le pacha d’Égypte. Il crut le moment venu de refaire son armée, comme avait fait Méhémet-Àli : il serait ^vraiment alors le sauveur et le maître de l’empire ottoman. Sans plus tarder, il se mit à l’œuvre, avec d’autant plus de hâte que le tsar Alexandre Ier venait de mourir, que son rère Nicolas Ier ne paraissait pas d’aussi bonne compositio n,

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et que Mahmoud craignait d’avoir besoin de ce côté de bonnes troupes.

Comme Méhémet-Ali avait détruit la milice des Mameluks, Mahmoud commença par détruire l’odjak des Janissaires. Cela était nécessaire ; les Janissaires avaient perdu toute vertu guerrière ; les guerres du xvme siècle avaient prouvé leur insuffisance, et Sélim III avait essayé d’organiser à côté d’eux des troupes plus modernes : ils l’avaient renversé et tué. Il fallait donc d’abord les écraser: jamais ils ne consentiraient aux moindres réformes. Ils n’étaient plus qu’une garde prétorienne, une sorte de noblesse militaire, jalouse de ses privilèges désormais immérités, uniquement occupée de plaisirs et de débauches, n’affirmant sa force, que par des révolutions de palais, agent le plus responsable de la dissolution de l’empire. Un historien ottoman, Essad-EfFendi, l’exprime à sa façon : « Ces coursiers fougueux, bondissant en liberté dans les pâturages du désordre, se considéraient comme les rois du pays, entretenaient le feu sous la chaudière de l’insubordination et limaient le collier de l’obéissance ».

Mahmoud fit venir des instructeurs arabes, autrichiens, prussiens, comme plus tard le capitaine de Moltké, et leur confia l’organisation d’une infanterie nouvelle, à laquelle il donna le nom de Monallem Eschkindschi, ou soldats actifs. Puis, pour la recruter, il ordonna aux Janissaires de fournir à la nouvelle armée 150 hommes par orta ou régiment. L’injure était cruelle. Les Janissaires ne la voulurent pas supporter. Le 16 juin 1826, ils se soulèvent, arrivent devant le sérail, renversent les marmites. Mahmoud ne fut pas surpris : il avait secrètement réuni un grand nombre de canons. Il déploie l’étendard vert du prophète, ferme les portes de Constantinople, lance l’anathème sur l’odjak. Une effroyable mitraille balaie la place devant le sérail ; les Janissaires sont refoulés, jusque dans leurs quartiers ; leurs casernes sont brûlées. 3.000 furent tués, 7 ou 8.000 furent pendus les jours suivants, 20.000 chassés presque nus de Constantinople, comme des vagabonds. En quelques heures, la révolution militaire était accomplie. Le 17 juin, un firman du sultan prononça l’abolition définitive de l’odjak des Janissaires.

Dès lors, toute la nouvelle armée fut instruite à l’européenne: Mahmoud trouva dans le Coran les arguments nécessaires à sa réforme : « La guerre est un jeu au plus fin, a

L’INTERVENTION EUROPÉENNE

ny

dit le prophète ; combattez l’ennemi avec ses propres armes ». Les résultats ne furent pas immédiats ; une transformation de ce genre ne s’accomplit pas brusquement, et Moltke a pu se moquer de cette armée à l’organisation de laquelle il contribua pendant deux ans : « La réforme, dit-il, a consisté surtout en choses extérieures, en noms et en projets. On a fait une armée sur modèle européen, avec des tuniques russes, un règlement français, des fusils belges, des turl ans turcs, des selles hongroises, des sabres anglais, des instructeurs de toutes nations, une armée formée de timariotes, de soldats à vie, de landwehr à service indéterminé, où les chefs étaient des recrues, les recrues des ennemis de la veille ». Néanmoins, dans ces formes extérieures, l’esprit d’indiscipline était bien mort ; le dévouement au padischah fut rajeuni ; l’imitation de l’Europe fut peu à peu très sérieuse, et l’empire ottoman allait manifester, quelques années plus tard, une véritable renaissance militaire capable de compliquer encore les problèmes de la question d’Orient, en remettant en discussion cette proposition devenue un axiome que la succession était ouverte, l’Osmanli moribond, incapable de disputer son bien à l’avidité des héritiers.

Mahmoud rêva-t-il d’être un Pierre le Grand pour l’empire ottoman? La comparaison exigerait d’importantes réserves. Il brisa bien l’aristocratie des fonctionnaires, devenus presque héréditaires, et il se plut à confier les plus hautes charges à des serviteurs dévoués, d’humble origine, qui, lui devant tout, lui furent soumis; il diminua l’autorité presque absolue du divan ou du conseil des hauts dignitaires en traitant les affaires avec chaque ministre en particulier. Il fut assez fort pour résister aux prétentions des ulémas. Il s’attaqua même aux coutumes, plus fortes que les lois. Il but du vin et prit plaisir à griser ses officiers ou ses ministres ; il s’habilla à l’égyptienne, vêtements courts, barbe courte, fez au lieu de turban, régla la coupe et l’étoffe des costumes, la longueur de la moustache. Toutes ces réformes furent peu importantes ou éphémères. L’influence de Mahmoud ne fut durable que sur l’armée ottomane, et par là ce sultan, vicieux, débauché autant que féroce, et qui devait terminer sa vie dans l’épilepsie et la folie, tient une grande place parmi les souverains ottomans du xixe siècle.

Ce ne fut pourtant pas lui qui profita de la réforme, et,

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pendant les dernières années de son règne, son empire parut à la veille de sa ruine.

L’insurrection grecque, où il pensait trouver ses premiers triomphes, lui apporta ses premières déceptions ; car, derrière les Grecs, il rencontra l’Europe, moins facile à dominer. Singulier spectacle, que l’Europe, qui au moyen âge plein de foi ne sut pas s’unir pour empêcher la conquête ottomane, se soit parfois unie en ce siècle pour hâter le démembrement de l’empire turc !

A la première nouvelle du soulèvement des Grecs, l’Occident s’était ému. De bonne heure, en France notamment, les libéraux, qui y virent une occasion de lutter pour les idées révolutionnaires, formèrent des comités philhellènes ; puis les catholiques et les ultra-royalistes participèrent à ce mouvement, par une sorte de renaissance de l’esprit des croisades. Tous étaient aussi inspirés par leurs souvenirs classiques, par leur sympathie naturelle pour Athènes, pour la Grèce d’Homère, de Sophocle et de Démosthène. D’illustres volontaires partirent à la défense de cette sainte cause : l’ancien ministre piémontais Santa-Rosa, le colonel français ^abvier, lord Byron, qui y donna une partie de sa fortune et qui mourut à Missolonghi en 1824. Des appels de fonds furent organisés par des concerts, des loteries, des quêtes ; les dons privés fournirent des sommes importantes. D’habiles spéculateurs y virent aussi une bonne affaire, comme ces banquiers de Londres qui couvrirent l’emprunt de 27 millions émis par le gouvernement grec insurrectionnel, qui sur ce total retinrent d’avance 5 millions pour le service de l’intérêt, 500.000 francs pour l’amortissement, et livrèrent le reste en nature, vieux fusils, vieux canons, vieux bateaux, à la façon d’Harpagon.

Ces mesures n’étaient pas suffisantes à sauver la Grèce, si sa cause n’avait pas été prise en mains par quelqu’un des puissants du jour. Le tsar Alexandre, mort en décembre 1825, eut pour successeur son frère Nicolas Ier. C’était un tout autre tempérament, un caractère énergique et hardi, un esprit même aventureux, passionné pour la gloire et sûr que, pour un tsar, la gloire est « sur le chemin de Byzance ». D’un tel homme, la Porte avait tout à craindre, d’autant mieux que les clauses du traité de Bucharest, incomplètement exécutées, lui offraient un commode moyen d’intervention, et que le sultan, par le massacre des Janissaires, avait peu de moyens de défense.

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À peine établi sur son trône, Nicolas masse des troupes à la frontière du Pruth/ Le 17 mars 1826, il adresse à la Porte un bref ultimatum : il exige l’exécution des garanties promises aux principautés danubiennes, le règlement de la question serbe, l’envoi sous six semaines de négociateurs turcs à la frontière russe : « passé ce délai, il sera facile aux ministres de Sa Hautesse de calculer les conséquences de leur refus ». Il s’abstient de parler des Grecs ; mais combien de temps durera cette réserve?

L’Angleterre s’inquiète. Wellington est envoyé à Saint- Pétersbourg en mission extraordinaire : il offre au tsar l’appui du gouvernement anglais en faveur de la Grèce ; il prend les devants pour n’être pas dépassé. Le 4 avril, un protocole est signé en ce sens : la Grèce sera autonome ; mais elle restera une dépendance de la Porte à laquelle elle paiera un tribut annuel; la Russie et l’Angleterre offriront ou imposeront leur médiation, en s’interdisant tout avantage particulier.

Mais il ne faut pas que la Porte irrite le tsar et produise par son obstination quelque terrible éclat de sa colère. Le gouvernement anglais agit auprès du sultan pour qu’il donne satisfaction à Nicolas Ier sur la question danubienne et l’oblige ainsi à tenir au fourreau son épée impatiente. Le sultan comprend ; il envoie des plénipotentiaires à Akkermann, à la frontière. Les ministres russes leur soumettent leur ultimatum, n’en veulent rien retrancher; les Turcs essaient de traîner les négociations en longueur ; les Russes menacent de s’en aller, s’en vont; les Turcs les rappellent en hâte, et, sous la menace, signent le 7 octobre la convention d’Akkermann, « confirmative et explicative du traité de Bucharest ». La Russie obtient Soukhoum-kaleh, Anaklia, Redout-kaleh en Mingrélie, au pied du Caucase ; elle fait proclamer la libre navigation de la mer Noire. La Serbie est désormais presque indépendante. La suzeraineté de la Roumanie est partagée entre la Porte et la Russie : les hospodars, élus pour sept ans par les nobles du pays avec le consentement du sultan, ne pourront être déposés qu’avec la permission du tsar.

Nicolas va-t-il se contenter de ce succès ? C'est douteux. Il paraît très entreprenant ; il ne retire pas ses troupes des rives du Pruth ; il espère évidemment d'autres complications. 11 a d’autres armées au sud du Caucase : ne ménaget-il pas quelque attaque contre l’empire ottoman par l’Asie

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mineure? Déjà il renouvelle la lutte contre la Perse au sujet des nouvelles frontières de la Russie transcaucasienne ; le shah de Perse, Feth-Ali, vient aussi d’organiser son armée à l’européenne, et il se croit assez fort pour reprendre la Géorgie ; son fils, Abbas-Mirza, franchit l’Araxe, marche sur la Koura et Tiflis. Le général Paskiévitch l’arrête et le bat à Elisabethpol (septembre 1826). Ce nouveau conflit est plein de surprises possibles : le tsar est capable d’écraser la Perse et de se jeter ensuite sur les Ottomans.

Il faut vite régler la question grecque. L’Angleterre, assistée de l’Autriche, qui a les mêmes craintes, offre sa médiation au sultan, sur les bases du protocole du 4 avril. Le sultan ne répond pas à cette note ; il presse Rachydpacha d’enlever Athènes qui résiste encore. Les semaines, les mois passent. Les Russes comptent sur cette obstination du sultan qui nécessitera d’autres mesures. L’Autriche et l’Angleterre insistent auprès de la Porte ; longue attente encore. Enfin, en juin 1827, le sultan répond aux puissances : il leur reproche d’encourager par leur intervention la résistance des rebelles ; il leur rappelle les principes de la Sainte-Alliance, qui reposent sur l’obéissance nécessaire des sujets à l’égard de leurs souverains légitimes ; il ne leur reconnaît pas le droit de s’occuper des affaires intérieures de l’empire ottoman, pas plus que l’Angleterre ne reconnaîtrait à qui que ce soit le droit d’intervenir en faveur de l’Irlande ; il leur déclare qu’à l’avenir il ne leur répondra plus sur cette question. C’était digne, habile, quelque peu ironique, mais très dangereux, étant donné les dispositions de la Russie.

A ce moment, le tsar recherchait manifestement un rapprochement avec la France, qui ne se dérobait pas ; Charles X, poussé par l’opinion publique, était prêt, comme la Russie, à agir en faveur des Grecs. Un accord franco-russe sur cette question eût réduit l’Angleterre à l’impuissance et ruiné son prestige : Capo d’Istria, l’ancien ministre du tsar, venait d’être élu par les Grecs président provisoirë de leur République. La Grèce renaissait, au milieu de ses plus écrasantes défaites, par la seule transformation de la politique russe.

Le gouvernement anglais vit très clairement ces dangers, et, pour ne pas être évincé tout à fait, il s’accorda de bonne grâce avec la France et la Russie, et "elles signèrent avec lui, le 16 juillet 1827, la triple alliacé de Londres confir-

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mation et extension du protocole anglo-russe d’avril 1826: la « séparation civile » devra être absolue entre la Grèce et la Turquie ; la Grèce ne sera pas astreinte au tribut. Pourtant la Turquie restera suzeraine en droit. La Porte devra répondre à la notification de cette convention dans le délai d’un mois ; faute de quoi, les puissances alliées imposeront, par la force au besoin, l’armistice aux belligérants.

La notification est faite au sultan le 16 août. Il est inébranlable dans sa résistance; à sa demande, Méhémet-Ali envoie encore 4.000 hommes en Morée, malgré les protestations des consuls européens (septembre). C’est que la Porte ne croit pas à l’entente cordiale des trois puissances, ni par suite à une action militaire combinée de leur part ; elle compte sur leurs divisions ; elle sait que le gouvernement anglais n’a signé le traité de Londres que pour barrer la route à la Russie et ôter à l’accord franco-russe ce qu’il aurait de* redoutable pour les Ottomans.

Ce calcul fut faux, mais par hasard. En prévision de l’obstination du sultan, les trois alliés avaient pris des dispositions secrètes, et décidé d’envoyer quelques vaisseaux sur les côtes grecques. Les vaisseaux anglais arrivèrent les premiers devant Navarin, sous le commandement de l’amiral Codrington : ils furent bientôt rejoints parla flotte française de l’amiral de Rigny.

Ensemble les deux amiraux entrent en pourparlers avec Ibrahim-pacha et concluent avec lui, le 25 septembre, un armistice pour attendre les événements : Ibrahim s’engage à ne pas quitter Navarin. Codrington alors se retire à Zante, de Rigny à Milo. Les Égyptiens aussitôt essaient de sortir du port : de Rigny revient précipitamment, les Anglais aussi; l’amiral russe de Heyden arrive enfin le 18 octobre. Ils constatent qu’Ibrahim, en dépit de ses promesses, parcourt la Morée à la tête de plusieurs milliers d’hommes, pille et massacre ce qui a pu échapper à ses précédentes exécutions, se moquant ainsi de l’Europe, sûr de son impuissance. Les amiraux se décident à entrer dans la rade de Navarin et exigent le respect de l’armistice.

Le 20, au matin, la flotte alliée se range à l’entrée du port, sans opposition. Cependant quelques brûlots turcs s’approchent sournoisement de ses deux extrémités ; un canot parlementaire leur est envoyé pour les inviter à se retirer ; d’un vaisseau égyptien des coups de fusil sont tirés sur le canot, qui riposte. La fusillade cesse : un autre canot est

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mis à l’eau pour inviter les Égyptiens à plus de précaution et de respect : en réponse, un boulet est envoyé à la frégate française la Sirène. Indigné, l’amiral de Rigny fait feu de toutes ses pièces ; les Égyptiens répondent : la bataille s’engage. C’est pendant trois heures une confusion indescriptible, une canonnade furieuse entre les 110 bâtiments de guerre entassés dans cette petite rade. Les Égyptiens se montrèrent très inexpérimentés, ou furent égarés par la colère ; ils tirèrent en aveugles, sans viser, ou trop haut ou trop bas ; les alliés eurent un tir extrêmement meurtrier. A sept heures du soir toute la flotte turco-égyptienne était brûlée : les Musulmans avaient perdu 6.000 hommes, les alliés 140.

Les conséquences de cette bataille impré vue furent considérables: enthousiasme général en Grèce, en Russie, en France ; — grande colère à Constantinople : le sultan déclara toutes relations rompues avec les alliés, et leurs ambassadeurs quittèrent la ville ; — vif mécontentement à Londres : l’amiral Codrington fut destitué ; le duc de Clarence, grand amiral des flottes anglaises, donna sa démission; le gouvernement caractérisa l’affaire de Navarin « d’accident fatal »; dans le discours du trône du 29 janvier 1828, Sa Majesté Britannique se déclara « profondément affligée de cet événement sinistre » .

En effet, la Grèce allait se trouver à la merci des fureurs d’ibrahim. Cela et la rupture avec la Porte allait autoriser le tsar à des résolutions belliqueuses. Paskiévitch achevait la défaite des Persans ; il avait enlevé à la fin de 1827 Etchmiadzin, Abbas, Sardar-abad, gagné par la prise d’Erivan le titre glorieux d’Erivanski, battu le fils du shah surl’Araxe, rejeté l’ennemi au delà de la rivière. Il prenait alors Tauris, marchait sur Téhéran et imposait à Feth-Ali le traité de Tourkmantchaï (21 février 1828), par lequel le shah cédait à la Russie les khanats d’Erivan et de Nakhitchevan et payai!: une forte contribution de guerre. Le 26 avril suivant, Nicolas Ier déclarait la guerre à la Porte; il franchissait lui-même le Pruth le 7 mai avec le général Wittgenstein, et prenait possession de tout le pays roumain jusqu’au Danube. L’amiral de Heyden entrait avec sa flotte dans le détroit des Dardanelles.

L’empire ottoman allait-il tomber d’un coup? L’Angleterre ne le pouvait permettre ; la France était intéressée aussi à contenir l’inquiétante ambition de la Russie, à limiter

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la guerre à la délivrance de la Grèce. Elles s’entendirent pour hâter l’expulsion des Égyptiens de la Morée et signèrent à cet effet le protocole du 19 juillet 1828: le gouvernement français refusa d’en laisser le soin aux Anglais, à cause de leur situation aux îles Ioniennes ; le gouvernement anglais admit que la France s’en chargeât seule.

Quinze jours après, trois brigades, composées de 14.000 hommes, furent embarquées à Toulon, sous le commandement du général Maison. Le 29 août, elles parurent devant Navarin. Un consul anglais, au nom de son gouvernement, prétendit retarder le débarquement, sous prétexte que l’amiral anglais SirPulteney Malcolm était parti pour Alexandrie, afin d’obtenir du pacha d’Égypte qu’il rappelât de son gré son fils Ibrahim, ce qui rendrait l’intervention française inutile ; le pacha y consentit en effet et signa en ce sens le 6 août la convention d’Alexandrie.

Cependant, le général Maison, ne connaissant que les instructions de son gouvernement, mit ses troupes à terre dans la rade de Modon. Il entra en rapports avec Ibrahim, s’entendit bientôt avec lui, et le départ des Égyptiens fut fixé au 9 septembre. Pendant ces quelques jours, les relations furent très amicales entre les Égyptiens et les Français, entre Maison et Ibrahim. Celui-ci fut reçu au camp français, y assista à une grande revue, admira en particulier la tenue du 3e régiment de chasseurs à cheval, donna son sabre au colonel ; il s’entretint familièrement avec les officiers, demandant, non sans malice, pourquoi les Français, après avoir été faire des esclaves en Espagne en 1823, venaient maintenant en Grèce faire des hommes libres.

Mais, en quittant les places fortes de la Morée, il les avait remises à des garnisons turques, qui refusèrent de les abandonner sans ordre du sultan. Maison dut y conduire sa petite armée; d’ailleurs, aux premières sommations, les Turcs cédèrent leurs forteresses, et les Français prirent ainsi possession de Navarin, Coron, Patras, Tripolitza ; il fallut pourtant ouvrir une brèche dans les murailles du château de Modon, tirer quelques coups de canon, menacer d’un assaut, pour en faire sortir les Turcs ; il y eut 25 Français tués. En quelques jours, la Morée fut tout entière délivrée ; le gouvernement de Charles X put se féliciter de son intervention : Maison fut fait maréchal de France.

Il n’était pas aussi facile d’arrêter les Russes, qui trouvaient l’occasion bonne d’avancer le règlement de la ques-

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tion d’Orient, et qui, sans se préoccuper désormais de la Grèce, entamaient l’empire ottoman de part et d’autre de la mer Noire.

La campagne de 1828 fut surtout fructueuse pour eux dans la Caucasie. Paskiévitch, dès la déclaration de guerre, se jeta sur les places turques; il prit Kars, après un siège de quatre jours, en juillet. La peste se mit alors dans son armée, et retarda un peu ses mouvements ; il assiégea pourtant Akhaltsikh et s’en empara le 28 août. Il prit encore Poti, Ardahan, puis, en pleine Arménie, Bayasid, Topra- Kaleh. Alors il enleva Erzeroum et hâta sa marche sur Trébizonde.

La lutte fut plus pénible sur le Danube, où les Turcs avaient des troupes plus nombreuses. La campage de 1828 fut même presque absolument stérile. Le tsar et Wittgenstein occupèrent d’abord la Dobroudja, qui leur livrait une large entrée sur la Bulgarie ; mais Braïla leur fit une longue et héroïque résistance; il leur fallut rester trois mois devant Varna, où ils ne purent entrer que par la trahison du commandant turc Youssouf-pacha. Ils restèrenttrois mois encore devant la forte place de Choumla, et toutes leurs attaques furent repoussées. Beaucoup déjugés très compétents, affirment même que, si les généraux turcs avaient alors pris l’offensive, ils auraient trouvé les troupes russes en très mauvaise situation : ils n’y songèrent pas.

La campagne de 1829 fut confiée au général Diébitch. Il prit d’abord Silistrie, et battit une armée turque à Kulevtcha ; mais il échoua encore devant Choumla et y perdit beaucoup de temps. Pour ne pas compromettre encore ses opérations, il risqua une audacieuse tentative, la traversée des Balkans ; jamais une armée russe ne l’avait osée. Les Turcs ne les défendirent pas, les croyant sans doute infranchissables. Diébitch s’y engagea par deux routes, celle de Pravadia à Aïdos et celle de Varna à Bourgas tout le long de la mer. Il ne rencontra aucun obstacle, et, tout étonné de son succès, concentra son armée le 24 juillet à Roumélikoï ; se tenant très étroitement en communication avec la côte, il pouvait se ravitailler par la flotte russe et ne risquait pas d’être tourné. Il put ainsi marcher sur Andrinople ; il y entra le 14 août sans coup férir; son avant-garde se pcrta même, dans la direction de Constantinople, jusmi’â Tchorlou et Rodosto, à quelques lieues de la capital' ottomane.

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Il courait pourtant là de gros risques ; il n’avait plus que 15.000 hommes ; une attaque sur Constantinople eût été une folie ; sa petite troupe pouvait être facilement délogée d’Andrinople, peut-être cernée et écrasée, si les pachas turcs de la Macédoine et de l’Albanie étaient arrivés ; en tout cas, elle ne pouvait pas s’y maintenir longtemps, et il était ,à craindre que l’heureuse audace de Diébitch Zabalkanski ne s’achevât par un désastre. Heureusement, les négociations ouvertes avec le sultan aboutirent vite, et le 14 septembre 1829, le traité d’Andrinople fut signé.

La diplomatie européenne n’avait pas attendu le résultat de la guerre turco-russe pour essayer d’y mettre fin au plus tôt. Depuis la rupture des relations avec la Porte, au lendemain de Navarin, les ambassadeurs à Londres avaient recherché le moyen d’apaiser le conflit. Le gouvernement ottoman se montrant plus traitable en proportion de ses revers, la Conférence de Londres avaient abouti au protocole du 22 mars 1829: la Grèce devait comprendre les Cyclades, la Morée, et la région continentale jusqu’aux golfes d’Arta et de Yolo ; elle serait gouvernée par un prince chrétien choisi par les puissances et paierait un tribut annuel au sultan.

Ce protocole servit de base au traité d’Andrinople. La Russie garda les îles des Serpents, poste d’observation aux embouchures du Danube, et quelques-unes des places conquises dans la Transcaucasie, Anapa, Poti, Akhaltsikh, Akhalkalaki; les droits de la Serbie, de la Moldavie, de la Yalacbie furent confirmés, et même augmentés pour ces deux dernières principautés en ce point que leurs hospodars seraient désormais élus à vie, et non pas seulement pour sept ans. Un hatti-chérif proclama, en novembre 1829, l’autonomie de la Serbie. Pour la Grèce, le traité reproduisait les termes du protocole du 22 mars.

Le tsar obtint le libre passage des détroits, le libre commerce sur la mer Noire et dans tout l'empire ottoman pour les sujets russes, et une indemnité de guerre de 137 millions de francs, avec le droit d’occuper provisoirement la Bulgarie et les principautés, jusqu’à l’entier paiement de cette somme.

C’était un éclatant succès pour la politique de Nicolas Ier. Selon la tradition diplomatique de ses prédécesseurs, et surtout de Catherine II, il pouvait, faire parade de modération; mais il s’attribuait, au lieu de satisfactions matérielles,

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des avantages considérables par l’élasticité voulue de certains articles du traité. L’empire ottoman était ouvert de toutes parts, vers le Caucase et le Danube ; il était pénétré par l’influence commerciale de la Russie et par les vagues droits de protectorat qu’elle gardait sur les États danubiens ; il était à sa merci par le règlement d’une indemnité très élevée. En toutes ces stipulations, il devait être facile au gouvernement russe de trouver, quand il voudrait, tel prétexte d’intervention qui lui conviendrait. N’était-ce pas d’ailleurs sous prétexte de préciser certains points du traité de Bucharest que Nicolas était entré brusquement en scène au commencement de l’année 1826? Les conventions turcorusses depuis le xvme siècle sont ainsi reliées par une chaîne ininterrompue de clauses dont l’empire ottoman est comme enserré de plus en plus étroitement, et qui témoignent de la souplesse et de l’infatigable constance de la politique russe. Le gouvernement du tsar pouvait donc se féliciter de son triomphe, et M. de Nesselrode écrivait alors: « La Russie pouvait peut-être donner le dernier coup à la monarchie ottomane; mais cette monarchie, réduite à n’exister plus que sous la protection de la Russie, convenait mieux à ses intérêts politiques et commerciaux que toutes combinaisons qui l’auraient forcée soit à trop s’étendre par des conquêtes, soit à substituer à l’empire ottoman des États qui n’auraient pas tardé à rivaliser avec la Russie de puissance, de civilisation, d’industrie et de richesse. »

On saisit là l’aveu d’une politique qui reparaîtra jusqu’à la fin du siècle. Il ne plaît pas à la Russie de laisser trop d’indépendanee aux États formés du démembrement de l’empire ottoman, de laisser rompre ainsi l’équilibre de l’Orient. Du reste, en toute cette histoire de l’insurrection grecque, n’est- il pas évident que la plupart des gouvernements, pour ne pas dire tous, ont été inspirés par leurs intérêts immédiats beaucoup plus que par de généreuses sympathies à l’égard d’un peuple malheureux et particulièrement digne de ces sympathies? Il y a un contraste flagrant entre l’enthousiasme des peuples autour de l’insurrection grecque et l’égoïsme des gouvernements : il n’est pas pour surprendre dans un temps où la cause des peuples était précisément en contradiction avec celle de leurs souverains.

Il ne faut donc pas s’étonner. que les intérêts de la Grèce aient été traités avec la plus avare parcimonie, que la

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liberté lui ait été minutieusement mesurée, sous ce prétexte qu’elle était incapable d’en user avec sagesse, pour cette raison qu’on ne la voulait ni trop grande ni trop libre.

La France et l’Angleterre ne voulaient plus que la Grèce restât tributaire du sultan, parce que, orthodoxe de religion, elle subirait trop l’influence envahissante de la Russie ; il fut donc décidé que son indépendance serait absolue. Mais l’Angleterre trouvait le nouvel État trop étendu en face des îles Ioniennes; elle obtint que ses limites septentrionales seraient ramenées à l’Aspro-potamo, au Sperchios et au golfe de Lamia. Ce fut l’objet du protocole du 3 février 1830.

Il y avait loin de cette Grèce étriquée, réduite à des roches stériles, privée de tout ce qui pouvait lui assurer quelque prospérité, la Crète, les îles Ioniennes, la Thessalie, à la réalisation de la Grande-Idée, c’est-à-dire de l’ancien1 empire athénien de la mer Egée, de l’union en un même État de tous les pays de population grecque. On ne lui donna pas davantage Samos, qui avait partagé l’enthousiasme et les épreuves de la guerre de l’indépendance. Elle forma pourtant, à partir de 1832, une principauté demiindépendante, tributaire de la Porte, gouvernée par un bey chrétien nommé par le sultan et assisté d’un sénat de quatre membres. Elle fut d’ailleurs très prospère depuis et la tranquillité n’y fut plus troublée.

Les Grecs purent donc se persuader que les puissances ne les avaient sauvés que comme malgré elles, par le seul jeu de leurs intérêts contradictoires ; ils n’éprouvèrent aucun sentiment de reconnaissance. Le mécontentement public a partout pour conséquences les querelles des partis, se rejetant l’un à l’autre les responsabilités. La Grèce en fut très troublée ; ce qui donna aux puissances un nouveau prétexte de la tenir en suspicion. Le parti russe y était représenté par le chef du pouvoir exécutif Capo d’Istria ; il avait des ennemis, surtout les Mavromichalis, chefs des Maïnotes, irrités de l’impuissance où manifestement on voulait retenir la Grèce, des intrigues au milieu desquelles elle mendiait quelques pouces de territoire ou quelque liberté de vivre. Capo d’Istria allait tomber victime de ces querelles, assassiné en 1831 ; ce qui ne fut pas une solution.

Elles rendirent plus difficile le choix d’un roi pour la Grèce. Le traité d’Andrinople avait établi qu’elle serait constituée en une monarchie chrétienne ; le protocole du E. Driault. — Question d’Orient. 9

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3 février 1830 décerna cette couronne à Léopold de Saxe Cobourg-Gotha. Celui-ci hésita longtemps, demanda mie extension de frontière, reçut un refus, refusa d’aller régner en Grèce. Enfin, à cette nation habituée depuis des siècles à l’activité de la vie municipale, on donna une organisation européenne, une hiérarchie administrative imitée de celle delà France, avec préfets, sous-préfets et maires; à ce peuple de tout temps amoureux de liberté, fier de son nom et des gloires de sa race, fervent dans l’orthodoxie, on donna pour roi un Bavarois catholique, Othon, fils du roi Louis. Du moins, le nouveau royaume obtint enfin la frontière du golfe d’Arta (mai 1832).

Il n’est pas jusqu’à la France, la plus désintéressée des. puissances européennes en cette affaire, qui n’ait cherché à en tirer un avantage positif. Rentré dans le concert européen en 1823, comme exécuteur des œuvres de la Sainte- Alliance en Espagne, le gouvernement français avait joué en Grèce un plus noble rôle. Il avait opéré la délivrance de la Morée et n’en avait pas réclamé le paiement. Mais il y avait trouvé l’occasion d’un rapprochement avec le gouvernement russe.

Le tsar, en effet, avait aisément senti l’hostilité secrète de l’Angleterre et de l’Autriche. Il avait la conscience que sans elle il aurait obtenu de ses victoires d’autres profits. Il recherchait donc l’appui de la France, sûr qu’elle ne ferait pas à la Russie la même opposition qu’au xvni0 siècle, ses intérêts n’étant plus prépondérants dans le Levant. Le gouvernement français voyait dans l’alliance russe le moyen d’étendre les frontières du pays vers le nord et de guérir ainsi les plaies de 1815. C’était surtout l’idée des ultras, que le trône des Bourbon serait singulièrement consolidé par cette gloire qui effacerait l’éclat de la légende napoléonienne. Chateaubriand écrivit un mémoire à ce sujet: « Nous (voulons avoir la ligne du Rhin depuis Strasbourg jusqu’à Cologne. Jamais l’Autriche, jamais l’Angleterre ne nous la donneront; nous ne pouvons compter que sur la Russie ».

M. de Martignac, en 1828, confia le ministère des affaires étrangères à M. de la Ferronnays, ambassadeur depuis plusieurs années à Saint-Pétersbourg, ardent partisan de l’entente franco-russe. Il entretint avec le tsar des négociations très suivies au printemps de 1829; l’armée de Diébitch marchait sur Constantinople à travers les Balkans ; touchant au but, Nicolas Ier redoutait une intervention de l’Autriche,

L’INTERVENTION EUROPÉENNE

capable de compromettre toute sa campagne diplomatique et militaire. Charles X promit de marcher sur le Rhin avec 100.000 hommes « si l’Autriche bougeait ». L’Autriche ne bougea pas, et la signature de la paix d’Andrinople coupa court à cette combinaison franco-russe.

L’accord n’en était pas moins établi, évident aux yeux de l’Europe, et dès ce moment avantageux à la France. Il n’est pas sûr que Charles X aurait osé entreprendre l’expédition d’Alger, s’il n’avait compté sur le tsar. Il redoutait une intervention de l’Angleterre, qui, en effet, s’y opposait assez vivement ; il s’y décida en pensant qu’elle hésiterait à braver l’accord franco-russe et à créer dans de telles conditions un nouveau conflit méditerranéen. A ce point de vue, l’occupation d’Alger fut comme la récompense de l’expédition française en Morée, et, dans le temps où la Russie refoulait l’Islam au sud du Caucase, la France resserrait aussi son domaine en Afrique.

Le colonel de Polignac, fils du ministre de Charles X, affirme1 que l’alliance de la France et de la Russie était fondée dès lors sur deux avantages équivalents ; la France aideraitla Russie à organiser aux dépens du sultan une Roumélie protégée ; la Russie aiderait la France à annexer la Belgique, sous une forme quelconque. Il était visible à ce moment que la Belgique se soulèverait bientôt contre la Hollande et s’en détacherait: elle fût tombée tout naturellement en possession de la France. Charles X fut renversé avant que ce projet ne pût avoir un commencement d’exécution.

Le prince de Polignac, le ministre de 1830, établit même sur cette alliance un vaste projet de remaniement de la carte de l’Europe, qui eût d’un seul coup réglé toutes les questions politiques les plus aiguës, à l’Occident comme à l’Orient. Ce grand dessein repose sur l’expulsion des Turcs, qui assurerait aux États chrétiens la disposition de territoires capables de garantir, d’un bout à l’autre du continent, un juste système de compensations. Il s’inspire du louable désir de résoudre tous les conflits renfermés dans les traités de 1815 et ainsi de donner à l’Europe de longues années de paix; il fait penser aux chimères dont Sully peuplait généreusement l’imagination de Henri IV.

Les Turcs rejetés en Asie, à la Russie reviendraient la

1. E. Daudet, Histoire diplomatique de l’alliance franco-russe , p. 27-28.

, L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE

Moldavie et la Valachie, à l’Autriche la Serbie, la Bosnie et l’Herzégovine. L’empire grec serait restauré, avec Constantinople pour capitale, avec le roi des Pays-Bas pour empereur. De cette façon, on pourrait donner à la Prusse la Saxe et les Pays-Bas, au roi de Saxe la Prusse rhénane, à la France la Belgique et le Luxembourg, à l’Angleterre enfin les colonies hollandaises.

Ce n’était qu’une utopie. Comment faire consentir la Russie à la constitution sur les Détroits d’un État jeune, sans doute entreprenant, autrement dangereux que l’empire ottoman? Comment faire consentir l’Angleterre à l’établissement de la France à Anvers, de la Prusse à Amsterdam et Rotterdam? Il s’y trouvait encore d’autres impossibilités.

Le projet Polignac éclaire pourtant les conceptions politiques de ce temps. Sauf pour le sultan, il donne satisfaction partout au principe de légitimité et trouve un trône pour chaque souverain. Il se fonde à peu près sur le principe des frontières naturelles, sur ce que Bismarck appellera plus tard « les arrondissements nécessaires.». Il respecte les droits des nationalités: à la Grèce tous les pays grecs, à la France la Belgique, à la Prusse la Hollande ; il les méconnaît pourtant sur le Danube et livre les principautés aux grands États chrétiens du voisinage : du moins elles retrouveraient ainsi des peuples de races parentes. Il tient compte même, dans une certaine mesure, des besoins économiques des États de l’Europe, quand il donne à. la Prusse un large débouché sur la mer du Nord, à la France les bouches de l’Escaut, à l’Angleterre des colonies.

Il était en somme beaucoup plus logique que l’œuvre du Congrès de Vienne.. Mais quelle chimère que de vouloir régler les questions européennes par la seule logique, que de prétendre limiter par elle les ambitions rivales! Chaque État semble préférer un avenir obscur, mais plein de promesses, à une situation plus sûre, mais trop modeste ; il aime mieux deux « tu l’auras » qu’un « tiens ». L’ambition, la lutte pour la vie et pour la gloire est toujours l’unique inspiration des grandes puissances, peut-être aussi des grands hommes d’Ëtat.

Le plan Polignac fut soumis au tsar Nicolas Ier qui sans doute n’y apporta qu’une attention distraite ; l’auteur et son souverain disparurent bientôt de la scène politique. Le sultan continua de régner à Constantinople ; il y avait pourt ant tremblé, parce que la moindre insurrection, dans cet empire

L’INTERVENTION EUROPÉENNE

fait de peuples opprimés, prend vite une importance européenne, parce que le moindre bruit y attire l’attention des grandes puissances, parce que leurs réalités s’y rencontrent et trop rapprochées s’y surexcitent d’une sensibilité nerveuse, jusqu’à la fièvre, parce que Constantinople est le plus terrible foyer d’incendie qu’il y ait au monde. Le xixe siècle est tout rempli de ces alertes où l’Europe, divisée contre elle-même par ses jalousies, ne peut faire que la part du feu.

OUVRAGES A CONSULTER

Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe (1814-1878).

Seignobos, Histoire politique de l’Europe contemporaine.

G. Créhange, Histoire contemporaine de la Russie.

Balleydier, Histoire de l’empereur Nicolas.

De Vatjlabelle, Histoire des deux Restaurations.

De Viel-Gastel, Histoire de. la Restauration.

Al. Soutzo, Histoire de la Révolution grecque.

Fatjriel, Chants populaires de la Grèce moderne.

Debidour, L’expédition de Chio et le colonel Fabvier (Revue bleue, 20 mars 1897) ; — Le général Fabvier, sa vie et ses écrits.

Edm. About, La Grèce contemporaine.

Dufey, Histoire de la régénération de la Grèce.

Texier, La Grèce et ses insurrections.

Saint-Marc Girardin, La Grèce et la question d? Orient : Revue des Deux-Mondes (1869) ; — Les origines delà question d’Orient, Revue des Deux-Mondes, 1er mai 1864.

' Chateaubriand, Mémoires d’ Outre-Tombe.

Corne wall-Lewis, Histoire gouvernementale de l’Angleterre de 1770 à 1830.

Saint-René Taillandier, La Serbie.

Massieu de Clerval, Les Turcs et le Monténégro : Revue des Deux-Mondes, 1er juin 1858.

De Moltke, Lettres sur la Turquie ; — Campagnes des Russes dans la Turquie d’Europe (1828-1829), trad. en 2 vol.

Caussin de Perceval, Précis historique de la destruction des Janissaires par le sultan Mahmoud en 1826.

Lamartine, Histoire de la Turquie.

Midhat-pacha, La Turquie , son passé , son avenir.

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