Livre jaune, affaires de Crète, juin 1894-février
pour assurer, on le voit, la prépondérance à l’élément musulman, quoique la population de l’île soit de 150.000 chrétiens et de 50.000 musulmans,
Jusqu’ici il n’y a de conflit dans l’empire ottoman qu’entre les représentants des deux religions en présence, les chrétiens d’une part, les musulmans de l’autre. Mais voici qu’apparaissent entre les chrétiens des rivalités grosses de complications nouvelles. Le patriarche grec de Constantinople, élu parles communautés orthodoxes, confirmé parle sultan, était le chef reconnu des chrétiens de l’empire. Il exerçait une très grande autorité, par l’autonomie que le gouvernement avait toujours laissée aux non-musulmans dans leur administration intérieure. Il nommait les évêques, très puissants eux-mêmes dans les provinces. Or le patriarche et les évêques grecs travaillaient à helléniser les orthodoxes des diverses races, et, notamment en Bulgarie, ils avaient fondé des écoles grecques privilégiées, remplacé dans la liturgie la langue slave par la langue grecque.
Au contact de l’occupation russe, en 1828, les Bulgares avaient repris conscience de leur nationalité et commencé à protester contre la politique du patriarcat. D’année en année, l’opposition grandit, encouragée par le gouvernement russe, persuadé que l’autonomie, d’abord religieuse, des Slaves de Bulgarie, ne pourrait que lui être avantageuse. En 1860, une députation des orthodoxes bulgares se présenta devant la Porte, et déclara ne plus reconnaître la suprématie spirituelle du patriarche grec. Le patriarche Cyrille donna sa démission. Les communautés bulgares refusèrent de prendre part à l’élection de son successeur.
Alors les dissidents rappelèrent que la primitive église bulgare avait été constituée par les saints Cyrille et Méthode, maintenue dans la foi par le pape Nicolas Ier, fondée ainsi par l’Église de Rome et non par celle de Byzance. Et ils se rapprochèrent de la papauté, qui fut disposée d’abord à les accueillir en leur laissant le rite et la liturgie slaves. Ils formèrent la communauté des Grecs-Unis ou Uniates, sollicitèrent la protection des catholiques de l’Occident et notamment de la France, espérèrent de cette façon échapper à la fois au panhellénisme et au panslavisme.
La Russie s’inquiéta de ce mouvement. Elle agit pour empêcher l’union définitive de la Bulgarie avec Rome. A son instigation, la Porte autorisa les Bulgares à se donner
des évêques de leur race et de leur langue, à condition qu’ils reconnussent au spirituel la suprématie du patriarche œcuménique de Constantinople. Lejiouveau patriarche Grégoire se refusa à cette concession. Alors, le 11 mars 1870, un firman du sultan reconnut l’indépendance de l’Église orthodoxe de Bulgarie, avec un chef suprême, l’exarque des Bulgares, établi à Constantinople. Cette autonomie religieuse de la Bulgarie peut être considérée comme le prélude de son autonomie politique. Singulier spectacle pourtant que celui du sultan fondateur d’églises chrétiennes !
En résumé, pendant que la France défend l’intégrité de l’empire ottoman et entreprend de le transformer en un État moderne, dégagé de tout fanatisme religieux, fondé sur l’harmonie de ses diverses races travaillant ensemble à la prospérité générale, une sorte de fatalité entraîne l’État musulman à la dissolution ; le cercle des nations autonomes et de plus en plus indépendantes se resserre autour de Constantinople : après la Grèce, la Roumanie, la Serbie, le Monténégro sont désormais à peu près libres ; ailleurs même la Bosnie s’agite ; les communautés chrétiennes du Liban, de la Crète, de la Bulgarie, obtiennent quelques droits, en exigeront d’autres. Le principe des nationalités, qui groupe ailleurs en puissants états les peuples de même race, sépare ici, comme en Autriche-Hongrie, de l’aveu même de la France, les peuples de races différentes. Il est à prévoir qu’il recevra d’autres applications ; car il se présente comme une force irrésistible, capable d’emporter comme un torrent toute réaction.
OUVRAGES A CONSULTER
Forcade, Histoire des causes de la guerre d’Orient.
De Ficquelmont, Le côté religieux de la guerre d’Orient. P. de la Gorce, Histoire du second Empire , 3 vol. parus. Taxile Delord, Histoire du second Empire , 6 vol.