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Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, II, p

LA QUESTION DE MACÉDOINE

du Danube à l’Archipel, sur tout le pays occupé par la race bulgare. Elle avait été considérablement réduite par le traité de Berlin. Mais Sofia, aux sources de l’Isker, tout près de celles de la Strouma, sur les pentes du Rilo, au centre de la grande Bulgarie, est comme la pierre d’attente où viendront se lier d’autres agglomérations. La Bulgarie est d’ailleurs toute proche pour poursuivre le rêve offert par le traité de San Stefano. Elle est déjà très prospère et développe ses intérêts avec une grande sagesse. Ces Slaves courts, lourds, aux larges faces pleines, enfouis sous leurs vêtements poilus et leur grosse toque de fourrure, jambes et pieds perdus dans des bottes en cuir mou, marchent lentement à la tête de leurs bêtes, ou fument accroupis, comme endormis, dans leur chariot, une caisse de bois montée sur un essieu de bois et des roues de bois pleines, qu'ils appellent araba et que traînent lentement une paire de petits bœufs noirs l. Mais en cet équipage peu héroïque, ils suivent leur chemin, cultivent leur terre, soignent bien leurs bestiaux, exploitent le sol et le sous-sol, arment solidement leurs soldats, créent une marine de guerre, des ports sur la mer Noire, prennent les pierres des anciennes forteresses turques pour construire des écoles bien claires et bien munies du nécessaire, travaillent et entassent, font, l’avenir.

Leur propagande ainsi soutenue s’étend, patiente et puissante, sur tout le terrain de la Grande Bulgarie. D’une part, elle descend au Yardar contre les Serbes ; dès 1872, ils demandèrent au sultan des bérats d’évêques bulgares pour Uskub, Yélès, Okhrida ; ils ne les obtinrent pas. Ils furent plus heureux en 1890 : le 4 août, la Porte leur accorda des bérats pour Uskub, Vélès, Ischtip, Presba, Prilip, Okhrida. Celui-ci est particulièrement intéressant : Okhrida fut, de 1019 à 1767, le siège métropolitain de l’archevêque de Bul-[ garie, avec pouvoir canonique dans ces régions sur les’ suffragants de Kastoria, Servia, Monastir, Prizrend, Janina, ; c’est-à-dire jusqu’au golfe d’Arta. Les rivaux des Bulgares ont compris la portée de ce succès : le nouvel évêque d’Okhrida ne peut sortir dans sa ville qu’avec une escorte armée ; — ces jeunes peuples des Balkans en sont encore à l’âge héroïque.

1. Bérard, La Turquie et V hellénisme contemporain, p. 97. (Paris, F. Alcan.)

D’autre part l’influence bulgare descend à l'Archipel. C’est pour elle une nécessité ; car la mer Noire est sous la domination russe, et les détroits qui y conduisent sont aux mains des Turcs : un port sur l’Archipel contribuerait à garantir l’indépendance des Bulgares. Ils y tendent, le long de la Mesta, vers Kavala ; ils pèsent de plus en plus lourdement sur la côte ; comme Philippe de Macédoine autrefois, ils entrent en conflit avec les colonies grecques. Aussi n’ontils pas manqué de profiter du conflit gréco-lurc de 1897 ; ils ont obtenu du sultan trois bérats nouveaux à Melnik, Stroumitza et Koukouch ; ils peuvent entretenir dans toute la Macédoine des agents commerciaux qui seront facilement des agents politiques ; leurs écoles y sont nombreuses et bien dotées ; leur progrès est lent, mais paraît sûr. Un proverbe dit : « Le Bulgare, sur son araba, poursuit le lièvre et le prend » .

Est-ce à dire qu’il prendra la Macédoine ? Défions-nous de toute prophétie : le caractère essentiel du problème de la question d’Orient est dans l’incertitude de sa solution. Tant de solutions indiquées ont été démenties par les faits que l’historien doit s’imposer à cet égard la plus extrême prudence, heureux s’il parvient à démêler dans leur état exact les intrigues qui se croisent, impuissant à prévoir l’accident qui peut en modifier tout le jeu.

Et d’abord, la succession ottomane est-elle toujours ouverte ? Cela paraît incontestable, en dépit des apparents succès de la politique personnelle du sultan. Abd-ui-Hamid est quand même l’homme moribond : son trône ne se maintient que par les efforts divergents qui le veulent renverser, et par la prudence de la diplomatie européenne qui n’a pas encore dressé le contrat de partage.

Car à qui sera l’héritage ? Telle est encore, telle est toujours la question. Il y a un siècle, il paraissait réservé aux grandes puissances, les provinces continentales à la Russie et à l’Autriche, les provinces maritimes — Crète, Égypte, Syrie — à la France ou à l’Angleterre. L’Angleterre en effet a aujourd’hui Chypre et l’Égypte ; la France a l’Algérie et la Tunisie, de grands intérêts en Syrie, en Égypte, tout le long de la mer Rouge.

La Russie se jette désormais vers l’Asie, vers l’est lointain, renonce à la Bulgarie, effrayée de l’avoir dressée devant elle, comme la France d’avoir fait l’Italie grande.

LA QUESTION DE MACÉDOINE

Elle se contente aujourd’hui d’exercer une influence assez vague sur les petits Etats des Balkans, d’y combattre l’action de l’Autriche, par exemple en cherchant à construire un chemin de fer de Widdin à Nisch, Kossovo, Cettinié et Antivari, sorte de fil de contact entre tous les Slaves. Elle entretient aussi avec eux des relations que peut rendre cordiales la communauté de race et de religion. Sauf cela, le rêve de Catherine II ne peut plus guère passer que pour une chimère.

L’Autriche, longtemps contenue au nord de la Save, destinée, semblait-il, à de moindres succès que ceux de la Russie, s’est inclinée aussi décidément à l’est depuis Sadowa surtout, et y a obtenu des avantages imprévus. Elle a occupé la Bosnie et l’Herzégovine ; plus heureuse que la Russie en Bulgarie, elle les garde et le proclame hautement (1908). De là, elle pèse sur la Vieille Serbie, sur la ligne du Vardar, vers Salonique; elle représente dans cette direction, en face du canal de Suez, sur la route de l’Asie antérieure et de l’Extrême-Orient, les intérêts économiques du monde germanique tout entier, pour lequel le Vardar est la véritable embouchure commerciale du Danube.

Mais il n’est pas nécessaire que l’Autriche ait le Vardar, non plus qu’elle n’a besoin du Danube inférieur et de Galatz. A ce compte, il faudrait aussi Danzig et Constantinople à la Russie, Anvers à la France. L’Autriche a Fiume et Trieste et toute la côte dalmate. Ce sont là les vrais débouchés de son expansion commerciale.

En vérité, pour s’étendre jusqu’à l’Archipel, il faudrait que l’Autriche cessât d’être autrichienne, d’être allemande du moins, qu’elle se transformât d’abord par une révolution d’incalculable conséquence, qu’elle donnât une solution à ce qu’on appelle déjà la question autrichienne. Le dualisme austro-hongrois ne satisfait pas lçi majorité des peuples de la monarchie. Les populations slaves, c’est-à-dire plus de 20 millions d’habitants sur 40, voudraient transformer le dualisme en fédération. Sans parler des Tchèques de Bohême, des Ruthènes et des Galiciens, les Slovènes de Villach et de Laybach, qui séparent les Allemands de l’Adriatique, les Dalmates, les Croates avec leur diète d’Agram, leur ministre indigène à Buda-Pesth,leur Académie nationale puissamment organisée par Mffr Strossmayer, leur semi-autonomie faite pour leur donner le goût d’une autonomie complète, tous ces peuples que les protocoles officiels groupent dans « le

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royaume triunitaire de Slavonie, Dalmatie et Croatie »r forment une nation slave, la nation des Jougo-Slaves ou Slaves du sud, qui prend chaque jour une plus nette conscience d’elle-même.

Sans doute ces Slaves d’Autriche-Hongrie sont de fervents catholiques, très attachés par là aux Habsbourg, bien séparés des Slaves orthodoxes des Balkqns. Mais les questions de religion n’ont plus aujourd’hui la même importance qu’ autrefois ; Mer Strossmayer, comme le pape Léon XIII, voudrait faire l’union des deux églises grecque et latine, au moins dans cette partie de l’Europe, renouer ainsi la tradition des saints apôtres Cyrille et Méthode, et refaire, par l’union fraternelle de tous les Slaves méridionaux, la Grande Illyrie, de part et d’autre de la Save, la grande rivière slavonne 1 . C’en serait assez pour barrer à l’ Autriche-Hongrie la route des Balkans.

L’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine a encore augmenté cette proportion des Slaves dans l’empire dualiste. Les Hongrois s’en inquiètent ; les Allemands de l’Autriche regardent vers Berlin, et rêvent d’une grande Allemagne. Les Slaves, sûrs de leur force, veulent l’autonomie. Pour continuer à descendre dans la direction de l’Archipel, il faudra que l’empire austro-hongrois cesse d’être autrichien, et hongrois, qu’il se transforme en une Slavie, aux destinées de laquelle les Habsbourg venus de Souabe ne sont pas préparés à présider.

A la solution cherchée par les grandes puissances voisines de l’empire ottoman succéda au xixe siècle celle des petites nationalités chrétiennes, roumaine, grecque, serbe, bulgare. La carte ethnographique de la péninsule des Balkans parut alors étrangement bigarrée. Peut-elle fournir une solution, en la supposant fixée? — D’après elle, les Turcs seront refoulés en Asie mineure, en attendant que l’Europe les poursuive sur la route des Croisés, puis sur celle d’Alexandre-le-Grand. Ce seront bien des luttes. — Les côtes de l’Archipel avec Byzance seront à la Grèce : ce sera l’empire grec, l’ancien empire de la confédération de Délos, l’empire byzantin du moyen âge dans ses limites naturelles ; les marchands grecs d’aujourd’hui régnent sur tous ces

i. L. Léger, La Save , le Danube et le Balkan, p. 87.

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rivages. Mais, outre qu’il n’est pas sûr que l’histoire se recommencera, auront-ils jamais Byzance-Constantinople-Stamboul-Tsarigrad, autant de noms pour autant de convoitises ? — L’empire roumain s’agrandira de la Transs vanie : la Hongrie y consentira-t-elle ? — L’empire serbe ou ^ serbo-croate se confondra avec l’ancienne Illyrie de la Save et de l’Adriatique, que Marmont organisa tout récemment sous la puissante inspiration de Napoléon ; mais que deviendra ainsi l’Autriche? — L’empire bulgare s’étendra du Danube à l’Archipel; mais, comme Philippe, il rencontrera les Grecs sur la côte, les peuples de la Morava et de la Save sur le plateau de Kossovo. Les absorbera-t-il tous, pour achever avec eux la défaite de l’Islam ottoman, comme Alexandre de la Perse des Achéménides ?

Aussi bien l’union des races, la reconstitution des grandes familles de peuples, ne paraît déjà plus être la panacée universelle, la formule du droit politique international ; elle a trop souvent en Europe autorisé l’abus de la force. Elle est d’une définition impossible, d’une analyse presque toujours incertaine, surtout dans des pays aussi longtemps troublés que la Macédoine.

De plus en plus il faut respecter la volonté des peuples ; car elle s’affirme de plus en plus fortement, et cela est chose très claire. En particulier, pour en revenir à cette Macédoine qui est, à l’heure présente, le centre de toutes les ambitions proches ou lointaines, parce qu’elle est le nœud de la question d’Orient en Europe, est-il nécessaire qu’elle soit ou grecque, ou serbe, ou même bulgare, que deux de ces « nations » y soient sacrifiées à la troisième ? Salonique en est la capitale, la seule ville vraiment considérable, et Salonique n’est ni aux uns ni aux autres : elle n’est pas aux Turcs, ils n’y sont représentés que par des fonctionnaires ; elle n’est pas aux Grecs, ils n’y exercent que les métiers inférieurs ; elle n’est pas aux Serbes, ils n’y sont que quelques centaines; à considérer sa population, elle n’est pas davantage bulgare. Elle est juive ; elle est peuplée d’une majorité de Juifs, chassés autrefois d'Espagne, et de langue espagnole ; ils y possèdent toute la fortune immobilière ; ils y entretiennent les plus belles écoles, par lesquelles le français est aujourd’hui la langue la plus répandue à Salonique. Sera-t-elle donc la Jérusalem nouvelle ? Sera-t-elle un port neutre, une république marchande, comme autrefois Gênes ou Venise, la grande escale

entre l’Allemagne et Suez ? Ou la laissera-t-on, sous la domination turque, s’ensabler et mourir dans les alluvions envahissantes du Vardar 1 ?

Il y a aujourd’hui un parti de la « Macédoine macédonienne ». Lorsque la Bulgarie fut formée parle traité de Berlin, les Macédoniens allèrent vivre en grand nombre & Sofia. Comme il arrive souvent aux exilés, ils y furent l’élément le plus actif de la vie politique ; ils y furent parmi les principaux auteurs de la Révolution rouméliote de 1885; ils y virent sans doute le prélude de la révolution macédonienne et de la restauration définitive de la Grande Bulgarie.

Mais les Bulgares de Sofia et les Rouméliotes de Philippopoli se lassèrent de l’agitation et de l’influence de ces étrangers. Ils le leur firent sentir, et, sous la dictature de Stamboulof notamment, les Macédoniens furent écartés des fonctions publiques et des mandats politiques. Ils se vengèrent cruellement sur Stamboulof. Mais à quoi désormais se consacrer? Ils renièrent la Bulgarie, qui ne les reconnaissait plus pour siens, qui devenait une marâtre. Ils renoncèrent au rêve d’une Macédoine bulgarisée ; ils voulurent une Macédoine indépendante, avec un gouvernement équitable à toutes les races, respectueux de toutes les religions, mais indifférent et supérieur aux unes et aux autres. Pour éviter toute rivalité d’influence, la langue officielle du nouvel Etat serait le français. La Macédoine libre deviendrait peut-être, grâce à sa situation, le centre de la fédération future des Balkans ; elle ferait, comme Philippe, l’union de tous les Etats voisins. C’est peut-être par elle, comme autrefois les Grecs, que les Slaves du sud, nombreux, laborieux, puissants, joueraient un grand rôle dans le monde.

Mais ce ne sont là sans doute que des rêves de l’imagination. Pour l’instant, l’année 1908 vient de produire sur cette histoire d’intéressantes nouveautés. L’Autriche» affirma tout à coup la volonté de construire le chemin de fer de Mitrovitza à Uvac en Bosnie, de façon à achever la ligne directe de Vienne à Salonique ; et l’émotion fut grande dans les Balkans. Puis elle prononça l’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine. En même temps le prince Ferdinand proclama à Tirnovo l’indépendance de la Bulgarie, et prit solennellement le titre de tsar. Ce ne sont

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