‹ Question des sucres. Nouvelles considérationsChapitre 2 sur 2 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Cette feuille était sous presse lorsqu’on m’a donné connaissance d’une inculpation adressée à la fabrication du sucre de betteraves, par un délégué des colonies, qui témoigne le regret que dans une année comme celle-ci, les terres qui ont été employées à la culture des betteraves , n’eussent pas produit du blé. A une époque où les subsistances sont momentanément à un prix fort élevé, il ne serait pas impossible que l’on s’efforçât de donner du retentissement à une semblable idée. Sans doute elle sera facilement appréciée

par les hommes qui ont quelques connaissances des opérations de l’agriculture , et qui savent bien que l’introduction de la culture de la betterave accroîtra toujours , au lieu de la diminuer, la production du froment. Cependant il m’a paru nécessaire d’y faire une courte réponse.

Le même terrain ne peut produire plusieurs années de suite des céréales et surtout du froment. Il faut donc faire alterner les céréales avec d’autres récoltes ou avec rien , c’est-à-dire laisser le sol' inculte pendant tout le temps qu’il ne produit pas des céréales. Cette dernière méthode est celle des cantons fort arriérés en culture ; et là on n’obtient que de chétives récoltes de céréales , parce qu’on 11e peut entretenir qu’un très-petit nombre de bestiaux, et qu’on produit par conséquent très-peu de fumier. Dans un état plus avancé de la culture, c’est-à-dire dans les assolements alternes , on intercalle entre les récoltes de céréales des récoltes sarclées et des prairies artificielles. Alors on entretient beaucoup de bétail , on donne beaucoup de fumier aux terres et l’on obtient des récoltes de céréales beaucoup plus considérables. C’est ainsi que dans la plupart de nos départements du centre où l’on ne cultive que des céréales, le produit moyen du froment ne dépasse pas ! 0 à 1 2 hectolitres par hectare , tandis que dans beaucoup de parties des départements du Nord, sous J’empire des assolements alternes, le produit moyen par hectare s’élève à 20 ou 25 hectolitres, dans des sols qui ne sont pas naturellement plus fertiles que ceux des départements du centre, et qui ne doivent qu’à une bonne culture longtemps continuée cet excédant de produit.

Et si chaque hectare produit ici une quantité double de froment, il ne faut pas que l’on croie que l’on consacre à cette récolte moins de terres dans les assolements alternes que dans les plus mauvais assolements. Au contraire, on y en consacre ordinairement davantage , car le manque de fumier force souvent à laisser reposer les terres pendant plusieurs années , si l’on ne veut pas que les produits tom-

bent presque à rien. On peut au reste s’en fier à l’intérêt des cultivateurs, pour étendre autant qu’ils le pourront la culture du froment 5 car c’est toujours et partout celle qui donne en moyenne le produit net le plus élevé. Le froment est la récolte d'or du fermier, a dit le célèbre Thaër ; et c’est Thaër qui a introduit et propagé les assolements alternes sur le continent européen. Aussi partout on voit les cultivateurs, en quelque système de culture que ce soit, s’efforcer d’étendre autant qu’ils le peuvent la culture du froment ; et les assolements alternes peuvent seuls leur fournir le moyen d’accroître la récolte de cette céréale, à cause de l’abondance de fumier qu’ils leur procurent.

On peut juger par là combien serait chimérique la crainte que l’extension de la culture de la betterave nuisit à la production des céréales : dans de bons assolements jamais la betterave ne vient à la place que pourrait occuper le froment; mais elle lui succède ou elle le précède. Si l’on peut citer quelques cas où un ciütivateur aurait forcé la culture des betteraves au détriment de celle des céréales , cela tient à des circonstances tout-à-fait exceptionnelles; et c’est une anomalie qui nç se perpétuera pas , car c’est dans les assolements où elle alterne avec les céréales et les prairies artificielles ^ que la betterave peut être cultivée avec le plus de profit. Pour une exploitation où l’on pourrait observer la combinaison dont je viens de parler, il en est cent dans lesquelles l’introduction de la culture de la betterave a déjà accru beaucoup la production du froment, et où elle continuera à l’accroître progressivement dans une grande proportion.

La cherté du froment , dans le moment actuel , est due à une cause bien simple , à la faiblesse de la dernière récolte , malgré de fort belles apparences avant la moisson. La hausse a pris d’autant plus d’intensité , que ce résultat n’est pas particulier à une des régions du Royaume , mais qu’il s’étend non seulement sur toute la surface de la France, mais sur l’Europe tout entière. Ce n’est donc pas sérieuse-

ment que l’on pourrait en accuser la culture de la betterave en France; et pour l’avenir, s’il est un moyen d’atténuer autant que possible les variations inévitables dans le prix des subsistances , et d’accroître la production du froment , c’est la propagation des assolements alternes , que la culture de la betterave amènera toujours à sa suite; car, dans cette combinaison agricole, on produit non seulement le pain en proportion plus considérable que dans toute autre, mais aussi la viande , dont la consommation commence à prendre tant d’extension dans les populations rurales.

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