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Il a été arrêté en effet dans son prodigieux élan. Pourquoi? Il lui manquait le mot de passe pour pénétrer dans le sanctuaire. Il s'est égaré dans un labyrinthe sans issue, dont il est sorti épuisé, vaincu; mais non pas initié à cette science qu’il prétend connaître, que jamais homme ne possédera.
Doit-on déplorer qu’il en soit ainsi? Non. Oh! non.
Je dis pour ma part, et j’en suis moralement convaincu, il y a là, non pas seulement une impossibilité, mais une nécessité indispensable, une limite qu’il serait dangereux à l’homme de franchir. Ses facultés s’y opposent, son bonheur en dépend.
Par une exception dont je ne me glorifie pas, il m’a été donné, avec le titre d’homme, la connaissance intime, profonde de toutes les aptitudes, de tous les secrets du caractère de la femme. Je lis dans ce cœur, à livre ouvert. Je pourrais en compter toutes les pulsations. J’ai, en un mot, le secret de sa force et la mesure de sa faiblesse ; aussi estce pour cela que je ferais un détestable mari; aussi je le sens, toutes mes joies seraient empoisonnées dans le mariage, et j’abuserais cruellement, peut-être, de l'immense avantage qui serait le mien, avantage qui tournerait contre moi.
Après bien des démarches on se décida, au bureau de placement, à me donner une lettre d’introduction chez une dame, eu quête d’un valet de chambre.
Madame la comtesse de J... habitait un petit bétel du faubourg Saint-Honoré.
Je la trouvai seule dans un vaste salon où elle écrivait. Elle prit ma lettre, vint s’asseoir auprès de son feu et me fit plusieurs questions auxquelles je m’attendais du reste. Je n avais pas servi, tel était toujours l’obstacle insurmontable.
J’aurais bien pu lui dire : J’ai été femme de chambre.
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Mais le moyen de répondre par une semblable énormité..,
Cependant on eût passé sur ce point capital.
« Ici, me dit la dame avec un peu de bonne volonté, vous pourriez apprendre le service en peu de temps; mais vous me paraissez faible, délicat, et nullement fait pour un travail de cette sorte. Je ne puis donc vous prendre chez moi. »
On me congédia.
Malheureusement elle disait vrai.
Je suis faible et d’apparence maladive. Avec cela ou ne trouve guère à se loger qu’à l’hôpital. Ce sera là sans doute ma dernière étape.
J’allais de temps à autre rendre visite à une élégante jeune femme, dont le mari dirige un brillant café du Pàlais-Royal.
Mes relations avec elle étaient des plus amicales. Elle connaissait un peu ma famille, et les principaux événements de ma vie avaient excité au plus haut point sa curiosité féminine. Aussi, avec l’habileté de son sexe, trouvait-elle souvent le moyen d’amener la conversation sur ce terrain, attendant toujours quelque mystérieuse confidence, dont je fus toujours peu prodigue, même à son égard.
Les impressions de ma vie ne sont pas de celles qu’on puisse jeter à tous les vents. 11 y a là des situations que peu de personnes peuventapprécier, eteertainement pour quelques gens grossiers de notre époque il y aurait matière à plus d’une sotte interprétation des faits et des choses, interprétation qui ne serait pas toujours sans danger pour moi, comme j’ai été à même d’en juger parfois.
J’en puis citer un exemple : C’était au chemin de fer de... Un sous-chef de bureau s’entretenait avec moi de l’originalité de mon passé. Il croyait tout bonnement que recherchée un jour par un jeune homme, je m’étais rendue à ses désirs, et que là s’était faite la découverte de mon vé-
MES SOUVENIRS
ritable sexe. On voit jusqu’où peut s’étendre cette faculté de me juger, et quelles sérieuses conséquences elle peut avoir pour moi, pour mon repos.
Admis à titre provisoire dans une administration financière, où je passai quelques mois dans une tranquillité, exempte du plus léger nuage, je pouvais espérer mon admission définitive. Il n’en fut pas ainsi. Des changements survinrent dans la Société qui lui imposaient l’obligation de réduire son personnel. On me remercia, me faisant entrevoir, il est vrai, la possibilité d’être réintégré plus tard dans mon poste; mais ce ne pouvait être une certitude.
Me voilà donc de nouveau à la recherche d’un gagne-pain. Mesressources pouvaient me permettre d’attendre un mois. Dans ces conditions je pouvais me croire riche. 11 me faut si peu. Ce queje mange dans une journée suffirait à peine au déjeuner d’un homme de mon âge, pourvu d’un bon estomac.
Quant à l’inquiétude, je puis bien affirmer que je n’en avais pas.
Je considère chaque jour qui m’est donné comme devant être le dernier de ma vie. Et cela tout naturellement, sans le moindre effroi.
Pour comprendre une telle indifférence à vingt-neuf ans, il faudrait, comme moi, s’être vu condamné au plus amer de tous les supplices, à l’isolement perpétuel. L’idée de la mort, généralement si repoussante, est pour mon âme endolorie-d’une douceur ineffable.
La vue d’un tombeau me réconcilie avec la vie. J’y éprouve je ne sais quoi de tendre pour celui dont les ossements sont là à mes pieds. Cet homme qui fut étranger pour moi devient un frère. Je converse avec cette âme délivrée de ses chaînes terrestres ; captif, j’appelle de tous mes vœux l’instant où il me sera donné de la rejoindre.
L’émotion me gagne à tel point queje sens mon cœur
HISTOIRE D’ALEXINA L
dilaté par la joie, l’espérance. Je pleurerais, mais de bien douces larmes.
Ce que je décris ici je l’ai éprouvé bien souvent; car ma promenade favorite à Paris, c’est le Père-Lachaise, le cimetière Montmartre. Le culte des morts est né avec moi.
Le provisoire, malheureusement, menaçait de durer trop longtemps; mes finances s’épuisaient de façon à me suggérer de tristes réflexions.
Môme avec la perspective d’un nouveau rappel, cette situation ne pouvait guère durer, car j’en étais arrivé à me demander comment le lendemain je pourrais déjeuner.
Vous qui me lisez, puissiez-vous ne jamais savoir tout ce qu’il y a d’horrible dans cette parole.
Une pareille situation, en se prolongeant, peut amener le malheureux qu’elle accable aux plus affreuses extrémités. De ce jour enfin, j’en arrivai à comprendre le suicide, à l’excuser.
Ceci n’a pas besoin de commentaires.
Que de fois, tristement assis sur un banc des Tuileries, je me laissai aller peu à peu sur cette pente terriblement rapide d’où l’on ne revient, hélas! qu’épouvanté, abattu, moralement défait.
Oh! combien à cette heure j’enviais le sommeil de la tombe, ce dernier refuge de l’humaine nature. Pourquoi donc, Seigneur, avoir prolongé jusqu’à ce jour une existence inutile à tous et si écrasante pour moi? C’est là un des mystères qu’il n’appartient pas à l’homme de'sonder.
A charge aux autres età moi-même, sans nulle affection, sans aucune de ces perspectives qui, du moins, viennent illuminer parfois d’un rayon doux et pur le front soucieux de celui qui souffre. Mais non, rien. Toujours l’abandon, la solitude, le mépris outrageant.
Peu de jours auparavant, poussé à bout, j’avais dû recourir à ma pauvre et bonne mère.
Comprend-on bien tout ce qu’il y a de pénible dans cette démarche d’un fils qui sait de quelles privations ce secours va être la source !
Ainsi, non-seulement je me voyais impuissant à rendre plus heureux les derniers jours de celle à qui je devais tant ; mais encore il me fallait diminuer ses ressources déjà si insuffisantes.
Je puis bien affirmer que cette extrémité est la plus dure à laquelle je pusse être condamné.
Je vais parler ici d’une résolution fatale que m’inspira le découragement profond de ces derniers jours. Je rencontrai un matin, devant les Tuileries, un homme que je croyais encore au fond de la Bretagne, où je l’avais connu quelques années auparavant, agent d’une importante compagnie maritime.
Je le laissai passer sans lui parler, car lui ne m’avait pas reconnu. Plus lard, en réfléchissant à l’étrangeté de cette rencontre, je crus y voir une assurance de bonheur pour un nouvel avenir.
Le bon souvenir que j’avais gardé de ses relations m’était une garantie de sa bonne volonté pour la circonstance actuelle.
Dès le surlendemain, j’allais lui faire une visite à l’administration centrale de la compagnie, et je ne lui cachai rien des difficultés de ma situation. Il s’y intéressa, je dois l’avouer. Son accueil fut même plus affectueux que je ne l’avais espéré.
Je lui demandai tout simplement de me faire embarquer à bord d’un paquebot, comme garçon de salle. Ma proposition l’étonna fort.
Il eût voulu faire mieux pour moi.
D’un autre côté, il me signalait des impossibilités matérielles à l’exécution de mon projet.
D’abord la compagnie ne voulait admettre en cette quu-
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lité ([lie des gens ayant déjà 1 habitude de la navigation. k Ensuite, me disait-il, je ne puis pas croire que vous, avec le genre de vie que vous avez mené, soyez propre à faire un pareil service. Si vous le voulez absolument, je suis tout disposé à vous y aider. Peut-être même me sera-t-il possible d’adoucir votre situation à bord, en vous recommandant à l’un de mes amis, commissaire de l 'Europe. »
J’acceptai sans hésitation. « Eh bien! me dit-il, je verrai le directeur. Mais il serait bon que vous me donnassiez pour lui une recommandation, d’un député, par exemple. »
Je revins le lendemain avec une lettre que j’obtins sans peine d’un député de mon département, M. de V...
Au point où en étaient les choses, il n’y avait plus à reculer. Je le sentais bien. Je m’étais engagé si vite pour n’avoir plus à retourner en arrière.
Toutes ces démarches étaient faites que je n’avais encore consulté personne, ni ma mère, ni mes amis, ne voulant les prévenir qu’au moment de mon départ. On m’en eût certainement détourné si l’on avait su à quel titre je partais. On ne l’a jamais su.
Je devais avoir une réponse assez prompte, Y Europe venant d’arriver au Havre.
Sur ces entrefaites, je reçois l’avis de me rendre le jour même à la compagnie de...., pour y reprendre mon poste. Cette lettre, qui aurait dû me réjouir, me consterna. Je me trouvais dans un étrange embarras. Que faire ? C’était bien simple, et je n’avais pas deux voies à prendre. Consulter mon excellent protecteur, lui avouer franchement tout ce que j’avais fait et suivre son avis. Je ne le fis pas.
Chez moi, malheureusement, le premier mouvement est rarement le bon. La précipitation ne me conduit à rien de bien. Cette circonstance en est une nouvelle preuve.
MES SOUVENIRS
Je me décidai à garder le silence et à laisser marcher les événements.
Comme mon départ pour les Etats-Unis pouvait n’avoir lieu que dans un mois, rien ne m’empêchait de reprendre provisoirement le poste qui m’était offert. C’est ce que je fis en effet.
Le motif qui avait décidé de mon rappel était de nature à me faire espérer que ce serait pour un assez long temps. On me le donna bientôt à entendre. Je rejetai loin de moi cette perspective pour m’attacher davantage au projet imprudent dont j’attendais la réalisation.
Un mois se passa de la sorte.
A mesure que la solution approchait, j’éprouvais de secrètes angoisses. J’étais si heureux dans le présent. Pourquoi aller me jeter dans un avenir au moins incertain? Uniquement parce que je me croyais engagé. Belle raison quand il s’agit d’intérêts sérieux.
A cette crainte s’ajoutait l’ennui d’avoir à abandonner des gens, jusque-là si bons pour moi. Cette idée m’était poignante, douloureuse. l)’un mot je pouvais encore faire cesser ces cruelles a. i tâtions en renonçant résolument à ce que je croyais sottement de mon devoir de ne pas refuser. Il y avait dans celte maudite obstination une question d’amour-propre, assurément bien mal placé. Je ne voulais pas faiblir devant une détermination prise énergiquement d’abord, il est vrai, mais sous l’empire du découragement. Le sort en était jeté. Je le subis.
Le commissaire de Y Europe répondit à son ami qu’il me prenait à son bord, mais simplement comme garçon de salle, les règlements s’opposant à ce que je fusse employé, même par intervalles, aux écritures du bord. Cette lettre était froide, significative, et me replongeait dans l’indécision : M. M.... lui-même ne me pressait, pas d’accepter. Il était attristé, me disait-il, de me voir partir à
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ccs conditions, tout en me flattant de l’espoir que ma position pût s’améliorer dans la suite, et qu'il m’y aiderait de tout son pouvoir.
Je me fortifiai entièrement contre ce que je taxais de faiblesse, et le cœur serré comme par un pressentiment, je prononçai en tremblant ma dernière parole d’adhésion. C’était le jeudi, mon départ fut décidé pour le lundi suivant.
J’écrivis immédiatement à ma mère pour le lui annoncer, me gardant bien toutefois de lui faire connaître quelles fonctions j’allais désormais remplir. Elle ne s’en fût pas consolée.
L’idée de ce voyage lui était déjà trop pénible pour que j’allasse en aggraver la tristesse par un pareil aveu.
On comprend que vis-à-vis de mes protecteurs je gardai la même réserve.
11 était trop tard pour me conseiller ou pour m’adresser des reproches. On me laissa faire, croyant que j’avais été sollicité par l’appât d’une position avantageuse. Je leur laissai cette conviction qui, jusqu’à un certain point, pouvait excuser ma conduite.
Quel étrange aveuglement me fit soutenir jusqu’au bout ce rôle absurde? Je ne saurais me l’expliquer. Peutêtre cette soif de l’inconnu, si naturelle à l’homme.
[Ce sont là les dernières lignes du manuscrit. Elles ont précédé de bien peu l’acte de désespoir par lequel celui qui les a tracées mit fin à ses résolutions en même temps qu’à sa triste existence. Il avait vécu un peu moins de trente ans.]