‹ Questions actuellesChapitre 19 sur 37 · DOCTRINE ÉVOLUTIVE · texte numérisé non relu

DOCTRINE ÉVOLUTIVE

Il ne saurait évidemment y avoir de morale sans obligation ni sanction ; — et c'est pourquoi rien ne serait plus vain , oufplus fallacieux, que de vouloir tirer une morale de la science engfénéral, ou de la « doctrine évolutive » en particulier. Nous ne l'essaierons donc point dans les pages qui suivent. Mais, comme les savants eux-mêmes ne raisonnent pas toujours parfaitementjuste, j'ai pensé qu'il pourrait être utile de retourner contre les plus afÏÏrmalifs d'entre eux les conclusions de leur propre science, ou, si l'on veut, de ruiner, au nom de leur science même, la prétendue philosophie qu'ils s'efforcent aujourd'hui d'en déduire. « Nous lisons dans l'histoire sainte que le roi de Samarie ayant voulu bâtir une place forle qui tenait en crainte et en alarmes toutes les

lOO QUESTIONS ACTUELLES

villes du roi de Judée, ce prince assembla son peuple, et fit un tel effort contre l'ennemi que non seulement il ruina cette forteresse, mais qu'il en fit servir les matériaux pour construire deux grandes citadelles par lesquelles il fortifia sa frontière... » C'est le début superbe et hardi du second sermon de Bossuet sur la Providence — et, n'étant pas de ceux qui ornent leurs discours de comparaisons superflues, — l'orateur continue en ces termes : « Je médite aujourd'hui, Messieurs, quelque chose de semblable, et dans cet exercice pacifique je me propose l'exemple de cette entreprise militaire. » Imitons-le à notre tour : et, de toutes les philosophies qui s'autorisent de la science, puisque V évolutioiinisme est sans doute « la plus avancée », montrons que la véritable interprétation de la doctrine peut différer de celle que beaucoup de nos savants en donnent; qu'il y a quelque moyen de réduire ses enseignements aux leçons de l'éternelle morale ; et qu'il ne fautenfin, pourcela, quel'éclairer ellemême d'une lumière qui, précisément, ne soit pas (( le flambeau de la science ».

C'est ainsi qu'en premier lieu, si nous savons l'entendre, la « théorie de la descen-

dance», — qui est comme lefortinexpugnable, et en tout cas l'idée maîtresse de la doctrine évolutive, — a discrédité pour longtemps la dangereuse hypothèse de la « bonté naturelle de rhomme )>. Naïve, ou même niaise, autant que dangereuse, l'hypothèse a-t-elle peut-être inspiré jadis la philosophie des Romains et des Grecs ? C'est donc alors pour cela qu'ils sont morts, et de cela ! Mais, sans approfondir ce point d'érudition, toujours est-il que, dans l'histoire de la pensée moderne, l'illusion de la « bonté naturelle de l'homme » ne date guère que de l'époque de la Renaissance, et la fortune qu'elle a faite que de la fin du dix-huitième siècle. C'est Diderot qui en a donné l'expression la plus simple et la plus cynique, dans ce Supplément au voyage deBougaiiwille, dont je ne puis reproduire ici qu'un trop court, mais assez éloquent passage : « Si vous vous proposez d'être le tyran de l'homme, — y lisons nous en propres termes, — civilisez-le ; empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature ; faites-lui des entraves de toute espèce; embarrassez ses mouvements de mille obstacles ; attachez-lui des fantômes qui l'effraient ; éternisez la guerre dans la caverne, et que Vhomme naturel y soit enchainé sous les pieds de lliomnie moral. « Mais au

conlraire, « le voulez-vous heureux et libre ? ne vous mêlez pas de ses affaires... et demeurez à jamais convaincu que ce n'est pas pour vous, mais pour eux, que ces sages législateurs vous ont pétri et maniéré comme vous l'êtes. T'en appelle à toutes les institutions politiques^ civiles, religieuses... Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l'ordre. Ordonner^ c'est toujours se rendre maître des autres en les gênant ^ » Et je n'ignore pas que le Supplément au voyage de Bougainville n'a paru qu'en 1796, mais les idées que Diderot y exprime ne s'en retrouvent pas moins dans les écrits de Bernardin de Saint-Pierre ou de Condorcet. Les hommes de la Révolution les ont certainement partagées ! Elles ont constitué le legs « sociologique )) du dix-huitième siècle à ses héritiers. Et, de même qu'elles sont au fond de nos lois révoluti onnaires, ce sont bien elles que Ton retrouve à la source première de nos utopies socialistes.

A la vérité, je ne crois pas que personne osât de nos jours les soutenir publiquement. Les excès de la Révolution, les guerres de l'Empire, cinquante et quelques années d'agitations politiques nous ont ramenés, depuis

1. OEuvres complètes de Diderot, édition Assézat et Maurice Tourneux, t. Il, p. 246-247.

LA MORALITÉ DE LA DOCTRI^^E EVOLUTIVE 103

Diderot, à une vue plus juste, ou moins optimiste de l'humanité. Les grands écrivains catholiques du commencement du siècle, Donald, Lamennais, — le Lamennais de VEssai sur V indifférence^ — Joseph de Maistre, y ont contribué pour leur part, ce dernier surtout, dont on oublie trop souvent qu'il nous a laissé, — dans ses Soirées de Saint-Pélersbourgy — le plus beau tableau qu'il y ait de la «concurrence vitale* » et le plus dramatique. D'autres ensuite sont venus, — Taine par exemple, et même Renan — qui, dans leurs Origines de la France contemporaine^ ou dans VHistoire d'Israël, pour nous montrer (c l'homme de la nature » dans la vérité de son attitude, n^ont €u qu'à s'approprier les derniers résultats de l'anthropologie préhistorique -. Mais ces résultats n'ont eux-mêmes été rendus possibles que par « la théorie de la descendance », et c'est bien elle qui a, comme nous Talions voir,

1, Les Soirées de Saint-Pétersbourg. Septième entretien.

2. Comme il se trouvera peut-être quelqu'un pour me demander où Renan a exprimé ses idées sur ce point, on me saura gré de le dire ici sans plus attendre : « Il faut se figurer la primitive humanité comme très méchante. Ce qui caractérisa l'homme pendant des siècles, ce fut la ruse, le rafûziement qu'il porta dans la malice, et aussi cette lubricité de singe qui, sans distinction de dates, faisait de toute l'année pour lui un rut perpétuel. » [Histoire d'Israël^ 1. 1, p. 4.)

achevé de ruiner la doctrine de « la bonté naturelle de l'homme «.

Si nous descendons en effet du singe, ouïe singe et nous d'un ancêtre commun, — et cet ancêtre à son tour de quelque origine d'autant plus (( animale )) qu'elle est supposée plus lointaine, — ne faut-il pas qu'il y ait quelque reste en nous de toutes les formes que nous avons traversées avant de revêtir celle qui est aujourd'hui la nôtre ? Vitium hominis natura pecoris^ a dit saint Augustin : « Ce qui est vice en l'homme est nature en la bête. )) Nos mauvais instincts sont en nous l'héritage de nos premiers ancêtres. Mais à quel titre et de quel droit les appelons-nous « mauvais», sinon parce qu'ils nous empêchent de nous dégager entièrement de notre animalité foncière Pou encore, et d'aprèslaw théorie de la descendance», parce quenous ne sommes devenus hommes qu'à mesure, et dans la mesure même où nous avons d'âge en âge réussi à les surmonter ? C'est pourquoi, tous ceux qui pensent qu'il importe à la morale de s'appuyer sur l'idée de la perversité native de l'homme comme sur son indestructible fondement, n'ont aucune raison de repousser la <( théorie de la descendance » ; et, au contraire, ils en ont dix, ils en ont vingt de s'en

autoriser. « Les différences de structure entre rhomme et les primates qui s'en rapprochent le plus, — écrivait récemment, dans la dernière édition française de son livre sur la Place de l'homme dans la natur e , le profes seur Huxley, — ces différences ne sont pas plus grandes que celles qui existent entre ces derniers et les autres membres de l'ordre des primates, de telle sorte que, si l'on a des raisons de croire que tous les primates, l'homme excepté, proviennent d'une seule et même souche primitive, il n'y a rien dans la struc* ture de l'homme qui nous autorise à lui assigner une origine différente'. )> C'est ce que nous admettons volontiers, sans hésitation ni réserve. Loin de nous les répugnances d'une ridicule vanité ! Oui, nous avons en nous, dans notre sang, et, pour ainsi parler, comme au plus profond de nos veines, quelque chose de la brutalité, de la lubricité, de la férocité du gorille ou de l'orang-outang ! Apportonsnous d'ailleurs en naissant les semences de quelques vertus ? C'est une question ! et pour ma part, je serais plutôt tenté de le nier : nos (( qualités » nous sont naturelles, santé, beauté, vigueur, adresse; toutes nos « vertus wme pa-

1. Th. -H, Huxley, la Place de Vhomme dans la nature-^. oouvelle édition, p. 1. Paris, J.-B. Baillière, 1891.

raissent acquises. Mais ce que nous trouvons très certainement en nous, ce sont les germes de tous les vices, — à commencer par ceux que l'on impute à l'iniquité de l'institution sociale ; — et qu'y a-t-il de plus naturel, je veux dire qui s'explique mieux, si nous ne sommes que le terme actuel d'une suite infinie d'ancêtres animaux?

C'est ce qu'exprime admirablement le dogme — ou le mythe, comme on le voudra, — si universel et si profond, du Péché originel. On ne s'attend pas que j'entre ici dans l'examen des controverses qu'il a soulevées, et qui ne sont pas plus de ma compétence que de mon sujet. Mais si nous le dépouillons de son enveloppe théologique, et que nous Tinclinions seulement un peu dans le sens protestant, lequel est aussi le sens janséniste, à quoi le dogme se réduit-il? Pour n'y rien mêler de nousmême, c'est Calvin qui va nous le dire. « Le péché originel est une corruption et perversité héréditaire de notre nature, laquelle étant épandue sur toutes les parties de l'âme, nous fait coupables premièrement de l'ire de Dieu, puis après produit en nous les œuvres que V Ecriture appelle œuvres delà chair... Par quoi ceux qui ont défini le péché originel être un défaut de justice originelle... combien

qu'en ces paroles ils aient compris toute la substance, toutefois ils n'ont suffisamment exprimé la force d'icelui. Car, notre nature n'est pas seulement vide et destituée de tous biens, mais elle est tellement fertile en toute espèce de mal^ qu'elle n'en peut être oisive"^. » Un véritable évolutionniste, un évolutionniste convaincu ne saurait assurément s'exprimer en termes plus précis ni plus explicites. Oseraije pourtant avancer qu'il y a mieux encore ? Et pourquoi non, si je le crois? La « théorie de la descendance » est venue donner en quelque sorte une base physiologique au dogme du péché originel ; et la principale difficulté qui suspendit l'assentiment des incrédules ou de quelques croyants même, c'est vraiment Darwin et Haeckel qui l'ont levée.

Le dogme choquait la raison. Il contrariait l'idée que l'on se formait communément du pouvoir de la liberté. Mais il choquait surtout nos idées de justice ; et ce qui paraissait « monstrueux w à de fort honnêtes gens, c'était que nous fussions punis, dès en naissant, d'un crime ou d'une faute que nous n'avions pas été personnellement avertis de ne pas commettre. Quod admoneri non potest ut caveatur^ inipu-

1. Institution c/irétienne, texte français, édition Baum, Cunitzet Reuss, t. I, p. 293. Brunswig, 1869.

tari non potest ut puniatur ! Cependant, au lieu d'adoucir ce que la doctrine avait de dur, on l'avait rendu plus dur encore ; et ce qui n'était que difficile à comprendre, il semblait qu'on eût pris une sorte d'âpre et sombre plaisir à nous le rendre inconcevable. «Chose étonnante ! — s'écriait Pascal, dans un endroit célèbre des Pensées, — chose étonnante que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes ! Car il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant le plus éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible cletous^ nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est incompréhensible à l'homme ! » Voltaire triomphait, sur ces derniers mots, et de s'écrier à son tour : « Quelle étrange explication ! l'homme esl inconcevable sans un mystère inconcevable!...» En quoi, d'ailleurs, il ne faisait pas attention que, tous les jours, nous « expli-

qiions » ainsi des choses que nous n'entendons guère par des choses que nous n'entendons point : la gravitation par l'attraction ; les combinaisons des corps par les affinités chimiques ; les phénomènes de la vie par les propriétés de la matière organisée. Mais il n'avait pas non plus complètement tort, en ce sens qu'il raisonnait d'une manière tout à fait « analogue » à la science de son temps. La science du nôtre a en partie éclairci le mystère. Il lui a suffi pour cela de le transposer de l'ordre théologique ou métaphysique dans l'ordre physiologique. Et ce que Pascal déclarait « inconcevable » ou « incompréhensible », la théorie de la descendance en a fondé la recevabilité sur la base même de l'histoire naturelle ^

Que d'ailleurs l'exégèse orthodoxe, — je dis protestante ou catholique, — ne se reconnaisse pas dans cette interprétation du dogme, c'est pour le moment ce que nous n'avons pas à rechercher. Nous ne faisons ici qu'indiquer un moyen, une « possibilité » d'entente entre le dogme et la science. L'abbé de Broglie écrivait, voilà deux ou trois ans : « Ni l'apparition

1. Voyez, sur ce sujet du péché originel : Bossuet, Élévations sur les mystères, vue semaine, en particulier la cinquième et la septième élévation; et Lamennais, Essai sur i indifférence ^ t. III, eh. xxvii.

successive des types, ni leure nchaînement ne sont en opposition avec l'enseignement de l'Église. Bien plus, le transformisme lui-même, sous la forme que lui a donnée Darwin, a droit de cité dans les écoles catholiques i. » Et longtemps avant l'abbé de Broglie, — • dans un essai bien connu sur les Limitas de Ici sélection naturelle^ — le naturaliste Russel Wallace déclarait expressément que les forces qui peuvent rendre compte de la transformation des espèces étaient incapables d'expliquer le passage de l'animal à l'homme. C'est ce qu'il redisait encore, en 1889, dans son livre sur le Darwinisme 2. Mais comme cela ne l'empêchait point de soutenir toujours (c la théorie de la descendance )>, et même de la fortifier ou de la

1. L'abbé de Broglie : le Passé et le Présent du catholicisme en France, p. 113. 1 vol. in-18. Paris, Pion, 1892.

2. Alfred Russel Wallace, la Sélection naturelle^ trad. d,e M. de Candolle, p. 348-391. \ vol. in-8. Paris, Reinwald, J872.

Voyez encore p. 403 : « Si M. Darvsan n'est pas antidarwiniste quand il admet que peut-être les animaux et les plantes n'ont pas eu d'ancêtre commun... je ne le suis pas davantage moi-même quand je fais voir que chez riiomme' certains phénomènes ne peuvent être complètement expliqués par la sélection naturelle, et semblent dès lors indiquer l'existence de quelque loi supérieure. »

Et comparez enfin le quinzième chapitre du Darwinisme, traduction de M. H. de Yarigny. Paris, Lecrosnier et Babé, 1891. Ce volume fait partie de la Bibliothèque évolutionnislc.

développer par de nouveaux arguments, c'est tout ce cpie nous avons ici besoin de retenir. Pour la science contemporaine, l'abîme où « le nœud de notre condition, selon le mot de Pascal, prend ses replis et ses tours », c'est la complexité de notre arbre généalogique. Ou^ en d'autres termes encore, un dogme qui n'avait autrefois de valeur, ou de signification que pour le croyant, en a pris une pour le libre penseur, grâce à la « théorie de la descendance » ; et finalement il s'est trouvé que, d'un (( symbole » qui répugnait à la « raison» de nos pères, l'évolutionnisme, en notre temps, a fait presque une réalité.

Dirai-je maintenant les conséquences qui découlent de là ? Je les recommande à Pattention de ces étranges moralistes qui, tout ce qu'ils ont appris de la doctrine évolutive, c'est que nous devrions favoriser en nous ce qu'ils appellent avec emphase « le développement de toutes nos puissances », et « l'épanouissement de toutes nos virtualités )> ! Mais, tout au contraire, et conformément à la « théorie de la descendance », si nous ne sommes devenus hommes ; si notre espèce ne s'est différenciée comme telle ; et, en deux mots, si le « règne humain » ne s'est réalisé qu'à mesure, et dans' la mesure où nous nous dégagions de l'antique

animalité, le a règne humain » ne subsiste, il ne se maintient, il ne dure, et l'espèce ne se développe, elle ne continue son évolution ; et nous-mêmes, enfin, nous ne vivons que de la o^ictoire qu'il nous faut quotidiennement remporter sur l'humiliante fatalité de notre première origine. Ce que nous nous devons en tout cas, et avant tout, c'est de dompter, de soumettre, et de dominer ce que nous trouvons d'instincts en nous qui nous rapprochent de l'animal. L'humanité est à ce prix, dans ce combat contre la nature; ou encore, elle n'est qu'une conquête, et c'est ce combat qui la fonde. Car « ce qui est naturel, c'est que la loi du plus fort ou du plus habile règne souverainement dans le monde animal, mais précisément cela n'est pas humain'^ — ce qui est naturel, c'est que le chacal ou l'hyène, Faigle ou le vauîour, quand ils sont pressés de la faim, obéissent à l'impulsion de leur férocité, mais précisément cela n'est pas humain ; — ce qui est naturel, c'est que le ce roi du désert » ou le « sultan de la jungle y> promènent leur amoureux plaisir de femelle en femelle, et disputent l'objet de leur choix aux enfants de leur race, mais précisément, cela n'est pas Ai^7?2«i«; — ce qui est naturel, c'est que chaque génération, parmi les animaux, étrangère à celle qui

l'aprécédée dans lavie,le soit égalementà celle qui la suivra, mais précisément cela n'est pas hiLinain ^ » On nous pardonnera de nous citer ainsi nous-même, si, ce que nousdisions il y a tantôt six ou sept ans, nous ne saurions mieux le redire aujourd'hui. C'est la « théorie de la descendance » qui nous oblige en tout à ne nous souvenir de nos origines que pour y être infidèles ! Et qui ne voit en effet qu'à développer toutes nos « puissances » et toutes nos « virtualités », si nous ne manquions pas d'ailleurs à quelque devoir plus élevé, nous trahirions à tout le moins les intérêts de l'espèce entière ? Nous travaillerions à la dégrader, en la rengageant dans l'imperfection de son propre passé. Nous reculerions au lieu d'avancer; et, tout ce que nous acquérons de pouvoir nouveau sur la nature né tant pas conlrepesé par un pouvoir équivalent sur nous-mêmes, nous nous renfoncerions insensiblement dans une animalité plus hideuse que Tancienne, puisque des instincts également brutaux y seraient servis désormais par des moyens plus puissants.

Sur la même base de la « descendance », — qui n'a sans doute rien de mystique, — il sem-

. 1. Voyez dans la Revue des Deux Mondes du P'" septembre 1889 : Une question de morale.

ble encore que l'on puisse asseoir le vrai fondement de l'éducation. « Laissez faire et lais sez passer ! » je ne sais trop quelle est aujourd'hui la valeur de cette maxime en économie politique, etje crains au surplus qu'en l'attaquant on ne l'interprète généralement mal \ (Elle est du temps et relative au temps où la grande affaire des économistes était de combattre une législation restrictive du commerce des grains). Mais le problème essentiel de l'éducation n'est justement que de déterminer avec assez d'exactitude ce que Ton ne peut humainement « ni laisser faire, ni laisser passer )). Et qu'est-ce qu'on ne peut « ni laisser passer, ni laisser faire » ? Si vous y regardez d'assez près, c'est encore, c'est toujours tout ce qui tendrait, en encourageant la prédominance des mobiles animaux sur les motifs sociaux, à nous rapprocher de notre première* condition. L'éducation a pour objet de nou& aider à prendre en nous le dessus de l'instinct, et à réaliser ainsi la définition de notre propre espèce. Avant d'être hommes, et pour le devenir, l'éducation s'efforce à nous débarrasser du vice ou de la souillure de notre plus lointaine origine. Mais si nous commençons à l'entendre

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