‹ Questions contemporaines (volume 2)Chapitre 33 sur 52 · EN 1.849. 30T · texte numérisé non relu

EN 1.849. 30T

dangereux pour l'humanité serait celui où la mâjorite, se trouvant à l'aise et ne voulant paâ être dérangée, maintiendrait son repos aux dépens des penseurs et d'une minorité. Ce jour-là, il n'y aurait plus de salut que dans les barbares. Le barbare, en effet, représentant quelque chose d'inassouvi, est l'éternel trouble-fête des siècles satisfaits. Or, les barbares ne font jamais défaut. Quand ceux du dehors sont épuisés, il y a ceux du dedans.

Ce sera donc bien vainement que nos aînés, devenue sages, nous prieront de ne plus penser et de nous tenir immobiles, de peur de déranger le frêle abri sous lequel ils reposent. Nous réclamons pour nous la liberté qu'ils ont prise pour eux. Nous les laisserons se convertir, et nous en appellerons de Voltaire malade à Voltaire en santé.

Réfléchissez donc un instant à ce que vous voulez faire, et songez que c'est la chose impossible par excellence, celle que, depuis l'origine des sociétés, les conservateurs ont tentée sans y réussir : arrêter l'esprit humain, assoupir l'activité intellectuelle, persuader à la jeunesse que toute pensée est dangereuse et tourne à mal. ' Vous avez pensé librement, nous penserons de même; ces grands hommes du passé que vous nous avez appris à admirer, ces illustres promoteurs de la pensée que

vous répudiez aujourd'hui, nous les admire comme vous. Nous vous rappellerons vos leç nous vous défendrons contre vous-mêmes. Vous vieux et malades ; mais nous, vos élèves en lib lisme, nous, jeunes et pleins de vie, nous à qui partient l'avenir, pourquoi accepterions-nous communauté de vos terreurs ? Gomment voulez-i qu'une génération naissante se condamne à sécbe dépit et de frayeur ? L'espérance est de notre i et nous aimons mieux succomber dans la lutte mourir de froid ou de peur.

« Pour faire croire le peuple, avez-vous dit, il que nous croyions. » — De tous les partis, c'est i plus chimérique. N'est pas orthodoxe qui veut, y croirez au moment du danger, ou plutôt vous cl cherez à croire. Au premier beau soleil, vous r< viendrez incrédules. Oh ! les étranges chrétiens les chrétiens de la peur !

Il y a, je le sais, dans l'homme des instinct faiblesse, d'humilité, de mollesse, qui se réveil surtout aux mauvais jours, et qui souffrent de ( mâle tenue du rationalisme, laquelle resser parfois à une sorte de roideur. Il est certaines i d'une nature fort délicate, qu'il sera à jamais im sible de plier au sévère régime, à l'austère discij de la philosophie. Les grandes calamités, enhumil

la raison, en émoussant la pointe des vives facultés, inspirent à l'humanité, comme les maladies à l'individu, un. certain besoin de soumission, d'abaissement, d'humiliation. Il passe un vent tiède et humide qui détend toute rigidité, rend lâche ce qui tenait ferme. On est presque tenté de se frapper la poitrine pour l'audace que l'on a eue en bonne santé; les ressorts perdent leur élasticité ; les instincts généreux et forts s'affaiblissent; on éprouve je ne sais quelle molle velléité de tomber à genoux. Si les fléaux du moyen âge revenaient, les monastères se repeupleraient, les superstitions du moyen âge reviendraient. La superstition sera toujours en raison inverse de la vigueur de l'esprit et de la culture intellectuelle. Elle est là derrière^ l'humanité, attendant ses moments de défaillance pour la recevoir dans ses bras, et prétendre ensuite que l'humanité s'est donnée à elle. Pour nous, nous ne plierons pas; nous tiendrons ferme comme Ajax contre les dieux ; s'ils prétendent nous faire fléchir en nous frappant, ils se trompent. Honte aux timides qui ont peur ! honte surtout à ceux qui exploitent nos misères et attendent pour nous vaincre que le malheur nous ait déjà à moitié vaincus !

Il est triste pour l'homme d'intelligence de traverser ces moments d'affaissement, de voir les choses saintes raillées par les profanes, et de subir le rire

insultant de la frivolité triomphante. Mais n'impor le philosophe tient le dépôt sacré, il porte l'avei il est homme dans le grand et large sens. Il le s et de là ses joies et ses tristesses : ses tristesses, c pénétré de l'amour du parfait, il souffre que tanl consciences y demeurent à jamais fermées ; ses joi car il sait que les ressorts de l'humanité ne s' us pas, que, pour être assoupies, les puissances l'âme humaine ne sont pas éteintes, et qu'un j< «lies se réveilleront pour étonner de leur fière ori nalité, de leur indomptable énergie, et leurs timi apologistes et leurs insolents contempteurs.

Notre première colère est sans doute pour la b taie inintelligence qui a causé tous nos maux et c

Ipar ses excès, ou plutôt par ses menaces, a rei suspecte toute pensée libérale. Mais que ceux c escomptant par avance nos malheurs, fondent 1 espoir sur la fatigue et la dépression intellects qu'amènent les grandes souffrances, ne s'imagin pas que la génération qui entre dans la vie de pensée e^t à eux! Nous saurons maintenir l'es] moderne, et contre ceux qui veulent ramenei moyen âge, et contre ceux qui prétendent substit à notre civilisation vivante et multiple je ne : quelle société architecturale et pétrifiée, comme c du siècle où l'on bâtit les pyramides.

Si la philosophie, si la science, si l'art, si la littérature n'étaient qu'un agréable passe-temps, un jeu pour les oisifs, un ornement de luxe, une fantaisie d'amateur, « la moins vaine des vanités » en un mot, il y aurait des jours où le savant devrait dire avec le poëte :

Honte à qui peut chanter, pendant que Rome brûle !

Mais, si le travail de la pensée est la chose la plus sérieuse qu'il y ait, si les destinées de l'humanité et la perfection de l'individu y sont attachées, ce travail a, comme les choses religieuses, une valeur de tous les jours et de tous les instants. Ne donner à l'étude et à la culture intellectuelle que les moments de calme et de loisir, c'est faire injure à l'esprit humain, c'est supposer qu'il y a quelque chose de plus sérieux que la recherche de la vérité. Or, s'il en était ainsi, si la philosophie ne constituait qu'un intérêt de second ordre, l'homme qui a voué sa vie au parfait, qui veut pouvoir dire à ses derniers instants : « J'ai accompli ma fin, » devrait-il y consacrer une heure, quand il saurait que des devoirs plus élevés le réclament?

Que les révolutions et les craintes de l'avenir soient un écueil pour la littérature frivole et pour la science qui ne s'est jamais interrogée sur ce qu'elle veut et ce qu'elle vaut, cela se conçoit. Il y a des

jours où s' amuser est un crime ou tout au moin

impossibilité. La niaise littérature des coteries e

salons, la science des curieux et des amateui

bien dépréciée par les terribles spectacles des gu

et des révolutions; le roman-feuilleton perd beau

de son intérêt au bas des colonnes d'un journal

offre te récit des combats de chaque jour; l'ami

doit craindre de voir ses collections emporté*

dérangées par le vent de Forage. Pour prendre

à ces paisibles jouissances, il faut n' avoir rien k :

ni rien à craindre. Quant à la pensée philoaophi

elle n'est jamais plus libre qu'aux grands jour

l'histoire. Ce qui est bon est toujours bon, ei

pour cultiver la science et l'art, nous aitendor

calme, nous attendrons longtemps peut-être. Si

pères eussent ainsi raisonné, ils se fussent croisa

bras, et nous ne jouirions pas de leur hùrïu

Qu'importe après tout que la journée de den

soit sure ou incertaine? qu'importe que l'avenir u

appartienne ou ne nous appartienne pas? La vi

est-elle moins belle, et Dieu est-il moins grandi

monde croulerait, qu'il faudrait philosopher eue*

et j'ai la confiance que, si jamais notre planète

victime d'un cataclysme, à ce moment redoutable

se trouvera1 des hommes qui, au milieu du boulev

sèment et du chaos, auront une pensée désir

ressée, scientifique, et qui, oubliant leur mort prochaine, discuteront le phénomène, pour en tirer des conséquences sur le système général de l'univers.

Tout le secret de la situation intellectuelle du temps où nous vivons est dans cette fatale vérité : Le travail intellectuel a été abaissé au rang des jouissances. Le jour des luttes sérieuses étant venu, les jouissances se sont trouvées insignifiantes et fades. La faute n'est donc pas aux événements, qui auraient dû plutôt contribuer à exciter la pensée ; elle est tout entière à la décadence générale amenée par l'amour du repos, à ce honteux culte du plaisir, dont les folies communistes ne sont que la dernière conséquence. Car, je le répète, si le but de la vie était de jouir, il ne faudrait pas trouver mauvais que chacun réclamât sa part; en une telle hypothèse, toute jouissance qu'on se procurerait aux dépens des autres serait bien réellement une injustice et un vol.

La science, l'art, la philosophie n'ont de valeur qu'en tant qu'elles sont choses religieuses, c'est-à-

dire en tau t qu'elles fournissent à l'homme le paru rituel, que les religions lui fournissaient autrefc qu'elles ne peuvent plus lui donner. « Une seule c est nécessaire. » 11 faut admettre ce précepte du g maître de la morale comme le principe de noble vie, comme la règle expressive, quoique da reuse en sa brièveté, des devoirs de la nature maine. Le premier pas de celui qui veut se dom la sagesse, comme disait la respectable antîq est de faire deux parts dans la vie : l'une vulgai n'ayant rien de sacré, se résumant en des besoi des jouissances d'un ordre inférieur; l'autre, Ton peut appeler idéale, céleste, divine, désira t sée, absorbée dans le culte des formes pures vérité, de la beauté, de la bonté morale, ou ( prendre l'expression la plus large et la plus cens; par les respects du passé) de Dieu lui-même, ché, perçu, senti sous ses mille formes par 11 ligcnce de tout ce qui est vrai et l'amour de ce qui est beau. Le saint est celui qui con sa vie à ce grand idéal et déclare tout le inutile,

Oui, il y a dans le culte pur des facultés hum et des objets divins qu'elles atteignent une rel tout aussi suave, tout aussi riche en délices qi cultes les plus vénérables. J'ai goûté dans moi

fance et dans ma première jeunesse les plus douces joies du croyant, et, je le dis du fond de mon âme, ces joies n'étaient rien, comparées à celles que j'ai senties dans la pUre contemplation du beau et la recherche passionnée du vrai. Je souhaite à tous mes frères restés dans l'orthodoxie une paix comparable à celle où je vis depuis que ma lutte a pris fin, et que la tempête apaisée m'a laissé au milieu de ce grand océan pacifique, mer sans vagues et sans rivages, où l'on n'a d'autre étoile que la raison, ni d'autre boussole que son cœur.

L'ascétisme chrétien n'avait pas tort en déclarant que les choses religieuses ont seules une valeur idéale, et que tout le reste est vanité. Mais, en proclamant cette grande simplification de la vie, il entendit d'une façon si étroite la seule chose nécessaire, qiie son principe devint avec le temps, pour l'esprit huûaain, une chaîne intolérable. Non-seulement les pères de la vie spirituelle négligèrent totalement le vrai et le beau ( la philosophie, la science, la poésie étaient à leurs yeux des vanités ) ; mais, en s' attachant exclusivement au bien, ils le conçurent sous la forme la plus mesquine : le bien fut pour eux l'exécution de la volonté d'un être supérieur, une sorte de sujétion humiliante pour la dignité humaine ; or, la poursuite du bien moral n'est pas plus une obéissance

à des lois imposées que la recherche du beau da œuvre d'art n'est l'observation de certaines Ainsi la nature humaine se trouva mutilée d portion la plus élevée, Parmi les choses in luelles, qui sont toutes également saintes, u lingua du sacré et du profane. Le profane, gn instincts de la nature, plus forts que les pr d'un ascétisme artificiel, ne fut pas entièj banni; on le toléra quoique vanité : mais, si été conséquent, on l'eut banni sans pitié ; c'ét faiblesse à laquelle les parfaits renonçaient, distinction, qui a empoisonné l'existence c d'âmes belles et libres, nées pour savourer dans toute son infinité, et dont la vie s'est é triste et oppressée sous l'étreinte de Tétau fats de luttes elle m'a coûtées ! La première victoii losophique de ma jeunesse fut de proclamer d de ma conscience : « Tout ce qui est de l'ai sacré* »

L'infériorité de la société contemporaine vien que la culture intellectuelle n'y est point eui comme une chose religieuse , de ce que la po^ science, la littérature y sont envisagées comi arts de luxe, qui ne s'adressent guère qu'aux < privilégiées de la fortune. L'art grec produisait] patrie; l'art au xvua siècle produisait pour le

qui était en un sens produire pour la nation. L'art de nos jours ne produit guère que sur la commande des individus. La Grèce tirait de son sein des poèmes, des temples, des statues, pour épuiser sa propre fécondité et satisfaire à un besoin de la nature humaine. Chez nous, on accorde à l'art quelques subventions péniblement marchandées, non par le besoin qu'on éprouve de voir la pensée nationale traduite en grandes œuvres, non par l'impulsion intime qui porte l'homme à réaliser la beauté, mais par une vue réfléchie, parce qu'on reconnaît, sans savoir trop pourquoi, que l'art doit avoir sa place, et qu'on ne veut pas rester en arrière du passé *. Or, réfléchissez aux conséquences de ce déplorable régime qui soumet l'art, et plus ou moins la littérature et la poésie, au goût des individus. Dans l'ordre des productions de l'esprit, bien moins que dans l'ordre industriel, et cependant pour une grande part, la production se règle sur une demande expresse ou supposée de l'acheteur, et, par la force des choses, il arrive que c'est ou la richesse ou le grand nombre qui fait la demande. Celui donc qui est obligé de vivre

1. Une des raisons que Ton faisait valoir tout récemment en faveur du projet pour l'achèvement du Luovre, c'est qu'il y aurait là un « moyen d'occuper les artistes ». Est-ce que Périclès fit valoir ce motif aux Athéniens, quand il s'agit de bâtir les Propylées? (1849.)

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de la production intellectuelle doit songer tout à deviner la demande du riche ou du nombre pour s'y conformer. Or, que demande le que demande le grand nombre, en fait de pr lions intellectuelles? Est-ce de la littérature rieuse? est-ce de la haute philosophie? Dans sont-ce des productions pures et sévères, de créations morales? Nullement. C'est de la littéj amusante; ce sont des feuilletons, des romain pièces spirituelles1. Ainsi, le riche et la foule ri plus ou moins la production littéraire et arlii par leur goût suffisamment connu, et ce goût souvent porté (il y a de nobles exceptions) v« littérature frivole et Fart indigne de ce noi devait fatalement arriver qu'un tel état de c avilît la littérature, Fart et la science. Le go riche et du badaud» en effet, faisant le prij choses, un jockey, une danseuse qui correspoi à ce goût sont des personnages de plus de valeu le savant ou le philosophe, dont les œuvres son

l . Le progrès des temps a montré que cette dernière qualîi même inutile. La sottise, lu plaisanterie [luuseubimde, l'ignol tïtude sont devenue» \ç* conditions du succès bourgeois e vincial. Mais une distinction est nécessaire dans ce mot « le g grand nombre s* Je sais persuade que, si les ouvriers des étaient libres de se créer une littérature* ils la créeraient fc

demandées. Voilà pourquoi un fabricant de romansfeuilletons peut faire une brillante fortune et arriver à ce qu'on appelle une position dans le monde, tandis qu'un savant sérieux, eût-il d'aussi beaux travaux que Bopp ou M. Eugène Burnouf, ne pourrait en aucune manière vivre du produit vénal de ses œuvres. La poésie, la philosophie, la littérature n'étaient pas, dans les beaux siècles de l'antiquité, des professions exclusives, comme cela a lieu dans notre société moderne. On était philosophe ou poète, comme on est honnête homme, dans toutes les positions de la vie. Nul intérêt pratique, nulle institution officielle n'était nécessaire pour exciter le zèle de la recherche ou la production poétique. La curiosité spontanée, l'instinct des belles choses y suffisaient. Ammonius Saccas, le fondateur de la plus abstraite des écoles philosophiques de l'antiquité, était un portefaix. Imaginez un fort de la halle créant chez nous un ordre de spéculation analogue à la philosophie de Schelling ou de Hegel ! Quand je pense à ce noble peuple d'Athènes, où tous sentaient et vivaient de la vie de la nation, à ce peuple qui applaudissait les pièces de Sophocle et critiquait Isocrate, à cette ville où les femmes disaient : « C'est là ce Démosthène ! » où une marchande d'herbes reconnaissait Théophraste pour étranger, où tous avaient fait leur

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éducation au môme gymnase et dans les m chants, où tous savaient et comprenaient Hon je ne puis m'empêcher de concevoir quelque lui contre notre société si profondément divise hommes cultivés et en barbares. Là, tous iv place au soleil de l'intelligence, tous avaient aux mêmes souvenirs, tous se glorifiaient des m trophées, tous avaient contemplé la même Mil et le même Jupiter, Que sont pour notre p< Bacine, Bossu et, Bufïbn? que lui disent les hér NordJïngue et de Fnntenoi^Le peuple est chez déshérité de la vie intellectuelle; il n'y a pas lui de littérature. Immense malheur pour le pei malheur plus grand encore pour la littérature! Le travail intellectuel n'a toute sa valeur quand il résulte spontanément du besoin de h ture humaine, exprimé par ce mot : « I/homn vit pas seulement de pain* » Le grand sens sciei que et religieux ne renaîtra que quand on re vieil une conception de la vie aussi vraie, aussi peu i

l. C'est un Jcb bienfaits de l'Empire d'avoir donna lu peu] souvenirs héroïques et un nom facile h comprendre el à tdfl Napoléon, &i franchement adopté par l'imagination populaire, un grand sujet d'enthousiasme national, aura ptrissommaai t hué h. L'exaltation intellectuelle des classes Ignorantes, et est d pour elles ce qu'Homère t'tait pour La Grèce, L'initiateur des gi choses, celui qui fait tressaillir la fibre et ëtineelcr l'œil. 'IRï

de factice , que celle du voyageur seul au milieu des forêts de l'Amérique, ou que celle du brahmane trouvant qu'il a vécu ce qu'il devait, et se disposant au grand départ, c'est-à-dire à mourir sur les sommets de l'Himalaya. Qui n'a éprouvé de ces moments de solitude intérieure, durant lesquels l'âme, descendant de couche en couche et cherchant à se joindre elle-même, perce les unes après les autres toutes les surfaces superposées, jusqu'à ce qu'elle arrive à la région silencieuse où toute convention expire, où l'on est en face de soi-même sans fiction ni artifice ? Ces moments sont rares et fugitifs ; habituellement nous vivons en face d'une tierce personne, qui empêche l'effrayant contact du moi contre lui-même. La franchise de la vie n'existe qu'à la condition de déchirer ce voile et de poser incessamment sur le fond vrai de notre nature pour y écouter les instincts désintéressés, qui nous portent à savoir, à adorer, à aimer.

Plût à Dieu que toutes les âmes vives et pures fussent persuadées que la question de l'avenir de

l'humanité est tout entière une question de d et que la seule philosophie, c'est-à-dire la re

rationnelle, est compétente pour la résoudre! I lutîon réellement efficace» celle qui donnera I à l'avenir, ne sera pas une révolution politi sera une révolution religieuse et morale. Lap a fourni tout ce qu'elle pouvait fournir; c'est mais un champ aride> épuisé» une lutte de f et d'intrigues, fort indifférentes à T humanit ressantes seulement pour ceux qui s'y mâli Il y a des siècles où tout devient pol ainsi, par exemple, à la limite du moyen des temps modernes, au temps de Philippe de Louis XI , les docteurs et les penseurs peu de chose, ou n'avaient de valeur réel s'ils servaient la politique , ïl en fut de m commencement de notre siècle. La politiqi mena le train du monde; les gens rî'esp aspiraient à autre chose qu'à charmer leui temporaius devaient se faire hommes tFÉta exercer sur le temps une légitime part d'in Ce n'est pas une blâmable ambition qui a < dans ce tourbillon les hommes les plus gents de la première moitié de notre siè( hommes ont fait ce qu'ils devaient faire pou leurs contemporains. Mais l'état de chose

représentaient touche à son terme; le rôle principal va de plus en plus, ce me semble, passer aux hommes de la pensée1. A côté des siècles où la politique a occupé la première place dans le mouvement de l'humanité, il en est d'autres où elle s'est vue acculée dans le petit monde de l'intrigue, et où le grand intérêt s'est porté sur les hommes de l'esprit. Par exemple, au XVIIIe siècle, qui a tenu en ses mains les grandes affaires de l'humanité? C'est Voltaire, c'est Rousseau, c'est, Montesquieu, c'est toute une grande école de penseurs qui s'empare puissamment du siècle, le façonne et crée l'avenir. Que sont la guerre de la succession d'Autriche, la guerre de Sept ans, le pacte de famille, comparés comme événements au Contrat social ou à Y Esprit des Lois? Les affaires étaient entre les mains d'un roi incapable, de courtisans sans vues ni portée. Les vrais personnages historiques du temps sont des écrivains, des philosophes, des hommes d'esprit ou de génie. Et ces penseurs cherchent-ils à s'occuper des affaires d'État, comme le fera la première gêné-

1. Je laisse subsister cette naïve prophétie, qui semble au premier coup d'œil s'être bien peu réalisée. Mais je parle ici d'influence historique réelle, non de rôles officiels. Peut-être, dans cent ans, quand on fera l'histoire du xix« siècle, découvrira-t-on, de 1848 à 1857, des hommes qui eurent plus d'importance que M. Rouher (1857)»

m L'ÉTAT DES ESPRITS

ration du xue siècle? Nullement; ils restent vains, philosophes, moralistes* et c'est comm qu'ils agissent sur le monde. J'imagine de mên ceux qui nous rendront la grande orïginali ront non pas des politiques, mais des penseu grandiront en dehors du monde officiel, ne soi même pas à lui faire opposition, le laissant 1 dans son cercle épuisé1.

Dans les maigres pâturages des îles de Bre chaque brebis du troupeau, attachée à un pi peut brouter une herbe rare que dans F étroit de la corde qui la retient* Telle me paraît la tion actuelle de la politique ; elle a usé les ress qu'elle possède pour résoudre le problème di manité. La morale, la philosophie, la vraie r ne sont pas à sa portée ; elle tourne dans une impuissance. Si le salut du siècle présent venir de l1 habileté, espérons-nous trouver des h plus habiles que M- Guîzot, que M, Thîers? hausserait les épaules en voyant la naïve inexp* de médiocres débutants qui prétendent du p

1. « Aucune voyants ta place du gouvernement polîlique s des Hommes încapaMes, s'en sont recules. Et cehiy qui <fc Cratès jusqucs a quand il faudroit philosopher, en récent ponsc; « Jusqnes à tant que ce ne soient plus des asnîers qu « sent nos armées, h ( Montaigne, liv* î, c* 24,)

coup mieux faire que de tels hommes? Non, on ne les dépassera pas en faisant comme eux ; on les dépassera en faisant autrement qu'eux. Si . de tels hommes ont été frappés d'incapacité, est-ce leur faute? ou ne serait-ce pas plutôt qu'aucune habileté n'est égale à la situation?

Prenons encore pour exemple les trois premiers siècles de l'ère chrétienne. Où se passaient alors les grandes choses? où se fondait l'avenir? quels étaient les noms désignés aux respects des générations futures? Était-ce Tibère et Séjan, était-ce Galba, Othoû, Vitellius, qui occupaient vraiment le centre de l'humanité, comme on le croyait sans doute de leur temps? Le centre du monde, c'était le coin de terre le plus méprisé de l'Orient. Les grands hommes marqués pour l'apothéose étaient des croyants enthousiastes fort étrangers aux secrets de la grande politique. Cinq siècles plus tard, on ne nommera entre les hommes illustres de ce siècle que Pierre, Paul, 1 ean, Matthieu, pauvres gens qui, assurémen t, faisaient peu figure. Qu'aurait dit Tacite, si on lui eût annoncé que tous les personnages de ses histoires seraient un jour complètement effacés devant les chefs de ces « chrétiens » dont il parle avec tant de mépris ; que le nom d'Auguste ne serait sauvé de l'oubli que parce qu'en tête des fastes de l'année chrétienne, on lirait :

Impcrante Cœsare Âugusto^ Chrisius natus Bethlehem Juda; qu'on ne se souviendrait de que parce que sous son règne souffrirent Pie Paul, maîtres futurs de Rome; que le nom de ' se retrouverait encore dans quelques légende pour avoir vaincu les Daces et poussé jusqu'au les limites de l'empire, mais parce qu'un c évoque de Rome du vi" siècle eut un jour la i sie de prier pour lui? Voilà donc un immense loppement, sourdement préparé durant trois en dehors de la politique, grandissant parallèl à la société officielle, persécuté par elle, et q certain jour, étouffe la politique, ou plutôt se vivant et fort, quand le monde officiel se d'épuisement. Si saint Ambroîse fût resté gouvi de Ligurie, en supposant même qu'il eût l'avancement, et fût devenu, comme sou père> des Gaules, il serait maintenant oublié. Il i mieux fait de devenir évêque* Dites donc ( qu'il n'y a moyen de servir l'humanité qu'en se dans la mêlée. Je dis, moi, au contraire, que qui embrasse de toute âme cet humiliant 1 prouve par là même qu'il n'est pas appelé à la g œuvre. Qu'est-ce que la politique de nos jours agitation sans principe et sans loi, un combat bitions rivales, des mines et contre-mines d'intri

un vaste théâtre de cabales, de luttes toutes personnelles. Que faut- il pour y réussir, pour être « possible », comme on dit maintenant? Une vive originalité ? une pensée ardente et forte? une conviction impétueuse? Ce sont là d'invincibles obstacles au succès. Il faut ne pas penser ou ne pas dire sa pensée ; il faut s'enfermer dans un système de conventions et de mensonges officiels. Et vous croyez que c'est de là que sortira ce dont nous avons besoin, une sève originale, un renouvellement du patriotisme, une croyance capable de passionner de nouveau l'humanité? Autant vaudrait espérer que le scepticisme engendrera la foi, et qu'une religion nouvelle sortira des bureaux d'un ministère ou des couloirs d'une assemblée. Ce qu'il faut à l'humanité, c'est une morale et une foi ; c'est des profondeurs de la nature humaine que cette foi doit sortir, et non des chemins battus et inféconds du monde officiel.

M. de Chateaubriand a, je crois, soutenu quelque part que l'entrée des hommes de lettres dans la politique active marque l'affaiblissement de l'esprit politique chez une nation. 11 est plus vrai de dire que cela prouve un affaiblissement de l'esprit philosophique : cela prouve que l'on ne comprend plus la valeur et la dignité de l'intelligence ; cela prouve que le règne a passé de l'esprit et de la doctrine à l'intrigue et à la

. petite activité. 11 en est ainsi de notre temps. Mais le flot toujours montant des questions sociales forcera la politique d'avouer son impuissance. Alors on comprendra que la grande révolution viendra, non des hommes d'action, mais des hommes de pensée et de sentiment, et .toutes les âmes élevées, abandonnant la terre aux esprits inquiets, tenant pour choses indifférentes les formes de gouvernement, les noms des gouvernants et leurs actes, se réfugieront sur les hauteurs de la nature humaine, et,brûlant de l'enthousiasme du beau et du vrai, créeront cette force nouvelle, qui renversera les frêles abris de la politique, et deviendra à son tour la loi de l'humanité.

Qui opérera ces merveilles? La philosophie, la science, l'action combinée de toutes les facultés humaines. Le temps des sectes est passé. On ne se convertit pas de la finesse au béotisme; n'aurait-on été raisonnable qu'une heure, on se rappelle toujours cette heure. Pour qu'une secte religieuse fût désormais possible, il faudrait un large fossé d'oubli, comme celui qui fut creusé par l'invasion barbare, où vinssent s'abîmer tous les souvenirs du monde moderne. Conservez une bibliothèque, une école, un monument tant soit peu significatif, vous conservez la critique, ou du moins le souvenir d'un âge critique. Or, je le répète, il n'y a qu'un moyen de guérir

de la critique comme du scepticisme, c'est d'oublier son passé et de recommencer la vie sur un autre pied." Voilà pourquoi toutes les sectes religieuses qui ont essayé, depuis un demi-siècle, de s'établir en Europe, sont venues se briser contre une sorte de ridicule. Notre temps est si peu religieux qu'il n'a pas même pu enfanter une hérésie1. Tenter une innovation religieuse, c'est faire acte de croyant, et c'est parce que tout le monde désespère de voir renaître la foi, qu'il devient de mauvais goût de rien changer au statu quo en religion. La France est le pays du monde le plus orthodoxe, car c'est le pays du monde le moins religieux. Si la France avait davantage le sentiment religieux, elle fût devenue protestante comme l'Allemagne. Mais, n'entendant absolument rien en théologie, et sentant pourtant le besoin d'une croyance, elle trouve commode de garder le système qu'elle rencontre sous sa main, sans se soucier de le perfectionner; car tenter de le perfectionner, ce serait le prendre au sérieux, ce serait faire acte de théologie ; or, il est de bon ton parmi nous de dé-

1. Ceci s'applique surtout à la France catholique. Il n'en est pas de même en Angleterre ni aux États-Unis. La formation de nouvelles sectes, que les catholiques reprochent aux protestants comme une marque de leur faiblesse, prouve, au contraire, que le sentiment religieux vit encore chez ces derniers, puisqu'il y est créateur. Rien de plus mort que ce qui ne bouge pas.

clarer qu'on ne s'occupe pas de ces sortes de choses. L'indifférence et l'orthodoxie se touchent. L'hérésiarque ri'a donc rien à espérer de nos jours ni des orthodoxes sévères, qui l'anathématiseront, ni des libres penseurs, qui souriront à la tentative de réformer l'irréformable.

Il y a une ligne très-délicate au delà de laquelle l'écolç philosophique devient secte : malheur à qui la franchit ! A l'instant la langue s'altère, on ne parle plus pour tout le monde, on affecte des formes mystiques, une part de superstition et de crédulité paraît tout à coup dans les doctrines qui semblaient les plus raisonnables, la rêverie se mêle à la science. Le philosophe cesse de mériter son nom, s'il prétend devenir le patriarche d'une petite église, si, désertant le grand auditoire du genre humain, il aspire à jouer le rôle facile et flatteur pour l'amour-propre de grand prêtre et de prophète dans des cénacles d'adeptes dont on se demande parfois avec hésitation : a Sont-ils assez naïfs pour être croyants? » Le trait général des œuvres religieuses est d'avoir besoin pour être comprises d'un sens spécial que tout le monde n'a pas* d'être vraies ou belles pour les affiliés et non pour tous les hommes. Des croyances à part, des sentiments à part entraînent un style à part, des images à part. C'est assurément un admirable génie

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que saint Paul, et pourtant sonk-ce les grands instincts de la nature humaine, pris dans leur forme la plus générale, qui font la beauté de ses lettres,. comme ils font la beauté des Dialogues de Platon, par exemple? Non. Sénèque ou Tacite, en lisant ce& curieuses compositions, ne les eussent pas trouvées belles, du moins au même degré que nous, initiésque nous sommes aux données de l'esthétique chrétienne. Le sectaire est fermé à la moitié du monde. Toute secte se présente avec des limites; or, une limite quelconque est ce qu'il y a de plus antipathique aux bons esprits. Nous avons vu tant d'écoles se succéder dans l'histoire, que nous ne pouvons nous résigner à croire que l'une d'elles possède plus qu'une autre la vérité absolue. Tout en reconnaissant volontiers que la grande originalité a été jusqu'ici sectaire, ou au moins dogmatique, nous voyons l'impossibilité absolue de renfermer àl'avenirresprithumaitt dans aucune de ces formes étroites qu'on appelle une église. Car, avec une conscience aussi réfléchie que la nôtre, nous aurions bien vite fait des rapprochements, nous nous jugerions nous-mêmes comme nous jugeons le passé, nous nous critiquerions tout vivants. Le dogmatisme du sectaire est inconciliable avec la critique; comment s'empêcher de vérifier sur soi-même les lois qu'on a observées dans le dévelop-

pement des autres doctrines, et comment concilier la croyance absolue avec de telles arrière-pensées? On peut donc dire sans hésiter qu'aucune secte religieuse ne naîtra désormais en Europe, à moins que des races neuves, étrangères à la réflexion, n'étouffent encore une fois la civilisation.

La question de l'avenir des religions doit donc être résolue diversement, selon le sens qu'on attache au mot de religion. Si l'on entend par ce mot un ensemble de doctrines léguées traditionnellement, revêtant une forme mythique et dogmatique, il faut dire, sans hésiter, que les religions ne tiennent pas au fond même de la nature humaine et qu'elles disparaîtront un jour. Si, au contraire, on entend par ce mot une croyance accompagnée d'enthousiasme, de dévouement et de sacrifices, il est indubitable que l'humanité sera éternellement religieuse. Mais ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'une doctrine n'a désormais quelque chance de faire fortune qu'en se rattachant bien largement à la nature humaine, en écartant toute forme particulière, en s'adressant à tout le monde sans distinction d'adeptes ou de profanes. La philosophie du xvme siècle demeure ici notre éternel modèle. Cette philosophie a changé le monde et inspiré d'énergiques convictions, sans se faire secte ou religion. La réforme religieuse et sociale viendra,

puisque tous l'appellent; mais elle ne viendra d'aucune secte; elle sera le fruit du progrès de la science et des efforts unis de l'humanité.

Ce n'est donc pas une exagération de dire que la science renferme l'avenir de l'humanité, qu'elle seule peut apprendre à l'homme sa destinée et lui enseigner la manière d'atteindre sa fin. Jusqu'ici, ce n' est pas la raison qui a mené le monde; c'est le caprice, c'est la passion. Un jour viendra où la raison éclairée par l'expérience prendra son empire, le seul qui soit de droit divin, et conduira le monde non plus au hasard, mais avec la vue claire du but à atteindre. Notre époque de passion et d'erreur apparaîtra alors comme la pure barbarie, ou comme l'âge capricieux et fantasque qui, chez l'enfant, sépare les charmes du premier âge de la raison de l'homme fait. Notre politique machinale, nos partis aveugles et égoïstes sembleront des monstres d'un autre âge. On n'imaginera plus comment un siècle a pu décerner le titre d'habiles à des hommes prenant le gouvernement de l'humanité comme une simple partie d'échecs. La science qui conduira le monde, ce ne sera pas la politique. La politique, c'est-à-dire la manière de gouverner l'humanité de la même façon que l'on gouverne une machine ou un troupeau, disparaîtra comme art spécial. La science maîtresse,

le souverain d'alors, ce sera la philosophie, c'està-dire la science qui recherche le but et les conditions de la société. Pour la politique, dit Herder, l'homme est un moyen; pour la morale, il est une fin/ La révolution de l'avenir sera le triomphe de la morale sur la politique. Organiser scientifiquement l'humanité, tel est le dernier mot de la science moderne; telle est son audacieuse mais légitime prétention. De quoi s'étonnerait-on, quand on songe que tout le progrès accompli jusqu'ici n'est peutêtre que la première page de la préface d'une œuvre infinie ?

Eh bien, que tous ceux qui adorent encore quelque ohose s'unissent par l'objet qu'ils adorent. L'athée, c'est l'homme frivole ; les impies, les païens, ce sont les égoïstes, ceux qui n'entendent rien aux choses de Dieu, âmes flétries qui affectent la finesse et rient de ceux qui croient, âmes basses et terrestres, destinées à jaunir d'égoïsme et à mourir de nullité. Comment, ô disciples du Christ, faites-vous alliance avec ces hommes? Ah! ne vaudrait-il pas mieux nous asseoir les uns et les autres à côté de la pauvre humanité, assise morne et silencieuse sur le bord du chemin, pour relever ses yeux vers le ciel, qu'elle ne regarde plus? Quant à nous, le sort en est jeté; ^t, lors même que la superstition et la légèreté, désor-

mais inséparables et auxiliaires Tune de l'autre, parviendraient à engourdir pour un temps la conscience humaine, il sera dit qu'en ce xixe siècle, le siècle de la peur, il y eut encore quelques hommes qui, nonobstant le mépris du vulgaire, aimèrent à être appelés gens d'un autre monde; des hommes qui crurent à la vérité, et se passionnèrent à sa recherche, au milieu d'un âge frivole, parce qu'il était sans foi, et superstitieux parce qu'il était frivole.

Beaucoup de personnes, de celles qu'on nomme éclairées, sont arrivées de nos jours à un système singulier. Persuadées que le bien suprême est l'universelle pacification, elles pensent que tout ce qui divise les hommes doit être prévenu par l'État, et elles ferment les yeux sur les questions qui troubleraient leur heureuse quiétude. La Chine est, sans qu'elles le sachent, l'idéal qu'elles se proposent. Là, chacun a son épithète officielle, chacun a droit après sa mort à la considération dont il a joui pendant sa vie; tout magistrat y est intègre, tout préfet bon administrateur; tous les rois ont été des pères : s'ils ne l'ont pas été, nul ne l'ose dire, et l'on raconte que, q^and les vieux sages trouvaient la trace de quelque méfait commis par les souverains, ils l'effaçaient prudemment. La Chine apparaît de la sorte

au premier coup d'œil comme un paradis de sages, et le xvme siècle, qui prit au sérieux cette niaiserie obstinée des annales du Céleste-Empire, crut avoir trouvé le peuple modèle. En réalité, la Chine, avec ses mandarins, sa police par moments admirable, ses concours de gradués, son instruction publique si largement répandue, a toujours été inférieure à notre Occident, même à ses plus mauvais jours. Quand nous brûlions des hommes pour des subtilités théologiques , nous étions fort loin assurément de cette indifférence raisonnable pour les choses transcendantes qui est, aux yeux d'un disciple de Confucius, la condition essentielle du bonheur; mais il faut prendre les racekdans l'ensemble de leur histoire. La Chine, par suite de son optimisme béat, meurt non pas de vieillesse, mais d'une enfance indéfiniment prolongée. Les nations occidentales, qui ont eu la fièvre ardente de l'absolu et du droit, l'inquisition, le tribunal révolutionnaire, la terreur, sont jeunes, maîtresses du monde. Capables de beaucoup aimer et de beaucoup haïr, elles doivent à leurs excès mêmes d'avoir dans le passé quelque chose à détester et dans l'avenir un idéal à poursuivre. Les mots de foi et d'espérance ont pour elles un sens : ce sont des races dogmatiques, habituées à préférer mille choses à la vie, possédées d'une con-

fiance invincible en ce qu'elles croient la vérité. Ce que les politiques superficiels du siècle dernier et du commencement de celui-ci admiraient le plus dans les institutions de la Chine, c'était l'écart prudent où la législation avait eu soin de tenir les questions religieuses. Une sorte d'académie des sciences morales réglant une fois pour toutes les relations de l'homme avec l'infini, un pouvoir central étendant une prudente prohibition sur tout ce qui pouvait monter les têtes et amener des discussions, une religion de cérémonies et d'innocentes parades, leur parurent le chef-d'œuvre d'une administration sage. Dans la persuasion plus ou moins avouée que le but de la vie est de jouir, on regardait comme des importuns ceux qui rappelaient les problèmes d'un ordre supérieur. Luther et Calvin étaient des hommes dangereux, qui avaient fait verser beaucoup de sang. Peu s'en fallait qu'on ne reprochât à Pilate d'avoir agi avec trop de faiblesse, en n'arrêtant pas le christianisme, et aux commissaires de la police romaine de n'avoir pas exercé une surveillance assez active sur les catacombes. Toute propagande fut un délit. Un des articles organiques du Concordat portait que les prédicateurs ne devaient se permettre dans leurs instructions aucune inculpation directe ou indirecte contre les autres cultes autorisés par l'État.

Des réactions vives, et en apparence opposées, ont prouvé que cette tendance étroite de quelques esprits n'était nullement celle de l'Europe, et que l'Occident ne se résignera jamais, pour vivre en paix, à n'avoir plus de motif de vivre. La lutte changera mille fois de face, les partis abandonneront, il faut l'espérer, les armes déloyales dont ils se sont trop souvent servis; mais la guerre ne finira pas. Quelles sont les formes que revêtira l'éternel discord dont Dieu même a semé les germes dans l'humanité? Si les religions ont un avenir, quel est cet avenir? Comment limiter sans l'éteindre le foyer d'incendie que toute grande société porte en son sein? Gomment les proportions des familles religieuses qui se partagent le monde peuvent-elles être modifiées? Quelques livres récents ont appelé l'attention sur tous ces points. Un écrivain connu depuis longtemps par des ouvrages d'une pensée individuelle et hardie, M. Salvador, a publié sur les questions religieuses un des livres les plus originaux qui aient paru depuis des années1. Un jeune et brillant publiciste, dont le noble cœur sait comprendre tout ce qui est libéral, M. Prevost-Paradol, en réimprimant un écrit publié il y a près de quarante ans par un des hommes de la

1. Paris, Borne et Jérusalem, ou la question religieuse au xixe siècle, par M. de Salvador. Paris, 1860.

génération passée qui eurent le plus de pressentiments de l'avenir, y a joint dos vues pleines de justesse et de force sur l'état des diverses communions chrétiennes *. Un anonyme a exposé avec une vigueur remarquable les conséquences qui résultent de notre législation des cultes, et montré ce qu'il faut entendre par la liberté religieuse *. Enfin des événements contemporains qu'on ne discutera pas ici, car il y a de la gaucherie à proposer, sans être consulté, des solutions pour des problèmes qu'on n'a pas soulevés, des issues pour des situations qu'on n'a pas faites, ont montré combien les questions religieuses sont encore mêlées au mouvement du monde, combien la politique en doit tenir compte , et combien les maximes suivies jusqu'ici sont devenues insuffisantes en présence des faits nouveaux qui se sont produits. Il faut rechercher si l'on est autorisé à tirer de tous ces faits quelques lumières sur les transformations possibles du code religieux de l'humanité.

1. Du Protestantisme en France, par Samuel Vincent, avçc une introduction de M. Prevost-Paradol. Paris, 1859.

2. La Liberté religieuse et la Législation actuelle. Paris, 1860.

La première question qui se présente quand on réfléchit sur l'avenir religieux du monde est celle-ci : Peut-on croire qu'il apparaîtra une forme religieuse nouvelle, expression complète et originale des besoins des temps nouveaux, ou bien ces besoins chercheront-ils à se satisfaire en modifiant diversement les cultes existants? En d'autres termes, en dehors du judaïsme, du christianisme, de l'islamisme, qui occupent à eux seuls depuis douze cents ans le champ clos de la civilisation, se formera-t-il une autre religion n'ayant pas plus de lien avec ces trois-là que Jésus n'en eut avec Moïse, et Mahomet avec Jésus? Ce problème prend dans le livre de M. Salvador un relief singulier. A égale distance et de l'orthodoxie, qui se renferme dans les symboles de l'une des trois religions, et de la libre symbolique, qui les interprète en des sens de plus en plus raffinés, et du déisme, qui n'en garde que le squelette desséché, et de la critique, qui cherche à en saisir la valeur dans l'ensemble total du mouvement de l'humanité, M. Salvador occupe une place à part au milieu du travail

religieux de notre temps. Si, commç le pensent quelques personnes, notre mal à tous est d'être trop historiens, M. Salvador peut passer pour tout à fait exempt du commun défaut de ses contemporains. Nature entière, grande, forte, pleine de race, s'inquiétaut peu de faire sourire, se souciant médiocrement de nos nuances, de notre exactitude, étranger à cette fine 'intuition du passé que la critique allemande a inaugurée, M. Salvador est vraiment un original, un rénovateur religieux. Il ne connaît qu'à demi, il associe librement, il combine. Sa place eût été au xvie siècle, en Hollande, à côté des Spinoza et des Acosta; égaré en un siècle d'analyse, je crains qu'il ne reste une apparition stérile. Le premier en France, M. Salvador aborda le problème des origines eu christianisme. Il le fit avec une érudition insuffisante, mais avec un vif sentiment de quelques-unes des données du problème. Nous sera-t-il permis de le dire? il y portait un don de race, cette espèce de coup d'œil politique qui a rendu les Sémites seuls capables de grandes combinaisons religieuses. Cette race saisit les lignes générales des choses humaines, non comme nous par l'analyse et l'étude érudite des détails, mais par une sorte de vue sommaire, comme Ëlie du haut du Garmel. La philosophie de l'histoire est une œuvre juive et en un sens la

dernière transformation de l'esprit prophétique, la prophétie, vers l'époque des Séleucides, devenant vision apocalyptique, et la vision apocalyptique, telle que nous la trouvons pour la première fois chez l'auteur inconnu du livre de Daniel, étant l'antécédent immédiat de l'abbé Joachim, de Bossuet, de Vico, de Herder1. Quand on étudie la philosophie de l'histoire des musulmans dans les Prolégomènes d'Ibn-Khaldoun, que vient de traduire M. de Slane, on est étonné des grandes vues d'ensemble que ces sortes de religions unitaires surent inspirer bien avant qu'aucune idée d'une science exacte de l'histoire se fût développée. Abd-el-Kader, de nos jours, a conservé au plus haut degré cette faculté de sa race; c'est le prophète de l' arrière-saison sémitique, le Jérémie de l'islam. M. Salvador m'apparaît parfois sous un jour analogue. Si vous le prenez par le côté de l'exactitude et de l'esprit positif, vous le trouverez bizarre, souvent puéril. Ses spéculations, empreintes de ce genre d'imagination abstraite qui caractérise le peuple juif, sont souvent arbitraires; elles rappellent Philon et la cabbale. Mais il faut se rappeler que la première condition pour les combi-

1. La théorie des « quatre empires /», qui, depuis Bossuet, est la base de la théorie historique enseignée dans nos écoles, a été exprimée pour la première fois dans le livre de Daniel.

liaisons fécondes, c'est l'a peu près. Mahomet n'eût pas si bien amalgamé le christianisme et le judaïsme, s'il avait su lire et si la Bible lui avait été connue directement. La combinaison religieuse de l'avenir, en supposant que l'avenir nous réserve à cet égard quelque surprise, ne viendra certainement pas de critiques et de théologiens. Des têtes ardentes, voyant les choses à travers le voile de leurs rêves passionnés, sont pour cela bien mieux préparées.

M. Salvador est sans contredit l'homme de notre temps qui a conçu la rénovation du dogme de la façon la plus large. Quelquefois il rappelle saint Paul par la chaleur de son âme, son ardeur révolutionnaire en religion, et la facilité avec laquelle il se meut au milieu de la confusion. Médiocre historien, il nous surpasse tous par l'entente pratique des choses religieuses. Nous sommes pour la plupart trop chrétiens pour n'avoir pas en religion quelque préjugé, quelque attache d'habitude ou de sympathie. M. Salvador est presque à notre égard ce que devaient paraître le* juifs aux païens de la Grèce et de Rome : un incrédule, un homme dégagé de la tradition, un railleur des dieux. Quelle vivacité originale dans le récit de sa vocation religieuse1! Quel prophète d'Israël a

1. Paris, Rome et Jérusalem, tome Ier, pages 243 et suivantes.

plus hardiment affirmé l'avenir de sa race? « Avance, dit-on au juif, et déclare-nous quel est ton nom. — Mon nom? Je m'appelle juif, mot qui signifie louangeur, célébreur invariable de l'Être, de l'Unique, de l'Éternel1. — Ton âge? — Mon âge? Deux mille ans de plus que Jésus-Christ. — Ta profession ? — Je laisse à l'écart les tristes professions qui m'avaient été faites, et dont je ne manifeste encore que trop l'empreinte et les conséquences; mais ma destination, à moi, ma profession traditionnelle est celle-ci : je garantis la sainte imprescriptibilité du nom de la loi, et je suis le conservateur vivant de la noblesse antique et de la légitimité attachée par droit divin au nom, au propre nom du peuple. — Lève la main et promets de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité. — Je sais de science certaine que, malgré ses admirables grandeurs, Rome est une cité usurpatrice, qu'elle n'est pas la vraie Jérusalem. Pour la gloire universelle de Dieu, de Aème que dans les intérêts positifs du monde, Rome doit être providentiellement transformée, doit être souverainement remplacée. Je sais de science certaine qu'il faut que la divinité de Jésus-Christ soit modifiée à fond ou rectifiée ouvertement dans une

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