‹ Questions contemporaines (volume 2)Chapitre 5 sur 52 · Inscription d'Amibes · texte numérisé non relu

Inscription d'Amibes

chercher les lieux communs sonores qui n'apprennent rien de nouveau, mais qui font infailliblement éclater les marques d'assentiment , tout cela lui paraît étrange et inouï. Les applaudissements surtout excitent son plus haut étonnement. Dn auditoire attentif n'a pas le temps d'applaudir. Cet usage bizarre lui montre de plus qu'il s'agit ici non d'instruire, mais de briller. Il s'aperçoit qu'il n'apprend rien, et se dit à lui-même qu'en Allemagne il ne souscrirait pas à ce cours. Dans un cours assujetti à une rétribution, ce qu'on veut pour son argent, c'est de la science positive, ce sont des résultats précis. On ne paye pas pour écouter un homme qui n'a d'autre but que de vous prouver qu'il sait bien parler. Wilhelm Schlegel, m'a-t-on dit, voulut, à l'imitation de la manière française, faire à Bonn de ces cours oratoires; il n'eut aucun succès. Personne ne voulut se déranger pour entendre des récitations brillantes, dont le but principal était de montrer l'esprit du professeur, et dont le résultat le plus clair était qu'on se dît à la sortie : « Il a du talent. »

Le talent, tel fut en effet le but suprême de la culture nouvelle inaugurée sous le double régime de la publicité absolue et delà gratuité. Deux circonstances importantes donnèrent à cette direction un caractère encore plus tranché. La Révolution, loin d'interrom-

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pre les traditions des sciences physiques et mathématiques, avait semblé leur donner un nouvel élan. 11 n'en fut pas de même dans l'ordre qu'on appelle « des lettres», et qu'on appellerait beaucoup mieux Tordre des sciences historiques et philologiques. Dans cet ordre, la France, à la fin du xvme siècle, était fort abaissée. La Révolution acheva de la décapiter. Vers 1800, la France n'avait réellement que deux savants éminents dans les études dont nous parlons, Silvestre de Sacy et d'Ansse de Villoison; encore ces deux hommes, de premier ordre comme hellénistes et orientalistes, étaient-ils dénués de toute philosophie. Les études historiques et littéraires, tenant à des choses bien plus délicates que les sciences physiques et mathématiques, ne pouvaient se développer sous l'Empire : elles ne prirent chez nous un essor brillant que sous la Restauration ; mais le pli était donné. L'interruption fâcheuse que la Révolution avait amenée dans les études savantes devait porter ses fruits pendant plus d'un demi-siècle. Une certaine faiblesse dans l'enseignement des langues et de l'histoire fut la conséquence de cette interruption. À part quelques hommes éminents, peut-être supérieurs à tout ce que l'Europe produisait dans le même ordre, l'école française, en fait de lettres savantes, resta médiocre. Ce ne fut ni l'esprit, ni la pénétration, ni les habitudes

laborieuses qui lui manquèrent, ce fut la tradition. Dne quantité énorme de force se perdit faute de direction; des efforts surhumains furent dépensés pour acquérir ce que l'étudiant d'une bonne université allemande ou hollandaise apprend en quelques mois,

La nature particulière de l'esprit français contribua bien plus encore à faire pencher notre enseignement supérieur vers les exercices oratoires. La maîtrise de l'esprit français, au moins depuis Louis XIV, est bien plus dans la forme que dans le fond des choses. Nulle part on n'écrit si bien qu'en France; nulle part on n'hérite d'un si précieux trésor de bon langage, de si-excellentes règles de style ; formé par. des générations d'incomparables artisans de la parole, notre idiome est comme un guide excellent de la pensée, la contenant, la mesurant, parfois la limitant, mais toujours lui donnant un relief, une clarté qu'aucune langue n'égale. Les Italiens ont un privilège analogue, et sont après les Français la nation qui écrit le mieux. Certes je suis loin de dire que ce don de lucide exposition exclue la solidité des recherches : la perfection serait de réunir les deux qualités; mais la perfection est rare, et les dons des nations sont presque toujours exclusifs. Avec sa langue puriste à l'excès, l'Italie devait aboutir aux sonnets et

à l'élégant radotage des académies du xvuie siècle. Le danger de la France dans Tordre intellectuel est de devenir une nation de parleurs et de rédacteurs, sans souci du fond des choses et du progrès réel des connaissances. L'institution à laquelle la France a confié le recrutement de son corps enseignant dans l'ordre secondaire et supérieur, l'École normale, a été, pour la division des lettres, une école de style, non une école où l'on apprend des choses. Elle a produit des publicistes exquis, des romanciers attachants, des esprits raffinés en des genres fort divers, tout enfin, excepté des hommes possédant une solide connaissance des langues et des littératures. L'enseignement grammatical en particulier, base de la philologie, y a toujours été systématiquement abaissé. Sous prétexte de s'en tenir à des vérités générales de morale et de goût, on a enfermé les esprits dans le lieu commun. Les esprits, quand il s'en est trouvé, ont pris leur revanche, et sûrement aucun séminaire1 d'Allemagne n'a produit d'hommes comme M. Prevost-Paradol, M. About, M. Taine. Telle est la France, compensant d'un bond son arriéré, sachant tout sans avoir rien appris, réalisant par les dons heureux et faciles de son génie ce que les

1 . Séminaire est en Allemagne à peu près synonyme d'école normale.

autres obtiennent à force d'application et de travail. Serait-il juste d'oublier, en effet, ce que le système d'instruction supérieure dont nous venons de critiquer certaines parties eut par moments de brillant et de glorieux? Peut-on oublier ces professeurs illustres qui, dans la première moitié de ce siècle, donnèrent à la chaire profane un éclat sans égal ? Ce fut là une manifestation tout à fait originale de l'esprit français, à laquelle aucune autre nation n'a rien à comparer. Mais les institutions doivent être combinées en vue de durer. Il faut que, dans un système embrassant des centaines de personnes, la médiocrité ait sa place et puisse produire des fruits. Un élève même secon-r daire de M. Bœckh, de M. Bopp, de M. Karl Ritter, rend des services, est un homme utile , qui compte dans le mouvement scientifique du temps, et travaille pour sa part à polir une des pierres qui entrent dans l'édifice du temple éternel ; mais qu est-ce qu'un élève médiocre de M. Cousin, de M. Guizot, de M. Villemain, de M. Michelet ? Le genre d'enseignement inauguré par ces hommes supérieurs ne pouvait convenir qu'à eux. Il n'en pouvait sortir un mouvement fécond de recherches1. De brillantes généralités, enseignées

l. M. Cousin et M. Michelet ont provoqué des vocations historiques et de sérieux travaux; mais ce n'est point par leurs cours de la Sorbonne ou du Collège de France qu'ils les ont provoqués.

avec le plus rare talent , attirent un auditoire , mais ne forment pas d'élèves. Dans un pays comme la France, où la contagion du succès est dangereuse, la vogue de tels cours devait avoir de fâcheux résultats. Elle devait nuire aux enseignements spéciaux. Des facultés, où il était à sa place, l'enseignement oratoire devait gagner les établissements scientifiques proprement dits. On dut êtte amené à mesurer l'excellence d'un cours au nombre de ses élèves. Tel savant de premier ordre, dont le nom sera attaché dans des siècles à des découvertes capitales, se vit préférer l'agrégé, formé par de longs exercices aux habiletés de la parole. Ce qu'on appela un sujet de grande espérance fut le jeune homme habile dans l'art de l'exposition, mais le plus souvent incapable de faire faire à la science un progrès, de travailler utilement sous une direction, ou même de se tenir au courant des connaissances acquises. La recherche pure en souffrit d'irréparables dommages. Il fut trop souvent de bon goût d'accueillir par une feinte incrédulité les résultats nouveaux et les recherches de première main, qu'on qualifiait de témérités de la critique allemande. Par ce dédain superbe , on se donnait un air de supériorité, et du même coup on excusait sa paresse d'esprit. L'homme voué à l'exposition, en effet, n'aime pas qu'on change ses partis pris et ses phrases toutes

faites. Moins soucieux du vrai que de la forme, ce qu'il voudrait, ce seraient des thèses convenues à la façon de la Chine, où Ton enseigne, dit-on, une fausse astronomie en la sachant fausse, parce qu'elle est celle des bons auteurs. V Histoire universelle de Bossuet n'a plus, dans l'état actuel des études historiques, aucune partie qui tienne debout ; mais le livre est classique : tant pis pour l'histoire. Mommsen aura beau faire, il n'aura pas raison contre ce beau style et ces habitudes enracinées.

Je ne me plains pas qu'un tel esprit existe. Il est utile, nécessaire peut-être ; mais, selon moi, il a beaucoup trop envahi l'enseignement supérieur. Il en est résulté un véritable abaissement pour les recherches de première main. Toute culture qui tourne sur elle-même sans se renouveler dégénère forcément en déclamations de rhétorique. Il ne faut pas croire qu'un corps enseignant puisse impunément n'être ni peu ni beaucoup un corps savant. On enseigne mal ce dont on n'a pas le sentiment vif et direct. Un exemple rendra ma pensée. Les textes de l'antiquité sont venus jusqu'à nous à travers mille accidents qui en ont rendu la reconstitution dans une foule de cas douteuse et toujours pleine de difficultés. Les premières éditions 'des classiques , faites au xve siècle , se bornant presque toutes à reproduire lettre pour

lettre un seul manuscrit, étaient illisibles. Les éditeurs gavante du xvie siècle, hommçs de goût et surtout préoccupés défaire jouir les anciens de la Vogue qu'ils méritaient, voulurent dôutter au public des éditions où Ton ne s'àheurtât £àfe à chaque ligne conftè dès nofù-sèns. Ils corrigèrent, parfois avec bonheur mais Souvent avec ùûe effrayante hardiesse, voulant à tout prix que le texte qu'ils 'offraient au public fût "het et clair. La comparaison de tous les iBfaimscrtts était alors impossible, et puis on était pressé; il fallait répondre à la juste avidité que le public témoignait pour tant de chefs-d'œuvre. En réalité, pendant deux cents ans, lés textes classiques que les écoles admirèrent et commentèrent furent des textes fort altérés, où les rhéteurs du Bas-Empire et les philologues de la Renaissance avaient collaboré pour une bonnèpart. Quelle fut, dans la grande enquête qui s'ouvrit fen Allemagne vers la fin du dernier siècle, la nbéthode suivie par la critique? La même que celle 'qu'on -observé dans la restauration des œuvres d'art. Une foule de statues antiques avaient été, au xv*ie fciètfe, Réparées et retouchées , car ce qu'on se proposait à cette époque, ce n'était nullement de voir les oeuvres de l'antiquité telles qu'elles étaient Venues jùs'qtf à nous : c'était de montrer des œuvïes belles, que rien îiè déparât. Qu&hd un goût t>lus ëxléfcé s%ttt)dufiît

EN mANGB. d»

dans i'étude de l'art ancien, on se hâta d'enlever *»s additions T^akTiQOtttreuses. On a fait de même pour les textes. Grâce aux facilités qu'offreurt maintenant le® 'grandes collections de manuscrits centralisées 'dans les capitales, 'on a institué si/a vaste travail de collation ; «a «ïôyen de réglas sûres, on >est reanoianté ml pliià ancien texte «qtiHl «oit possible «d'aitterocbiei; «n.a fait jtfêtktè des corrections maladroites 'des Jédxtein» -n&edemes. Or, voici de qu'il y a>ete bien remarquable- <Le département dss wianascrks de la Bibliothèque impériale 'est ]k «plus prëdierase colteotion qne Ton possède pour tes textes -de rantiquilé terône. Sentie les ^professeurs *de l'Université de France >qui ont fait 'usage de tels trésors? Nullement. Ge sont des colonies d'Allemands efrdeileilandais qmmxt/exspioikè xte vaste dépôt ^t «n >out icueilli itont te fruit. »Bes -cdlfeëtions'de classiques, où rien n'était épargné soujBie nappWt de !la typographie , ^e sont faites en Fxan£e, sans -qa'on ae 'soi t avisé -d'aller vue de {Richelieu daaa>tibbt tes moyens 'd'améliorer les textes. Ce Jtoavail 'même, exécuté par FA lie magne et la 'Hollande m^ec -uneifei irare patience, T école univecsitoke d'à pBS9(Çue w de mauvaisofcil. U a été de .régie 'de dire que ies Allemands «( changent Jtes textes »,, quand eniréalièé Ustfie (font -qu'essayer de les iretwwer. Autant vau- . tirait tpftétenctoe «qu'en change un baan stabtaw (de

maître en le dégageant de mauvais repeints. La routine, du reste, est toujours la même. Quand l'Aristote grec, l'Aristote véritable, parut, il eut une longue lutte à soutenir contre l'Aristote apocryphe des universités. Les professeurs se plaignirent ; habitués à s'en tenir à des cahiers d'école qui n'avaient pas cent ans et qui étaient en possession de présenter les vraies doctrines du philosophe, ils traitèrent celui-ci en intrus lorsqu'il osa se présenter avec le texte authentique de ses ouvrages. Combien de fondateurs, s'ils revenaient, seraient ainsi fort mal reçus de ceux qui prétendent enseigner en leur nom !

Je sais que des restrictions nombreuses sont ici nécessaires; mieux que personne j'ai pu apprécier ce que valent quelques-uns de nos maîtres, et je déclare bien haut qu'il n'est pas une seule des assertions précédentes qui ne fût fausse, si on la prenait dans un sens absolu ; mais presque tous les vrais savants que compte dans son sein le corps enseignant seront eux-mêmes, j'imagine, d'accord avecmoi pour regretter de voir la direction qu'ils donnent si peu suivie. L'enseignement de nos facultés des lettres, dans son ensemble , est moins celui de la science moderne que celui des rhéteurs du ive ou du ve siècle, et souvent je me figure que, si les grammairiens contemporains d'Ausone entraient dans les salles de

notre haut enseignement, ils croiraient entrer dans leur école. Paris est un centre si brillant, qu'on ne s'aperçoit pas de cette lacune ; mais, si l'on passe à la province, quel désert! A part quelques honorables exceptions, il ne sort des facultés- de province rien d'original, rien de première main. Une ou deux tentatives qui se sont produites pour former ou continuer des écoles provinciales,* bien que révélant une activité louable, ont décelé un manque de sérieux, une puérilité, une fausseté de jugement, qui attristent. Strasbourg seul, par suite de ses institutions protestantes, a gardé une forte tradition d'études propres et de solides méthodes. A cela près, toute la production scientifique va de plus en plus se concentrant à Paris. On ne cherche, on ne trouve que là. Cette brillante Alexandrie sans succursales m'inquiète et m'effraye. Aucun atelier de travail intellectuel ne peut être comparé à Paris ; c'est une ville faite exprès pour l'usage des gens d'esprit; mais qu'il faut se défier de ces oasis au milieu d'un désert! Des dangers perpétuels les assiègent. Un coup de vent, une source tarie, quelques palmiers coupés, et le désert reprend ses droits.

N'hésitons donc pas à le dire : il y a là une infériorité dont il importe de se préoccuper. Dans les voies nouvelles où est entré l'esprit européen depuis

tOÎ L'INSTRUCTÏO» SUPÉRIEURE

cent) an» la Fpwce cesserait de garéer son rang* si eUe sTtn tenait à ses vieilles tradition de spirituelle légèreté. Admettons que la France soit aujourd'hui aussi spirituelle qu'elfe l'était autrefois; il est bien sûr au moins q&Q son genre d'esprit ft'es4pas<aBSsi goûté. Ce n'est plus cet esprit qui fait la loi en Europe. Le groupe nombreux d'hommes intelligents qui travaillent avec ardeur et succès à tirer l'Angleterre de ses habitudes arriérées est tourné tout entier du côté de l'Allemagne. L'Italie, la Grèce, qui s éveillent, ne vont pas à l'école de la France ; elle» voet à l'école de F Allemagne. La Russie y est depuis cent ans et y reste. Or, c'est justement le privilège de la France de savoir se plier à tout et d'exceller môme en ce qu'elle emprunte. La France, à l'heure qu'il est , est assez ignorante : elle croit qu'oa lui dit des choses, hardies quand on lui parle de choses élémentaires.; mais, qu'on ne s'y trompe pas, demain ellç sera passée, maîtresse. On dirait une femme qui d'abord vous écoute sans vous comprendre, puis tout à coup vous prouve par un mot juste, vif, profond, qu'elle a tout compris, et qu'en un moment elle a deviné ce qui vous a coûté de longs efforts. En une heure, la France peut ainsi réparer toutes ses fautes passées. Il y a dans le naïf étonnement que lui inspirent les nouvelles études quelque chose de si spirituel, qu'un

tâ$m% mé^ms ça «Brail; désaxé. Se^leme^ %e ^qus LW3gy>oçs parque, pour soutenir çQtre réputation, nous soyons obligés d'être superficiels. Ijlcp pèrea ne, Tétaient pas tant, qu'on le dit ; en tout ças^ ils l'étaient gapp ejffaït, La légèreté, a m pxemieç charmç.; mate U u'y faut, pas trop, appuyer ^ Çard#ns(-nousr de ç,ç que, madajnft <lç Staël a quelque p*rt appelle |>éd%utiswe. de la légèreté,

En soumettant ces refluions au* personnes qui s' occupent 4es choses de l'esprit, on n'a nullement prétendu faire la critique d'aucune administration. Ce qui est arrivé est arrivé fort logiquement ; personne n'eu est responsable, et eu tout, cas ceux qui peuvent l^plua justement s' eu laveur les mains sont ceux qui a^nt fait que recueillir l'héritage d'un long passé. Encore mçins a-t-on voulu çteiPWder des réformes, ou m^ipe, qu indiquer. Je crws peu à J' efficacité des règlements ; non qu'ils soient indifférents^ jpais rarement le bien qui résulte des réformest compense l'inconvénient de changer ce qui est établi. Je conçois une administration idéale qui ue ferait pas un seul

arrêté nouveau, et se bornerait à un choix de personnes. Les hommes sont tout; les règlements, très-peu de chose. Les conditions de notre enseignement supérieur tiennent d'ailleurs si profondément aux lois fondamentales de la société française sortie de la Révolution, qu'il ne faut songer à aucune modification radicale. Limiter la gratuité et la publicité absolues de cet enseignement semblerait illibéral. Le transporter hors de Paris, créer en France des villes d'étude, des Goettingue, des Heidelberg, paraîtrait à plusieurs une pensée si folle, qu'il est inutile de la discuter. Or, toute la direction qu'a prise en France le système de l'enseignement supérieur est la suite de ces trois ou quatre conditions fondamentales. Fautil donc renoncer à voir la France dotée de ces grands établissements scientifiques qui font la gloire des pays étrangers? Non, sans doute. Les cadres existent1; une administration éclairée, également attentive à toutes les parties de ses attributions, persuadée que le devoir de l'État est double, qu'il doit à la fois répandre les connaissances et les étendre, une telle administration, dis-je, saurait tirer parti des ressources infinies que la France possède. Deux ou trois circonstances récentes me semblent de nature à faciliter cette tâche et à élever chez nous le niveau de l'enseignement supérieur.

Je mets sur la première ligne la liberté accordée en principe à un enseignement libre, d'un caractère à la fois attrayant et élevé, de se former à côté de celui de. l'État. Si, comme on doit l'espérer, cette excellente institution est destinée à prendre des développements, on en peut attendre les plus heureux effets *. Tout éveil est salutaire, et telle est la miraculeuse efficacité de la liberté, qu'elle profite à tous, même à ceux dont elle semble blesser les privilèges. Dans mon opinion, personne ne retirera plus d'avantages de ces sortes de cours libres que l'enseignement de l'État. La charge d'amuser et d'instruire un public aimable et spirituel étant devenue ce qu'elle doit être, c'est-à-dire une industrie libre, permise, encouragée même , les titulaires des grandes chaires seront plus à l'aise pour vaquer à leurs austères (Jfevoirs. L'État ne doit l'amusement à personne. 11 doit l'instruction élémentaire à tous ; il doit de plus la haute instruction destinée à un petit nombre, mais dont les bienfaits retombent sur tous. On peut sérieusement espérer que les établissements d'instruction supérieure gagneront à être ainsi débarrassés d'un public qui les faussait. Rendus à leur vraie destination, qui est de continuer la tradition de

1. Ceci fut écrit en 1864. Les espérances qu'on formait alors ne se sont guère réalisées.

la hauts culture, ils songeront moins à attirer la, foule qu'à foire des élèves. L'idée de F autorité scientifique,, qui manque si profondément en France, s* étendra e^ se fortifiera.

Une distinction d'ailleurs s'établira de plus eu plus. Que les chaires de facultés continuent à Avoir pour but principal de répandre les. vérités acquises, la> scieace déjà faite, nous n'y voyons pas d'iûcowrér nient; mais qu'on ne sacrifie pas à ce besoin légitime d'une exposition élégante et claire la science en voie de se faire, l'enseignement dont le but principal est de découvrir des résultats nouveaux* Que le Collège de France redevienne ce qu'il fut au xvie siècle, ce qu'il a été depuis à plusieurs reprises, le grand chapitre scientifique, le laboratoire toujours ouvert où se préparent les découvertes, où le public est admis à voir comment oh travaille, comment on découvre comment on contrôle et vérifie ce qui est découvert. Les cours intéressants ou simplement instructifs n'y sont pas à leur place ; il ne doit pas y être question de programmes formant un ensemble. Les cadres mêmes du Collège doivent varier sans cçsae, A part un certain nombre de chaires , qui ont toujours leur raison d'être, car elles représentent de grandes divisions scientifiques où le travail se continue de siècle en siècle , les titres de& chaires de-

vraâent ôtr© pour la plupart mobiles, correspondant à la ladre de chaque jour. Il 0e faut pas a' obliger ici à des symétries imaginaires, ni tenir à ce que toutes les branches de l'enseignement soient représentées. Certes, Dieu me garde d'indiquer une seule des chaires actuellement existantes dont on pût désirer la suppression, puisqu'il n'en est pas une qui ne soit occupée par un homme d'un rare mérite ; n'est- il pas cependant regrettable qu'aucun vide ne se soit encore produit qui ait permis de créer une chaire de zend, une chaire de littérature védique, et surtout une chaire de langues et de littératures celtiques? Ce dentier point est pour les amis des études savantes l'objet d'amères réflexions* Il n'y a pas en Allemagne, je ne dis pas une université , mais une école d'un ordre élevé, qui n'ait sa chaire de langues et de littératures germaniques anciennes. Serait-ce que les langues celtiques possèdent moins de monument», qu'elles donnent Ken à des problèmes de critique moins intéressants et moins variés? Non certes. Les textes écrits dans les quatre dialectes celtiques forment une masse presque égale à celle des anciens textes germaniques; ils remontent presque aussi haut, et, sous le rapport de l'intérêt historique et poétique, ils sont, selon moi, supérieurs. Eh bien, ces trésors nationaux sont chez nous oubliés. Il a suffi de

quelques exagérations niaises, des ridicules d'une ou deux académies celtiques au commencement de ce siècle pour jeter un discrédit complètement injuste sur ces études : nos vieilles langues indigènes ne jouissent pas du même honneur que le turc et le javanais; elles n'ont jamais été représentées dans notre haut enseignement.

Un riche Collège de France où rien ne soit donné à la frivolité, dont l'existence soit à peine connue du grand public, bien que personne n'en soit exclu, voilà donc le grand remède à cette infériorité dans les hautes études qu'un peuple jaloux d'être envié par les autres ne saurait patiemment souffrir. La raison qui fit créer le Collège de France auxvie siècle" est celle qui doit le faire durer. La Renaissance avait créé une foule d'études et de méthodes auxquelles l'Université refusait l'entrée dans ses établissements. François Ier, au lieu de combattre directement par des mesures administratives l'esprit routinier de l'université, créa à côté d'elle un établissement rival, où les études nouvelles que l'on repoussait trouvèrent un ' asile. Que faire pour rendre le Collège de France à cette haute destination ? Reprendre l'esprit de François ïeret de Henri II, y appeler les hommes qui, dans les sciences physiques et mathématiques, ou dans les sciences historiques et philologiques, sont en voie de

créer. Qu'aucune branche nouvelle d'études ne se manifeste en France sans qu'immédiatement elle soit représentée au Collège par son fondateur. Il n'est nullement nécessaire que les chaires du Collège de France représentent le cadre encyclopédique de l'enseignement. Ce qui est essentiel, c'est qu'elles représentent l'état du mouvement scientifique. Le but du Collège de France étant moins de fournir une série complète de cours que de maintenir la. grande tradition des recherches de première main, les leçons du professeur, pour un grand nombre d'enseignements, ne devraient constituer qu'une partie de ses devoirs. Le Collège de France n'a jamais été plus florissant qu'à l'époque où il n'avait pas de bâtiment à lui S et où chaque professeur réunissait à son domicile les disciples désireux de l'entendre. L'essentiel serait que l'homme voué à une série de recherches nouvelles formât autour de lui une école qui travaillât sous sa direction. Les laboratoires atteignent très-bien ce but pour la chimie , la physique , la physiologie. Peut-être pour l'enseignement philologique serait-il opportun de créer quelques bourses « d'auditeurs

1. Il importe, en effet, d'observer que Pancien « lecteur royal » était uniquement pensionné pour répandre et perfectionner de la façon qu'il jugeait la meilleure les études qu'il représentait. Le Collège n'a commencé à avoir un local que sous Louis XIIJ.

pensionnaires », qui permettraient à «des jeunes gens studieux de suivre durant un certain nombre douées des études qui sont d'abord complètement improdwetives. La vie modeste du jeune savant étant devenae beaucoup plus difficile depuis les récentes transformations de la vie parisienne, il s'ensuivra un grawd déchet pour la haute culture, si Ton n'y porte remède par des précautions sagement ménagées.

A plusieurs, de tels soucis jmtr désuétudes *£& apparence'humbles et obscures paraîtront supetfU». Le grand danger de nos sociétés, ce sont les courtes vufes. ^Gn ne songerqu'à un seul âge. « Depuis'cinquiante^ttïs, à dit très-'bien M. Biot1, les sciences physiques -*efc chimiques o»t rempli le inonde de leurs merveilles. La navigation à vapeur, latélégraphie *électriqae, 4^éçïairage an gaz ou celui qu'on obtient par la lumàètfe éblouissante «de l'électricité, les rayons «olaireB- devenais des 'instruments de dessin, d'impression, de^g»*vure, cent autres miracles humains que j'oublie, ont frappé les peuples d'une immense et universelle admiration. Alors, la foule irréfléchie, ignorante des «causes, n'a plus vu des 'sciences que leur vésaltat, et, comme le sauvage, elle aurait volontiers trouvé bon qu'on coupât l'afbre pour avoir le ïrtiït. Allez

1. 'Journal des Savants, mars 4854, et Mélan&es *cienttfàtœs *t littéraires, t. I* p. 469-470.

donc liri parler d'études antérieures, de théories physiques, chimique», qui, longtemps élaborées dans le sitetïee du cabinet, Ont dofoné'naissaHfce à ces prodiges. Vantez-lui les mathématiques, ces 'racines génértatrices de toutes lès sciences positives. Elle ne s'&r- Tétei*a pas à vous 'écouter. Aiquoi bon des théoriciens? Lagrangè, Laplace, fcnt-ils créé des usines ou deisin*di&tries? Voilà ce qu'il faut! Elle ne veut que jouit. -Pour 'elle, le résultat'est tout; elle ignore les antécé^defntfeeftîes dédaigne. Gardotis-nôus, tous tant (Cfue noife sommes qui cultivons les sciences, de nous laisser ttfoubler à ce bruit desexigences populaires. Poursuivons avec tane invariable persévérance notre patient travail d'exploration, sans les écouter. »

C'est moins là foule ignorante qu'une médiocrité prétentieuse et mesquine qui fait le raisonnement justement Wâmé par M. Biot; mais il est trte-vrai que ce falu« raisonnement est le véritable danger des sociétés ^modernes, surtout de la société française. Ge qui est brilîant et actuel a chez nous trop d'avantages sur ce qui est 'à longue portée. La solidité en a beaucoup souffert. Certes nous savons plus de choses que le svne et le xvnie siècle; le monde s'est pour nousinfiniment«élargi, l'histoire surtout, comme nous la concevons, n'a presque rien de commun avec ce qu'on appelait de ce nom; mais la discipline iatel-

lectuelle était plus forte autrefois. Quelle application! quel sérieux! et, au milieu de singulières petitesses, quel goût de la vérité ! Les classes sociales étaient à quelques égards mieux ordonnées. La magistrature, le clergé, les institutions monastiques fournissaient aux hommes laborieux d'excellentes formes d'existence. En s' obligeant à remplacer tout cela, le budget a accepté un lourd héritage. Qu'iln'y manque pas tout à fait ; que l'État fasse pour la culture scientifique ce qu'il fait pour les choses indispensables qui seraient négligées s'il ne s'en mêlait. Les forêts disparaîtraient, si on les abandonnait à la spéculation privée; il en faut cependant, et voilà pourquoi on les cultive comme choses d'État. Il en est de même de la haute science. Elle ne périrait pas sans doute, si l'État en France l'abandonnait : grâce à la division de l'Europe et aux bienfaisantes rivalités qu'elle porte en son sein , grâce surtout à l'initiative individuelle et aux grandes fortunes qui, en Angleterre particulièrement, sont venues en des mains intelligentes, l'avenir du libre développement de l'esprit est assuré ; mais il y va de l'honneur de notre pays. L'intime persuasion que le monde nous admire ne suffit pas : il faut prouver par des effets qu'on tient sa place dans le genre de culture d'esprit que l'Europe a définitivement préféré.

Certes il serait fort puéril d'espérer que la France modifiera son caractère ; il serait même téméraire de le souhaiter. Elle est charmante comme elle est. Aurait-on la baguette des fées, il faudrait trembler avant de toucher à ces choses complexes où tout se tient, où les qualités sortent des défauts, et où Ton ne peut rien changer sans faire crouler l'ensemble. Mais le moyen d'être vraiment soi-même n'est pas de cultiver ses défauts. La grandeur de la France est de renfermer les pôles opposés. La France est la patrie de Casaubon, de Descartes, de Saumaise, de Du Gange, de Fréret. La France a été une nation sérieuse aux époques où elle était le plus spirituelle; on pourrait même soutenir qu'elle était plus spirituelle quand elle était plus sérieuse, et que ce qu'elle a perdu en solidité, elle ne l'a pas gagné en véritable agrément. Gardons, je le veux bien, la tradition de l'esprit français, mais gardons-la tout entière. N'espérons pas surtout que nous exercerions désormais sur l'Europe l'action que nous avons exercée au xvue et au xvme siècle en nous renfermant dans nos vieilles habitudes. La culture intellectuelle de l'Europe est un vaste échange où chacun donne et reçoit à son tour, où l'écolier d'hier devient le maître d'aujourd'hui. C'est un arbre où chaque branche participe à la vie des autres, où les seuls rameaux inféconds sont ceux qui

lM L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE

s'iàolent et se privent de la communion avec le tout. La grande expérience que la France accomplit depuis la fin du siècle dernier se poursuit dans Tordre intellectuel comme dans Tordre politique. L'issue de cette expérience est tout à fait incertaine ; mais il sera sûfettient glorieux de Tavofr tentée. La démocratie à la imanifere française peut-elle constituer en politique une âociété forte $ï durable? Peut-elle constituer dans Tordre intellectuel une société éclairée, qui ne soit pas dominée par les charlatans, où le savoir, h raison, la supériorité d'esprit aient leur place, leur autorité légitime et leur prixfVoilà ce qu'on saura dans cent ans, et on te saura grâce à la France. Je suis de ceux qui croient à Tavenir delà démocratie ; mais ces sortes de prévisions sont toujours sujettes à beaucoup de doutes, car les choses humaines sonttirop compliquées pour qu'on puisse être sûr de tenir à h fois toutes les données du problème , et d'ailleurs la Volonté des grands hommes vient de temps en temps déjouer les calculs. En tout cas, il faut continuer Texpérience. Félix culpal Cette audace qui parfois nous enlève les avantages des gens sensés fait notre grandeur. Beaucoup d'excellents esprits, & la vue des crises périodiques, suivies d'abattements, qui semblent le régime de notre pays, voudraient imiter ceux qui n'ont pas péché, ou bten user de remèdes capables

de nous rendre le calme. Ce calme serait la mort. La France ne sait pas être médiocre. Si on veut travailler à la rendre telle, on n'y réussira pas; ce n'est pas médiocre, c'est nulle et inférieure à tous qu'on la rendrait. N'arrêtons donc pas cette fièvre glorieuse, qui est le signe de notre noblesse. Prenons garde seulement qu'un accès n'emporte le malade, ou ne le frappe d'une incurable débilité. La solide culture de l'esprit, une vigilante attention donnée aux intérêts permanents des sociétés, une perpétuelle appréhen-r sion de céder aux vues superficielles qui trop souvent surprennent les jugements delà foule, sont les contrepoids au moyen desquels on préviendra quelquesunes des chances mauvaises d'une situation pleine de péril.

L'Institut est une des créations les plus glorieuses de la Révolution , une chose tout à fait propre à la France. Plusieurs pays ont des académies qui peuvent rivaliser avec les nôtres par l'illustration des personnes qui les composentet par l'importance de leurs travaux; la France seule a un Institut, où tous les efforts de l'esprit humain sont comme liés en faisceau, où le poëte, le philosophe, l'historien, le philologue, le critique, le mathématicien, le physicien, l'astronome, le naturaliste, l'économiste, le jurisconsulte, le sculpteur, le peintre, le musicien, peuvent s'appeler confrères. Deux pensées préoccupèrent les hommes simples et grands qui conçurent le dessein de cette fondation toute nouvelle : Tune admirablement vraie, c'est que toutes les productions de l'es-

prit humain se tiennent et sont solidaires l'une de l'autre ; l'autre, plus critiquable, mais grande encore et en tout cas tenant à ce qu'il y a de plus profond dans l'esprit français, c'est que les sciences, les lettres et les arts sont une chose d'État, une chose que chaque nation produit en corps, que la patrie est chargée de ^rtfvWfiifer:, ïèhcdUr&gefr et de récompenser. « Il y a pour toute la République un Institutnational chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner le^ arts et les sciences (loi du 22 août 1795). » L'avant-dernier jour de la Convention (25 oct. 1795), parut là loi clestinéè à réaliser ce'ttë pêhS'éë pleine d'aVenfr. L'objet de l'Institut est ïe progrès 'Se là science, rutiïité générale et la gloire de là République*, n rend compte tous les anà au Côfpà ïè'gifeïatïf âéspi'bgrfes'â'cco'ihpl&.ïl a sôhfritfljgeï;, ée'sèbllectibns, ses prix; il donfîe fiés missions, pâfàAhfe ïtes #tablisfemèriû Scientifique^ et ïïftêîrâirès. fttfurïa fôrmattoù lïùïbyau prïmitïf dé slès membres, ïl fut <técîiaèlqltiè le fôiïéctbïte 'èxfècùttf nomïitàfoït (^âVante^-huit pei* SoMë's, Soft 'ùh tteïs des titulaires : cèùk^fei fooâimèrkifeûtlëà Ôèux 'àtftfés tiers 'tii Sèrutîh.

'Trois hbmtoës ^crihfrîbàfere'rit surtout 'à ïteteet ces gftnctès listes, âu*què!ïlêà il fatfflfa isévëfafr Wtités ïe's fbis que fïMituVVbudfci ^eiïouVetërfe^tifeëisè: ce furèïït Lbïkanàl , Daunou , 'Cafaioft. MaBfeifreuSè-

{,'lffSTITUT DE FRANCE. 110

ment» h Fraace était alors à l'état d'up malade qui sort épuisé d'un accès de fièvre. Dep branches entières de la culture humaine avaient été balayéf&s. Les sciences morale? 9 politiques, philosophiques étaient profondément abaissées, La littérature était presque nulle. Les sciences historiques et phijpjogiques w comptaient que d&uz hommes énûpents, SûpmtTQ de Saçy et 4'Ansse de Yillojson. fin reva,nphe, les sciewes physiques et mathématiques étaient à un des moments lep piu3 glorieqx de leur développement. Les divisions de l'institut en classes et en sections se ressentirent de cet état de choses. Les classes étaient au nombre de trois. L'une répondait exactement à l'Académie des sciences actuelle, et présentait à peu près les xpêmep sections. La seconde s'appelait classe des ,« sciences morales et politiques ». Elle répondait à l'Académie qui porte aujourd'hui le même nom et à une petite partie de notre Académie des inscriptions et belleslettres. La troisième classe s'appelait « littérature <et beaux-arts », Elle embrassait ce que nous .appelons maintenant Académie française* Académie des beâuxr-arts -et la plus grande partie 4e l'Académie des inscriptions. La grande erreur 4e cette division était de ne pa3 admettre l'existence des sciences historiques. A dire vrai, ce,ux qui la firent

étaient excusables : ces sciences alors existaient à peine en France. Les sciences historiques supposent de longues traditions, une société raffinée et, jusqu'à un certain point, aristocratique. La philosophie, d'un autre côté, ne se commande pas et ne se laisse point classer. Quelque chose d'un peu écolier , sentant le pédagogue, présida à toute cette distribution primitive. La deuxième classe avait une section appelée « Analyse des sensations et des idées. » Six personnes étaient toujours occupées à ce difficile labeur. La troisième classe comprenait huit sections qui s'appelaient : « Grammaire, Langues anciennes, Poésie, Antiquités et monuments, Peinture, Sculpture, Architecture, Musique et Déclamation. »

Cette organisation primitive dura six ans. Divers règlements vinrent successivement la compléter. La loi du h avril 1796 régla le mode des élections; elles étaient à trois degrés. Les sections faisaient des présentations aux classes, celles-ci en faisaient à l'Institut entier, lequel votait en dernier ressort. On ne pouvait être membre à la fois de plusieurs classes. Le droit de présentation pour les vacances dans toutes les grandes écoles de l'État fut attribué aux classes i correspondantes. Enfin, par cette même loi fut dévolue à l'Institut la continuation des grands recueils ! commencés sous la royauté par l'Académie des

sciences et par l'Académie des inscriptions et belleslettres. On jugea que, dans une société où, en haine des corporations, on avait tout rendu individuel et viager, l'Institut avait seul assez de continuité pour accepter l'héritage de ces grands travaux ; pensée juste et féconde, dont il faut principalement faire honneur à Camus.

Le premier consul, cependant, voyait de mauvais œil un corps libre, borné, il est vrai, à la pure spéculation, mais se mouvant sans limites ni entraves dans le vaste champ des choses de l'esprit. Quelques défauts sensibles s'étaient d'ailleurs manifestés dans le plan primitif. Le 23 janvier 1803, une organisation nouvelle, inspirée par Ghaptal, vint modifier l'œuvre de la Convention. L'approbation du premier consul fut requise pour toutes les élections. Le nombre des classes fut de quatre. La première répondait à notre Académie des sciences; la deuxième (langue et littérature françaises ), à l'Académie française ; la troisième (histoire et littérature anciennes), à notre Académie des inscriptions; la quatrième, à l'Académie des beaux-arts. A beaucoup d'égards, cette division était meilleure que celle de 1795. Sous une forme chétive encore, elle créait une place aux sciences historiques. Elle détruisait l'agglomération disparate de spécialités sans lien entre elles, que la loi de 1795 avait

IÎ2 L'INSTITUT Dl FRANGE.

établie sous le nom die troisième classe* Dans la classe de langue et de littérature françaises, et dans Celle d'histoire et de littérature anciennes, lessectsons intérieures, toujours funestes aux corps savants* forent supprimées. La création des secrétaires perpétuels donna plus de suite aux travaux. La continuation des recueils diplomatiques, legs de l'ancien régime et en particulier de la savante Congrégation de Saint-Maur, fut dévolue à la troisième classe. Mais l'esprit général de cette organisation nwvelle était, sous d'autres rapports, bien étroit. Les sciences morales et politiques se trouvèrent écartées des travaux de l'Institut. La première classe n'eut te droit de s'occuper de ces sciences<que « dans leur rapport avec l'histoire ». On sent la volonté systémathpe de décmiroMter l'esprit humain, de réduire la littérature à de puérils exercices de rhétorique. Les sciences physiques et mathématiques gardèrent la supériorité que leur assuraient des hommes tels que Laplace, Lagrange, Monge, Berthollet. Mais la nullité littéraire -et philosophique devint déplorable ; les sciences hisr toriques, de leur côté, se développèrent d'twae iaçoto pénible. C'était la fautp du temps, plus que celle du gouvernement. Celui-ci prit l'initiative de quelques fondations utiles. La continuation de X Histoire liairetire >de la France, précieux recueil icommencé par

L'itfSîltUT DE FKàNÊB. *%

le* B&iëâfttfad* ftrt décrets en 1807 mt !* ptopfr*

sitiô* flé M. dé Chftirip&gny.

L'oVgâhteatfoti de rïltëtftttt* inaugurée en 1803s tMrft jusqli'fefc 1816. te 21 nkarsdè cfeWfe année, «me ordqpnance du roi Louis ÎVHI porta 4 l'ïastfoil iiti fco&£ bieti plue grave que têièlui <dû 28 jAMier 1853 ; fondation Révolutionnaire, l'Institut <&pfct&it ' au* horhmfcë exatëté» tfe ttô temps. Un Moment <oa sftttgëb & lé Supprimer tit à rétablir tes académie* de l'ànbïèû régime. Un parti de conciliation préY&kt. t( Usl prbtecttoa que les rofe nos aïeux *>nt cwtastamment accordée aufc sciences et aux lettres nous a toujours fait considère aVec lin intérêt particulier les divers établissements qu'ils ont fondés pour honorer <;eux qui tes cultivent : aussi n'avoôs-wous pu voir sans douleur la chute de ces académies qui avaient si puissamment contribué à la prospérité des lettres, «t dont la fondation a été un titre de gloire pour fcos augures prédécesseurs. Depuis l'époque où elles ont été Rétablies sous une dénominatiota nouvelle, nous wows vu aVec «une vive satisfaction la considération et la refaommée que l'Institut a méritées en Europe. Aussitôt que la divine Providence nous a rappelé sur le trône de nos pèrefe, notre intention a été de maintenir et de tpropsger «cette savante «compagnie; mais «ous avofts jugé convfcnabïe de Tendre à chacune de

ses classes son nom primitif, afin de rattacher leur gloire passée à celle qu'ils ont acquise , et afin de leur rappeler à la fois ce qu'elles ont pu faire dans des temps difficiles, et ce que nous devons en attendre dans des jours plus heureux. »

Voilà un fort bon langage, et qui semble nous porter bien loin de l'œuvre mesquine de Gbaptal et du premier consul. Malheureusement, le gouvernement de Louis XVIII démentit son apparente modération, et, sous prétexte de reconstituer l'Institut, lui fit la plus grande violence qu'il eût jamais subie. Jusque-là, il n'y avait eu qu'une aeule radiation parmi les membres de l'Institut, celle de Carnot, prononcée avec une déplorable légèreté à la suite du 18 fructidor, et bientôt réparée. Le premier consul, en supprimant la classe des sciences morales et politiques, n'avait privé personne du titre de membre de l'Institut. Tous ceux qui jouissaient de ce titre en 1803 furent répartis entre les nouvelles classes établies à cette époque. Il n'en fut pas de même en 1816. Vingt-deux académiciens, entre lesquels le peintre David, l'évèque Grégoire, Monge, Garnot, Lakanal, Sieyès, furent privés d'un titre qu'ils honoraient par leur caractère ou leurs œuvres. Cette mesure de vengeance et d'iniquité avait été provoquée par le comte de Vaublanc. En revanche, dix-sept personnes re-

curent, par ordonnance royale, un titre qui n'a toute sa valeur que quand il est décerné à un homme de lettres ou un savant parle libre suffrage de ses pairs. C'était là un triste début. La suitp ne le démentit pas. Le brillant éclat littéraire du temps de la Restauration, le puissant éveil des esprits qui firent de cette époque le commencement d'une nouvelle ère intellectuelle pour la France, ne doivent pas laisser oublier l'état d'infériorité où la science fut tenue sous Louis XVIII et Charles X. Une sorte de puérilité frappa ea particulier l'académie qui représentait les études historiques. Le titre de gentilhomme de la chambre faisait admettre un homme parmi les érudits. Ce n'est pas que l'organisation fût mauvaise. En réalité, on n'avait guère fait que changer le nom de deux académies. La classe de langue et de littérature françaises était devenue l'Académie française ; la classe ' d'histoire et de littérature anciennes avait repris le nom, compris de peu de personnes S d'Académie des inscriptions et belles-lettres. Les académies eurent

1. Ce nom ne vient pas de ce que cette Académie s'occupe d'inscriptions. Il vient de ce que le premier noyau de la savante compagnie qui a rendu tant de services à l'histoire au iviii* siècle fut une commission formée au sein de l'Académie française, et chargée de faire des inscriptions pour les médailles de Louis XIV. Cet objet devint bientôt accessoire, mais le nom resta.

\m L'INSTITUT DE FRANCE.

leur règlement particulier et furent plus tâfstàMtes. I* grande unité de l'Institut, telle que laCoftwatio* l'avait rêvée» était brisée depuis 1^03; peut-être était-ce lfc une conception impossible. Mais les expulsions de 1816 ue sauraient être nardonnées. Au 8$û» des diverses académies, surtout de F^aadéaaie d#s inscriptions et keiles-Iettres, les préjugés pol^T Uques et religieux: du temps régnèrent, 4'aîUeuis, #œc beaucoup d'intolérants. De précieuse» qualités ôwpat sw&s m intrigua, lz$ iftfluâ&cos les plus rir dipulemept incompétentes agençaient amande *çua* M. le duc 4e Berry , M. le duc d'Angoulêaae avaient leurp^aijjdidaJiS. L'in&titution des membres lihre&«Gréa pour y mmk le germe ,de «trwdes di$csïlté&, jL'inr tér&t des études sérieuses <é*ait le moindre epuci d'ar cftdèmieiens homeaes du moûde, qui seyaient suctaut àm> leur nomination le fwiyilégexle porter l'jépôe^t m habit hrjGKié.

J^£éw*luÂion de 1&30 amena dqs jours meilleurs. GertSSi si jamais Ja vengeai liitéraireét^peruïjiâe, elle l'eût été au lendemain des journées de juillet. Le parti légitimiste avait énormément abusé de sa for,c.e, 11 s'était montré .rogue, 4trpitv m\v§®fflï? # restait, quoique vaincu sur la place publique, en majorité dans presque tputçs les aça^mies. Lg gouvernement du roi Louisr-Philippe, avec uae ibaute r^ir

sont fie fia aa temps et à k bonne direction qu'il comptait donner aux choses de l'esprit pour vaincre ces survivants d'un régime déchu. Il n'enleva, ni m conféra à personne le titre de membre de l'Institut. Mais, attentif à s'attacher les hommes de mérite, habile à traiter les affaires de littérature et de science, il eut bientôt conquis dans les diverses académies, par des moyens légitimes, l'influence qu'il ont peut-être vainement demandée à de$ radiations ou à des intrusions.

Une mesure importante, qui fut prise sur la pro* positkra de M, Guiaot, en 1832, mit cette sage conduite dans tout son jour. Le mot de « sciences morales et politiques » avait disparu de l'Institut depuis 1801. On ne peut pas dire précisément que cette académie eût été supprimée, puisque tou$ les membres en avaient; été placés dans d'autres sections, et que les études historiques et géographiques qui furent d'abord attribuées à ladite classe avaient passé dans le domaine de la troisième classe, devenue depuis 1816 Académie des inscriptions. Mais la philosophie, la morale, la législation, l'économie politique, la statistique, n'avaient pas de place officielle dans l'institut sous l'Empire et la Restauration. — En ce qui concerne la philosophie, cette lacune n'était pas fort, à regretter. La philosophie de n<tfne

temps n'est pas une. science à part ; c'est l'esprit général de toutes les sciences. Il est assez singulier qa'il y ait dans l'Institut une section de six personnes s' appelant « section de philosophie ». En tout cas, une telle section serait à quelques égards mieux placée dans une académie scientifique, vouée à la pure spéculation, que dans une académie composée de magistrats, de politiques, d'économistes, d'hommes préoccupés de l'utilité journalière et des principes qu'il faut aux peuples. Les six membres de la section de philosophie devraient être les six penseurs les plus éminents de leur temps, sans distinction d'opinion. Dans deux cents ans, quand on fera le tableau de la philosophie du xixe siècle, les noms des membres de la section dont il s'agit seront-ils les noms qui occuperont les premières places dans les récits de l'historien? On en peut douter. Auguste Comte n'a pas fait partie de ces représentants officiels de la philosophie. A l'heure qu'il est, Vacherot, Littré, Tainç, ne figurent point parmi eux. — En ce qui concerne la morale, on peut s'étonner aussi de la voir traitée comme une science à part. La morale n'est pas susceptible de progrès; on n'y fait pas de découvertes. — Quant à l'histoire, nous croyons qu'il y a des inconvénients à séparer le travail des documents originaux du travail littéraire et philosophique. 11 est

à craindre que dans l'avenir cela ne constitue deux sections du travail historique, l'une se faisant avec compétence par le paléographe, le diplomatiste, le philologue ; l'autre se faisant par des hommes de talent sans spécialité. — Nous préférons donc la division pratiquée dans l'Académie de Berlin, où nos deux académies des sciences morales et des inscriptions ne font.qu'une classe et constituent ce qu'on peut appeler l'Académie des sciences de l'humanité, en opposition avec l'Académie des sciences de la nature. Mais, ces réserves faites, on ne peut que louer la façon libérale dont on procéda au rétablissement de la cinquième classe. On rechercha les membres de l'ancienne académie, qui se trouvèrent au nombre de dix. (On oublia Lakanal, réfugié en Amérique depuis 1815, et dont on ignorait l'existence, mais qui fut réintégré par élection en 1837, après son retour en France.) On leur adjoignit deux des correspondants de la classe qui, depuis, étaient devenus membres de l'Institut. Ces douze personnes complétèrent par des élections successives le nombre de trente titulaires. Ainsi le gouvernement qui venait de créer une académie tout entière ne s'arrogea pas le pouvoir de nommer un seul membre. Cette réserve ne devait pas totyours être imitée.

De 1830 à 1849, l'Institut ne fit que grandir. L'A-

cadémie des sciences, entraînée par M. Arago dans les voies d'une publicité peut-être exagérée, acquit une importance extraordinaire. Si le journalisme y prit dès lors trop de place, si cette docte compagnie en vint par moments à ressembler plus à une chambre de députés qu'à une académie, il ne faut pas oublier que c'est par là qu'elle devint le centre scientifique de l'Europe. L'Académie des inscriptions fit des progrès bien plus incontestables. Eugène Burnouf et Letronne rivalisèrent avec les savants les plus exacts de l'Allemagne en méthode et en sagacité. Augustin Thierry développait en des œuvres accomplies sa fine et profonde manière d'entendre l'histoire. Entre les mains de Daunou, de Fauriel, et surtout du vrai bénédictin de notre siècle, M. Victor Le Clerc *, les travaux de l'Académie furent conduits avec un soin et une activité inconnus jusque-là.

Le gouvernement de 1848 continua envers l'Institut les traditions de 1830. Quelques changements sans portée furent introduits. La gravité des problèmes sociaux qui s'agitaient donna de. l'importance à l'Académie des sciences morales et politiques. On vit l'honnête général Cavaignac, en sa naïve conception des choses humaines, s'adresser à cette aca-

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