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que chose d'étroit, qui n'est pas la libre allure de l'homme dégagé de tout lien de profession. Un corps enseignant, quel que soit le nombre des hommes illustres qu'il renferme, est obligé de conserver un peu de ce i>on petit esprit à la manière de Rollin, sage, honnête, ne péchant pas par trop de pénétration et de vivacité. La science a d'autres droits et d'autres devoirs ; les utiles barrières que réclame l'austère fonction de l'enseignement seraient quelquefois pour elle des entraves ; la première condition qu'elle exige pour porter ses fruits est la liberté. À côté des établissements où se garde le dépôt des connaissances* acquises* il est donc nécessaire qu'il y ait des chaires indépendantes où s'enseignent, non les branches de la science qui sont faites, mais celles qui sont en voie de se faire, et où la grande originalité, qui dans renseignement proprement dit n'est pas une qualité indispensable, trouve sa juste place. S'il était permis de comparer des choses aussi différentes par leur nature, je dirais que le Collège de France, aux bonnes époques, a été à l'Université ce que les anciennes colonies des États-Unis ont été pour l'Angleterre, un asile ouvert à tout ce qui ne se trouve point à l'aise dans la mère patrie, et où des fondations distinctes, en apparence sans lien les unes avec
les autres, arrivent à constituer par la liberté un ensemble harmonieux.
Jamais peut-être le Collège royal ne réalisa mieux ce beau programme que daps les premières années de sa fondation. Malheureusement, les factions religieuses vinrent y porter le trouble et anéantir presque l'œuvre de François Ier. Ramus, comme plusieurs de ses collègues, embrassa la Réforme ; c'était trop de deux haines contre un seul homme, à une époque où la haine ne s'assouvissait que dans le sang. En général, la bonne politique défend de conduire plus d'une opposition à la fois. Le monde, avec raison peut-être, a de telles antipathies contre les novateurs, que l'homme qui dévoue sa vie à une idée ne peut guère triompher qu'en succombant sous le poids des colères que les fortes individualités ont le privilège d'exciter autour d'elles. Le jour où, à la haine des partisans d'Aristote, qui étaient assez modérés pour ne demander contre lui que les galères, vint se joindre la haine du parti fanatique, qui en appelait aux massacres et aux bûchers, le pauvre Ramus fut perdu. On débuta paroles destitutions et les tracasseries. « Les ennemis de Ramus, dit M. Waddington, n'avaient pas manqué de dire et de répéter qu'un professeur, huguenot faisait tort à
l'Université, et que les pères de famille ne voudraient
plus envoyer leurs enfants dans des collèges infectés par P hérésie. « Les parents, disait-on dans une « requête du mois d'août 1568, estoient divertis « d'envoyer leurs enfants aux collèges, pour la « crainte qu'ils avoient que par tels principaux et « pédagogues ils ne fussent divertis de la vraye « religion; dont procédoit une infinité d'inconvé- «nients et mesme toute espérance ostée de pouvoir « remettre ladite Université en sa première splen- « deur et vigueur. » De là dans le corps enseignant tant d'épurations qui, au dire de certaines gens, devaient repeupler les écoles... Peut-être le lecteur est-il curieux de savoir ce que devinrent l'Université et le Collège royal, quand on en eut chassé par tant d'exorcismes et d'ordonnances tout ce qui sentait de près ou de loin l'hérésie... L'Université est sans doute plus florissante? Il n'en est rien : des milliers d'étudiants qui naguère affluaient de tous les pays de l'Europe ont renoncé à venir sur une terre inhospitalière pour entendre des professeurs qui ne sont plus les premiers du monde, ou dont les doctrines intolérantes les effrayent. Mais du moins les pères de famille catholiques ont-ils repris confiance ? envoient-ils de nouveau leurs enfants dans les écoles purifiées? Pas davantage; ils les envoient chez les jésuites, par la raison très-simple que, si Ton cher-
che uniquement dans l'éducation les principes les plus purs du catholicisme, personne, sous ce rapport, ne saurait rivaliser avec la société fondée par .Loyola. Écoutons du reste un témoin oculaire, assez peu suspect de favoriser cette société. Hubert Languet, écrivant de Paris à son ami Gamérarius, le 26 août 1571, lui décrit en quelques mots l'état de l'enseignement : « Les études se relèvent un peu; « mais ceux qui professent notre religion sont exclus 4( de toutes les chaires. Les jésuites éclipsent en « réputation tous les autres professeurs, et peu à « peu ils font tomber les sorbonistes dans le mé- « pris. » Quant au Collège de France, personne n'en parle h cette époque : Turnèbe est mort ; Ramus est condamné au silence ; Denis Lambin, intimidé par le nom de « politique » que lui donne Charpentier et par les dénonciations furibondes de ce dernier, Lambin s'exile, sous prétexte d'aller consulter en Italie des manuscrits. Il reste Charpentier; mais, s'il a bien pu, comme il s'en vante, conserver au Collège royal son existence, il est incapable de lui donner la gloire. Il ne retient du monde à ses cours qu'en se livrant à des déclamations sanguinaires, à des sorties violentes contre les a politiques ».
« Ainsi, continue M. Waddington, s'annonçait cette décadence progressive de l'Université que
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devait achever la Ligue, et que décrit assez plaisamment la satire Ménippée : « Jadis, au temps des « politiques et des hérétiques Ramus, Gallandius, « Turnebus, nul ne faisait pMession des lettres « qu'il n'eust de longue main et à grands frais estu- « dié et acquis des arts et sciences en nos collèges, <( et passé par tous les degrés de la discipline sco- « lastique. Mais maintenant les beurriers et beur- « rières de Vanves, les vignerons de Saint-Cloud, « sont devenus maistres es arts, bacheliers, princi- <( paux, présidents et boursiers des collèges, régents « des classes, et si arguts philosophes que mieux « que Gicéron ils disputent de inventione. »
Les efforts consciencieux de Ramus pour s'opposer, en qualité de doyen du Collège royal, à cette décadence, achevèrent de perdre le courageux réformateur. La Saint-Barthélémy offrit à ses ennemis l'occasion de satisfaire leur rage, en la couvrant d'un prétexte religieux. Les circonstances de cet abominable assassinat nous sont connues dans leurs plus menus détails, grâce à la piété des amis de Ramus, dont l'un habitait la même maison que lui, et dont l'autre fît un long voyage pour venir à Paris recueillir le témoignage des voisins et des témoins oculaires. Le mardi 26 août, c'est-à-dire le troisième jour du massacre, des
assassins à gages, conduits par deux hommes, dont l'un était tailleur et l'autre sergent, forcèrent l'entrée du collège de Presles1, où demeurait Ramus, et se mirent à fouiller la maison. Ramus, à la vue des meurtriers, s'était retiré dans un petit cabinet de travail au cinquième étage; il y attendait la mort en priant, lorsque la troupe homicide, sur quelques indications qui lui furent données, força la porte et se précipita dans la chambre. L'un des chefs de la bande lui déchargea sur la tête une arme à feu dont les deux balles allèrent se loger dans la muraille, tandis qu'un autre scélérat le perçait de son épée. Les assassins le précipitèrent ensuite parla fenêtre, d'une hauteur de plus de cent marches. Le corps, dans sa'chute, rencqntra un toit qu'il défonça en partie, et tomba palpitant dans la cour du collège. Le sang et les entrailles se répandirent sur le sol, et pourtant l'infortuné respirait encore. On lui attacha une corde aux pieds et on le traîna par les rues étroites qui avoisinent la place Maubert jusqu'à la Seine ; là, on lui coupa la tête, et le corps fut jeté dans là rivière. Mais la populace, chez laquelle trois journées de massacre avaient éveillé l'horrible ap-
1. Le collège de Presles était situé sur le versant de la montagne Sainte-Geneviève, près de remplacement actuel du Collège de France.
petit du sang et de la mort, n'était pas encore satisfaite. Les passants, moyennant un écu qu'ils donnèrent à des bateliers, se firent apporter sur la berge le cadavre qui surnageait près du pont Saint-Michel, et s'en donnèrent le spectacle. Les ennemis de Ramus prodiguèrent de nouveau à ses restes d'infâmes outrages, pendant que sa riche bibliothèque et son mobilier devenaient la proie des assassins.
La rage qui se déploya lors de la mort de Ramus ne permet guère de croire que le fanatisme religieux ait été le seul mobile qui conduisit le bras des assassins. Tel fut l'avis des contemporains, et tous,, d'une seule voix, désignèrent comme le principal coupable le rival et l'indigne confrère de Ramus, Jacques Charpentier. La discussion lumineuse de M. Waddington ne permet plus un doute sur ce point. Oui, l'histoire peut, sans craindre d'être injuste ou téméraire, faire peser sur Charpentier toute la responsabilité de l'assassinat que nous venons de raconter. Les antécédents de Charpentier, sa haine bien connue contre Ramus, les imprécations auxquelles on le voit se livrer dans sa chaire contre les protestants et les « politiques », les menaces de mort et les prédictions sinistres qui reviennent fréquemment sous sa plume, l'éloge impudent qu'il ne rougit pas de décerner aux
plus odieuses proscriptions, la joie qu'il témoigna de la Saint-Barthélémy, qu'il appelle une belle et douce journée1; la part qu'il prit comme dizenifer à toutes les violences contre les protestants et probablement au massacre même du 24 et du 25 août ; T horrible feçon dont, quelques mois après, renouvelant ses diatribes contre Ramus, il apostrophe sa mémoire et le représente cocpme frappé par Dieu d'un juste mais trop tardif châtiment; ses liaisons intimes avec une coterie d'hommes qui jouèrent un rôle important dans la Ligue, tous violents, fanatiques, médiocres, et partageant sa haine contre Ramus; les félicitations qu'il reçut après la Saint- Barthélémy de Pun de ses collègues, félicitations qu'il mit en tête de son dernier ouvrage, et où se trouvent d'atroces plaisanteries sur « le plongeon profitable pour tous, que Ramus aurait dû faire un peu plus tôt »; la mort de Denis Lambin, qui, attaché au parti des « politiques » et se souvenant des emportements de Charpentier contre ce parti, crut voir son sort écrit dans celui de l'infortuné Ramus et mourut de frayeur quelques jours après la Saint- Barthélémy; enfin le témoignage unanime des con-
1. Clarissimus sol idemque suavissimus Galliœ illuxU, superiore mense Augusto...
temporains, excepté un seul, dont le récit porte des traces évidentes de fausseté, tout se réunit pour accabler Charpentier. Le Collège de France lui-même a paru renoncer à défendre une mémoire aussi compromise. Dans un discours prononcé en 1595 sur la constitution et la réorganisation de cet établissement, le professeur H. de Monantheuil, exprimant le vœu que Ton place dans le Collège les portraits de tous ceux qui y ont enseigné, propose d'en exclure Jean Dampestre, à cause de son incapacité avouée ; puis il énumère tous les lecteurs royaux depuis Tan 1530; dans cette liste il n'omet qu'un seul nom, celui de Jacques Charpentier. Associons-nous donc à l'arrêt sévère qu'à trois siècles de distance prononce M. Waddington : « Je le dis en terminant, avec une conviction profonde et inébranlable : Ramus a péri victime d'une vengeance particulière, et le meurtrier est bien Jacques Charpentier. Au nom de sa victime, je le voue à l'indignation des hommes de cœur et au mépris éternel des gens de bien. Tout ami des lettres, de la philosophie et des sciences, pour ne*pas dire de la religion et de la morale, s'unira, j'en suis sûr, à cet anathème. »
La dispute et l'injure, qui semblèrent le partage de Ramus durant sa vie, ne cessèrent point par sa mort. En 1577, cinq ans après la Saint-Barthélémy,
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le théologien Génébrard, dans un discours prononcé à Saint-Germain-des-Prés, l'appelait « corrupteur et abuseur de la jeunesse, laquelle il dégoustoit de bons autheurs, doctes livres et anciennes disciplines, hérétique aux éléments et langues, hérétique en grammaire, hérétique en rhétorique et philosophie, hérétique en Euclide, père et fondateur des mathématiques, hérétique en Fart militaire, hérétique en théologie, esprit de trouble, de contradiction, vertigineux, gros, espais et ignorantissime en la cognoissance des choses, manquant d'une des principales parties de rhétorique, à sçavoir invention, pauvre et outrecuidé ignorant. » Ces invectives, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, provoquaient d'un autre côté des louanges non moins exagérées. Ramus, condamné en France comme un dangereux novateur, s'élevait aux honneurs de chef d'école, et le ramisme devenait la philosophie officielle de presque "tous les pays protestants. L'Allemagne, qui avait encore deux cents ans à attendre avant de trouver sa philosophie originale, fut ramiste pendant une partie du xvie et du xvii* siècle. Il faut lire, dans l'ouvrage instructif et judicieux de *M. Waddington, l'histoire de cette longue tradition pour comprendre le rang élevé que Ramus mérite d'occuper parmi les fondateurs de la philosophie moderne. Il scella de son sang le prin-
cipe fondamental de cette philosophie, la liberté de la pensée ; les tribulations de sa vie et l'horreur de sa mort resteront comme un frappant exemple des ridicules et des atrocités qui se produisent, toutes les fois que l'État ne remplit pas son premier devoir, qui est de rester neutre dans les combats de l'esprit.
La France et l'Europe viennent de perdre un savant qui, dans une vie de cinquante années, a su faire revivre deux ou trois civilisations de l'antique Asie, restituer à la science des langues dont le nom était à peine connu avant lui, expliquer des mouvements religieux dont le sens avait jusqu'à nos jours échappé à la critique, rendre leur signification primitive aux livres de Zoroastre, aux inscriptions de Darius et de Xerxès, aux légendes primitives du bouddhisme, découvrir et déterminer avec finesse mille lois délicates de l'esprit humain, mille relations inaperçues, mille traits de la nature morale intéressants pour l'histoire et la vraie philosophie, laisser enfin le plus parfait modèle d'une vie consacrée à l'étude et à la méditation. S'il est un homme pour lequel il