PRÉFACE. XXXI
créer un lest dans ce navire ballotté. Apparemment, ces deux interventions ne seront pas désintéressées. Dans le cercle fatal des révolutions, l'abîme appelle l'abîme. Il y a des exemples de nations qui, entrées dans cet enfer de Dante, en sont revenues. Mais que dire de la nation qui, après en être sortie, s'y replonge deux fois, trois fois?
CONTEMByaaAINES
PHIL( DE l'histoire contemporaine.
C'est presque une obligation pour Thomme qui a tenu dans sa main les grandes affaires de son pays, de rendre compte à la postérité des principes qui ont dirigé ses actes et de l'ensemble de vues qu'il a porté dans le gouvernement. Peu d'hommes d'État y ont manqué , et il n'est pas de plus précieux doqumeirts pour l'histoire que ces espèces de confessions où les acteurs eux-mêmes viennent raconter devant un public plus calme et plus désintéreissé les faits dont le vrai caractère a pu échapper d'abord dans le feu de la passion. L'éminent historien qui a montré de nos jours avec tant d'éclat ce que peuvent et ce que ne peuvent pas l'instruction et le talent appli-
qués à la direction des choses humaines pouvait moins qu'un autre se soustraire à ce devoir; mais, en l'acceptant, M. Guizot a dérogé sur un point essentiel à l'exemple de ses illustres devanciers *. D'ordinaire, c'est après la mort de l'auteur, ou du moins quand il a clairement avoué que sa carrière publique est finie , que de tels écrits se produisent. On croit écarter ainsi la plupart des motifs qui faussent le jugement sur l'histoire contemporaine, et, en rendant l'impartialité au lecteur plus facile, rendre la franchise au narrateur plus aisée. Cette fois, au contraire, c'est au milieu d'une activité toute virile que l'homme d'État dont le tour d'esprit et le caractère ont eu l'influence la plus décisive sur son pays vient exposer ses opinions sur les luttes auxquelles il a pris part. Ce n'est pas, comme d'ordinaire, du tombeau, c'est d'une retraite d'où n'est bannie aucune espérance, que sort la voix qui doit nous apprendre les pensées et les doctrines dont les conséquences ont pesé si gravement sur la vie de chacun de nous.
On aperçoit tout d'abord combien cette circonstance, en apparence insignifiante, doit mettre de différence entre les Mémoires de M, Guizot et ceux
1. Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps, par M. Guizot; 1. 1 et II, 1858-1859. Paris, Michel Lévy frères.
que nous ont laissés la plupart des hommes d'État. Toute confession faite avant le temps où Ton peut avouer sans crainte qu'on a péché ne peut que ressembler à une apologie. Quelque éloigné qu'il soit de ces empressements vulgaires auxquels sont livrés sans défense les hommes qui tirent leur dignité du dehors, M. Guizot, comme tous les grands ambitieux (ce mot est un éloge quand l'ambition est justifiée), ne reconnaît pas à la fortune le droit de prononcer des exils sans retour. Pour lui, les affaires publiques ne sauraient plus être un ornement; mais elles peuvent toujours être un objet de haute préoccupation. Les causes qu'il a défendues, attaquées, compromises, se disputent la victoire, et de cette victoire dépendra le jugement définitif qu'il conviendra de porter sur son rôle et sur son influence. C'est diie assez que plus d'une fois dans ses Mémoires le souci de l'avenir a dû peser sur l'explication du passé. La politique ne comporte guère la haute impartialité de l'histoire ; la prétention à l'infaillibilité, si blessante aux yeux de la critique, est comme une réponse obligée à la morgue hypocrite des partis. L'aveu candide d'une erreur n'exciterait qu'une superbe pitié chez la vanité jalouse ou la médiocrité présomptueuse, et, si quelqu'un osait dire à ces aveugles détracteurs : « Que celui d'entre vous qui
i PHILOSOPHIE
est sans péché me jette la première pierre, » une troupe de fous s'avanceraient hardiment pour le lapider.
Le succès du livre de M. Guizot l'excuserait d'ailleurs, s'il avait besoin d'excuse pour le dessein hardi qu'il a conçu de fournir lui-même à l'histoire les pièces sur lesquelles il veut être jugé. Nulle part, l'enchaînement des principes politiques qui l'ont guidé durant vingt-cinq années ne s'est montré avec tant de suite et de clarté. L'esprit libéral, la modération, le respect pour les opinions diverses, l'altière et haute sérénité qui respirent dans tout le livre, sont la meilleure réponse à tant de regrettables malentendus que la légèreté de la foule a accrédités, et que la fierté de M. Guizot a dédaigné de rectifier. Le style des Mémoires a ses défauts; comme écrivain, M. Guizot ne s'est jamais soucié de la perfection. Il n'a reçu du ciel en partage ni l'expression vive, profonde, animée de M. Sainte-Beuve, ni la richesse, la vigueur, la saillie de M. Michelet. Ce n'est point ce style ailé, cet adorable abandon n'admettant d'autres négligences que celles mêmes qui sont voulues, cette trame charmante d'un tissu filé d'or et de soie dont une muse savante et légère semble avoir révélé le secret à M. Cousin. Ce n'est pas cette correction austère, cette haute idée de la rigueur du langage fran-
çais, cette étude assidue des vieux modèles, qui font la solidité du style de M. de Sacy. On peut être un éminent écrivain et ne point avoir ces qualités-là. Sans parler des auteurs tels que Chateaubriand, de Maistre, qui ont brillé par la passion et l'imagination, mais qui ne sont jamais arrivés à une notion complète de la prose française, de son timbre, de son ampleur harmonieuse et mâle, parmi nos prosateurs de premier ordre, tels que Lamennais, Augustin Thierry, combien en est-il qui se soient toujours astreints à cette inflexible teneur de style, fruit d'une perpétuelle attention et du saint tremblement qui fait garder des heures et des jours la feuille destinée à devenir irrévocable? J'ose dire qu'un tel effort blesserait dans certains ouvrages, où toute arrière-pensée littéraire est déplacée. La diction de M. Guîzot, quoique peu châtiée, a ce quelque chose de sobre, de fort et de mesuré qui convient aux grandes affairés. Un ton général de réserve et de discrétion donne au livre beaucoup de noblesse. De tous les écrivains de notre temps, M. Guizot est peut-être le plus exempt d'une certaine coquetterie de mauvais goût, devenue fort commune depuis que les idées de dignité personnelle et de convenance se soqt affaiblies; nul moins que lui ne s'est familiarisé avec le public, et n'a encouragé le public à se familiariser avec lui. Ce
mérite, je le sais, est peu apprécié en France. La réserve, la timidité, le respect dé soi et des autres, signes ordinaires des natures sérieuses et distinguées, paraissent chez nous de la fierté. J'ai entendu des personnes traiter comme un défaut cette froideur digne et sévère de M. Guizot, et regretter qu'il ne cherche pas davantage à se faire aimer. Pour moi, je l'en félicite : d'ordinaire, on ne se fait aimer de la foule que par ses petits côtés ou ses travers. L'homme d'État a des confessions, non des confidences à faire; ceux que leurs devoirs mettent en rapport avec lejpublic ne doivent se montrer à lui que comme des abstractions.
Laissons de côté ces précautions vulgaires auxquelles il faut avoir recours quand on veut parler, sans le blesser, de l'esprit faux qui se croit impeccable. A la hauteur où s'est placé M. Guizot, l'éloge et le blâme perdent toute signification personnelle, puisque l'homme arrivé à représenter une des grandes causes qui se partagent le monde n'est
coupable que de la loi fatale qui condamne chaque théorie à n'être qu'à moitié légitime. La critique n'est jamais plus à l'aise qu'avec ceux que la gloire a ainsi consacrés, et dont la seule faute est de n'avoir pas résolu le problème insoluble que l'humanité offrira éternellement à ceux qui voudront la comprendre ou la gouverner. 11 est aussi superficiel de reprocher aux hommes d'État les défauts ou la caducité de leur œuvre, qu'il le serait de reprocher à Leibnitz ou à Hegel de n'avoir pas dit le dernier mot sur l'homme, le monde et Dieu. Chaque système philosophiquie et politique est un grand parti pris, qu'il faut juger, non comme représentant la vérité et le droit absolus, mais comme tenant une place plus ou moins élevée dans l'ordre moral. Tout ce qui est grand est légitime à sa manière ; la médiocrité seule n'a pas de place dans le royaume de Dieu. 11 est temps de renoncera cette critique presque toujours mesquine qui, croyant posséder la règle du vrai, reproche aux hommes de talent ou de génie de n'avoir pas réalisé ce que, depuis l'origine de la pensée humaine, des milliers de présomptueux ont cru tenir sans que jamais leur prétention se soit trouvée justifiée.
Les deux premiers volumes de Mémoires publiés par M. Guizot vont de 1814 à la fin de 1832. 11 est de notre devoir de nous borner strictement aux années
jusqu'ici parcourues par l'illustre historien, et d'attendre les explications qu'il fournira sur l'époque où son rôle devient principal. Je n'ai pas d'opinion arrêtée sur les débats compliqués qui ont rempli les dix dernières années du régime parlementaire en France ; d'autres bien mieux que moi sauraient juger entre les rivaux de ces luttes ardentes et apprécier la justice ou l'injustice de tant d'accusations contradictoires. Je ne le cache pas d'ailleurs, tout en reconnaissant l'utilité des guerres intérieures du gouvernement parlementaire, j'ai peu de goût pour le détail de ces combats. En fait de stratégie, le résultat seul me touche. L'histoire politique n'est pas l'histoire des partis, de même que l'histoire de l'esprit humain n'est pas l'histoire des coteries littéraires. Au-dessus des partis, il y a ces grands mouvements dont l'histoire de tous les temps est remplie, mais qui depuis soixante et dix ans ont pris un nom et une forme particulière, le nom et la forme de révolutions. C'est là l'objet qui doit, dans l'histoire contemporaine, fixer l'attention du philosophe et de l'observateur.
Des deux grandes révolutions que M. Guizot embrasse dans son récit, la première est, de tous les événements de notre histoire, le plus propre â faire réfléchir sur la nature des sociétés modernes et sur
leurs lois constitutives. Négation absolue de la révolution française, la Restauration en applique cependant les meilleures maximes; illibérale en apparence, elle inaugure parmi nous la liberté; œuvre de l'étranger, elle ouvre une période d'éveil politique et d'esprit public ; représentée souvent par des hommes d'une médiocre portée d'esprit, elle fonde le vrai développement intellectuel de la France au xix* siècle, et reste une époque chère à tous ceux qui pensent. 11 faut, pour comprendre un aussi étrange phénomène, se bien rendre compte des nécessités historiques qui amenèrent le retour de la maison de Bourbon. Il faut surtout s'élever à une vue générale des faits qui établissent une si profonde différence entre la civilisalion moderne et les développements brillants, mais toujours éphémères, de l'antiquité.
Cette différence consiste, selon moi, dans un point fondamental , dont * les conséquences s'étendent à l'ordre social tout entier, je veux dire dans une manière tout opposée de concevoir le gouvernement. L'État ancien, qu'il revêtît la forme de monarchie comme en Orient, ou celle de république comme en Grèce, ou celle de principat militaire comme à l'époque de l'empire romain, est toujours absolu. On partait de cette idée, que la communauté peut tout sur ceux qui la composent, qu'il n'y a pas de
résistance légitime contre l'État, que l'individu n'a le droit de se développer que selon la loi de l'État. La liberté pour l'antiquité ne fut guère que l'indépendance nationale ; en réalité, on n'était pas plus libre à Sparte qu'à Persépolis. La « loi » valait mieux sans doute que la volonté du « grand roi »>; mais elle n'était pas moins tyrannique, en ce sens qu'elle se mêlait d'une foule de choses qui, selon nos idées, ne regardent que l'individu. Chaque État de l'antiquité, ayant de la sorte un principe organique trèsétroit et très-exclusif, traversait avec rapidité les diverses phases de la vie : la décadence venait fatalement après la splendeur ; les hégémonies et les dynasties se succédaient selon des règles en quelque sorte calculables, et le monde ancien lui-même, dans son ensemble, finit par s'abîmer. Dn phénomène comme celui de la civilisation moderne, portant en elle-même un germe de progrès indéfini, ou bien comme celui de la France, conservant durant huit cents ans une même dynastie, toujours trèspuissante malgré des périodes de revers, est sans exemple parmi les États de l'antiquité.
La race germanique, en brisant les cadres de l'empire romain, fit la plus grande révolution politique de l'histoire du monde. Ce fut la victoire de l'individu sur l'État. L'Empire, par son despotisme
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administratif, avait tellement affaibli le monde civilisé, qu'il suffit d'une imperceptible minorité pour l'abattre : une poignée de braves aventuriers lui rendit le service de le conquérir. L'esprit des peuples germaniques était l'individualisme le plus absolu : l'idée de 1' « État » leur était complètement étrangère ; tout reposait chez eux sur les libres engagements, sur la « fidélité », sur la ligue passagère des individus associés pour une œuvre commune. Le dernier terme de ce principe social fut la féodalité. Quand nous aurons une bonne histoire des origines de la noblesse française, on verra que chaque centre, de familles féodales correspond à un centre de colonisation germanique, et que la plupart des familles vraiment anciennes de France remontent à un établissement de l'époque carlovingienne. En effet, l'esprit de la féodalité est l'esprit germanique par excellence. L'homme libre ne doit au roi que ce à quoi il s'est obligé; il est dégagé de ses devoirs, si le roi n'observe pas les siens rlui seul est juge de ce dernier point, et, s'il n'est pas satisfait de son suzerain, il peut lui faire la guerre en tout honneur. Joinville est sans contredit le type de la loyauté chevaleresque ; on sait, de plus, quelle affection personnelle il avait pour saint Louis ; écoutons-le cependant : « Il arriva qu'un jour un sergent du roi mit
la main sur un chevalier de ma bataille. Je m'en allai plaindre au roi et lui dis que, s*il ne m'en faisait droit, je laisserais son service, puisque ses sergents battaient les chevaliers. Il me fit faire droit, et le droit fut tel, selon les usages du pays, que le sergent vint en ma herberge deschaux et en braies, une épée toute nue en sa main, et s'agenouilla devant le chevalier, et lui dit : « Sire, je vous amende de ce que <( j'ai mis la main sur vous, et vous ai apporté cette « épée pour que vous me coupiez le poing, s'il vous « plaît. » Et je priai le chevalier qu'il lui pardonnât son mal talent, et ainsi fît-il. » Conçoit-on un des généraux de Constantin ou de Théodose écrivant à l'empereur que, pour quelques mécontentements personnels, il avait résolu d'abandonner le service de l'État?
Je ne veux pas méconnaître la part que le christianisme a eue dans cette révolution par les progrès qu'il a fait faire à la moralité générale et par le sentiment de respect pour la dignité de l'homme que tous ses dogmes respirent. On ne saurait dire pourtant que la liberté politique soit son œuvre ; il semble plutôt que par moments il y a nui. Ayant grandi en opposition avec l'idolâtrie de l'État, qui était l'esprit même de l'Empire, le christianisme fut bien, durant trois siècles, la protestation de la conscience contre
le joug officiel; mais pas un moment, dans la lutte héroïque qu'il soutint, on ne voit poindre une idée politique. A partir du i?® siècle, époque de son intime alliance avec le despotisme romain, il montre une préférence marquée pour les pouvoirs absolus, quand ceux-ci consentent à se faire persécuteurs à son profit. Durant la première époque de l'invasion germanique, et même sous Gharlemagne, l'action du clergé, civilisatrice en un sens, corruptrice en un autre, s'exerce tout entière en faveur des idées romaines : ce sont les évêques qui donnent aux chefs germains des idées de souveraineté auxquelles ceuxci ne songeaient pas. La papauté, à partir de Grégoire VII, rendit, il est vrai, des services à la liberté en empêchant la formation de souverainetés laïques trop puissantes; mais elle agissait elle-même au nom d'un principe de centralisation universelle qui, dans son ordre, était fort tyrannique, et qui le fût devenu bien plus encore, s'il eût été donné aux pontifes romains de se faire les vrais chefs de la chrétienté et de réaliser l'espèce de khalifat chrétien auquel ils aspiraient.
On aperçoit sans peine la nature particulière de la royauté qui devait sortir de ce chaos fécond. Elle devait être, elle fut en effet, en premier lieu, strictement héréditaire. La loi de succession en Orient et
dans rempire romain n'avait jamais été rigoureusement définie. Grâce au culte presque superstitieux de l'hérédité, la civilisation moderne fut préservée de ce régime d'aventures qui, une ou deux fois, a donné au monde des années de bonheur, mais qui, par les défiances, les hésitations, les rivalités qu'il entraîne, maintient en permanence le meurtre, la trahison, et noie la société qui s'y livre dans ui^ torrent de sang. — La royauté fut, en second lieu, la conséquence d'un droit personnel et comme une extension de la propriété. La souveraineté du peuple fondait les vieilles républiques et les vieux despotismes. Dans ce nouvel ordre politique, il n'est plus question d'une telle souveraineté. Le moyen âge (j'excepte les scolastiques péripatéticiens, qui copiaient Aristote sans s'inquiéter de la constitution réelle des États de leur temps) n'a aucune idée de la nation envisagée comme source du pouvoir. Le roi est propriétaire de sa couronne, et, si on la lui retire sans juste motif, 'on le blesse dans son droit. — En troisième lieu, la royauté se trouve liée par des chartes ou obligations librement consenties, à l'exécution desquelles on peut forcer le roi par la guerre, par le refus de l'impôt et du service militaire. — En quatrième lieu enfin, elle est fort limitée : le roi s'occupe de bien moins de choses que le despote ancien ;
sa cour a peu d'importance ; il n'a qu'un faible budget ou n'en a pas du tout ; il laisse librement exister autour de lui de vraies républiques, Église, universités, ordres religieux , villes, corporations de toute espèce. Tous sont armés contre lui de privilèges et de coutumes auxquels le souverain n'ose porter atteinte. L'honnête Charles V mourut la conscience troublée pour avoir levé des impôts non consentis par les états et entretenu des arpiées permanentes. L'évidente nécessité des temps ne suffit pas pour le rassurer sur la légitimité de ces actes, que tout le moyen âge regardait comme attentatoires aux principes du droit chrétien.
Une conséquence non moins importante de la transformation de l'Europe par les races qu'on est convenu d'appeler barbares fut sa division en un certain nombre d'États fortement constitués, et dont les rivalités ont fait avorter tous les rêves de monarchie universelle. M. Gervinus a comparé avec beaucoup de raison la constitution de l'Europe chrétienne à ce damier de petits États que nous présente la Grèce antique, petits États dont les alliances changeaient sans cesse et parmi lesquels ne purent jamais se former que des hégémonies passagères. L'uniformité, c'est le despotisme, et réciproquement le despotisme complet et durable n'est possible qu'avec la monar-
chie universelle, la république chrétienne ne pouvant souffrir qu'un de ses membres déroge complètement aux lois de Tensemble. La division de l'Europe est ainsi devenue la garantie de sa liberté ': c'est cette division qui a rendu possible la Réforme, Ja Philosophie ; c'est elle qui brisera toutes les tyrannies à la façon antique, et préservera le monde moderne de l'inévitable ruine réservée aux sociétés qui n'ont pas de contre-poids.
Toute la supériorité des États modernes, tous les motifs d'espérer en leur avenir, se résument, selon moi, en ces deux points : 1° une Europe divisée, et arrivée à un état d'équilibre stable ; 2'*une organisation de la royauté qui maintient le pouvoir exécutif hors de toute compétition, arrête les ambitions déréglées, écarte h la fois les tyrannies momentanées des pays républicains (tels que la Grèce, l'Italie du moyen âge), et le césarisme prétorien de l'époque romaine. Le roi n'empêche aucun développement légitime de l'activité humaine. Non-seulement il ne peut rien sur la propriété privée, mais ce n'est que par un abus des temps barbares qu'il s'occupe de la religion; le peu de tolérance que connut le moyen âge fut, en somme, un bienfait de la royauté. Ce dépôt de la continuité d'une nation fait une fois pour toutes entre les mains d'une famille en quelque sorte séquestrée
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au profit de la communauté, cette façon de retirer la souveraineté au peuple pour l'hypothéquer sur un domaine spécial, sont assurément l'inverse de la théorie rationnelle de l'organisation des sociétés. Il en sortit néanmoins des États d'une solidité merveilleuse. Tandis que le tyran antique succombe à la première faute ou au premier revers, le roi de France pouvait être un homme aussi méprisable que le fut Louis XV, il pouvait être réduit à une détresse aussi profonde que le fut celle de Charles Vil, sans que personne doutât de son droit, de sa fortune et de la mission qu'il remplissait.
L'Angleterre seule, je le sais, a pleinement développé le type de gouvernement que nous venons d'esquisser; c'est là seulement que la féodalité a porté son fruit, qui est le régime parlementaire et la division du pouvoir. Le roi de France, depuis Philippe le Bel, en s' appuyant de préférence sur les jurisconsultes, représentants du principe romain, fait une guerre acharnée aux souverainetés locales, aux libertés provinciales, et cherche à établir un genre de souveraineté fort différente de celle de saint Louis. Au xvi* siècle, la Renaissance amène en politique comme en toute chose un retour encore bien plus caractérisé vers les idées de l'antiquité. Les publicistes de cette époque. Italiens pour la plu-
part ou subissant Tinfluence de l'Italie, reprennent, soit sous forme républicaine, soit sous forme absolutiste, les principes de TÉtat à la manière grecque ou romaine : les uns rêvent des utopies démocratiques fondées sur une conception abstraite de l'homme; les autres, vrais corrupteurs des princes; se font les fauteurs de la grande idolâtrie de leur temps, je veux dire de l'adoration sans réserve des souverains puissants. La France en particulier, suivant son goût pour l'uniformité et cette tendance théocratique que le catholicisme porte en lui, arrive à réaliser le phénomène le plus étrange des temps modernes, cette monarchie de Louis XIV, sorte d'imitation d'un idéal sassanide ou mongol, qui doit être tenue pour un fait contre nature dans l'Europe chrétienne. Le moyen âge l'eût excommunié, ce despote de l'Orient, ce roi antichrétien, qui se proclamait le seul propriétaire de son royaume, disposait des âmes comme des corps, et anéantissait tous les droits devant l'orgueil sans bornes que lui inspirait le sentiment de son identification avec TÉtat.
Mais, une fois la notion de l'État déchaînée, on ne compte plus avec elle. L'aberration de Louis XIV entraîne comme conséquence immédiate la révolution française. La pure conception de l'antiquité reprend le dessus. L'État redevient souverain absolu. On se
laisse aller à croire qu'une nation doit être heureuse, pourvu qu'elle ait un bon Code. On veut avant tout fonder un État juste, et l'on ne s'aperçoit pas que l'on brise la liberté, que l'on fait une révolution so^ ciale et non une révolution politique, que l'on pose la base d'un despotisme semblable à celui des césars de l'ancienne Rome. Le monde moderne revenait aux errements antiques, et la liberté était perdue pour toujours, si le mouvement qui entraînait la France vers la conception despotique de l'État fût devenu universel. Mais la révolution française ne fut pas un fait général : elle créa à la France une situation fatalement hostile à l'égard des autres puissances de l'Europe. Les pays où dominait l'élément germanique, et auxquels le régime administratif et militaire de la France était insupportable, opérèrent une vigoureuse réaction. En revendiquant leur indépendance, ils ramenèrent la France à la pure notion de la royauté, dont elle s'était écartée depuis des siècles, et qui, il faut le dire, n'était nullement en accord avec quelques-uns de ses instincts les plus secrets.
Voilà les origines de la Restauration, et dans ces origines on aperçoit sans peine le principe de ses défauts et de ses avantages. Elle fut un retour vers le régime qui convient le mieux aux États européens,
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mais un retour inintelligent et antipathique à la France, toujours dominée par ses idées de souveraineté du peuple, par ses goûts militaires. Elle fut un gouvernement civil et à beaucoup d'égards libéral, mais malgré elle et malgré la France. Elle n'eut rien de militaire; elle fut le résultat d'une pression de l'étranger légitime en son principe, puisque la république européenne possède, comme les États-Unis i* Amérique, quoique à un moindre degré, le droit d'amphictyonie; mais elle ne vit pas que, quand l'âge des entreprises héroïques est passé pour un grand pays, il n'y a qu'un moyen de le consoler du veuvage de la gloire, c'est là noble activité du dedans, les luttes de la tribune, les controverses religieuses, les sectes littéraires, l'éveil des esprits. Elle ne pouvait vivre sans la Charte, car, ainsi que le dit fort bien M. Guizot, « pour la maison de Bourbon et ses partisans, le pouvoir absolu est impossible : avec eux, la France a besoin d'être libre ; elle n'accepte leur gouvernement qu'en y portant elle-même l'œil et U main. » Malheureusement, ni Louis XVIII ni ceux qui l'entouraient ne comprirent bien la nature de ce grand pacte ; « la Charte se présenta comme une pure concession royale, au lieu de se proclamer ce qu'elle était réellement, un traité de paix après une longue guerre, une série d'articles nouveaux ajoutés
d'un commun accord au pacte d'ancienne union entre la nation et le roi. »
C'est surtout dans la classe qui entourait le trône que l'erreur était profonde et que toute notion vraie des conditions de la royauté tempérée fut méconnue. Il est de l'essence des États modernes, sortis de la féodalité, de posséder une aristocratie, reste des familles autrefois souveraines, dont le rôle consiste à limiter la royauté et à empêcher le développement exagéré de l'idée de l'État. La noblesse française a toujours manqué à cette vocation. Brillante et légère, on la voit, depuis le xiv* siècle, metti^e sa gloire à paraître avec éclat à la cour ; « servir le roi » fut toujours pour elle le devoir suprême : erreur énorme qui a faussé notre histoire et a été le principe de nos malheurs! S'il ne s'agit que de « servir », il n'est pas besoin de nobles pour cela. Louis XI y employait des valets, les despotes d'Orient y emploient des esclaves; voilà qui est conséquent. L'aristocratie est une condition de liberté, parce qu'elle donne aux rois des serviteurs d'office, et que l'indépendance du caractère, la plus solide de toutes, étant rare, il est bon qu'il y ait des indépendances de position, aûn que tous ceux qui arrivent aux places élevées ne soient pas obligés de suivre ces voies pénibles où chacun laisse une partie de sa Gerté, quand
il n'y laisse pas une partie de son honneur. Mais, si les serviteurs-nés du roi sont eux-mêmes les instruments les plus dévoués du pouvoir absolu, on conçoit qu'à l'avilissement inséparable du despotisme se joindra dans toute sa force l'odieux du privilège. L'Orient est gouverné par des domestiques, mais du moins ces domestiques ne forment pas une caste à part. L'importance exagérée de la cour dans l'ancienne France amena une véritable perversion des idées. Versailles fut pour la noblesse le tombeau de toute vertu. Ainsi l'on peut dire sans injustice que la noblesse a été le vrai coupable de notre histoire : elle n'a point fondé la liberté; par son manque d'aptitude pour les affaires et son impertinence envers le tiers état, elle a rendu impossibles ou inféconds les états généraux, d'où, selon les vraies analogies de l'histoire moderne, aurait dû sortir le régime constitutionnel de notre pays. Elle laissa le rôle de l'opposition aux parlements, dont la nature n'était nullement politique, et dont l'intervention dans les affaires de l'État fut en général gauche, peu éclairée et dénuée de toute légitimité.
A quelques belles exceptions près, la noblesse de la Restauration ne fut pas plus sage que celle de l'ancien régime. Loin qu'elle ait aidé au développement d'une vie parlementaire où elle aurait eu le plus beau
rôle, par un étrange renversement on la vit, plus royaliste que le roi, nier ou atténuer de toutes ses forces les conséquences libérales de la Charte. Tels étaient son ignorance en fait d'histoire générale et son aveuglement sur ses véritables devoirs, que la plupart de ses membres s'imaginaient que la mission naturelle d'une noblesse est de soutenir le pouvoir absolu. Ils préféraient une servitude dont ils étaient les agents à des libertés qu'ils auraient partagées avec les autres ordres de la nation. Le droit d'humilier la bourgeoisie fut presque le seul auquel ils semblèrent tenir. Leur alliance avec le clergé, assez légitime à l'époque où le haut clergé de France était en quelque sorte, par la façon dont les bénéfices se distribuaient, un membre de la noblesse, devenait un non-sens depuis que le clergé avait perdu tout caractère politique et avait commencé à se recruter dans les classes populaires. La déplorable tradition du xvii* et du xviii*^ siècle^ Louis XIY et sa splendeur mensongère donnaient le vertige à tout le monde. On voulait être de la religion du roi, sans songer que, si le roi est libre d'avoir telle opinion qu'il lui convient en religion et en littérature, son action dans ces sortes de choses doit se borner à ce qui convient au premier particulier du royaume et ne dépasser en rien les limites d'une propagande toute privée.
La noblesse, je le sais, n'était pas seule coupable de ces réminiscences du passé qui troublaient si profondément rétablissement d'un ordre nouveau. La nation suivait sa tendance, qui est de préférer la bonne administration et l'égalité sociale à la liberté. Les questions de classes, toujours si fatales aux questions politiques, prenaient une importance exagérée. Le vrai libéral s'inquiète assez peu qu'il y ait audessus de lui une aristocratie, même dédaigneuse, pourvu que cette aristocratie le laisse travailler sans obstacle à ce qu'il envisage comme son droit. A ses yeux, il n'y a qu'une égalité solide, l'égalité devant le devoir, Thomme de génie, le noble, le paysan, se relevant par une seule et même chose, qui est la vertu. Les libéraux du temps de la Restauration étaient loin de comprendre cette abnégation. De là des alliances fâcheuses avec les partisans des régimes déchus, parmi lesquels la nouvelle jeunesse devait trouver, j'imagine, bien peu de distinction et d'esprit. M. Béranger surtout créa une très-perfide combinaison, où l'esprit bourgeois, le matérialisme grossier, le goût du despotisme, pourvu qu'il se colore d'apparences nationales, se donnaient la main. Ce qu'il y eut de plus regrettable, c'est qu'au lieu de lutter contre la royauté en se servant des armes légales, les mécontents cherchaient par des conspi-
rations à renverser Tordre établi. Ces attaques contre le principe du gouvernement amenèrent le gouvernement de son côté à commettre une erreur grave. Il confondit la répression des actes séditieux, qui n*a en soi rien d* illibéral, avec les lois destructives de la liberté, lois toujours funestes et injustes, puisqu'elles n'atteignent guère les vrais coupables, et que, pour prévenir la faute de quelques-uns, elles portent atteinte aux droits de tous.
Cette disposition acariâtre de la nation fut, il faut l'avouer, la cause de plusieurs des fautes dont on a fait peser la responsabilité sur le gouvernement de la Restauration. Le peu de capacité de quelques-uns des hommes qu'elle m^t à la tête des affaires ne fut un mal que par suite de l'esprit administratif de la France, et parce qu'on s'est habitué dans notre pays à demander aux gouvernements plus qu'ils ne peuvent donner. Je ne verrais pour ma part aucun inconvénient à ce que les positions élevées de l'Etat fussent occupées par des gentilshommes bien élevés et assez superficiels, mais à une condition, c'est qu'ils rie s'occupent de leurs fonctions que d'une manière sommaire. S'il se laisse simplement guider par son instinct général d'homme du monde, le gentilhomme attentera moins à la liberté que l'adminisateur de profession ou le parvenu; mais il est clair
que, si le gentilhomme descend à de mesquines tracasseries et veut imposer ses préjuges à tous, il reste fort au-dessous de l'administrateur, qui, à côté de ses petitesses, a du moins de l'aptitude et du sérieux. Ni le gouvernement niTopinion ne comprirent ces nuances. Les libéraux partaient de l'idée fort répandue parmi nous que les places sont dues au mérite, et que l'homme de talent a une sorte de droit naturel à être fonctionnaire de son pays, tandis qu'en réalité l'homme de talent n'a qu'un droit (et ce droit lui est commun avec tous): c'est de se développer librement, c'est-à-dire de ne pas trouver dans le gouvernement un rival jaloux qui l'opprime ou lui fasse une concurrence déloyale. Le gouvernement, d'un autre côté, avait la folle prétention de former les esprits à son image. Pourquoi 1* inoffensif Charles X, qui, il y a trois ou quatre siècles, eût été ce qu'on appelait un « bon roi », devint-il si impopulaire? Pourquoi ses petits défauts, sa dévotion étroite, sa frivolité, son goût un peu puéril de l'étiquette, sa tendance à s'entourer d'esprits légers , devinrent-ils des malheurs publics? Hélas! c'est qu'on lui demandait d'accomplir une tâche supérieure aux forces d'un homme de génie, je veux dire d'administrer trente millions de citoyens pour leur plus grand bien. M. de Polignac était assurément le dernier des hommes auxquels il
fallait songer pour résoudre un tel problème. Si l'on fait du gouvernement une question de direction universelle de Tesprit de la nation, il faut être conséquent et observer le système chinois jusqu'au bout; il faut, dis-je, qu'on arrive à être préfet et ministre au concours et au moyen d'un système d'examens. Il y a une flagrante contradiction à vouloir qu'un gouvernement de gentilshommes, étrangers par leur état à toute connaissance spéciale, soit en même temps un gouvernement d'administrateurs et de mandarins.
Telle est, selon moi, l'explication de cette époque singulière, digne à la fois de tant d'éloges et d'un blâme si sévère. Elle, manqua à son devoir essentiel, qui était de fonder la liberté. La Restauration oublia que, n'étant pas nationale, elle était obligée d'être libérale; mais elle eut le bonheur d'être faible. Le fonds d'honnêteté qui était dans sa nature lui interdit cette tyrannie savante qui, arrêtant jusqu'à la possibilité d'une opposition, n'a pas besoin de recourir à des actes de violence. Elle fut loyale envers ses ennemis, en ce sens qu'elle les combattit, souvent les écrasa de son poids, mais jamais ne les prévint en les désarmant. La plus grande gloire des gouvernements est dans ce qu'ils laissent, faire. Dure et parfois odieuse dans le détail de ses actes, la Restaura-
tion se fera absoudre de Tavenir, grâce à cette pléiade d'hommes distingués qui se développa sans elle et malgré elle, mais dont elle ne fut ni assez forte ni assez adroite pour arrêter le développement. On oubliera la commune antipathie qu'ils Importèrent pour lui être reconnaissant de ce qu'elle ne les a pas étouffés. Par une étrange fortune, elle sera félicitée d'avoir laissé grandir ses ennemis, et elle bénéficiera de ce qu'elle n'a pu empêcher.
Telle est aussi l'origine de la position singulière du parti légitimiste et de la contradiction étrange en vertu de laquelle ce parti représente à la fois parmi nous ce qu'il y a de plus excellent et de plus regrettable : d'un côté, la résistance à la brutalité des faits au nom d'un principe, l'attachement désintéressé à une abstraction en apparence stérile; de l'autre, l'inanité de vues et d'idées, le refus systématique de se prêter aux résultats les plus acquis de l'esprit moderne. Je me haie de le dire, quiconque est fidèle à son opinion rend un service à l'espèce humaine en préservant le monde de cette légèreté, pire que la barbarie, qui le livre au caprice de tous les vents. Rien ne vaut le légitimiste sincère, maintenant contre toute espérance, et en apparence contre toute raison, son culte obstiné du droit antique ; mais, si cette obstination n'est que la persévérance dans une erreur
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historique, si c'est au despotisme et non au roi que l'on est fidèle, à tel point que la seule apparence du pouvoir absolu suflBse pour opérer des conversions qu'on avait déclaré ne pouvoir faire sur l'autel de la liberté, le parti légitimiste est sans contredit le plus grand obstacle aux destinées de notre pays. Certes il serait mieux qu'une nation poussât la patience et la rsdson jusqu'à supporter pour l'amour pur du droit les plus pénibles épreuves; mais un tel héroïsme sera toujours rare : notre pays en particulier ne comprend guère qu'il est bon parfois de sacrifier l'esprit à la lettre, et qu'il vaut mieux pour un malade se guérir lentement et péniblement selon les principes que de dissimuler le mal par les procédés d'un empirisme trompeur.
La résistance au coup d'Ëtat de Juillet fut, au point de vue du droit constitutionnel, d'une parfaite légitimité. Les ordonnances portaient atteinte au pacte fondamental de l'État. L'esprit étroit et subtil du roi Charles X et de ses conseillers put seul voir
dans l'article 14 un prétexte pour une telle mesure. Jamais on ne doit supposer qu'un pacte a été rédigé de façon à le rendre illusoire. Or, 'û en aurait été ainsi, si l'auteur de la Charte y avait inséré un article qui eût permis, en pleine paix et sans provocation de la part de la nation, de suspendre la Charte ellemême. Le roi et ses conseillers en avaient si bien la conscience qu'ils se préparèrent à cet acte déplorable comme on se prépare à un attentat. Ils se crurent obligés d'appeler, pour l'exéciiter, des survivants d'un autre monde, des hommes amnistiés d'avance par leur imprévoyance et leur légèreté. On cachait à peine, dans le parti fanatique, les efforts que l'on faisait pour s'aveugler et s'exciter à l'audace*. « Ce qu'on appelle coup d'État, disaient les organes avoués du cabinet, est quelque chose de social et de régulier, lorsque le roi agit dans l'intérêt général du peuple, agît-il même en apparence contre les lois. »
La situation de Charles X était donc celle d'un roi du moyen âge, violant les lois de son royaume, spoliant ses grands vassaux, abolissant les droits des bonnes villes, d'un Jean sans Terre, par exemple, déchirant la Grande Charte qu'il avait