Polit,, 1. VI, art. 2 et
inhérent à Thomme et antérieur à la naissance, de mal incurable dans la nature humaine, ne doit guère applaudir à ce qui sert le progrès. Une justice formidable, des supplices, des soldats, le bourreau, voilà les vrais moyens de gouvernement, et le célèbre publiciste, en rêvant ce cauchemar et s'y reposant avec complaisance, n'a. été que conséquent à son orthodoxie. Gomme, dans ce système, une seule chose est nécessaire, sauver les âmes à quelque prix et de quelque manière que ce soit, on doit préférer à tout autre le gouvernement qui régît le plus éuergiquement T homme, qui fait le plus ressembler la société à un monastère sévèrement discipliné, où toute liberté est vigoureusement pliée au bien, et où le mal est rendu forcément impossible. La légitimité de l'opposition légale, quand les droits de la nation sont méconnus, est la conséquence de la souveraineté nationale. Tous les traités de morale orthodoxes en font un crime sans restriction ni explication. Qu'on lise, par exemple, le Cinquième Avertissement de Bossuet et sa Défense de l'Histoire des Variations *^ consacrés à réfuter les lettres de Jurieu. Le ministre avait soutenu la théorie de la
1. Voir aussi Hist, des Variations^ \. X, § 25 et suiv. — De Maistre, Du pape, \. II, ch. ii.
souveraineté du peuple, des pactes supposés, du droit qu'a la nation de changer sa constitution*. Cela paraît simplement à Bossuet « une doctrine propre à soulever tous les États. Les parents, ajoute t-il, ont-ils besoin de faire un pacte avec leurs enfants pour les obliger à* leur obéir ^ ? »
Voilà le vrai mot. Le souverain possédant sotj État légitimeiçent, comme une propriété qu'il tient de Dieu, Ten déposséder est à la fois une injustice et un sacrilège. Cette singulière idée de légitimité par droit divin, qui joue un si grand rôle dans l'histoire des nations modernes, et qui n'apparaît pas dans l'histoire ancienne, en dehors des Juifs, a été formée chez nous àous des influences cléricales. Le clergé, en em-
1. C'est lui qui émit le. premier ce principe exagéré que « le peuple n'a pas besoin de raison pour valider ses^ actes » .
2. a Pal vengé, dit-il en se résumant, le droit des rois et de toutes les puissances souveraines; car elles sont également attaquées, sMl est vrai, comme on le prétend, que le peuple domine partout, et que l'État populaire, qui est le pire de tous, soit le fond de ' tous les États. J'ai' répondu aux autorités de- l'Écriture qu'on leur oppose. Celles-là sont considérables ; et, toutes les fois que Dieu parle ou qu'on objecte ses décrets, il faut répondre. Pour les frivoles raisonnements dont se servent les spéculatifs pour régler le droit des puissances qui goiivernent l'univers, leur propre majesté les en défend; et il n'y aurait qu'à mépriser ces vains politiques, qui, sans connaissance du monde ou des affaires publiques, pensent pouvoir assujettir les trônes des rois aux lois qu'ils dressent parmi leurs livres, ou qu'ils dictent dans leurs écoles. »
pruntant à la théocratie hébraïque le sacre des rois, faisait de ceux-ci des « Christs du Seigneur », et donnait à leur inviolabilité une sanction religieuse. La royauté devenait ainsi une sorte de sacrement imprimant « caractère », un « ordre » à part; et en effet plusieurs cérémonies du sadre étaient imitées de Tordination sacerdotale*.
Bien loin donc que TÉglise ait avancé Vémancipation des peuples, il faut dire qu'elle l'a retardée. Cette émancipation n'a pu se faire que quand les peuples se sont préalablement émancipés de l'Église. Sans doute l'autorité ecclésiastique, et spécialement la papauté, furent souvent, dans la première moitié du moyen âge, une protection contre la barbarie du siècle. Les maximes d'humanité que l'Église a toujours professées, hors les cas où elle a été en péril, la possibilité d'en appeler de la conquête et de la brutalité à une puissance spirituelle étaient un immense bienfait dans un temps où la force régnait d'une manière absolue. Mais, si l'Église d'ordinaire soutint les opprimés, elle ne tenta jamais de revendiquer leur liberté ni de réveiller en eux l'idée de leurs droits. Les ser-
1. Les gens ignorants prenaient la chose sur ce pied. J'ai entendu en Bretagne des personnes simples soutenir que Louis-Philippe n'avait pas plus de droit à exercer la royauté, comme n'étant point sacré, qu'un prêtre non ordonné n'aurait le pouvoir de remplir les fonctions sacerdotales.
vices qu'elle rendit ressemblent aux constitutions modernes comme l'aumône individuelle d'autrefois ressemblait aux établissements organisés de bienfaisance publique ; on parait à une foule de maux partiels, mais le principe du mal restait. Tout était précaire, et dépendait du bon vouloir d'un individu. L'Église a pratiqué la bienfaisance politique; elle n'a pas fondé le droit politique.
La théorie de la souveraineté nationale entraîne comme conséquence le gouvernement par la représentation nationale, laquelle peut admettre des formes diverses et des degrés divers, mais n'est complète que quand tout citoyen, au moyen de l'élection, a sa part au gouvernement. Or, ce gouvernement de la nation par la nation, on ne saurait dire combien l'Église l'a toujours vu de mauvais œil. L'Église, en effet, s'est toujours vantée de réaliser, dans sa propre constitution , l'idéal des gouvernements. Or, chaque siècle de l'histoire de l'Église nous la montre chassant de plus en plus de son sein
tout ce qui semblait rappeler la représentation populaire. Quelle a été la forme dont le gouvernement de rÉglise s'est rapproché de plus en plus? La forme la moins démocratique, celle où les rangs sont séparés par la barrière la plus infranchissable, je veux dire par un caractère sacré, indélébile. La hiérarchie est la base de tout ^e système catholique ; elle est « de foi ))^ comme disent les théologiens ^ Tandis qu'à l'origine, TÉglise était la réuuion des croyants se gouvernant eux-mêmes, l'Église de nos jours s'est divisée en gouvernés et en gouvernants, et ceux-ci ont pris pour eux tous les droits dont le peuple jouissait dans la constitution primitive. A l'origine ,, le jugement de la doctrine était le partage de tous : le système moderne en exclut formellement les laïques, qui ne vont plus à l'église que pour écouter. A l'origine, la mission apostolique venait de la conscience de chacun, ou de la voix des fidèles assemblés : de nos jours, le corps hiérarchique s'est seul arrogé le droit de la conférera Encore si dans ce sénat dirigeant s'était conservé quelque chose de la fraternité primitive qui unissait les coopérateurs de l'Évangile ! Mais loin de là, les rangs se sont profondément