‹ Questions d'art et de littératureChapitre 21 sur 61 · PONCY · texte numérisé non relu

PONCY

Nous avons jadis soutenu une thèse sur la poésie des prolétaires; jadis, c'est-à-dire il y a un an ou dix-huit mois. Au train dont vont les idées en France, c'est déjà si loin de nous, que je crains fort que personne ne s'en souvienne.

En ce temps-là^ quelques prolétaires inspirés, dont les noms ont grandi depuis, Magu le tisserand, Beuzeville le potier d'étain, Savinien Lapointe, cordonnier, enfin dix ou douze poëtes-ouvriers remarquables, venaient de surgir tout à coup pour partager la gloire déjà acquise à Reboul, le boulanger de Nîmes, et à Jasmin, le célèbre coiffeur gascon. Nous ne rappellerons pas ici Lebreton, Ponty, Durand, Vinçard, Roly, Magen, mademoiselle Garpentier, et plusieurs autres, , dû^t nous nous réservons de parler peut-être ailleurs

avec rattention qu'ils méritent. Ce fut une véritable explosion du génie poétique de la France prolétaire ; et ces natures d'exception, dont maître Adam avait été le chef et le père en d'^autres temps, devinrent si nombreuses, que force fut de s'écrier : « Le Parnasse est envahi ! les illettrés en ont forcé la porte ; et cet audacieux peuple, qui ne songeait naguère qu'à raser châteaux embastilles, vient maintenant bâtir des temples aux Muses sur le sol fécondé de son sang et de ses sueurs. y>

Que le peuple fût poète, nul n'en doutait de bonne foi; tous les grands artistes étaient sortis de son sein ; et, pour être grand artiste, il faut bien avoir de la grande poésie dans l'âme. Peintres et sculpteurs, musiciens et virtuoses, avaient été produits par centaines, et dans tous les siècles, par cette race puissante, foyer inépuisable de génie, de force et de jeunesse morale. Mais les professions manuelles, conduisant naturellement au développement du génie spécial dont ces professions sont le point de départ, le peuple n'avait guère produit que des artistes^ mot presque synonyme autrefois de celui d'artisan. Le domaine de la littérature, le roman, la versification, l'histoire, étaient restés aux mains des classes nobles, riches, érudites. Le peuple avait ses chants et ses légendes, empreints souvent d'une génie poétique incontestable, mais enveloppés de formes si barbares, que le bel esprit des hautes classes s'en détournait avec mépris, et ne daignait pas y voir l'étincelle jaillissant du caillou. La forme épurée, la connaissance exquise de la langue, l'usage facile des règles delà versification, semblaient généralement inaccessibles à cette race qui ne savait pas lire, écrire encore moins.

Depuis la Révolution, rinstruction s'étant répandue davantage, les enfants du pauvre ont pu comprendre et goûter la poésie soumise à des règles sévères. Déranger fut le premier et le plus étonnant prodige de cette initiation rapide du peuple. A son tour, il fut initiateur; et ses chants admirables, grâce à leur forme heureuse, concise et facile, passant dans toutes les bouches, éveillèrent tous les esprits, embrasèrent toutes les âmes. Les chants énergiques et sauvages des Compagnons s'adoucirent, les couplets obscènes des régiments firent place à des hymnes patriotiques ; la fille du peuple les porta de Tatelier à la mansarde ; toute la France sut Déranger par cœur ; et, si les classes lettrées ont apprécié plus catégoriquement les beautés de son œuvre, c'est toujours dans le peuple que la grandeur de son sentiment et le charme de sa forme lyrique ont éveillé le plus d'enthousiasme et d'émulation. C'est là qu'est le plus utile, le plus durable, le plus glorieux succès du grand chansonnier de la France révolutionnaire.

Mais faire des vers comme Déranger n'était pas donné à tous. Ce ne fut même, littéralement parlant, l'héritage d'aucun. On ne refait pas les œuvres individuelles du génie, mais chacun en profite pour féconder et développer sa propre individualité. Vinrent les poètes de l'école moderne, avec leurs grandeurs et leurs défauts ; ils n'avaient pas travaillé pour le peuple; ils n'en furent pas compris d'abord. Tandis qu'une ode de Déranger, à peine échappée de son cerveau, avait volé de bouche en bouche, les grands vers romantiques, durs à chanter et difficiles à retenir, restèrent longtemps dans les régions de la bourgeoisie lettrée. Les quelques poètes prolétaires remarqua-

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bles qui surgirent de 1830 à 1840, Reboul, H^gésippe Moreau, s'inspirèrent d'eux-mêmes, de Béranger, encore, ou de M, de Lamartine, dont la forme lyrique avait, dans sa suavité, plus de chances que les autres innovations pour devenir populaire.

Et puis, tout (l'un coup^ dix, quinze, vingt et trente poètes ouvriers se sont mis à écrire et à chanter sur tous les points de la France, et jusque dans les tristes rues de Paris. On s'étonna du premier et du second ; et puis il en vint tant qu'on ne les compta plus, et que certaines gens, ennemis, non du peuple, mais du changement, et par conséquent du progrès, par nature et par position, se bouchèrent les oreilles, en décré-r tant que cela devait faire de mauvais poètes ou de mauvais ouvriers. Les journaux conservateurs dénigrèrent surtout certaine pléiade prolétaire que M. Olinde Rodrigue eut le courage de faire connaître, en publiant un volume de poésies d'ouvriers, sous le titre un peu ambitieux, mais juste au fond, de Poésies sociales.

Sans doute ces chants prolétaires n'étaient pas exempts de défauts ; l'inexpérience s'y faisait sentir ; une certaine rudesse d'expression, énergique stigmate de l'indignation populaire, y paraissait souvent, et révoltait à bon droit les nerfs délicats de l'élégante critique. Mais la bourgeoisie ne s'en émut pas autant que le lui conseillaient ses lettrés. Bon nombre de bour^ geois avouèrent naïvement qu'ils . n'eussent pas fait si bien ; et se rappelant les habitudes et le langage de leur enfance, cette classe, récemment émancipée, qui n'est pas toute corrompue, ne se jpignit pas à la presse aristocratique pour conspuer les pauvres poètes de l'échoppe et de l'atelier. Leur livre passa donc, sans

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faire grand bruit, à travers la oobue élégante des livres nouveaux ; et les in-octavo satinés de la quinzaine, qui virent le jour en cette compagnie, ne se fermèrent pas d'horreur au contact de ces muses un peu viriles, un peu filles de Rébecca, On n'osa pas trop les regarder en face, le beau monde n'en parla guère, et le peuple seul s'émut de cet événement littéraire. Cependant l'esprit conservateur était si peu sûr de lui-même en celte circonstance,' si peu fixé sur le rôle délicat et scabreux qu'il avait à jouer avec VinvasioUf qu'on vit presque à la marne époque la Revue des Deux Mondes^ qui avait fort dénigré la phalange des poëtes prolétaires, publier un article fort bien fait et fort élogieux sur le poëte Jasmin. Plus tard. Jasmin fut admis à l'honneur de réciter ses vers devant la famille royale, et il en reçut de grands compliments et de petits cadeaux. D'un autre côté, Magu recevait du ministère une rente de deux cents francs, et le ministre de l'Instruction publique faisait parvenir une petite bibliothèque à Poney le maçon. Sa Majesté Louis-Philippe daignait saluer Durand, le menuisier de Fontainebleau, lorsqu'elle passait devant sa boutique. Enfla on voulait bien donner du pain et des éloges aux poëtes plébéiens, mais on voulait que leur gloire ne prît pas son vol trop loin du clocher natal ; on ne voulait pas que la presse indépendante se mêlât de les signaler à la bienveillance d'un pubUc plus étendu. On désirait surtout, on espérait peut-être, en leur disr tribuant quelques aumônes et quelques flatteries, qu'ils ne s'aviseraient pas de chanter la liberté et la fraternité. Ces bons poëtes naïfs et probes ne se mêlaient point de politique ; ils continuèrent à chanter le peuple, à demander pour lui, avec plus ou moins de

vigueur et d'impatience, du pain et de l'instruction... C'est ce qu'ils venaient d'obtenir pour eux, c'est ce qu'ils ne pouvaient pas obtenir pour leurs frères.

Ceci est l'historique des petites émotions que souleva dans le monde littéraire et administratif l'apparition de ces poètes-artisans ; débats éphémères qui furent oubliés avant d'avoir reçu une conclusion, ainsi que tous les événements quotidiens dont s'alimente et regorge la presse parisienne.

Heureusement la province est moins oublieuse et moins blasée que la capitale. Chaque ville, chaque département resta fidèle à l'humble ouvrier qui lui avait donné du plaisir et de la gloire. Rouen continua à être flère de son potier d'étain et de son calicotier ; le département de Seine-et-Marne, de son tisserand; Nevers, de son tailleur ; Fontainebleau, de son menuisier ; Agen, de ses deux coiffeurs ; Nîmes de son boulanger; Dijon, de sa couturière*; Toulon, de son maçon, et ainsi des autres : car la liste en serait longue, et chaque année y ajoute de nouveaux noms. La province montre en ceci son bon sens et sa force morale. Tandis que Paris lui enlève tous ses autres produits intellectuels, ses penseurs et ses écrivains de la classe bourgeoise, ses acteurs, ses musiciens^ ses sculpteurs et ses peintres, au moins ses poètes de la classe laborieuse lui restent, et trouvent sur le sol natal leur succès et leur récompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration ; et comme la province ne leur est point ingrate, ils ne sont pas ingrats envers elle : ils lui versent le charme de leur poésie, en même temps qu'ils lui offrent les services de leur industrie.

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