DEBURAU
Dans l'histoire naïve de Tart populaire, chaque type a sa personnification dans un masque plus ou moins comique. Pulcinella est depuis des siècles en possession de représenter le Napolitain, Arlequin le Bergamasqne, Brighella le Vénitien, etc. ; car toutes ces joyeuses inventions qui, sur nos théâtres de la foire^ faisaient autrefois le divertissement de toutes les cla»* ses de la société, nous viennent de l'Italie. Aujourd'hui ces farces méridionales n'ont gardé chea nous le droit de cité qu'aux boulevards, et sur une seule scène, exclusivement fréquentée par le peuple. Ce n'est qu'au théâtre des Funambules que vous pouvez aller contempler ces antiques figures de Pierrot, de Cassandre, d'Arlequin et de Colombine, qui bientôt peut-être vont reprendre leur vol vers ritalie, car on noua annonce la prochaine fermeture du dernier théâtre de la toite, et la retraite de l'artiste éniineivt au-^
quel la farce a dû chez nous cette prolongation d'existence.
Mais ce bruit est-il fondé, etTéclipse de Pierrot estelle croyable? N'est-ce pas là une de ces prédictions sinistres comme il en a tant couru sur la fin du monde?
Espérons encore que, quel que soit l'arrêt porté par le destin contre le théâtre des Funambules, la scène parisienne ne laissera pas disparaître le dernier des Pierrots au point de vue de l'histoire, le premier des Pierrots au point de vue de l'art et du talent.
Je ne saurais, malgré ma bonne volonté, vous raconter la véritable histoire deDeburau. Jules Janin lui en a inventé une fort spirituelle, mais l'illustre Pierrot m'a dit lui-même que c'était pure invention. Deburau est un homme réservé, doux, poli, sérieux, sobre, modeste, rempli de tact et de bons sens ; voilà ce que je puis vous affirmer, ayant eu le plaisir de causer une fois avec lui.
Quelques journaux ont publié en France et même à l'étranger qu'il avait mystifié en ma présence un grand seigneur crédule... Il n'en est rien. Le grand seigneur était de mes amis, et on ne laisse pas mystifier ses amis. Deburau est homme de bonne compagnie autant qu'un grand seigneur, et ne se fût pas prêté à une scène ridicule et méchante. Enfin, la vérité est que cette anecdote n'a pas même un fond de vraisemblance, le grand seigneur et le grand artiste ne s'étant jamais rencontrés nulle part que je sache.
J'ai dit le grand artiste et ne m'en dédis point. On peut être un maître dans la farce comme dans la tragédie, et il n'y a pas d'emploi dans les arts que le goût et l'intelligence individuels ne puissent élever au pre-
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mier rang. Peut-être faut-il être très-artiste soi-même pour comprendre cela; mais qu'y a-t-il de plus artiste que le peuple de Paris? Allez voir avec quel sérieux tous ces gamins des faubourgs regardent la pantomime inimitable de leur Pierrot bien-aimé 1 lis ne rient pas beaucoup; ils examinent, ils étudient, ils sentent la finesse, la grâce, l'élégance, la sobriété et la justesse d'effet de tous ses gestes et du moindre jeu de cette physionomie si délicatement dessinée sous son masque de plâtre, qu'on la prendrait pour un de ces charmants camées grotesques retrouvés à Herculanum. C'est que, en effet, il y a, dans l'exécution parfaiet d'une fantaisie quelconque, quelque chose de sérieux qui provoque plus d'étonnement et de satisfaction que de grosse gaîté.
Vous connaissez cette race particulière aux faubourgs de notre grande ville, race intelligente, active, railleuse, à la fois débile et forte, frivole et terrible ; faible d'organisation, pâle, fiévreuse; des têtes prématurément dépouryues de la fraîcheur de l'enfance, et prématurément pourvues de barbe et de longs cheveux noirs, avec des corps grêles, souples et petits. Là, il n'y a pas de santé. La misère, les privations, le travail ou l'oisiveté forcés, également destructifs pour la jeunesse, un climat malsain, des habitations méphytiques, de père en fils un étiolement marqué, des conditions d'existence déplorables, c'en est bien assez pour ruiner la sève la plus généreuse. Et pourtant il y a là aussi une énergie fébrile. Une habitude de souffrir, une insouciance moqueuse, une perpétuelle excitation des nerfs, qui font que ces pauvres enfants résistent à la maladie et à la mort, mieux que-l'épais
John Bull, gorgé de viande et de vin. Irritez cette pois
pulation, et voui^la voyez héroïque jusqu'à la folie sur les barricades; idéalisez-la un peu, et vous aurez le gamin de Paris, admirable création de Bouffé. Mais voulez-vous la voir dans le calme de la réalité? Allez aux petits théâtres du boulevard, jillez la voir en face de son maître de grâces, de son professeur de belles manières plaisantes, de son lype d'insouciance dégagée, de perspicacité soudaine et de sang-froid, superbe en face de son idéal enfin, Pierrot Deburau ! Dans une étroite enceinte où la scène est à peine séparée de Tauditoire, où aucun des linéaments de la physionomie délicate d'un mime n'échappe aux regards avides de ses élèves, où tout est homogène, artistes et spectateurs, où alternativement ils s'étudient et s'inspirent les uns des autres à force de se lire mutuellement dans les yeux ; allez voir, d'un côté, ces milliers de têtes crépues qui se pressent, l'œil fixe et la bouche béante, le long des balustrades de fer ; de l'autre ces joyeux saltimbanques qui s'amusent pour leur compte et s'entassent jusque dans la coulisse, tous fascinés ou électrisés par l'activité calme et l'entrain majestueux de Pierrot. L'entr'acte a été orageux. Malheur à qui ose promener un impertinent lorgnon sur ces groupes pittoresques entassés et suspendus d'une manière eif* frayante aux grilles du pourtour. Malheur aux toilettes ridicules qui se risqueraient à l'avant-scène, ou aux gens délicats qui porteraient trop visiblement un flacon à leurs narines!
Mille quolibets inouïs, un hourra impétueux, deè cris d'animaux, un luxe incroyable d'imagination, de tapage et de sonorité imitative auraient bientôt fait justice de la moindre inconvenance. Mais que Deburau paraisse, et, aux premières.acclamations d'enthou-
siasîne, succède le silence du recueillement. Lui aussi semblé recueilli, le maître ! Sa face blafarde est impassible, h est renfermé dans la hiajesté de sôii rôle, et il semble en méditer toute la profohdeur.
Pierrot n'est pas un être vulgaire^ éterttel et patient ennemi d'Àrléqùin, cet enfant gâté des fées et dèè belles, il est, lui, protégé aussi par cet*tains génies qui Tassistent dans sa longue lutte. Mais, côihme il n'est que le serviteur de Gassandre, et l'allié naturd Su rival d'Arlequin, il ne daigne pas disputer Colombiné pour son propre compte, et Ton voit qu'il ne va combattre que pour l'acquit de sa canscience. Or, la coiisciencë de Pierrot est aussi large que son pouirpoint hottant. Il entre dans l'arène, il la traverse et eii sort en amateur, certain qu'au dénouement tout s'arrangera pour le mieux, et que les fées l'admettront 4 la noce de Colombine, où il achèvera enfin ce repas commencé et interrompu, dans toutes les fantastiques régions du ciel et de l'enfer où le démon lé promène. Pierrot fait donc là guerre en amateur. Peut-être, dans la pensée des poètes qui le créèrent, èst-il né gourmand, libertin, colère et fourbe ; mais bebiiraù à Ais la distinction de sa nature à la place de cette création grossière. Il n'est point vorace^ mais friand. Au lieu d'être débauché, il est galant, un peu volagfe à la vérité ; mais il faut tant de philosophie dans une Vie âgîfôé et travèi*sée comme la sienne I II n'est point fourbe, inais railleur et plaisant ; il n'est pas colère non plus ; il est équitable, et quand il administre ses admirables coujps de pied, c'est avec rimpartîalité d'un juge éclairé et la grâce d'un marquis. II est essenïieUèment gentilhomme jusqu'au bout de ses lôngiies manches, et il ii*est point une chiquensiude qti41
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ne détache poliment et avec des façons de cour.
Le poëme est bouffon, le rôle cavalier et les situations scabreuses. Il sauve tout ce qui pourrait révolter la pudeur de son auditoire par sa manière exquise et sa dignité charmante, et je dis : son auditoire, bien qu* il soit lui, un personnage muet. Mais on Técoute pourtant, on croit qu'il parle, on pourrait écrire tous les bons mots de son rôle, toutes ses réparties caustiques, toutes ses formules de conciliation éloquentes et persuasives. Quand les machinistes et les comparses s'agitent derrière le théâtre, le public, qui craint de perdre un mot du rôle de Pierrot, s'écrie avec indignation : Silence dans la coulisse! Et Pierrot qui est dans un rapport continuel et intime avec son public, le remercie par un de ces regards affectueux et nobles qui disent tant de choses !
Très-sérieusement Deburau est dans son genre un artiste parfait, un de ces talents accomplis et sûrs, qui se possèdent et se contiennent, qui ne négligent et n'outrepassent aucun effet. A combien de tragédiens ampoulés et braillards ne faudrait-il pas conseiller . d'aller étudier le goût, la mesure et la précision chez ce Pierrot enfariné ! Pour les artistes en tous genres, la sobriété d'effets et la justesse d'intention, c'est l'idéal, c'est l'apogée. Talma et Rachel sont des modèles dans leur sphère... et Deburau aussi dans la sienne, n'en déplaise à ceux qui se croient placés plus haut parce qu'ils estropient des rôles plus sérieux sur de plus vastes théâtres.
Hier, le théâtre des Funambules avait monté un superbe spectacle pour le bénéfice de Deburau. Parmi les décors^ une fontaine lançait une masse d'eau limpide et jaillissante, un véritable lavoir champêtre d'un