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Questions d'énergétique sociale

M. Ernest Solvay a publié dans la Revue Economique Internationale du 15 janvier 1910, à la fin d'un article intitulé Energétique sociale et Politique positive, la série suivante de questions :

1° Enumérer, définir, évaluer et classer les éléments qui doivent servir à déterminer la valeur énergéto-productive d'individus, de groupes, de localités, de contrées, de nations. En déduire des formules qui puissent permettre de coter chaque individu, chaque groupe, chaque localité, chaque contrée, chaque nation d'après sa valeur énergéto-productive;

2° Chercher à déterminer, avec projet d'application, la valeur des indemnités à distribuer pour chômage involontaire résultant du progrès de l'outillage social et précédant la réduction de durée du travail obligé;

3° Chercher à déterminer, avec projet d'application, le coût de L'accroissement de l'instruction capacitaire

qu'il serait possible d'introduire en raison du décroissement de la durée du travail obligé;

4° Etudier, tant au point de vue fiscal qu'au point de vue économique et social, les conséquences pouvant résulter de la disparition progressive des douanes. Formuler un projet d'application pour divers pays;

5° Chercher à formuler les mesures qui seraient à prendre pour favoriser les groupements de la production et leur internationalisation, en vue notamment de préparer la disparition progressive des douanes ;

G° Chercher à évaluer l'économie que permettrait de réaliser, pour les nations ayant de fortes charges militaires, le désarmement judicieux résultant de l'application des principes énergéto-productivistes;

7° Mettre en parallèle les économies à réaliser, par le désarmement progressif et par les simplifications et l'unification de l'organisation sociale, d'une part, avec les dépenses imposées par les mesures faisant l'objet des 2°, 3° et -1°, d'autre part;

8° Chercher à formuler un projet d'entente internationale en faveur de l'adoption des principes de politique positive et formuler des règles pratiques pour leur application progressive;

0° Chercher à définir les mesures pratiques les plus avantageuses pour introduire progressivement le Comptabilisme social dans l'application;

10° Etudier les conditions de fonctionnement pratique de l'impôt successoral unique, sous sa forme simple et sous sa forme réitérée. Formuler des projets d'application en tenant compte des diverses législations ;

11° Chercher à déterminer et à évaluer les avantages qui résulteraient de la création du fonds gouvernemental de participation aux affaires générales ou fonds de libre socialisation et étudier les probabilités de son développement dans les différents pays ;

12° Etudier, au point de vue du rapprochement vers l'égalité du point de départ, la corrélation fonctionnelle qui devra s'établir entre les éléments fondamentaux de la doctrine énergéto-productiviste et formuler notamment les degrés d'accroissements successifs à donner au capacitariat et à l'impôt successoral unique.

M. Solvay a, dans les termes ci-après, ouvert un concours sur ces questions :

« Je consacrerai une somme de cinquante mille francs à récompenser les travaux ayant trait à ces questions.

Ces travaux devront être adressés, avant le 1er janvier 1014, à l'Institut Solvay (Sociologie), à Bruxelles. Ils pourront se rapporter à l'une ou à plusieurs de ces questions et ils pourront être rédigés en français, en allemand, en anglais ou en italien. Ils seront soumis à l'appréciation d'un Jury désigné par la Direction de cet Institut.

Comme on le voit, les travaux ne seront jugés qu'après le 1er janvier 1914 et par un Jury, nommé à ce moment par la direction de l'Institut Solvay (Sociologie). Ce Jury statuera souverainement sur la répartition et l'octroi des récompenses.

Afin de mettre à la disposition des personnes, que la chose intéresse, un exposé des idées personnelles de M. Solvay, nous avons cru ne pouvoir mieux faire que de rééditer ici quelques-unes de ses publications sociologiques les plus caractéristiques. On se reportera d'ailleurs utilement à la brochure Questions de Physico- Chimie biologique qui se rapporte au second concours ouvert par M. Solvay ; on y trouvera le développement des points de vue fondamentaux qui sont rencontrés dans les pages suivantes.

M. Solvay a souvent fait remarquer que la forme dans laquelle il exprime ses idées ne correspond pas à la forme classique.

Il formulait, dans l'introduction à ses Noies sur le

Productivisme et le Comptabilisme (1), les considérations suivantes :

« Je tiens à dire également que mon travail a été fait librement. Je veux dire par là que je l'ai poursuivi sans m'appuyer jamais sur aucune doctrine, ni sur aucun travail antérieurement publié. J'ai fait ainsi, d'une part, parce que je n'avais guère le loisir de remonter aux sources classiques et de m'initier à toute une science que je ne possède pas et dont les théories ne m'apparaissent pas toujours avec un réel caractère de nécessité; d'autre part et surtout, parce que j'ai voulu garder mon entière indépendance d'esprit et d'investigation sans me laisser influencer en rien par les systèmes élaborés antérieurement. Les considérations d'ensemble et les faits seuls m'ont préoccupé.

A certains points de vue, je me suis donc trouvé mal préparé pour effectuer le travail que j'avais entrepris, et je ne me suis pas dissimulé un seul instant qu'il me manquait la plupart des qualités voulues pour traiter les questions qu'il comporte dans la forme courante.

Devais-je pour cela m'abstenir? Devais-je renoncer à tenter de dévoiler l'horizon productiviste et compta-

Il) 1 vol. Bruxelles, Lamertin. 1900.

biliste qui, selon moi, doit délimiter le véritable champ d'action sociale du moment?

Je n'ai pu hésiter, on le comprendra, à penser le contraire. Qu'est-ce que la forme, en effet? Elle n'est que la représentation de la superficie des choses. Or, ce n'est pas aux esprits superficiels, c'est à ceux qui sont préoccupés du fond plutôt que de la forme des choses que j'avais à m'adresser. Et si ceux-ci sont touchés par les vues que j'ai formulées en toute sincérité, si peu qu'ils soient et si peu que ce soit, je considérerai comme atteint le but que je me suis assigné. »

Plus récemment, dans une réunion de savants qui eut lieu à Berlin, le 1er juin 1909, su moment où l'Académie impériale des sciences venait de lui décerner la médaille Leibnitz, il disait :

« J'ai eu, en 1903, l'occasion de dire aux membres du Congrès de chimie appliquée, réunis à Berlin, que je n'étais ni un ingénieur, ni un chimiste. Devant les Savants éminents qui m'entourent ici, j'éprouve le besoin de le confesser hautement : hélas! je ne suis pas un savant!

A moins que l'on ne puisse mériter ce nom parce que l'on aurait éprouvé plus que d'autres la soif de savoir et surtout le tourment de la Vérité à découvrir, quand on réfléchit que la Vérité sera la Science

ou oie sera pas. Ce tourment, pour moi, a été parfois jusqu'à la torture, mais il se transforme en une joie profonde lorsque je me sens, comme aujourd'hui, encouragé par vous.

J'ai entrevu, dans les voies nouvelles de la Science, trois directions que j'ai suivies, mais fondamentalement seulement, trois problèmes qui, en réalité, n'en forment à mes yeux qu'un seul; c'est d'abord un problème de physique générale : la constitution de la matière dans le temps et dans l'espace ; puis un problème de physiologie : le mécanisme de la vie depuis ses manifestations les plus humbles jusqu'aux phénomènes de la pensée; enfin, en troisième lieu, un problème complémentaire des deux premiers : l'évolution de l'individu et celle des groupes sociaux.

J'ai fondé à Bruxelles des Instituts pour encourager les travailleurs à l'étude de ces deux dernières questions et j'ai énoncé mes idées personnelles afin de hâter de mon mieux, par ce que je crois être de bonnes directions, les solutions que j'espérais.

Oui, moi qui n'avais pas reçu d'éducation classique, j'ai osé avoir cette ambition de tenter de concourir à l'édification du monument de la science moderne; j'ai eu l'audace de faire un plan d'études, comme un architecte qui dessine le temple de ses rêves... Par moments, je l'avoue, j'ai senti avec angoisse combien ma témérité était grande, combien elle m'exposait peut-être à être sévèrement jugé par ceux qui ne

comprendraient ni la hauteur de mon but, ni l'humilité de mes pensées, ni surtout mon ardente conviction. »

Il importe de tenir compte de ce qui précède en prenant connaissance des travaux que nous rééditons aujourd'hui; ceux de nos lecteurs qui chercheront à résoudre les questions posées par M. E. Solvay trouveront sans doute ici tous les éléments nécessaires pour bien se rendre compte du but que poursuit leur auteur.

La Direction de l'Institut Solvay (Sociologie) recevra, jusqu'au 1er janvier 1914, les lettres et manuscrits qui lui seront adressés.

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