ET LA NOTION DU PRODUCTIVISME SOCIAL
Dans une note antérieure (i), j'ai fait voir qu'en poursuivant l'étude des phénomènes sociaux à l'aide des principes du Comptabilisme on arrivait à conclure que dans l'opération « vente-achat » à laquelle se ramené nécessairement et sans exception toute opération, quelle qu'elle soit, donnant lieu à paiement, il n'y a, et il ne saurait y avoir, directement ou indirectement, échange. Par le fait même, la notion de l'échange, qu'elle soit prise dans son acception stricte ou que sa signification soit prolongée ou étendue de quelque façon que ce soit au delà de l'interprétation directe, cesse d'avoir une raison d'être et doit nécessairement disparaître des théories de l'Economie sociale. Je crois en avoir fait une démonstration de principe; l'application du système comptabiliste en fournirait une incontestable vérification de fait.
En Comptabilisme, la quintessence d'une opération vente-achat est celle-ci : le vendeur d'un objet constate que l'acheteur a socialement le pouvoir authentique de
ii) Note VIII. La Notion de V Echange, la Notion du Compte social et la No: un du Droit social, p. 14D.
l'acquérir et qu'il pourra recevoir lui-même, socialement et non de l'acheteur, — mais par son intermédiaire, — le pouvoir acquisitif correspondant. Cela constaté, il vend. Tout se fait socialement : c'est socialement que l'on obtient du pouvoir acquisitif et c'est socialement qu'on en perd La personnalité de l'individu disparaît ainsi dans l'acte vente-achat. C'est, en réalité, la Société
— Etat ou Collectivité — qui traite avec un porteur de pouvoir acquisitif considéré comme impersonnel. En principe, le vendeur peut ignorer l'acheteur.
L'exactitude de cette manière d'envisager les choses apparaît encore, et peut-être avec plus d'évidence, si on prend pour point de départ la « notion productiviste » que je cherche à introduire en Economie sociale et avec laquelle le Comptabilisme s'accorde absolument. En effet, la conception productiviste envisage la Société comme étant composée essentiellement de producteurs et de consommateurs, ce qui est conforme d'ailleurs à la réalité des faits. Elle montre que producteurs et consommateurs sont, en principe, individuellement indépendants les uns des autres et qu'il y a, en réalité, un Marché social auquel aboutit nécessairement la production intégrale. L'offre et la demande y sont socialement faites, la vente et l'achat socialement effectués. La consommation, considérée dans son ensemble, est elle-même sociale.
En principe, je le répète, les individus disparaissent les uns par rapport aux autres, ils ne se connaissent point, ils s'ignorent. Chacun d'eux travaille et produit pour la Société, c'est-à-dire pour l'ensemble des hommes
— et non pour un homme plutôt que pour un autre — et il reçoit de la Société, et non d'individus déterminés
un pouvoir acquisitif proportionnel à ce qu'il a produit.
Dans une organisation économique de la Société idéalement parfaite, qui serait entièrement comptabiliste et productiviste et dont on peut concevoir le fonctionnement en faisant un petit effort d'esprit, le Marché social serait renseigné, d'une façon intégrale, sur tout ce qui se produit et s'offre, se consomme et se demande. Il n'v aurait plus de rapports contractuels nécessaires entre les producteurs et les consommateurs, car on peut imaginer que le comptable social lui-même soit devenu leur intermédiaire obligé.
C'est donc ce comptable social qui renseignerait les uns et les autres sur l'état du .marché, qui recevrait les offres et les demandes, qui conclurait les affaires, ferait les contrats et en assurerait l'exécution, tiendrait les comptes; enfin, c'est lui surtout qui éteindrait les dettescréances. Dans cet état de choses, il n'existerait même plus de prolongements du compte social sous forme de carnets comptabilistes; ceux-ci auraient cessé d'exister et chaque particulier n'aurait plus que son compte social proprement dit.
On le voit, Vidée sociale, productiviste et comptabiliste, serait ainsi poussée aussi loin qu'il est possible de le faire; on arriverait en quelque sorte à un fonctionnement social économique spiritualisé.
Il faut voir en ceci, non pas, comme certains paraissent le croire, une querelle de mots sur la notion de l'échange, un mode superficiel de présentation de la question économique, mais en réalité un changement de la base même de l'Economie sociale. Et elle ne permet guère, on le reconnaîtra, de conserver une Théorie des Echanges quelle qu'elle soit, puisqu'elle exclut de façon absolue
toute notion quelconque relative à l'existence de l'échange lui-même.
Et cependant, ce système ne mérite-t-il pas la préférence sur tout autre? A un véritable anarchisme économique des individus agissant au sein de la Société chacun pour leur propre compte, séparément, distinctement, dans toutes les directions, il substitue l'unité d'action, la concentration, la suprême organisation sociale et, par conséquent, la simplification et l'économie. La Société, prise dans son ensemble, — et je répète que la Société n'est qu'économique si on l'envisage au point de vue productiviste, — devient bien ainsi un véritable organisme perfectionné à l'extrême, renfermant le minimum de rouages, d'organes et de mouvements particuliers et capable, par suite, du maximum d'effet utile, épargnant à chaque homme le maximum de temps, lui accordant le maximum de loisir, lui laissant son entière initiative productiviste et la favorisant, réglant enfin toutes questions d'une façon nette et impeccable.
Quand donc les économistes — et il en est qui trouveraient des raisons de me prêter un peu d'entière attention — en faisant un effort dans la voie de la création et du progrès, s'apercevront-ils qu'en travaillant la question sociale impartialement et sans parti pris ainsi que je l'ai fait, je n'ai eu d'autre souci que de dégager les lois latentes suivant lesquelles l'évolution et le développement économique de la Société se sont accomplis jusqu'ici et qu'en renfermant ces lois dans les principes fondamentaux du Productivisme que je signale derechef à leur attention, j'ai apporté par le fait même à l'Economie sociale une base vraiment objective correspondant, je pense, exactement aux nécessités de notre
époque et sur laquelle il sera possible d'élever l'édifice d'une organisation sociale mondiale et définitive ?
Quand se laisseront ils aller à voir, tout bonnement, tout naturellement, qu'au milieu du chassé-croisé, et même, peut-on dire, de l'échevelé des théories actuelles, c'est exclusivement sur les principes du Comptabilisme et du Productivisme qu'il suffit de s'appuyer fondamentalement pour résoudre de manière évolutive et rationnelle la brûlante Question sociale?
Peut-on vraiment considérer attentivement ces principes — mais il faut, pour le moins, les considérer attentivement! — sans reconnaître qu'ils renferment en eux-mêmes tous les éléments de la seule Morale, de la seule Justice et du seul Droit sociaux universels, dont les Sociétés éprouvent à l'heure qu'il est, sans qu'elles s'en rendent bien compte, la si impérieuse nécessité? Morale, Justice et Droit sociaux qui seuls peuvent mener rapidement aux solutions unitaires, précises et incontestables de tous les problèmes nationaux et internationaux qui agitent notre siècle.
Et parmi les spécialistes, auxquels j'adresse un pressant réappel en présence de l'importance toujours plus grande que prend aujourd'hui la question sociale généralisée, la question de l'internationalisme, la question humanitaire en un mot, puisqu'il s'agit de chercher à constituer la Société mondiale, ne s'en trouvera-t il pas dont les yeux se dessilleront et s'ouvriront à ce que je crois en conscience être la lumière destinée à éclairer le champ social ?
Je le leur demande en vérité.
Discours sur la Libre Socialisation
ET LE CHOMAGE-CAPACITARIAT u
Messieurs, pendant que le Sénat s'occupe du présent en faisant, avec raison, de la législation courante, je me préoccupe particulièrement de l'avenir un peu plus lointain vers lequel nous nous précipitons, recherchant toujours des solutions à ses problèmes.
Deux formules, éventuellement utilisables au point de vue du perfectionnement de la société, se sont présentées à mon esprit et je vous demande la permission de vous les communiquer à l'occasion du budget en discussion auquel elles se rattachent.
La première constitue, en réalité, un procédé de libre socialisation destiné à procurer des ressources à l'Etat ; la seconde se rapporte à une organisation d'ensemble du capacitariat professionnel qui, pour être coûteuse à l'origine, n'en a pas moins la même destination.
Si l'on veut arriver à réaliser en faveur du peuple ce qui est dans l'aspiration des hommes de progrès, il faut avant tout beaucoup d'argent. Il en faut beaucoup, notamment en ce qui concerne les pensions à accorder à tous les travailleurs, si. bien entendu, l'on veut que ces pensions
(ij Discours prononce au Sénat le 27 décembre 1- ... Extrait des Annales parlementaires, reproduit dans les Annales de V Institut des Sciences s
soient sérieuses. Demander exclusivement à l'impôt, en admettant même qu'il soit établi sur le revenu, les ressources nécessaires, ce serait, en quelque sorte, retirer d'un côté ce que l'on voudrait accorder de l'autre. Le peuple demande, mais le peuple refuse ; conclusion : on n'avance pas ou presque pas.
Ce n'est donc pas tout que de vouloir le progrès démocratique; il faut, pour y arriver, trouver des formules pratiques de réalisation, des formules pratiques de progression et des formules pratiques de limitation. On ne possède encore, que je sache, ni les unes ni les autres. A l'heure actuelle, le plus souvent, on se met en tète un but difficile à atteindre et l'on proclame qu'il faut y arriver. Quant aux moyens spéciaux à mettre en œuvre, quant aux mesures d'application à prendre, on n'en parle guère et c'est à peu près l'arbitraire qui en décidera une fois l'heure venue. Ainsi agit-on généralement en politique courante.
J'ai pensé qu'il ne serait pas possible d'amener sans contrainte aucune le peuple tout entier à signifier lui-même ce qu'il veut en ce sens et à fixer en quelque sorte luimême la mesure de sa volonté. Il suffirait pour cela de mettre chaque citoyen à même d'accomplir certains actes déterminés par son intérêt immédiat et dont l'Etat puisse également tirer profit.
J'ai déjà eu l'honneur de signaler au Sénat que, en entrant dans la voie comptabiliste, le gouvernement se créerait des ressources dues à une pure économie réalisée sur l'outillage ou la mécanique de la société. C'est une formule à laquelle il faut attacher une grande importance et sur laquelle je ne veux pas insister pour le moment. J'aurai prochainement, d'ailleurs, l'occasion d'y revenir.
Pour marcher dans la voie que je me propose de vous signaler en ce moment même, il faudrait tout d'abord procéder à la revision des lois sur les sociétés commerciales afin d'empêcher à l'avenir le lancement trop facile d'affaires quelconques au profit presque exclusif des lanceurs et au préjudice des actionnaires. On pourrait, par exemple, imposer aux fondateurs d'une affaire l'obligation d'y rester intéressés pendant cinq à dix ans; les apports devraient n'être payés qu'en bénéfices excédant un certain taux d'intérêt, etc. Les mesures à prendre à cet égard sont évidemment à examiner de près, mais, de toute façon, la revision de la législation en vigueur s'impose, à l'exclusion même du but plus général que j'indique.
Le nombre de mauvaises opérations industrielles et commerciales se trouverait être ainsi considérablement réduit et comme, d'autre part, la prospérité de pays tels que la Belgique, l'Allemagne, l'Angleterre..., examinée par période, va en croissant, celui qui aurait une puissance financière suffisante pour s'intéresser à la fois, fût-ce les veux fermés, dans toutes les affaires qui se créent, serait sûr de gagner de l'argent en vertu de la loi des grands nombres dont l'application est faite avec succès par les compagnies d'assurances de toutes espèces.
L'Etat, dans ma pensée, deviendrait, en vertu d'une loi, ce participant général à toutes les affaires créées dans le pays. Il serait censé dire au public : Apportez-moi de l'argent autant que vous voudrez, à un taux plus ou moins équivalent à celui des emprunts de l'Etat; je l'accepte pour le placer, comme actionnaire presque passif, inintervenant, dans toutes les affaires qui se fondent ou s'accroissent! Ce placement s'effectuerait, bien entendu, d'après des règles fixes à déterminer.
Dans ces conditions, l'Etat ne pourrait avoir de ce fait qu'une gestion insignifiante, des frais d'administration extrêmement réduits et bénéficierait de presque toute la différence entre l'intérêt allant aux bailleurs de fonds et le dividende moyen touché par lui dans l'ensemble des affaires auxquelles il se serait intéressé. Plus on lui apporterait d'argent, plus il augmenterait ses participations. L'initiative privée, créatrice des affaires, demeurerait entière, ne serait pas même effleurée et. pourtant, l'Etat, pour peu que les circonstances s'y prêtent, socialiserait de plus en plus. Et l'on peut aller jusqu'à concevoir un état social théorique provenant de ce que toutes les affaires auraient fini par être socialisées par l'application continue de ce principe de liberté. L'initiative privée n'aurait cessé un seul instant d'être intégralement respectée et ne s'exercerait même plus, à ce dernier stade, que dans le but unique d'obtenir, pour les actifs, une rémunération supérieure du travail, un traitement industriel ou commercial, au lieu d'un simple traitement de fonctionnaire (i).
(i) Dans une lettre insérée dans la Gazette du n janvier 1900, je disais à ce propos :
« On pourrait, mais on ne devrait pas apporter son argent au Fonds de » Participation de l'Etat dans les affaires générales.
» Ce Fonds sur lequel j'ai appelé l'attention de l'Etat — et qui devrait » être autonome — se présente à mes yeux comme une réelle Assurance du » capital. Je connais tels importants capitalistes aspirant à la tranquillité unie » à la sécurité qui, si ce fonds était créé dans toutes les règles, y mettraient » la majeure partie de leur fortune, alors qu'ils en mettraient beaucoup » moins en fonds d'Etat. En effet, un pays fait banqueroute, par suite d'une » guerre ou parce qu'il est géré par des incompétents et des non-respon- » sables — je préconiserais, quant à moi, pour cette raison et pour d'autres. » une certaine responsabilité politique — mais il ne saurait en être de » même pour l'ensemble des affaires d'un pays et moins encore si l'on » s'arrangeait pour qu'il n'y ait presque plus de mauvaises affaires. »
Il me semble qu'il peut y avoir là un principe de valeur. Il se présente à mon esprit comme une solution que je recherche depuis longtemps au problème de la pro sion et de la limitation du progrès social démocratique, en même temps qu'à celui de la socialisation des affaires; progression, limitation et socialisation qui seraient, en fait et tacitement, signifiées à l'Etat par la nation ellemême sans sortir du régime de pleine liberté.
La seconde formule que j'ai à vous signaler est relative au capacitariat professionnel dont l'accroissement et la généralisation auraient sans nul doute pour effet d'accroître au maximum la prospérité et les ressources du pays.
Dans cet ordre d'idées, je me suis demandé s'il n'existerait pas une formule pratique de progression du capacitariat, envisagé au point de vue national.
La terre sera bientôt entièrement explorée. Elle sera bientôt aussi, dans son intégralité, mise en coupe réglée par les pays civilisés. Un immense avenir est réservé à l'initiative privée pour créer, dans les pays nouveaux, tout ce qui constitue notre civilisation et doit fatalement et progressivement y pénétrer. Des champs d'action presque illimités se présentent, et il est évident que c'est dorénavant la planète entière que nous devons avoir en vue pour l'utilisation de nos énergies. Mais pour exporter des énergies — de même, au surplus, que pour les utiliser sur place — il faut qu'elles puissent, comme genre, répondre à la demande qui en est faite. Notamment, on ne peut offrir des hommes de peine à qui demande des hommes instruits ou des hommes de profession : l'inverse, au contraire, est possible et il faut même espérer qu'il deviendra sans trop tarder la règle.
Il est donc nécessaire de capacitarier sans cesse