‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 12 sur 78 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

« Art. 8. La République doit, par une assistance frater- » nelle, assurer l'existence des citoyens nécessiteux, soit » en leur procurant du travail dans les limites de ses res- » sources, soit en donnant, à défaut de la famille des se- » cours à ceux qui sont hors d'état de travailler. »

Par le rapprochement des deux rédactions, on peut juger de l'importance de la bataille livrée, qui le croirait, par des hommes sérieux, par d'anciens ministres, par un ancien président du conseil ?

« La forme est changée^ le fond reste le même, » Ainsi s'exprime le rapporteur, M. Armand Marrast, dans son deuxième rapport, où il expose les motifs qui ont fait aban^ donner la première rédaction et prévaloir la seconde.

La forme est changée, le fond reste le même. Quel aveu accablant I quelle sévère condamnation de toutes ces luttes passionnées et stériles, qui n'aboutissent qu'à changer la forme sans changer le fond ! J'avais donc bien raison de dire : Peu m'importe le mot ; je m'attache au fait.

Mais du moins la forme nouvelle qui a éjé adoptée estelle meilleure que la forme primitive qui a été abandonnée? Ce n'est pas mon avis, et je vais expliquer sur quelles considérations il se fonde.

Je n'ai jamais été de ceux que ces mots : Droit au trorvail ont épouvantés. Loin de là ! j'y ai toujours vu un puissant moyen de classement de la société, dont un gouvernement habile pouvait tirer un grand et utile parti.

En effet, si le droit au travail est celui qu'a tout homme de vivre en travaillant, du jour que l'État se soumet à l'obligation éventuelle de lui donner le travail nécessaire ' pour vivre, l'État acquiert un droit incontestable : le droit de rendre plus difficile l'accès des professions où le chômage est le plus à redouter.

A mon sens, il y avait mieux à faire qu'à débattre des lieux communs, qu'à transformer en objections décisives des exagérations qui n'étaient pas sérieuses, qu'à répéter sous toutes les formes :

« Si l'État s'engage à fournir du travail à tous ceux qui » en manquent par une cause ou par une autre, il devra » donc donner à chacun le genre de travail auquel il est » propre. L'Etat deviendra donc fabricant, marchand, grand » ou petit producteur. Chargé de tous les besoins, il fau- » drait qu'il eût le monopole de toute industrie. »

11 y avait à dire, d'accord avec Montesquieu (1) :

a J'accepte le droit au travail ainsi défini : Le droit au

(1) « Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu dans les rues ne remplissent point les obligations de l'État, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé.

» Quand la na^n est pauvre, la pauvreté particulière dérive de la mipère générale, et elle est pour ainsi djre la misère générale. Tous les hô-

» travail est celui qu'a tout homme de vivre en travaillant, » J'accepte ce droit sans hésitation, parce qu'il ne m'impose, » comme État, aucune charge nouvelle, attendu que, du » jour où j'ftiterdis le vagabondage et la mendicité, où je les » punis comme des délits, par le fait que je m'impose à moi- » même l'obligation de recueillir et de nourrir qui je pour- » suis et qui je fais condamner* je m'impose à moi-même le » devoir de soulager la misère de ceux à qui je ne permets » pas de se faire de cette misère un titre à la charité. J'ac- » cepte le droit au travail, parce qu'il peut devenir le levier » d'une police toute nouvelle, substituant la statistique à » l'espionnage, l'étude des faits à la dénonciation des per- » sonnes. J'accepte le droit au travail, parce que je m'en » sers aussitôt pour établir, tels qu'ils doivent être désor- » mais réglés, les rapports de la famille à la commune et » delà commune à l'État. J'accepte enfin le droit au tra- » vail, parce qu'il ajoute à ma force sans ajouter à mon far- » deau. »

Si le droit au travail, depuis qu'on le nie, avait été le germe fécond de l'organisation dont le développement est facile à concevoir, les ateliers nationaux, qui furent de février à juin 1848 à la fois une lourde charge et un grand péril, n'eussent été ni un péril ni une charge, car l'État, dans ce cas, n'aurait eu qu'à ouvrir le grand-livre de la population pour savoir tout de suite à quelle commune il devait restituer chaque travailleur sans travail. Avec la moitié de ce que l'État a dépensé pour la créatioYi des ateliers nationaux et la formation de vingt-quatre bataillons de garde nationale mobile, il eût payé tous les frais de route, ce qui eût vivifié les entreprises de chemins de fer et de messageries; et le travailleur, à son arrivée dans sa commune , eût

pitaux da monde ne sauraient guérir cette pauvreté particulière ; au contraire, Tesprit de paresse qu'ils inspirent augmente la pauvreté générale, et, par conséquent, la particulière.

» J'ai dit que les nations riches avaient besoin d'hôpitaux, parce que la fortune y est sujette à mille accidents, mais on sent que des secoura passagers vaudraient bien mieux que des établissements perpétuels. »

MOKTESQUIEU. Es]^rit des Lois, liv. X^ÔîIl,

pu y toucher encore une allocation soit à titre d'avance, soit h titre de don. Mais au lieu de cela, qu'a-t-on fait ? On a fait juste le contraire ; on a attiré à Paris, de tous les départements, même de l'étranger, tous les travailleur sans travail, par Pappât d'un salaire faible mais certain. Il fallait rompre le faisceau, on Pa serré, on Pa grossi.

Qu'une révolution nouvelle éclate à Paris, et le même contre-sens qui avait déjà été commis en 1789, en 1830, s'y renouvellera faute de vigilance, faute d'organisation. Les mêmes eflTets désastreux nous surprennent toujours, parce jamais nous ne remontons des effets aux causes, parce que l'ornière de la routine est si profonde que l'expérience y passe sans laisser de traces.

Dira-t-on, pour essayer de justifier une coupable incurie, une criminelle imprévoyance, que les idées que je viens de présenter sont empruntées au a socialisme » (1), et qu'étant d'origine suspecte, elles doivent être impitoyablement écartées ? On le dira si on le veut. Je suis ce que je suis. Une idée me paraît-elle juste, je l'accueille ; une idée me semble-t-elle fausse, je la repousse ; une idée me paraît-elle prématurée , je l'ajourne. A aucune je ne demande d'où elle vient; il me suffit de savoir où elle va. Je marche à l'écart des partis, et les grands mots dont ils se font de petites armes pour se combattre sont des obstacles qui ne m'ont jamais arrêté, et fait perdre de vue le but que j'ai toujours poursuivi : — Écarter les révolutions par les réformes.

A mes yeux, le Socialisme et la Politique sont à l'Administration d'un État ce que sont les deux pôles de la terre à l'axe sur lequel elle tourne.

La Politique, c'est le passé; le Socialisme, c'est Pavenir ;

(1) (( Les prolétaires, classe nombreuse, inaperçue dans les gouvernements tliéocratiques, despotiques et aristocratiques, où ils vivent à l'abri d'une des puissances qui possèdent le sol et ont leurs garanties d'existence au moins dans leur patronage ; classe qui, aujourd'hui, livrée à elle-même par la suppression de leurs patrons et par Tlndividualisme, est dans une condition pire qu'elle n'a jamais été, a reconquis des droits stériles^ sans avoir le nécessaire, et remuera la société jusqu'à ce que le SOCIALISME ait succédé à l'odieux individualisme. »

LAMABTINE. Voyage enOrientf t. IV, p. 311.

PAdministration, c'est le présent. Faire ce que fait Plndustrie, vérifier sans engouement comme sans dédain toutes les idées, écarter celles qui sont fausses, adopter celles qui sont justes, perfectionner celles qui sont imparfaites : telle me paraît devoir être la tâche de l'Administration, arbitre impartial et suprême entre la Politique et le Socialisme, qu'elle est appelée à rapprocher. Puisse ce rapprochement être assez prompt, assez étroit pour ne plus livrer de passage désormais au droit d'insurrection, ce fleuve de sang qui ne déborde-jamais sans remporter dans son reflux plus de libertés que son flux n'en avait jetées sur la rive !

C'est sous l'empire de cette pensée de itiédiation que ces lignes ont été écrites ; je crois cette pensée juste et féconde.

« Le moyen de faire le l)ieii du penple, tous ne le savez pas plus que nous, parce que personne n'a dans la ' main le moyen de faire à Tinstant le bien des nations, n

THiEBS. Moniteur, 26 juillet 184d.

26 juillet 1849.

M. Thiers est triomphant parce qu'il a mis en demeure, à la tribune, ceux qui ne partageaient pas son optimisme de formuler leur système, d'exposer les moyens qu'ils croient avoir d'étendre la prospérité du pays et le bien-être du peuple; il se croit victorieux parce que cette sommation est restée infructueuse.

Qu'est-ce que cela prouve ?

Parce que tous les médecins qu'on a consultés ont été impuissants à vous guérir du mal qui vous conduit à la tombe, cela prouverait-il que le mal n'existe pas et que le malade ne souffre point ?

Parce que des idées paraîtraient inapplicables à M. Thiers, cela prouverait-il qu'elles soient fausses ?

Est-ce que l'idée de Fulton, traité de a visionnaire, » n'a pas été qualifiée <c d'mÉs folle, d'sRREUR grossière, d'AB- » SURDITÉ, » par le premier corps savant du monde, consulté en ces termes par Napoléon :

a Monsieur de Champagny, je viens de lire le projet du » citoyen Fulton, ingénieur, <ïuevous-«i'avez adressé beau-

LA SOMMATION DE M. THlERS. 95

» coup trop tard, en ce qu'il peut changer la face du monde. » Quoi qu'il en soi t Je désire que vous en confiiez immédia- » tement l'examen à une commission composée de membres » choisis par vous dans les différentes classes de V Institut, » C'est là que l'Europe savante irait chercher des juges pour » résoudre la question dont il s'agit. Une grande vérité^ une » vérité physique^ palpable, est devant mes yeux. Ce sera à » ces messieurs de la voir et de chercher à la saisir. Aussi- » tôt le rapport fait, il vous sera transmis et vous me l'eny> verrez ; tâchez que tout cela ne soit pas l'affaire de plus » de huit jours, car je suis impatient. Et sur ce, monsieur » de Champagny, je prie Dieu de vous avoir en sa digne » garde.

» De mon camp de Boulogne, 21 juillet 1804.

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