‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 43 sur 78 · CONSTITUTION ET BUT DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

CONSTITUTION ET BUT DE LA SOCIÉTÉ

» Art. 1®»". La Société formée, il y a dix ans, entre les » compositeurs typographes de. Paris, sous le nom de So- » ciété typographique^ et qui a eu pour but de résister a » l'abaissement des prix de main-d'œuvre, se continue sous » la même dénomination et pour le même objet. »

L'heureuse conséquence de ce règlement, qui peut être proposé à toutes les professions pour exemple à suivre et pour modèle à imiter, a été d'empêcher le salaire des compositeurs de tomber, à Paris, au-dessous de 55 centimes le Hïille d'n et de 60 centimes l'heure de conscience. On ne

citerait pas, on ne pourrait pas citer une* seule infraction à ce tarif.

Les maîtres imprimeurs, les libraires, les éditeurs, les journaux en ont-ils ressenti un préjudice?Non; au contraire, ils en ont retiré un avantage : la sécurité. Pour tous, le point de départ est le même, ce qui établit la justice et l'égalité, sans exclure entre eux l'émulation et la supériorité. Ainsi, pour citer un exemple qui fasse comprendre ma pensée, je.citerai le Journal des Débats, dont l'abonnement coûte 64 fc. par an, et la Presse, dont l'abonnement ne coûte que 40 fr. L'une et l'autre feuille ont la même étendue et contiennent le même nombre d'n. La Presse paye à ses compositeurs le même prix au mille d'n et à Vheure de conscience que le Journal des Débats paye aux siens ; eh bien ! cela empéchet-il la Presse de se vendre 40 0/0 moins cher que le Journal des Débats ? — Non. Ce fait prouve que le bon marché relatif n'a pas besoin, pour s'établir, que le salaire s'abaisse au-dessous de la limite constituant le droit du travail. Maintenant, je vais supposer l'absence de tout règlement et de tout tarif : le Journal des Débats, intimidé par la concurrence de la Presse, eût infailliblement réduit le salaire de ses compositeurs; le lendemain, la Presse eût été obligée de le suivre pas à pas dans cette voie, jusqu'à la plus extrême limite. Ni l'une ni l'autre entreprise n'y eussent rien gagné, et les compositeurs des deux journaux y eussent également perdu.

Le salaire au rabais ne profite à personne et nuit à tout le monde.

Voilà la vérité proclamée par Francklin, reconnue par la plupart des économistes, voilà la vérité qu'il faut faire entendre à tous : aux ouvriers et aux maîtres, aux peuples et aux gouvernements. Voilà la vérité qu'il faut leur démontrer, vérité simple et radieuse.

Au lieu de mettre le salaire au rabais, c'est à l'enchère désormais qu'il faut le mettre.

Ne craignez pas qu'il soit jamais trop élevé ; le salaire, en s'élevant, multipliera le nombre des consommateurs, et le

nombre des consommateurs, en se multipliant, vous donnera, aidé de la science, plus de moyens qu'il n'en faut pour contenir le prix de revient dans la limite où il sera nécessaire qu'il reste.

Ne craignez pas la concurrence étrangère ; cette concurrence ne sera point à redouter si vous proclamez hautement» solennellement, le droit dutravail; car ^ partout où il y aura des travailleurs en grand nombre, l'écho de votre voix retentira parmi eux, et tous se lèveront pour y répondre et l'acclamer. Petites et grandes nations, toutes vous imiteront, car toutes, bon gré mal gré, y seront entraînées ou contraintes par l'immense solidarité des populations ouvrières, planant de toute la hauteur de son principe audessus de l'étroite rivfilité des États européens.

Qu'arriverait-il sur un chemin de fer, si le conducteur de la locomotive prête à partir i>e l'approvisionnait, par ignorance ou par parcimonie, que de la moitié du combustible nécessaire au trajet? Il arriverait que le convoi serait obligé d'abord de ralentir la vitesse de sa course, puis de s'arrêter avant d'être arrivé au terme de son parcours. Que faire ? Impossible de reculer, impossible d'avancer. Pour une fausse économie de combustible, quelle perte irréparable de temps ! Que devenir entre les convois attendus à heure fixe des deux côtés opposés? Embarras et périls seraient égaux. De ces périls et de ces embarras quelle serait la cause? — L'insuffisance, l'absence de force motrice nécessaire.

Tel est le spectacle qu'ofi^re, par suite de l'insuffisance du salaire et de l'absurde parcimonie d'ignares conducteurs, cet immense et long convoi qui nous transporte tous et qui a pour remorqueur la Société. Ne cherchez pas, ne cherchons pas ailleurs la cause des embarras qui nous retiennent et des périls qui nous menacent. Que le salaire soit ce qu'il doit être, ce que l'intérêt de l'industrie, d'accord avec le respect de l'humanité, exige qu'il soit, et tout se simplifiera; le monde ira de lui-même, sans trouble et sans choc, comme la terre tourne sur son axe idéal, sans qu'elle ait be-

soin de l'intervention d'aucune main qui lui imprime le mouvement et qui le dirige.

— Mais, à quel taux le salaire doit-il s'élever pour qu'il soit ce que vous prétendez qu'il doit être ?

A cette question, je réponds :

Que faut-il de combustible à la locomotive qui remorque un convoi ?

Que faut-il d'eau au ruisseau pour faire mouvoir un mou* lin, à la rivière pour porter une barque, au fleuve pour mettre à flot un navire ?

Que faut-il au travailleur pour que ses forces ne restent pas au-dessous de sa tâche ; que les gains de son travail soient égaux aux légitimes besoins de sa famille ; que tout risque prélève proportionnellement sa prime, et qu'enfia son salaire soit équitablement rémunérateur ?

Je vous le demande à vous-même.

Toute évaluation qui aurait pour base un prix quelconque serait nécessairement fausse, car le prix des objets de consommation varie selon les pays et selon l'impôt. Un soldat à ration égale, coûte plus cher à noumr en France qu'il ne coûte en Wurtemberg ; il coûte moins cher en France qu'il ne coûte en Angleterre.

Toute juste évaluation doit donc laisser les prix à ajouter dans une colonne réservée.

Je l'avoue, je le déclare, je le proclame, je ne comprends pas, je ne saurais comprendre qu'on mesure parcimonieusement au travailleur sa subsistance, car il remboursera en produit ce qui lui aura été avancé en salaire. Le scJaire n'est, en réalité, qu'une avance. C'est un calcul absurde, car si le travailleur ne répare pas ses forces dans la proportion où il les dépense, il ne tardera pas à les épuiser; et alors,au lieu de donner une force égale à 100, il ne donnera bientôt plus qu'une force égale et souvent inférieure à 50. L'homme, dans ce cas, n'équivaut plus qu'à la moitié d'un homme. On ne le nourrit qu'à demi, il ne travaille qu'à demi : où donc est le profit? L'on ment quand on porte à 35 millions le nombre des Français : douze millions d'hommes qui ne di^

posent que de la moitié de leur force Xitile, parce qu'ils ne disposent que de la moitié de la substance réparatrice qui leur est- nécessaire, ne devraient, en bonne arithmétique, compter au plus que pour six millions d'hommes.

Tout homme qui n'est pas un malfaiteur et un vagabond, tout homme qui travaille doit avoir à discrétion le pain, la viande, et, selon le pays, le vin, le cidre ou la bière. S'il a contracté, au détriment de sa santé et au préjudice de ses forces, la funeste habitude des privations, il faut faire ce qu'a fait si judicieusement à Decazeville (Aveyron) M. Cabrol, et ce qu'ont fait, non moins sensément, dans leurs usines près d'Alby (Tarn), MM. Talabot, il faut s'appliquer à la lui faire perdre. Que d'excès, qui étant aux privations ce que l'effet est à la cause, disparaîtraient avec elles, et, en même temps qu'elles disparaîtraient, se dissiperait une multitude d'infirmilés et de maladies qui appauvrissent le sang humain.

Tout homme qui travaille doit gagner non-seulement ce qui est nécessaire pour se procurer une nourriture saine et abondante, mais encore ce qui est nécessaire à la nourriture abondante et saine d'une femme et d'un enfant. Règle générale, l'homme qui travaille pour un doit gagner pour TROIS ; c'est le moins, car s'il n'est pas marié il se mariera, et il est bien qu'il ait déjà pour dot une épargne.

L'enfant ne doit pas travailler prématurément.

La femme ne doit pas être détournée des fonctions que la nature lui a assignées. Epouse, elle doit administrer le ménage ; mère, elle doit allaiter son enfant, l'élever, l'instruire. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne, il est utile qu'elle le sache pour le lui enseigner. Toute femme peut et devrait savoir ce qui forme les deux degrés de l'instruction primaire.

■ J'admets l'existence et l'utilité des écoles complémentaires, des écoles spéciales, des lycées, des facultés; mais je n'admets pas plus l'existence et l'utilité deâ écoles communales, que je n'admets la nécessité des bureaux de nourrices, des tours, des crèches et des salles d'asile. Ce

sont, à mes yeux, toutes institutions contre nature,et l'époque n'est pas éloignée peut-être où l'on s'étonnera qu'elles aient pu exciter l'admiration d'iiommes qui se décorent du titre d'hommes d'État.

C'est avec raison que la Société typographique a inséré dans son règlement la disposition suivante :

« Article 116. La morale aussi bien que la bonne confec- » tion du travail s'opposent à ce que les femmes soient em- » ployées en qualité de compositeurs ; s'il en est introduit » dans les ateliers de composition, les sociétaires doivent •» toujours en prévenir le comité et se conformer à sa déci- » sion, qui ne peut être rendue que dans le sens de l'exclu— » sion des femmes ou de la mise bas. »

f L'emploi des femmes et des enfants dans les manufactures, les usines et les ateliers, a été un des moyens les plus actifs dont la concurrence aveugle s'est servie pour produire l'abaissement du taux des salaires, au grand détriment de l'agriculture. Rien n'a plus fortement et plus rapidement contribué à la dépopulation des campagnes et à l'encombrement des villes. Cela était facile à prévoir et simple à empêcher. Si les femmes, en aucun cas, et les enfants au-dessous de seize ans, et seulement après avoir accompli certaines formalités prescrites dans l'intérêt de la conservation de leur santé, n'avaient pas été admis à travailler dans les manufactures et les fabriques, l'équilibre nécessaire entre l'agriculture et l'industrie n'eût pas été rompu par des raisons qui se comprennent d'elles-mêmes. L'agriculture pastorale, celle qui exige le plus de surveillance et le moins de force, celle qui est à la fois la plus avancée et la moins pénible, se fût naturellement et heureusement développée par la nécessité même de tirer des enftmts un utile emploi. Cet emploi, loin de nuire à leur santé, lui eût profité. Ils se fussent élevés sans frais et instruits sans déplacement, car, dans les familles nombreuses, le garçon aurait eu pour in* stituteur sa mère, pour répétiteur sa sœur aînée, pour émules ses plus jeunes sœurs.

Il y a longtemps déjà que l'éducation des enfants par leurs mères (1) serait entrée dans les mœurs et les habitudes de la famille si, depuis 1833, l'Etat, les départements et les communes avaient dépensé, avec plus de raison, en primes offertes aux mères et en leçons données aux filles, une somme égale à celle qu'a coûtée l'instruction primaire des garçons.

Non seulement l'homme qui travaille pour t^n doit gagner pour ^ro «s, mais encore son salaire doit être assez élevé pour qu'après avoir pourvu à la subsistance saine et abondante de sa famille, à son logement salubre, à son habillement propre, à son blanchissage, à son chauffage, à son éclairage, et payé l'impôt, sous le nom d'assurance générale, il lui reste encore un centime par heure de travail pour se mettre à l'abri de certains risques prévus, tels que : blessures et infirmités contractées dans l'exercice de sa profession, mort prématurée, et pour acquérir le droit au repos après quatre-vingt-dix mille heures de travail effectif.

Quatre-vingt-dix mille heures de travail effectif équivaudraient à trente années de trois cents jours de dix heures l'un, et produiraient, à raison de un centime l'heure, une épargne totalisée de neuf cents francs, transformée en assurance spéciale.

Trouveriez-vous cette épargne excessive et cette assurance superflue ?

(4) a II n'y a pas d'exemple d'une mère, sachant lire et écrire, dont les enfants ne sachent ni lire ni écrire.

» L'instruction d'un père de famille ne profite souvent qu'à lui f cul ; celle d'une mère de famille, au contraire, se retrouve toujours dans la personne de ses enfants.

» Instruire les filles, c'est ouvrir une école au sein de chaque famille : ouvrez leur donc une école, ou au moins une classe dans chaque commune,

» Les femmes portent l'avenir des sociétés dans leur sein ; jamais il n'y aura de progrèé rapides et réels que ceux qui leur seront dus.

» L'amélioration du sort des classes populaires se lie étroitement à l*amélioration de l'instruction des femmes ; l'une ne sera possible qu'après que l'autre aura été réalisée.

» // faut apprendre aux femmes ce qu'elles devront plus tard enseigner aux enfants qui naitront d'elles. »

DE l'instruction PUBLIQUE KN FRANCE, par EMILE DE OIBARDIN. 3e édition, p. 47.

S'il n'est pas vrai que vous soyez Malthus déguisé en saint Vincent de Paul, vous répondrez à cette question précise, car c'est l'une des clés de la voûte que je me hâte de construire, en voyant s'écrouler celle que vous vous efforcez en vain d'étayer.

L'avantafre qu'il y a de prendre pour unité de travail l'heure au lieu de la journée, c'est que cette unité se prête h toutes les exigences de profession et à toutes les convenances de situation, si diverses qu'elles puissent être.

L'heure est une unité absolue, tandis que la journée est une unité arbitraire. La journée varie, l'heure ne varie pas ; partout une heure est une heure.

Dans ce système, tout travailleur qui désire s'assurer se fait ouvTir un compte : neuf cents francs sont portés k son débit , et il est crédité successivement, sur un livret qui lui est délivré à cet effet, de tous les centimes qu'il verse jusqu'à concurrence de quatre-vingt-dix mille, représentant autant d'heures de travail.

Si le travail a été rare pendant une année, et que l'année suivante il soit abondant, le report a naturellement lieu d'une année sur l'autre. Rien de plus simple à opérer, rien déplus facile à comprendre. Toute explication qui entrerait dans les détails d'exécution serait donc ici superflue.

Gomme dans le système de l'impôt transformé en assurance générale, toute taxe de consommation a préalablement disparu, il n'y aurait pas un travailleur qui ne pût assez régulièrement verser de mois en mois les 2fr. 50 c, montant de son assurance spéciale en même temps qu'il irait payer au percepteur le douzième échu de son assurance générale.

Ainsi, pour devenir normale, la retenue n'aurait pas besoin d'être obligatoire.

En réalité, ce ne serait pas le travailleur, ce serait le travail qui la payerait, comme c'est le travail aujourd'hui qui porte le poids de tous les impôts directs : contribution personnelle, mobilière, foncière, des portes et fenêtres, des patentes, et même de toutes les taxes de consommation.

Donc il serait facile à tout travailleur d'opérer son verse-

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ment mensuel de 2 fr. 50 c, puisque le montant de cette prime serait l'un des éléments qui entreraient dans la composition du salaire.

Le travailleur qui n'acquitterait pas cette prime pourrait être considéré à bon droit, quand il changerait de maître ou d'atelier, comme ne réunissant pas toutes les garanties justement exigibles. S'il ne trouvait pas d'ouvrage, et surtout si aucun secours ne lui était accordé, ce ne serait qu'à luimême, à son manque d'ordre et de prévoyance, qu'il pourrait et devrait s'en prendre.

Si vous aviez lu ce que j'ai publié sur la transformation de l'impôt en assurance, je vous dirais : Reportez-vous au ' projet de Police générale et spéciale qui termine ce volume, police qui est destinée à remplacer l'avertissement et l'extrait de rôle délivrés dans le système actuel au contribuable par le percepteur, et vous vous convaincrez que toutes mes idées, en se liant étroitement, se prêtent un concours mutuel.

Je suppose la famille d'un travailleur .n'ayant pour toute fortune qu'un modeste mobilier d'une valeur de 300 francs, voici ce que ce travailleur aurait à payer mensuellement au percepteur :

Assurance générale (armée, marine, dette). . »ff.25c. Assurance spéciale (pension de retraite) 2 50

Total par mois . 2fr.75c.

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