‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 132 sur 132 · L.-N. BONAPARTE. T. 1«% p · texte numérisé non relu

L.-N. BONAPARTE. T. 1«% p

" La guerre m'a toujours paru le fléau de l'humanité; j'espL-re qu'il viendra une époque de civilisation oii l'on ne comprendra pas comment des hommes se sacrifiaient pour le bon plaisir et les intérêts des autres. Mais il faut, pour réaliser cet espoir, qu'un pays ne se croie pas le droit de venir imposer des lois a un autre, car avant tout il faut être fort, même pour être libre, n

REINE HORTEKSE.

15 mars 1855.

L'hiver a fait place au printemps; l'empereur Nicolas I®*" a fait place à son fils Alexandre II ; le moment est venu de rompre le silence ; le moment est venu de répondre aux sommations de l'auteur anonyme de la brochure qui a paru sous ce titre :

LE JOURNALISME ACTUEL ET LA LETTRE A l'eMPEREUR.

Xll. 52

L'auteur anonyme s'adresse en ces termes à la presse française :

(c La presse, comme institution, n'a jamais été qu'un moyen de gouvernement, et elle n'a pu se relever de ce défaut originel : organe, tour à tour, de tel parti ou de tel individu, qui désirait arriver ou rester au pouvoir, son rôle se bornait toujours aux questions personnelles, aux intrigues électorales et parlementaires ; son action consistait à attaquer les majorités ou aies défendre, à encourager ou flétrir les minorités, à faire rejeter ou adopter tel ou tel projet de loi, contraire ou conforme à ses intérêts. Etait-ce une situation normale et i-égulière ? Cette situation a inspiré, il est vrai, de brillantes pages, des aperçus pleins d'habileté relative, de verve et de finesse, mais elle a restreint le cercle de la discussion, elle a forcé les plus belles intelligences, les plus incontestables talents, à se renfermer dans des questions étroites de détails, d'intérêt local, d'influences personnelles et passagères.

» La loi nouvelle qui l'égit la presse l'a replacée sur sa véritable base. Mais les modifications qu'elle a subies ont frappé l'esprit routinier qui présidait à ses évolutions d'une stupeur tellement profonde, qu'elle n'a pu jusqu'à présent reprendre son équilibre, et qu'elle en est encore à rechercher le terrain sur lequel elle puisse se mouvoir à son aise. Du jour où son action off"ensive se vit paralysée, la presse s'est trouvée sans boussole et sans inspiration, flottant au hasard, cherchant son mot d'ordre dans les journaux étrangers, et négligeant, moitié par indifférence, moitié par timidité, la large part qui lui est toujours réservée dans la marche des choses humaines, en dehors de l'action officielle. Il y a là une grave erreur et une tendance déplorable. En effet, qu'a de commun la presse avec le gouvernement du pays ? Toute usurpation qu'elle fait dans ce sens conduit directement, à travers la confusion dans les esprits, au désordre dans les choses. Le rôle de la presse est d'éclairer l'opinion, de combattre les préjugés, d'adhérer par la discussion, à tout ce qui touche au progrès moral, matériel et intellectuel de l'homme et de la société en général, et d'éviter tout ce qui peut entraver la marche naturelle des choses. Tout ce qui est donc du ressort administratif, gouvernemental, ne lui appartient d'aucun droit; tout ce qui est en dehors constitue son domaine. C'est juste et logique, et certes c'est sufliisant ; mais, grâce à d'anciennes habitudes, ce rôle ne lui convient pas : entre les deux termes extrêmes du journalisme, l'abus et l'abandon de toute influence, elle n'a pas su trouver le milieu qui lui est propre, et au lieu de se saisir, avec vigueur et courage, de tous les sujets qui y abondent, elle a préféré, comme Achille, se retirer sous sa tente, au risque de se condamner à une inaction inféconde qui pèsera sur ses destinées.

» Les divers organes de la presse française n'ont jamais songé qu'à étendre leur influence personnelle, et leur rôle pour y parvenir a été de détruire tout ce qui faisait obstacle à leur ambition.

» Habile à détruire, mais non à conserver, le journalisme n'a jamais rien créé, et son instinct d'opposition contre les hommes, et d'indifférence pour les choses, l'a rendu peu sympathique aux questions nationales, qu'il n'a jamais voulu et su approfondir. Et pourtant, pour procéder avec ordre, dans cette marche progressive que suit l'humanité, il faut que les rapports politiques des hommes soient réglés sur une base rationnelle et équitable, avant d'aborder avec succès ces réformes sociales dont on s'occupe tant, et qui ne peuvent s'opérer partiellement ; il faut, à côté des droits de V homme, recoutiiûlre les droits des nations, car c'est à l'application rigoureuse de ces droits que se borne la tâche imposée aux temps modernes. Or, pour reconnaître et appliquer ces droits, il faut les étudier et les comprendre, et il ne suffira plus bientôt, du train dont marchent les choses, d'opposer un silence dédaigneux, ou une ironie de mauvais aloi, à des arguments puisés dans l'histoire et dans la nécessité de la situation.

» On s'est plaint des entraves opposées à la liberté de la presse ; mais quelles sont donc ces libertés qu'on regrette si aigrement ? Est-ce la liberté des attaques personnelles, de la calomnie, de l'injustice, de l'exagération, des jugements téméraires, des opinions de circonstance et de fantaisie? Vous n'avez plus, il est vrai, le droit ni les moyens d'attaquer un gouvernement appuyé sur une base inattaquable ; il vous est impossible de faire de votre journal une machine de guerre contre une individualité qui vous gêne ou vous déplaît ; vous n'avez plus l'espoir de faire adopter ou rejeter telle question administrative ou fiscale qui rentre dans votre programme ou y est opposée ; mais vous avez le droit d'étendre et d'agrandir votre point de vue, d'élargir votre horizon ; pourquoi n'en usezvous pas ? Vous avez la liberté d'élever vos idées, de faire sortir vos discussions hors des barrières de Paris ; pourquoi ne le faites-vous pas? Vous semblez dédaigner toutes ces libertés, comme si elles ne valaient pas toutes celles que vous avez perdues. »

Je réponds :

Anonyme, qui ètes-vous pour tenir ce langage ?

Lorsqu'on parle ainsi, on dit son nom.

Vous affirmez que les écrivains de la presse périodique ont « la liberté d'élever leurs idées, de faire sortir leurs » discussions hors des barrières de Paris. » Qu'en savezvous? Êtes- vous l'un d'eux? Est-ce que j'ai eu la liberté d'achever la série d'articles qu'en août 1854, au lendemain de la révolution d'Espagne, j'avais commencée sous ce titre : l'ormère des révolutions? Est-ce que je n'ai pas été officieusement averti d'avoir à l'interrompre? Est-ce que je n'ai pas été officiellement averti pour avoir donné place, le

8îî0 1855.

22 mars 1854, à la lettre de l'ancien président de la république de Venise, l'illustre Manin ? Est-ce qu'enfin j'ai pu dire toute ma pensée sur la guerre dont la Crimée a fini par être le champ de bataille ?

Est-ce que l'écrivain au-dessus de la plume duquel est constamment suspendue la menace de suppression de son journal, pain quotidien de plus de cinq cents travailleurs, propriété indivise de veuves et de mineurs, a l'entière liberté de dire ce qu'il croit être la vérité, s'arrêtât-il à la limite qu'il vous plaît de tracer? S'il avait cette liberté, il ferait des articles et ne ferait pas de brochures, car le nombre des lecteurs de celles-ci est toujours très restreint, relativement au nombre des lecteurs de ceux-là. Pourquoi fait-il des brochures et ne fait-il pas d'articles ? C'est que pour une brochure saisie la responsabilité est individuelle, tandis que pour un journal suspendu ou supprimé, la responsabilité est collective ; elle dégénère en solidarité et retombe injustement sur qui n'a rien fait pour l'encourir.

Auteur anonyme, vous continuez et vous dites :

a Quand oa veut mériter le nom de publiciste, il faut tâcher de voir clair dans une situation ; or, comment y arriver si on ne pose hardiment les questions, si on ne les discute au grand jour? On se doit des ménagements de gouvernement à gouvernement, de souverain à souverain; mais d'homme à homme, de peuple à peuple, on se doit la vérité avec toutes ses déductions philosophiques, car c'est ainsi que se forme l'opinion publique, qu'une idée qui a germé trouve son point d'appui et son développement. Le rôle d'un homme pensant n'est pas d'éteindre une idée ou de la dénaturer, mais de l'approfondir et de l'éclairer; là doivent se borner nos efforts : aller plus loin, c'est empiéter sur l'action gouvernementale, qui doit rester aussi libre que la pensée. »

Lorsque vous déclarez que l'action gouvernementale doit rester aussi libre que la pensée, je suis sur ce point pleinement de votre avis ; car de même que je ne comprends pas la presse sans l'entière liberté d'écrire, je ne comprends pas le gouvernement sans l'entière liberté d'agir, mais simultanément et concurremment.

Est-ce qu'en Angleterre la liberté d'agir est moins grande qu'en France, parce que la liberté d'écrire y est plus étendue?

S'il arrive parfois que l'action gouvernementale y soit gênée, ce n'est point parce qu'elle y est contenue par la presse périodique, c'est parce qu'elle y est divisée. Toute complication est une perte de force utile ; or, le régime parlementaire, qui repose sur la division du pouvoir en pouvoir législatif et en pouvoir exécutif, est une complication ; conséquemment elle disparaîtra.

Liberté pour tous ! Liberté pour ceux qui gouvernent, comme liberté pour ceux qui écrivent ! Indépendance réciproque et séparation absolue de la puissance nationale et de la puissance individuelle !

Assez de fois j'ai exposé et développé cette formule, la seule qui dénoue tous les nœuds, la seule qui dissipe toutes les fictions, pour n'avoir rien à craindre de la grave responsabilité dont vous menacez, en ces termes, les publicistes qui ne se font pas les échos de votre voix :

« Il pèsera une grave responsabilité sur ceux qui, ayant au moyen do la presse un puissant levier entre leurs mains, se taisent clans une question qui touche de si près à l'intérêt commun de l'Europe civilisée. N'y a-t-il donc rien à faire dans les circonstances actuelles ? Ne serait-ce pas à la hauteur d'un publiciste d'approfondir une situation qui n'a guère de précédent dans l'bistoire, de se mettre à la recherche de cette synthèse politique qui doit réhabiliter le passé sans froisser les susceptibilités présentes, sans léser les intérêts existants ? JNIais la presse française n'est guère à la hauteur de ces conceptions ; renfermée dans ses vues mesquines et étroites, dans ses petites passions de partis, dans ses liquidations de quinzaine, elle ne veut pas franchir les limites qu'elle s'est tracée, et ne sait opposer à toutes les idées qui viennent la déranger dans ses habitudes que le silence ou le banal argument d'inopportunité. Triste symptôme de décadence et d'annihilation, de vieillesse et de décrépitude ! »

Vous qui avez le verbe si haut, ôtes-vous bien sûr que vos conceptions soient à la hauteur de vos paroles ?

Serait-il donc vrai qu'il n'y eût en Europe, dans le présent, qu'une grande question : celle qui consisterait à abattre la Russie en relevant la Pologne ?

Tel n'est pas mon avis.

La Russie déchue ne tarderait pas à se relever.

La Pologne relevée ne tarderait pas à déchoir.

Votre politique, celle de l'auteur de la lettre a l'empe-

REUR SUR LA QUESTION d'orient, ii'cst quG la Continuation de la politique étroite du faux équilibre et du vieil antagonisme; je comprends autrement la politique de mon siècle. Et je vais l'exposer telle que je la comprends.

Comment clore cette guerre, qui a déjà moissonné des deux parts tant d'hommes, englouti tant de millions, aggravé tant de misères, pour n'aboutir qu'à l'immobilité, depuis six mois, devant Sébastopol, et qu'à la victoire indécise entre deux destructions : — celle de Sinope dans la mer Noire, et celle de Bomarsund dans la mer Baltique ? Telle est la question qui tient en suspens tous les esprits, tous les peuples, tous les cabinets, tous les journaux.

L'Angleterre et la France, qui ont hautement déclaré l'existence de la domination russe dans la mer Noire incompatible avec la conservation de l'équilibre et la stabilité de la paix en Europe, peuvent-elles atteindre au but qu'elles poursuivent avant de s'être emparées de Sébastopol et de l'avoir détruit ?

Après cette victoire, si l'Angleterre et la France finissent par la remporter, la Russie inaugurera-t-elle un nouveau règne en s'avouant vaincue?

Cet aveu, si le nouvel empereur consentait à le faire, serait-il une garantie qui dût être considérée comme suffisante, et n'y aurait-il point à craindre que la Russie vindicative ne saisît la première occasion propice qui s'offrirait à elle de relever les murs de Sébastopol, pendant que l'Angleterre et la France seraient appelées h porter ailleurs qu'en Crimée leur vigilance et leurs forces ? Est-ce que la Russie ne conservera pas toujours cet avantage inhérent à son territoire, de n'avoir qu'à étendre la main pour la baigner dans la mer Noire, depuis Odessa jusqu'à Batoum, comme la France n'aurait qu'à lever le bras pour projeter son ombre

sur Je Rhin? Si l'Angleterre et la France démolissent Sébastopol, comment empêcheront-elles la Russie de le reconstruire, après leur départ de Grimée? et si elles ne le démolissent pas, y laisseront-elles une garnison impliquant l'accord perpétuel de l'Angleterre et de la France et nécessitant la constante présence d'une escadre combinée qui l'approvisionne et la protège ? Si on laisse subsister Sébastopol et qu'on se contente , sur l'autre rive de la mer Noire, de fortifier Sinope, quel ensemble de mesures prendra-t-on pour niveler, autrement que d'une façon toute passagère, l'inégalité des forces entre la Russie, convoitant sa proie, et la Turquie, trop faible pour se défendre par elle seule, et cependant ne pouvant pas garder éternellement, dans ses eaux et sur ses côtes, les flottes et les armées de l'Angleterre et de la France ?

L'unique moyen de clore une guerre impuissante seraitil donc en effet, la poussant à outrance, de la reporter sur la Vistule et d'attaquer la Russie par le seul côté qui paraisse vulnérable, en soulevant, armant et reconstituant contre elle la Pologne ?

C'est ce que propose l'auteur de la fameuse lettre a l'empereur sur la question d'orient ; c'est ce que demande également l'auteur du remarquable écrit intitulé : ni paix

NI SÉCURITÉ pour l'eUROPE AVEC LA RUSSIE TELLE QU'eLLE EST.

Mais la logique ne se scinde pas, et le vrai ne l'est point à demi.

Impossible, d'abord, de rendre à la Pologne sa nationalité sans rendre à l'Italie son indépendance ; et comment rendre à l'Italie son indépendance sans le consentement et avec l'alliance de l'Autriche? Puis, quelle Pologne ? Sera-ce la Pologne de 1772 avec sa royauté élective ? Sera-ce la Pologne de 1793 avec sa monarchie héréditaire ? Sera-ce la Pologne de 1807 érigée en duché de Varsovie, sous la souveraineté du roi de Saxe? ou enfin la Pologne de 1815 avec son vice-roi nommé par l'empereur de Russie ?

Le moyen qu'on indique n'est donc ni aussi simple ni aussi infaillible qu'on se plaît à le dire et peut-être à le

penser, dans l'entraînement et l'aveuglement d'une sympathie étroitement exclusive.

De toutes les guerres commencées au nom de la liberté, je n'en connais aucune qui ait fini par l'assurer; je m'en défie donc et je ne le tais pas. Toujours cette opinion fut la mienne, et jamais je ne l'ai cachée. Je ne crois à la liberté que par la paix, non la paix armée^ non la paix intermittente et stérile, mais la paix assurée, la paix permanente et féconde. Le remaniement de la carte d'Europe, à la pointe de la baïonnette et du sabre, est une chimère caduque. Pourquoi vouloir ainsi' remanier violemment par la puissance de la poudre la carte de l'Europe, lorsqu'elle se transforme naturellement par la puissance de la vapeur, lorsque toutes les limites territoriales s'effacent d'ellesmêmes pour livrer passage aux rails des chemins de fer et aux fils des télégraphes électriques? Il est plus facile de donner indistinctement la liberté à tous les hommes,— Polonais et Russes, Autrichiens et Italiens, Roumains et Turcs, — que de rendre l'indépendance à des peuples qui se sont laissé conquérir ou asservir. Si je pouvais comprendre la guerre comme moyen de civilisation, je ne comprendrais, en tous cas, que la grande guerre avec un but si clairement marqué que tous les peuples pussent parfaitement s'en rendre compte ; mais , même à la grande guerre, laquelle exigerait un grand capitaine, je préfère, sans hésiter, la grande paix, laquelle n'a besoin que d'un homme de bon sens. Seulement, il faut opter entre la grande guerre ou la grande paix ; ce n'est que par cette option qu'on sortira de l'impasse dans laquelle Autriche, Prusse, Suède, Confédération germanique, hésitent à entrer à la suite de l'Angleterre et de la France.

Au début de la guerre, après le passage du Pruth par l'armée russe, je résumais en ces termes la solution que je proposais :

« Élever la question d'Orient pour la simplifier; la sim- » plifîer pour la résoudre. »

Ce que je disais en octobre 1853, je le répète en mars 1855.

Effectivement, ce ne sera qu'en élevant la question qu'on la simplifiera , et ce n'est qu'en la simplifiant qu'on la dégagera des susceptibilités personnelles , qui , plus encore que les rivalités nationales, l'enveniment et la rendent insoluble.

Il y a, pour un souverain nouveau, un langage nouveau à parler à la vieille Europe : ce n'est point le langage de la révolution, c'est le langage de la civilisation. Il y a un autre équilibre à établir que l'équilibre européen, c'est l'équilibre humain, c'est l'équilibre entre le travail et le salaire (1), entre le salaire et le profit , entre la production et la consommation. Il y a une autre politique à suivre que la politique de l'agrandissement du territoire par la rivalité, la guerre, la conquête, la domination, c'est la politique de l'agrandissement de l'homme par la réciprocité, la paix, le progrès, la circulation. Le premier acte et le premier gage de cette politique, -telle que je la comprends , serait la déclaration des droits de la Mer. Égalité devant elle de toutes les nations, petites ou grandes, arriérées ou avancées ! Destruction simultanée et volontaire de toutes les fortifications, quelles qu'elles soient, qui, sous le prétexte de protéger soit un point faible, soit un intérêt territorial, menacent la liberté maritime! Conséquemment, destruction de Sébastopol , qui domine la mer Noire , mais aussi , et en même temps , destruction des quatre villes fortifiées qui ferment l'entrée et la sortie du détroit des Dardanelles; destruction de tous les ouvrages construits à Gibraltar, qui humilient la Méditerranée; abolition du péage du Sund, qui rançonne la Baltique; enfin, neutralisation de tous les détroits, affranchissement des embouchures de tous les

(1) « Anjoui-d'bui, la rétribution du travail est abandonnée au hasard ou à la violence... La pauvreté ne s'^ra plus séditieuse lorsque l'opulence ne sera plus oppressive; les oppositions disparaîtront, et les prétentions surannées qu'on attribue, à tort ou à raison, à quelques hommes, s'évanouiront comme les folles brUes qui rident la surface des eaux sous l'équateur, et s'évanouissent en présence du vent réel qui vient enfler les voiles et faire marcher le navire. »

OEuvres de L.-N. Bonaparte, t. II, p. 295.

fleuves et percement à frais communs de tous les isthmes ayant pour but et pour effet de faciliter et d'abréger la navigation. Si l'Angleterre exige et a raison d'exiger le désarmement de Sébastopol, qu'elle soit logique : qu'elle donne l'exemple en désarmant Gibraltar ! Alors, la susceptibilité moscovite serait sauve et pleinement dégagée; la lutte changerait de nature et de terrain; cène serait plus une lutte contre la barbarie par les armes de la barbarie , mais une lutte contre la barbarie par les moyens de la civilisation; il n'y aurait plus ni vainqueurs ni vaincus, il n'y aurait plus que des émules; nul n'y perdrait, tous y gagneraient; ce serait l'inauguration d'une ère nouvelle. C'est aux plus avancés dans les voies de la civilisation à donner l'exemple ; logiquement, les moins avancés ne sont tenus que de le suivre. Que l'Angleterre le donne donc ! Est-il une bonne raison qu'elle puisse alléguer pour s'en dispenser ?

L'Autriche et la France, sans le concours desquelles il est pleinement démontré que l'Angleterre ne peut rien contre la Russie, n'ont qu'à le vouloir fermement pour obtenir de la Russie et de l'Angleterre le sacrifice réciproque et simultané de Sébastopol et de Gibraltar, sacrifice complété et systématisé par la neutralité des autres détroits. Ainsi, par la liberté des mers , que réclament tous les progrès de la navigation et de l'industrie, tous les besoins de la consommation et du travail, se dénoueraient tous les nœuds d'une question que le sabre a été, jusqu'à ce jour, impuissant à trancher. La liberté des mers est la liberté initiale des peuples. Une fois que les gouvernements seront entrés dans cette voie neuve delà paix par la paix, qui est à la paix par la guerre ce que le rail est à l'ornière , des obstacles qui passent pour insurmontables s'aplaniront d'eux-mêmes. Si ritalien n'a ni moins de garanties ni moins de droits que l'Autrichien; si le Polonais n'a ni moins de droits ni moins de garanties que le Russe; s'il n'y a plus nulle part d'inégalité entre les vaincus et les vainqueurs; s'il n'y a plus partout que des producteurs et des

consommateurs, quel sens appréciable conserveront, je le demande, ces mots : Indépendance italienne^ Nationalité polonaise? Les nationalités s'expliquent et se comprennent lorsque les garanties sont différentes ; les nationalités ne s'expliquent et ne se comprennent plus lorsque les garanties sont les mêmes. Or, qui empêche que partout elles ne soient les mêmes, sinon simultanément, du moins successivement? Avec le système constitutionnel, lequel exige des assemblées où tout se débat et aboutit à des questions qui se décident par des votes entre majorité et minorité , cela pouvait être une difficulté invincible ; mais cela cesse d'en être une avec le régime rationnel , lequel n'a besoin que de journaux où la vérité suffit à faire justice de l'erreur, où la liberté des gouvernements , existant au même titre que la liberté des individus, n'est ni moins pleine ni moins légitime. Est-ce que le monde scientifique se divise en nationalités ennemies? Non; le monde scientifique n'a pas de limites intérieures qui le morcellent; dans son vaste empire, tout progrès qui profite à l'un profite à tous. La vapeur ne transporte pas l'Italien moins vile que l'Autrichien, ou le Polonais plus lentement que le Russe. La clarté de la science est comme la clarté du soleil : elle luit indistinctement pour tous, hormis pour les aveugles. Pourquoi donc le monde politique aurait-il d'autres lois et se gouverneraitil autrement que le monde scientifique?

La politique porterait-elle donc si bas le sentiment de sa valeur et de sa dignité, qu'elle se démît de toute prétention d'être une science, ou , pour parler plus exactement, d'être à la science ce que le lien est à la gerbe?

Dira-t-on qu'une telle politique n'est qu'une politique de rêveur ?

Mais cette politique n'est pas la mienne; c'est celle do l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène, après être tombé du trône; c'est celle du prince Louis-Napoléon à Carlton-Terrace, avant de monter sur le trône.

La politique, telle que je la prosaïse, diffère de la politique telle que la poétisaient l'empereur Napoléon à Sainte-

Hélène elle prince Louis-Napoléon à Carlton-Terrace, en ce qu'ils proposaient de rétablir le tribunal des amphictyons ; tandis que je réduis la 'guerre à un risque et que je substitue la paix assurée à la paix armée.

La paix avinée est condamnée par les militaires euxmêmes. Le général qui a illustré son nom par l'invention du mortier à la Paixhans a prononcé son arrêt en ces termes :

« Si, afin d'être fort, on entretient pendant la paix assez de soldats exercés pour être en état de faire la guerre, on ruine les finances et on détruit les premiers éléments de la force (1). »

La paix armée, c'est la liberté menacée , c'est la révolution périodique, c'est l'impôt forcé, c'est l'emprunt stérile, c'est l'argent rare et à haut prix , c'est le paupérisme entretenu par l'aumône.

La 2)oix assurée, c'est la liberté garantie, c'est la civilisation progressive, c'est l'impôt volontaire, c'est l'emprunt productif, c'est l'argent abondant et à bon marché , c'est le paupérisme détruit par le travail.

La paix assurée est ce qu'il y a de plus praticable et de moins chimérique.

Il suffit, pour qu'elle prenne la place de la paix armée, qu'il se trouve en Europe un seul souverain qui mette aux voix cette simple question :

« Combien sommes-nous de gouvernements qui, consi- » dérant de quelque part qu'il vienne et sous quelque » nom qu'il se déguise le risque de guerre comme un reste » de barbarie, voulons combattre le risque par l'assurance » au moyen d'une confédération pacifique entretenant une » armée fédérale, laquelle aurait pour effet de permettre à » chaque État de réduire considérablement son budget de » la guerre? Comptons-nous, et vérifions si la majorité est » du côté de ceux qui tiennent pour la barbarie contre la 1^ civilisation, ou du côté de ceux qui tiennent pour la ci- » vilisation contre la barbarie. »

(1) Observations sur la loi de recrutement çt d'avancement de l'armée française.

Toutes les fois qu'il y a place pour deux intérêts rivaux ou pour deux idées différentes, rien de plus difficile à réunir que l'unanimité ; mais rien de plus facile à constater que la majorité pour ou contre, puisqu'il suffit de se compter.

Quelle solution plus simple que la question ainsi réduite à une question de majorité et de minorité hautement posée par un souverain, prenant à témoins tous les peuples ? Si, en 1853, la question entre la barbarie ou la civilisation, entre la guerre ou la paix, eût été nettement posée par l'Angleterre et la France à l'Autriche, à la Prusse et aux divers Etats de la Gonfétlération germanique, croit-on que ces puissances eussent donné à l'Europe le spectacle d'hésitations aussi longues et de protocoles aussi diffus? Croiton que la Russie, qui vise au rang de haute puissance civilisatrice, eût accepté la lutte sur ce terrain? Avec les liens (lui, depuis 1815, rivaient l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne à la Russie, pouvait-on et devait-on raisonnablement espérer qu'on parviendrait, sans beaucoup d'efforts, à les armer contre elle ?

L'habileté consistait à poser indirectement la question, afin d'éviter d'avoir à la poser directement. Proposer à ces gouvernements de s'armer contre la barbarie, c'était la poser indirectement; leur proposer de s'armer contre la Russie, c'était la poser directement. Spécialiser était l'écueil, généraliser était le port.

11 fallait généraliser.

Il fallait diviser l'Europe en Europe barbare et en Europe civilisée.

11 fallait rédiger un contrat d'assurance internationale et convier toutes les puissances qui fléchissent sous le poids de la dépense des armées permanentes à apposer leurs signatures au-dessous des signatures de l'Angleterre et de la France. Lesquelles de ces puissances eussent refusé ? En tout cas, on les eût comptées, ainsi que celles qui eussent adhéré à cet appel de l'Angleterre et de la France. Alors on eût su exactement à quoi s'en tenir.

Le grand Frédéric, roi de Prusse, aussi grand homme de

guerre que grand administrateur, a écrit et proposé ce qui suit :

« Je ne vois rien d'impossible à ce que des particuliers soumettent leurs querelles à la décision des juges, de même qu'ils y soumettent les différends qui décident de leurs fortunes. Et par quelle raison les princes n'assembleraient-ils pas un congrès pour le bien de Ihumanité, après eu avoir fait tenir tant d'infructueux sur des sujets de moindre importance ? J'en reviens là, et j'ose assurer que c'est le seul moyen d'abolir en Europe ce point d'honneur mal placé qui a coûté la vie à tant d'iionnêtes gens dont la patrie pouvait s'attendre aux plus grands services (1). »

Cette idée de congrès, avant de traverser le cerveau de Frédéric II pour arriver au génie de Napoléon P"", avait déjà visité l'esprit de Henri IV.

L'assurance internationale contre le risque de guerre a, sur l'idée de congrès, l'avantage d'être incomparablement plus simple dans l'exécution, et de n'avoir rien d'inconnu, rien d'inexpérimenté. Elle étend à toute l'Europe civilisée et pacifique le lien qui unit entre eux tous les États de la Confédération germanique; elle prend exemple sur les vingt-deux cantons souverains qui forment la Confédération helvétique; elle fait, enfin, contre le risque de guerre ce qu'on a fait contre le risque d'incendie.

Le triste spectacle que la Russie a donné à l'Europe en franchissant le Pruth et en le repassant, en occupant les Principautés danubiennes et en les évacuant, est une leçon qui a déjà coûté trop cher pour qu'on la laisse perdre, lorsqu'on peut la mettre à profit. Jamais la barbarie, jamais l'impuissance de la guerre n'avaient plus manifestement apparu à tous les regards, à tous les esprits.

C'est précisément parce que les complications en sont venues à ce point qu'elles semblent inextricables, qu'il faut tenter un héroïque effort, non dans le sens de la guerre et de la barbarie, mais dans le sens de la paix et de la civilisation.

Où chacun met du sien il n'y a plus de point d'honneur engagé, il n'y a plus de susceptibilité éveillée, il n'y a plus

(1) Des Lois de la puliliqu!;.

de dignité compromise, il n'y a plus de fierté humiliée ! La force disparaît pour faire place à la raison, et l'intérêt particulier s'absorbe dans l'intérêt commun.

La France, assurément plus désintéressée que l'Angleterre et l'Autriche dans la prise de possession par la Russie des Principautés danubiennes et du détroit des Dardanelles, a fait assez de sacrifices pour avoir acquis le droit de demander à la Grande-Bretagne de prendre, par le désarmement de Gibraltar, une initiative qui permette au nouveau czar de désarmer Sébastopol, sans qu'il ait h craindre de marquer le commencement de son règne par un acte qui pourrait être taxé de faiblesse. Dans l'ordre d'idées où je me place et où je raisonne, lequel serait le triomphe complet et définitif de Grotius, Mare libenwi, sur Selden, Mare clausiim; dans cet ordre d'idées où la liberté des mers, succédant à la féodalité des mers, serait universellement proclamée et efficacement assurée, que perdraient, je le demande, l'Angleteri-e, la Russie, la Turquie en désarmant Gibraltar, Sébastopol et les châteaux qui défendent l'entrée des Dardanelles? Elles n'y perdraient rien, et elles y gagneraient d'être allégées de tout le poids d'une dépense considérable devenue inutile.

Il y a le génie de la guerre, pourquoi n'y aurait-il donc pas aussi le génie de la paix? Pourquoi la Paix, comme la Guerre, n'aurait-elle pas ses batailles décisives et sa gloire impérissable? Quelle gloire pour la Paix si elle mettait fin à la Guerre en demandant et en obtenant pour gage la libre et sûre circulation de toutes les mers ?

Si la France, « arbitre de la société européenne, plaçant les intérêts européens au-dessus des intérêts nationaux, Ti'aspirant qu''à la conquête morale de l'Europe, et compre^ nant toute la portée de sa position de natiox-soleil, au lieu de se transformer en nation-satellite, » si la France le demandait à l'Angleterre, l'Angleterre pourrait-elle le refuser à la France, et si la France l'obtenait, nul doute que la Russie, retrouvant une porte ouverte pour rentrer dans les conseils de l'Europe, d'où elle est inconsidérément sor-

lie, ne s'empressât de revenir y reprendre sa place vacante. Aucune nation ne perdrait à ce dénoûment imprévu ; tous les peuples y gagneraient, car leur bien-être s'accroît par tout ce qui tend directement ou indirectement à faciliter la navigation, à abréger les distances, à diminuer le fret et à multiplier les échanges.

Il y a trois alternatives :

Ou la paix mal faite, et conséquemment précaire ;

Ou la guerre sur la Vistule pour en finir sur la mer Noire ;

Ou le désarmement réciproque et simultané de Sébaslopol et de Gibraltar, premier acte de l'affranchissement universel de toutes les mers, de tous les détroits, de tous les fleuves, et du percement successif de tous les isthmes.

Qu'on choisisse entre elles !

Mais si cette dernière alternative est la seule qui puisse, honorablement pour tous, rétablir solidairement la paix, si elle est possible à de telles conditions, pourquoi donc ne la ferait-on pas?

Ce serait plus qu'une victoire remportée, ce serait un progrès accompli.

Les progrès sont les victoires de la paix.

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