‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 56 sur 132 · ÉTAT DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA QUESTION

5 janvier 1854.

Que les Turcs commencent par battre les Russes, et que les Russes finissent par écraser les Turcs et par convertir des défaites successives en une victoire définitive, ce sera une bataille, mais ce ne sera pas une solution. La question d'Orient restera, après le combat, ce qu'elle était avant : une question mal posée, conséquemment insoluble.

En doute-t-on, et veut-on s'en convaincre ? On n'a, par la pensée, qu'à se transporter du présent dans l'avenir et

qu'à supposer que les Russes, après avoir été contraints par les Turcs de se replier du Danube vers le Pruth, reçoivent des renforts et contraignent à leur tour les Turcs à repasser le Danube et à s'abriter derrière les Balkans : c'est alors, dit-on, que l'Angleterre et la France interviendront efficacement pour arrêter la Russie dans sa course victorieuse, et pour protéger la Turquie dans sa retraite.

A ceux qui ajournent ainsi à cette époque fatale la solution nécessaire, la logique inflexible fait ces deux réponses : Premièrement, si l'Angleterre et la France sont en mesure d'imposer à la Russie leur volonté et de dicter des conditions réglées par l'équité, pourquoi attendre qu'un fleuve de sang ait coulé entre le Pruth et le Danube, et noyé, de Jassi à Bucharest, la Moldavie et la Valachie? Deuxièmement, si les prétentions de la Russie sont iniques, si les résistances de la Turquie sont légitimes, comment l'Angleterre et la France s'y prendront-elles pour contraindre la Russie victorieuse à renoncer à l'exercice de son droit du plus fort?

L'inconséquence répond à la logique :

L'Angleterre et la France diront à la Russie, en lui montrant les Balkans : Vous n'irez pas plus loin !

Ce qui équivaudrait à dire : Vous garderez la Valachie, vous garderez la Moldavie, vous garderez la Bulgarie ! Tout le littoral d'Odessa à Varna vous appartiendra ; vous le fortifierez de telle sorte que, de Varna, vous n'aurez plus, pour planer sur Gonstantinople, qu'un coup d'aile à donner, et que vos serres à ouvrir pour étouffer votre proie, avant même que la puissance la plus voisine, FAutriche, intéressée, ait eu le temps d'en être informée par le cri de la victime.

La logique reprend et dit :

Cette supposition admise comme un fait accompli, et alors même ([ue la logique s'arrêterait court devant la parole tonnante de l'Angleterre et de la France, serait-ce là une solution? En quoi cela simplifierait-il la question d'Orient? Comment cela la terminerait-il? S'il est vrai que le

sultan ail donné au czar toutes les garanties qu'il pouvait être juste de demander et d'accorder, qu'est-ce que le sultan pourra faire de plus que ce qu'il a déjà lait? S'il est vrai que l'empire turc soit trop faible pour exister et se protéger par lui-même, sera-t-il plus fort après avoir été diminué de tout l'espace compris entre le Pruth et les Balkans? Si l'empire russe est pour la Turquie un voisin dangereux, le sera-t-il moins quand il aura grandi encore en puissance par l'addition à la Bessarabie, de la Moldavie, de la Valaclîie, de la Bulgarie, et quand il ne restera plus qu'un seul de ces trois obstacles naturels : le Pruth, le Danube, les Balkans, qui protègent le faible contre le fort? Si les puissances signataires de la convention du 13 juillet 1841 acceptaient comme une solution un tel dénoûment, que faudrait-il penser d'elles et de la diplomatie européenne ?

Non; un tel dénoûment ne serait pas une solution, mais une aggravation de la question. L'empire turc encore diminué, ce serait le danger encore augmenté. Si les Russes doivent camper aux pieds des Balkans et garder Varna et Schumla, autant et mieux vaut qu'ils prennent tout de suite Constantinople et qu'ils s'y établissent. Les positions respectives de l'Angleterre, de l'Autriche, de la France et de la Russie seront plus nettes. On saura que les traités ne protègent plus le faible et ne lient pas le fort! on saura que l'équilibre européen est un grand mot qui sonne creux ! on saura que la dipU)matie est à la guerre, qu'elle retarde, ce que la gangrène est à l'amputation ! Alors on ne perdra plus le temps en ajournements funestes et en paroles menteuses; alors on reconnaîtra que faire sans hésitation les dépenses nécessaires est le moyen de s'épargner les sacrifices inutiles.

Point d'illusions dangereuses ! Il est temps, grandement temps de regarder les choses en face et de les voir telles qu'elles sont.

Du jour où l'Angleterre et la France se sont interposées à Constantinople entre le sultan et le czar, et ne se sont pas

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interposées à Pétersbourg entre le czar et le sultan pour empêcher l'armée russe de franchir le Pruth, de ce jour, l'Angleterre et la France, il faut le leur dire, ont envenimé la plaie au lieu de la sécher.

Ce qu'il faudrait souhaiter maintenant, ce serait que l'armée turque victorieuse forçât l'armée russe vaincue de repasser le Pruth, parce que les choses se replaceraient ainsi dans l'état où elles étaient le 4 juin, le jour où les deux escadres ont reçu l'ordre de lever l'ancre pour aller la jeter à Besika. Alors ce que l'Angleterre et la France n'ont pas fait à cette époque, elles pourraient encore le faire ; elles pourraient déclarer à l'empereur Nicolas que tout nouvel effort tenté de sa part pour franchir de nouveau la ligne de démarcation des deux empires seraient considéré par elles comme un fait équivalant à une rupture de tous rapports diplomatiques et à un commencement d'hostilités motivant de leur part les plus promptes et les plus énergiques représailles.

De ces deux alternatives l'une : ou cette déclaration catégorique suffirait pour arrêter l'empereur Nicolas, ou elle ne suffirait pas pour le contenir.

Si elle suffisait, ce seraient les traités remis en vigueur; si elle ne suffisait pas, sur quoi donc alors l'Angleterre et la France se fondent-elles pour penser qu'impuissantes à empêcher les Russes de franchir le Pruth, elles ne seront pas impuissantes à les empêcher de franchir les Balkans ? Si l'Angleterre et la France sont assez fortes pour tracer au pied des Balkans une ligne que la Russie n'ose pas ou ne puisse pas dépasser, l'Angleterre et la France sont assez fortes pour tracer cette ligne sur la rive bessarabienne du Pruth; mais si l'Angleterre et la France sont trop faibles pour contenir les Russes derrière le Pruth, elles ne seront pas moins faibles pour contenir les Russes derrière les Balkans. Alors pourquoi donner aux Turcs de fausses espérances? pourquoi les abuser et pourquoi s'abuser? pourquoi n'avoir pas le courage, la franchise, la loyauté de leur dire de céder tout de suite et de céder tout? Il y a des ménagements qui sont mortels.

Les Russes contraints de repasser le Pruth : ce dénoûment, plus désirable que probable, est le seul qu'il soit possible d'entrevoir. Mais si les événements s'accomplissent en sens contraire de ce qu'il faut souhaiter ; si l'armée turque, au lieu de forcer l'armée russe à repasser le Pruth, est forcée de repasser le Danube et de battre en retraite derrière les Balkans, qu'arrivera-t-il ?

La Turquie vaincue disparaîtra-t-elle comme a disparu la Pologne partagée?

Si elle disparaît nominalement, ce sera pour faire place à un empire grec ou pour devenir une province russe?

Si elle ne disparaît pas nominalement, territorialement, si elle est absorbée sans être conquise (1), comment subsistera-t-elle politiquement, moralement ?

Quelles garanties laissera-t-elle à l'Angleterre, à la France, à l'Europe ?

Finalement que propose-t-on ?

Entre les solutions qui ont été présentées, en est-il une seule qui mérite vraiment ce nom ?

Quelles sont ces prétendues solutions et sur quels fondements reposent-elles ?

(1) Le comte de Nesselrode au grand-duc Constantin.

0 Saint-Pétersbourg, 12 février 1830.

(( Le but de nos relations avec la Turquie est celui que nous nous sommes proposé par le traité d'Andrinople lui même et par le rétablissement delà paix avec le Grand-Seigneur. Il ne tenait qu'à nos armées démarcher sur Constantinople et de renverser l'empire turc. Aucune puissance ne s'y serait opposée, aucun danger immédiat ne nous aurait menacés, si nous avions porté le dernier coup à la monarchie ottomane en Europe. Mais, dans l'opinion de l'empereur, cette monarchie, réduite à n'exister que sous la protection de la Russie, et à n'exécuter désormais que ses désirs, convenait mieux à nos intérêts politiques et commerciaux que toute combinaison nouvelle qui nous aurait forcés, soit à trop étendre nos domaines par des conquêtes, soit à substituer à l'empire ottoman des Etats qui n'auraient pas tardé à rivaliser avec nous de puissance, de civilisation, d'industrie et de richesse; c'est sur ce principe de S. M. I. que se règlent aujoui-d'hui nos rapports avec le Divan. »

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