INTÉGRITÉ NOMINALE DE L'EMPIRE OTTOMAN
" Tous les cabinets veulent l'intégrité' et linde'pendance de la monarchie ottomane sous la dynastie actuellement régnante; tous sont disposés a faire usage de leurs moyens d'action et d'influence pour assurer le maintien de cet élément essentiel de l'équilibre politique. i>
MARÉCHAL souLT. 17 juillet 1839.
Il Le cabinet anglais, comme le cabinet français, désire soutenir l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. »
LORD palmerstoVj. 23 juillet 1839.
" S. M. I. a déclaré qu'elle était décidée à ne point s'écarter de la résolution qu'elle avait prise dévouer tous ses soins et tous ses efforts "a la conservation intacte de l'empire ottoman sous la dynastie actuelle, et à vouer a ce but tous les moyens d'influence et d'action dont elle pourra disposer. »
PRINCE DE METTERNICH. 24 julUct 1839.
" Comme le roi. mon auguste maître, est persuadé que l'empire ottoman forme l'un des éléments les plus essentiels de l'équilibre politique de l'Europe, la Prusse usera de toute l'influence dont elle dispose pour contribuer a préserver de toute atteinte l'intégrité et l'indépendance de cet empire et l'autorité souveraine du sultan. >>
baron de werthkr. 16 août 1839.
1' Ma dépèche du 13 juillet vous a fait connaître ité rativement l'intention invariable de notre auguste maître de consolider de plus en plus la pai.K de l'Orient, et de contribuer à l'affranchissement de l'empire ottoman. Le système conservateur de l'Empereur ne repose point sur de simples apparences ; il se fonde sur des faits dont le témoignage est irrévocable. »
COMTE DE NESSELEODE. 25 juillet 1839.
Intégrité de Vempire ottoman : Qu'est-ce que la diplomatie appelle ainsi ?
Est-ce que l'intégrité de l'empire ottoman a été respectée par la Russie, s'emparant, eu 1774, de tout le pays situé en-
tre le Dniester et Je Bug et de la libre navigation de la nier Noire : en 1792, de la Crimée, du Cuban et de l'île de Taman; en 1812, de la Bessarabie et de toute la partie orientale de la Moldavie jusqu'à la rive droite du Pruth ; en 1829, du Delta formé par les embouchures du Danube, et d'Anapa, clé militaire et commerciale de la Circassie ?
Est-ce qu'elle a été respectée, en 1771, par l'Autriche, signant avec le sultan un traité par lequel elle s'engageait à contraindre la Russie, par la voie des négociations ou par la voie des armes, à restituer tout ce que celle-ci avait conquis sur l'empire ottoman, s'engageant à lui rendre la Valachic autrichienne et quelques districts limitrophes , le tout moyennant le payement d'une somme de 13 millions de francs, se faisant payer immédiatement la moitié de cette somme, et non-seulement n'exécutant pas la convention, mais se réunissant à la Russie contre la Porte ?
Est-ce qu'elle a été respectée par l'Angleterre, la France et la Russie, créant le royaume de Grèce, au prix de l'incendie de la flotte turque à Navarin ?
Est-ce qu'elle a été respectée d'abord, en 1664, par la France, envoyant à l'empereur Léopold, en guerre avec la Porte, 6,000 Français, qui battirent les Turcs à Saint-Gothard; en 1669, par la France, envoyant 9,000 hommes au secours des Vénitiens pendant le siège de Candie ; en 1736, par la France, faisant cause commune avec l'Autriche et la Russie contre la Turquie; en 1807, par la France, permettant à la Russie d'attaquer la Moldavie ; en 1830, par la France conquérant l'Algérie; et enfin en 1840, par la France prenant parti pour le vice-roi d'Egypte contre l'empereur de Turquie, pour le vassal contre le suzerain?
En 1840, c'étaient la Russie et l'Angleterre qui prenaient la défense de la Turquie contre la France; aujourd'hui, ce sont l'Angleterre et la France qui prennent la défense de la Turquie contre la Russie. Que faut-il penser de ces étranges revirements et de ces inqualifiables contradictions? — Ce qu'il en faut penser, c'est que la diplomatie, naviguant sans boussole, erre au ^ré des événements. Elle n'a pas de
principes et elle n'a plus de politique. Elle n'a même plus de vocabulaire : elle se sert de mots nouveaux qui n'ont aucun sens. Aussi, quand elle parle, ne sait-elle pas et ne saiton pas ce qu'elle dit. Que signifient, par exemple, ces néologismes diplomatiques : intervention, coopération ? Par quels actes traduire ces paroles ? Ainsi, qu'est-ce que la France est allée faire en Espagne en 1823 ? Qu'est-ce qu'elle a été sur le point d'y aller faire en 1836? Qu'est-ce qu'elle fait à Rome en 1853 ? Quel est enfin le rôle des deux flottes anglaise et française devant Gonstantinople ? On comprenait ce que voulaient dire autrefois ces termes consacrés : ALLIANCE OFFENSIVE ET DÉFENSIVE, sc divisant Cil : 1° Sociétés de guerre contractées entre deux parties s'engageant à employer toutes leurs forces contre l'ennemi commun, et, dans ce cas, chacun des alliés étant regardé comme puissance belligérante principale ; 2° Traités de secours, par lesquels les alliés ne s'engagent réciproquement qu'à fournir un secours déterminé, dans lequel cas une seule des deux puissances est considérée comme belligérante et l'autre n'est que puissance auxiliaire ; 3° Traités de subsides, par lesquels l'une des deux puissances ne s'oblige qu'à fournir des troupes moyennant un subside ou à les mettre à la solde de l'autre puissance, sans prendre elle-même une part immédiate à la guerre, ou enfin à ne donner que des secours en argent. On ne comprend pas ce qu'on appelle aujourd'hui intervention armée ou non armée. L'envoi des deux escadres anglaise et française est un acte sans nom connu et sans signification précise. C'est ce que peuvent dire, pour expliquer et justifier leur impuissance, les quatre entremetteurs qui ont échoué à Vienne. Ils n'eussent point échoué si l'envoi des deux escadres eût été la conséquence d'une alliance défensive contractée entre la Turquie d'une part, l'Angleterre et la France d'autre part, attendu que la Russie, sachant alors exactement à quoi s'en tenir, se fut conduite en conséquence. Elle ne se fût vraisemblablement pas hasardée à passer le Pruth, ce qui eût simplifié la question, laquelle s'est aggravée et compliquée par cette double dif-
ficulté : difficulté pour la Russie d'évacuer les Principautés envahies, avant d'avoir imposé ses conditions à la Turquie ; difficulté pour l'Angleterre et pour la France de rappeler leurs flottes avant que cette évacuation des Principautés ait eu lieu. Lorsqu'une question ne se dénoue pas d'elle-même, c'est qu'elle est mal posée. Les quatre diplomates officieux eussent-ils réussi à faire enfin accepter par le sultan leur note si promptement admise par le czar, qu'eussent-ils fait en définitive? Eussent-ils empoché les deux souverains d'interpréter dès le lendemain cette note tout différemment, de telle sorte que la querelle ne se fût apaisée un moment que pour se ranimer non moins vive et non moins acre ? Eussent-ils changé la situation respective des deux puissances, l'une menaçant constamment l'autre ? Eussent-ils égalisé la force inégale des deux empires et mis désormais la Turquie à l'abri des atteintes de la Russie ? Non ; la question fût donc restée exactement dans les mêmes termes; ils n'eussent réussi qu'à ajourner le fait de guerre ; ils n'eussent réussi qu'à faire lever quelques lignes plus haut I epée du czar suspendue au-dessus de la tête du sultan. Cotte prolongation du statu quo n'eût pas été une solution; donc, il n'y a pas beaucoup à regretter que ce qui serait inévitablement arrivé un peu plus tard soit prématurément arrive un peu plus tôt.
Le 2 juillet 1839, M. Berryer faisait entendre à la tribune de la chambre des député ces paroles :
« Maintenir la stabilité et l'indépendance de l'empire ottoman ! Mais il y a quinze ans que je l'entends dire ; mais la France et l'Angleterre n'ont pas tenu un autre langage ; mais tous les actes diplomati(|ues, tous les traités ont sans cesse renfermé des articles stipulant qu'il s'agissait, pour les nobles États contractants, de maintenir et de garantir la stabilité et l'indépendance de l'empire ottoman, d'empêcher qu'aucune puissance ne tirât en conséquence du traité des moyens d'influence particulière. Et qu'en est-il résulté? C'est que de chacune des négociations diplomatiques, c'est que de chacun des traités, il est résulté un affaiblissement.
un démembrement de l'empire ottoman ; et avec ces garanties données solennellement depuis quinze ans, au nom des cabinets qui sont dans la politique de conservation, qui consiste à faire de la Turquie une barrière contre l'Orient, on n'a pas fait autre chose que de consacrer, de cimenter les actes successifs qui ont décomposé, démantelé, affaibli et conduit presque à la mort l'empire ottoman. »
Ce que disait en 1839 M. Berryer, il pourrait, en 1854, s'il avait encore la même tribune, le répéter avec la même vérité!
45S lSâ4.