L'EMPEREUR
" Le rêve, c'est de croire que des populations chrétiennes, disséminées et faibles, vont se constituer dans l'Orient en fédération solide et puissante contre la Russie; et le réveil, messieurs, voulez-vous que je vous le dise?
>i Le réveil! c'est la Russie à Constantinople, et saisissant toute la Perse et toute l'Asie-Mineure. C'est l'Angleterre possédant a jamais la Méditerranée par l'Egypte. C'est enfin ces populations chrétiennes d'Asie, que vous prétendez ressusciter et qui ne peuvent ressusciter qu'il votre ombre, se déchirant elles-mêmes en guerres intestines et foulées sous les pieds de nouveaux tyrans. »
LAMARTINE. Chambre des députés, 2 juillet 1831).
" Si un empire grec est jamais créé dans un coiigrfes européen, nous répondons de sa destinée ; car, étant né d'un miracle, tout lui sera possible. Mais qui fera le miracle? »
SAIKT-MARC GIRARDIN. 25 juillet 185-3.
Si le partage européen de la Turquie n'est pas plus effectivement une solution que l'intégrité nominale de l'empire ottoman, la solution qu'on poursuit serait-elle donc dans la création d'un empire grec mis à la place de l'empire turc, ainsi qu'il s'est trouvé pour le proposer des puhlicistes et des journaux, en France et en Angleterre? (1) Examinons
(1) ]\I. John Lcmoinne. De Vintégrilé deVempiro ollomai} ; 1853. Solution de la question d^Orient (traduit de l'anghiis) ; 1B53. La Gazette de Fravce, vouée à la défense des prétentions du prince N. Stephanopoli Comnène.
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sur quels raisonnements se fondent les promoteurs de cette solution, et quels moyens d'exécution ils indiquent. Ils copient M. de Maistre, s'exprimant ainsi : « Les Turcs sont aujourd'hui ce qu'ils étaient au milieu du quinzième siècle, des Tartares campés en Europe. Rien ne peut les rapprocher du peuple subjugué, que rien ne peut rapprocher d'eux. Là, deux lois ennemies se contemplent en rugissant; elles pourraient se toucher pendant l'éternité, sans pouvoir jamais s'aimer. Entre elles point de traités, point d'accommodement, point de transactions possibles. L'une ne peut rien accorder à l'autre, et ce sentiment même qui rapproche tout ne peut rien sur elles. De part et d'autre, les deux sexes n'osent se regarder, ou se regardent en tremblant comme des êtres d'une nature ennemie, que le créateur a séparés pour jamais. Entre eux est le sacrilège et le dernier supplice. On dirait que Mahomet II est entré hier dans la Grèce, et que le droit de conquête y sévit encore dans sa rigueur primitive. Spectateurs dédaigneux et hautains de notre civilisation, de nos arts, de nos sciences, ennemis mortels de notre culte, ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient en 1454, un camp de Tartares assis sur une terre européenne. La guerre contre nous est naturelle, la paix forcée. Dès que le chrétien et le musulman viennent à se toucher, l'un des deux doit périr. »
Us ajoutent et ils disent :
« Quand môme nous arriverions h faire que les chrétiens fussent aussi heureux que les Turcs, ils n'en seraient pas moins frappés du,sligmate intolérable delà servitude. C'est comme lorsqu'on nous dit que les noirs sont plus heureux esclaves qu'ils ne le seraient libres; c'est possible : mais bien traités, bien nourris, bien vêtus, ils n'en sont pas moins des esclaves, des choses ; ils ne sont pas des hommes. Eh bien! tant qu'ils seront soumis au sceptre de la Turquie, les chrétiens ne pourront jamais, en aucun temps, d'aucune manière, arriver à l'égalité sociale. Nous voulons bien que le sultan ait les meilleures intentions du monde, qu'il soit humain, bienfaisant, clément, cela ne prouve qu'une chose:
c'est qu'il est un incrédule, un sacrilège et un traître envers sa religion. S'il est orné de toutes les vertus chrétiennes, c'est qu'il n'est plus qu'un faux musulman. S'il pratique la tolérance, alors il est déjà perdu, car le principe, la force et la vertu de l'islamisme, c'est l'intolérance. Le Koran ne repose que sur le principe de la guerre à mort, de la guerre éternelle aux infidèles; il défend aux croyants de s'arrêter dans leur œuvre de conquête et de carnage avant que le monde entier ait été soumis à l'islamisme. Le jour donc où le chef des croyants a fraternisé avec un chien de chrétien et qu'il a traité avec lui d'égal à égal, ce jour-là il a apostasie, et en principe il a abdiqué. Le sultan n'a pas même le droit d'être tolérant : les deux lois ennemies ne peuvent rien s'accorder. L'islamisme est un dogme, un système tout d'un bloc; on ne peut rien en détacher ; il faut tout conserver ou tout anéantir. »
Le publiciste dont nous venons de citer textuellement l'opinion est un rédacteur du Journal des Débats ; il se nomme M. John Lemoinne. Tout ce qu'il dit pour établir l'incompatibilité d'existence entre l'islamisme (1) et le christianisme est de la même force , de la même justesse, et appartient au même ordre d'idées qui prévalait :
En 1215, lorsque le concile de Latran, appelé douzième concile général, proclamait en ces termes, chapitre III, page 148, l'incompatibilité d'existence entre le catholicisme et l'hérésie :
« Il y a une seule Église universelle des fidèles hors de laquelle il n'y a pas de moyen de salut pour personne.
» Que les condamnés (les hérétiques) soient abandonnés aux puissances séculières existantes, ou à leurs magistrats, pour leur être infligé le châtiment convenable, les ecclésiastiques étant préalablement dégradés de leurs ordres ; de telle manière que les biens des personnes ainsi condamnées, si ce sont des ecclésiastiques, soient annexés
(1) hlam, dont on a fait islamisme, signifie: Résignation à la volonté de Dieu.
(applicentw') aux Églises dont ils ont reçu des traitements.
» Soient les puissances séculières averties et engagées, et, si le cas requiert, contraintes par les censures ecclésiastiques de prêter en public le serment de s'appliquer sincèrement et de toutes leurs forces, pour la défense de de la foi, à exterminer des contrées soumises à leur juridiction tous hérétiques signalés par l'Église.
» Si un seigneur temporel, requis et averti par l'Eglise, négligeait de purger son pays de cette difformité de l'hérésie, qu'il soit lié des chaînes de l'excommunication par le métropolitain et par les autres évêques de la môme province. Et si, dans le cours d'une année , il néglige de satisfaire à ce devoir, qu'il en soit donné connaissance au souverain pontife, afin qu'il déclare ses sujets déliés, h compter de ce moment, de leur serment de fidélité envers lui, et fasse occuper ses domaines par des catholiques qui les possèdent sans contradiction, après avoir exterminé les hérétiques, et les maintiennent dans la pureté de la foi.
» Les catholiques qui, ayant pris la croix, se dévoueront à l'extermination des hérétiques, jouiront par là môme des indulgences et seront admis aux saints privilèges accordés à ceux qui vont au secours de la Terre-Sainte.
» De plus, à l'égard des croyants qui reçoivent, défendent et encouragent les hérétiques, nous les frappons d'excommunication; et quiconque aura été ainsi excommunié, et dans le cours de l'année aura dédaigné de donner satisfaction, nous décrétons qu'à compter de ce moment, il soit marqué d'infamie ; qu'il ne soit admis à aucune charge publique, à aucun conseil ; qu'il ne puisse ni élire personne à aucune espèce de fonctions , ni témoigner. Ordonnons aussi qu'il ne soit point admis à tester, en sorte qu'il n'ait ni la faculté de faire son propre testament, ni celle d'entrer en possession d'aucune succession ou héritage. »
En 1229, lorsque le concile de Toulouse rendait la décision suivante : «Chapitre IV. Quiconque à l'avenir permettra sciemment à un hérétique, soit pour ou soit par une
autre cause, de demeurer sur son territoire, s'il l'avoue ou bien s'il en est convaincu, perdi'a à perpétuité sa possession, et son corps sera dans la main de son suzerain pour en être fait ce que de droit.
» Toute maison où l'on trouve un hérétique doit être rasée ; tout prince, ou seigneur, ou évêque, ou juge qui épargne un hérétique perd sa possession ou son emploi. »
En 1246, lorsque le concile de Béziers rendait la décision suivante : « Chapitre XXXIX. Pour que les juifs puissent être discernés d'avec les chrétiens, nous ordonnons et nous prescrivons sévèrement qu'au milieu de la poitrine ils portent le signe d'une roue, faite de roseau, dont le cercle soit de la largeur d'undoigt etdela hauteur d'une demi-palme. Ch. XLIIl. De plus, sont excommuniés les chrétiens qui, en cas de maladie, se confient à des juifs pour les soins médicaux. -)
En 1295, lorsque le pape Urbain II faisait entendre ces paroles : « Nous ne regardons pas comme homicides ceux qui, enflammés du zèle de leur mère, l'Eglise catholique, contre les excommuniés, en auraient tué quelques-uns »
En 1200, le pape Innocent III déclarait que Dieu a établi sur la terre des empereurs et des rois principalement pour prêter leur glaive à l'Eglise et exterminer les hérétiques.
En 1251, lorsque le pape Innocent IV prescrivait ce qui suit :
« Nous maudissons entièrement ceux qui s'éloignent de la foi catholique, nous les poursuivons de nos vengeances, nous les dépouillons de tous les biens ; nous les enchaînons par les lois comme gens ayant fait naufrage de la vie ; nous leur enlevons les successions ; nous les déclarons privés de tout droit légitime.
» Les hérétiques doivent être contraints par la torture à dénoncer les autres hérétiques et amis d'hérétiques qu'ils connaissent, de même que les voleurs et les brigands dans les choses temporelles sont contraints de révéler leurs complices.
» Quiconque aura été surpris donnant un conseil ou un
secours à un hérétique (homme ou femme), qu'il soit infâme zi)SO ; M ?^i à perpétuité, sans préjudice des autres peines; qu'il ne soit plus admis ni à occuper un emploi public, ni à porter témoignage, qu'il soit incapable de tester ou d'hériter. Que personne ne soit plus tenu envers lui, mais que lui reste tenu envers les autres.
» Que l'autorité civile procède contre les accusés (accusés d'hérésie) d'après les lois promulguées à Padoue par Frédéric 11(1). »
En 1520, lorsque le pape Léon X condamnait, dans sa bulle Eœsurge, Domine, comme erreur de Luther, la proposition suivante : « Le Saint-Esprit ne veut pas qu'on brûle les hérétiques. »
En 1714, lorsque Clément XI, dans la fameuse bulle Unigenitus, ordonnait à tous les dignitaires de l'Eglise d'invoquer, s'il est nécessaire, le secours du bras séculier pour obtenir l'obéissance aux prescriptions de cette bulle, dirigée contre les jansénistes.
Eh bien ! ces prescriptions des conciles et des papes qui firent couler tant de Ilots de sang sont-elles encore en vigueur ? Après avoir fait reculer devant elles l'humanité, la civilisation, n'ont-elles pas à leur tour reculé devant la civilisation, l'humanité? Si Louis XIV régnait de notre temps, signerait-il encore la révocation de l'édit de Nantes, qui coûta si cher à l'industrie et à la prospérité de la France? Approuverait-il encore cet ordre donné par le ministre Louvois au duc de Noailles : « S. M. veut qu'on fasse essuyer » les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas se faire » de sa religion? »
Si Bossuet, d'accord avec saint Thomas d'Aquin (2), vi-
(t) a Celui qui s'écarte de la foi catholique, ne fût-ce qu'en un seul article, et qui, pnstoralcuient exhorté, refuse de se rétracter, sera brfdé vif en face du public. >< (Mansi, tome XXIIl, page 586.)
(2) « L'hérétique obstiné (perlivax) doit être excommunié par l'Église et livré par elle au jugement de l'autorité civile pour qu»il soit exterminé de ce monde par la mort. (A mundo exterminandum morte.) » (saint THO- MAS D'AQDIN.)
vait en 1853, dirait-il encore que la révocation de l'édit de Nantes fut «le plus bel usage de l'autorité,» et ajouterait-il : « Poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Gharlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les » hérétiques, c'est le digne ouvrage de votre règne (1). »
Eh bien ! si le catholicisme a fléchi, si l'extermination des hérétiques n'est plus prèchée en chaire ni formulée en édits, si les bûchers de l'inquisition se sont éteints, si la civilisation et la liberté l'ont enfin emporté sur la superstition et l'intolérance, malgré le serment encore actuellement exigé des évoques (2), pourquoi le progrès qui s'est opéré en Occident ne s'accomplirait-il pas en Orient sous la pression des mêmes nécessités sociales?
Est-il vrai que le Koran s'y oppose?
Ouvrons-le :