L'ESCLAVAGE DES MINISTRES
Deux ministres rivaux : l'un, le ministre des dépenses, occupé constamment à maintenir entre tous les services publics la juste pondération qui fait à la fois la force, l'éclat et l'économie; l'autre, le ministre des recettes ^ Ivavailhnt sans rclAche à rendre le poids de l'impôt plus léger, et son action plus bienfaisante.
Des directeurs généraux en aussi grand nombre que l'exigera la division rationnelle du travail ; car eux seuls peuvent sauver la centralisation administrative en faisant cesser les innombrables et justes plaintes qui de toutes parts s'élèvent contre elle.
Vainement les hommes s'efiforcent de nous donner tort, les choses se réunissent pour nous donner raison.
Vainement on cherchera h composer un cabinet qui arrache la France à la ban(juei'oute, qui rétablisse l'équilibre entre les recettes et les dépenses, qui rende au crédit privé son essor en rendant au crédit. public sa solidité; vafinement on épuisera les combinaisons ministérielles, toutes échoueront jusqu'au jour où l'on aura réduit à trois le nombre des ministres, assistés par autant de directeurs généraux que l'exigeront la division du travail, la plénitude de l'initiative et la nécessité de tleux degrés dans la responsabilité. Nous avons vu succéder M. Thiers à M. Guizot, M. Guizot à M. Thiers, la monarchie de 1830 à la monarchie de 1815, la République à la Monarchie, les hommes d"État du National et de la Réforme aux hommes d'État du Constitutionnel et du Journal des Débats: nous les avons tous vus à l'œuvre et tous successivement y échouer, comme échoueraient les présomptueux qui entreprendraient de déplacer l'Arc-de- Triomple ck l'Étoile pour le rapprocher ou l'éloigner de la place de la Concorde.
Il y a des lois inflexibles que Ton ne méconnaît pas impunément.
On changera d'hommes aussi souvent qu'on voudra; si l'on ne change pas les choses, on ne fera que revenir sur ses pas pour tomber dans le même gouffre où la présomp-
tion s"expie par rimpuissance, où l'impuissance s'expie par les révolutions.
Huit ministres qui dépensent, et qui sont égaux (1) en responsabilité et en pouvoir au ministre qui paye, c'est la dilapidation, c'est la curée, c'est le déficit, c'est la ruine organisée; c'est tôt ou tard, inévitablement, la banqueroute, car c'est l'absence de toute pondération dans les services et de toute unité dans les vues. Essayez donc de conduire huit chevaux avec un seul frein ! Essayez donc, un contre huit, de mettre d'accord des intérêts contraires et des prétentions rivales ! Écoutez le ministre de la marine, c'est le ministre de la guerre qui absorbe tout et qui dépense trop! Écoutez le ministre de la guerre, c'est le ministre de la marine qui dépense trop et qui dépense mal ! C'est en attaquant ainsi que chacun se justifie, sauf à s'unir contre l'ennemi commun ; or, l'ennemi commun des huit ministres qui dépensent, c'est le ministre des finances, qui a beau crier et se récrier ! U faut toujours quMl finisse par payer.
Encore si cela donnait à la France un système politique, si cela lui faisait peser dans les balances de l'Europe un poids décisif!
Mais quel poids pesons-nous ? Quelle influence exerçonsnous? Quel système avons-nous?
Cette question, nous la posons aux journaux qui ont servi d'échelle à tous les hommes que nous avons vus au pouvoir depuis 1830.
Cette question, nous la posons et aux anciens conservateurs, et aux républicains de la veille, et aux républicains du lendemain.
Galilée disait : E înir si muove !
Nous disons, nous, avec la môme conviction : aussi long-
(1) « n n'y a rien de plus dangereux pour un État que diverses autorités égales en l'administration des affaires. »
CARDISAL DE KICHELIEr.