‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 157 sur 231 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

11 août 1852.

LMsS(?w6/e'<3 nationale est une ruine de l'aspect le plus triste : ni rédacteurs, ni lecteurs. Quel cliàtiuient ! quelle expiation ! quelle leçon ! quel exemple ! Un journal vit de la liberté des autres journaux ; donc, ôler aux autres journaux la liberté, c'est s'ôter à soi-même la vie. Le jour où les feuilles révolutionnaires ont cessé de pai'aîlre, les feuilles contre-révolutionnaires ont perdu leur raison d'exister. M. Delescluze était la raison d'être de M. de Lavalette ; M. Proudhon légitimait M. de Cassagnac.

15 août 1852.

VAssemblée nationale ne fait qu'une réponse évasive à la lettre de M. de Lourdoueix où se trouve ce passage :

« C'est déjà quelque chose d'assez KÏngulier que de voir des hommes dont la carrière politique a commencé dans les luttes de la presse, susciter d'autres hommes pour dire ce qu'ils n'osent pas avouer publiquement, faire du journalisme sans vouloir être journalistes; guider la main qui tient la plume afin de pouvoir dire qu'ils n'écrivent pas ce que d'autres signent; il ne faut pas qu'on puisse leur reprocher d'abuser de cet incognito pour faire une guerre déloyale à des écrivains consciencieux qui se sont jetés bravement dans l'arène pour défendre leurs convictions, qui combattent à visage découvert, et qui ne veulent personne que leurs imprimeurs entre eux et le publie, entre eux et le pouvoir.

» Je ne suis pas le seul à m'étonuer que, dans la situation où se trouve la société, les hommes de première ligne ne passent pas devant au lieu de rester derrière ; qu'ils se bornent à donner à leur journal des fragments de livres anciens ayant quelque rapport indirect avec les circonstances, au lieu d'aborder directement et franchement les épineuses questions du moment, d'éclairer leurs concitoyens, de discuter doctriualement les points de dissidence qui existent entre les partis monarchiques, de tâcher de réparer les lésions faites à l'édifice social par les anarchistes.

» Les hommes d'État du gouvernement de 1830 se trompent s'ils croient pouvoir se dispenser de faire connaître à la France le travail qui s'est accompli en eux depuis 1848; ce n'est pas en faisant défaut au tribunal de l'opinion qu'ils se réhabiliteront. Tôt ou tard, il faudra qu'ils purgent leur contumace, et qu'ils plaident leur procès devant la France, s'ils veulent avoir action sur ses destinées.

» Mais ce qui sera encore moins compris, c'est que, voulant s'enfermer dans un silence mystérieux sur ce qu'ils veulent, ils aient fondé un journal quotidien. Avoir un organe pour se taire n'est pas une pratiqve com mune. A la vérité, si cet organe n'exprime aucune conviction, il ne se refuse pas d'attaquer ceux qui en ont. Ces messieurs, à ce qu'il paraît, ont voulu avoir une bouche, non pour parler, mais pour mordre.

» Armer en guerre un vaisseau pour courir sus aux navigateurs et ne lui donner ni drapeau ni lettre de marque, c'est pis que de fréter un corsaire, car un corsaire arbore son pavillon.

» A quelle cause appartenez-vous ? La France sait que je suis légitimiste : l'êtes-vous? Blâmez -vous l'usurpation de 1830? blâmez-vous l'insurrection? blâmez -vous la position prise par les princes d'Orléans depuis 1848? Reconnaissez-vous le principe d'hérédité légitime dans la transmission du pouvoir? En d'autres termes, êtes-vous restés révolutionnaires ? êtes-vous devenus royalistes ? Nul ne le sait. Tant que vous ne l'aurez pas dit, vous ne serez rien dans la cause royaliste, et vous n'ai;rez aucun caractère pour faire connaître à la France les sentiments du prince exilé sur la politique suivie par ses défenseurs. — DeLourdoueix. »

Il va sans dire que V Assemblée nationale s'esl Lien gardée d'insérer ce passage de la lettre de M. de Lourdoueix, n'y pouvant rien répondre.

En effet, que pouvait répondre V Assemblée nationale?

Est-ce que M. Guizot n'a pas été ministre de la Révolution de 1830, du roi des Français, qui était au roi de France ce que le pape de Genève fut au pape de Rome ?

Est-ce que M. Guizot, sous le règne de S. M. Louis XIV, n'eût pas été, pour le moins, chassé de France en qualité d'hérétique?

Vaine leçon du passé ! Cet enseignement de l'histoire n'a pas appris la tolérance à M. Guizot, car VAssemblée nationale fulmine un réquisitoire contre le dernier ouvrage de M. Proudhon, ouvrage dont la vente a été ordonnée peu de jours après l'envoi et la réception de la lettre datée du 24 juillet 18521, signée Proudhon, lettre qui prouve que le président de la République est moins intolérant que ne le

LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. o43

serait M. Gubzot s'il redevenait encore une fois ministre. Mais si VAssemblée nationale ne répond qu'évasivement à la Gazette de France^ la Gazette de France répond victorieusement à VAssemblée nationale :

« Demander au pouvoir de sévir contre l'auteur, de lui mettre le bâillon et la camisole de force, c'est déclarer que la liberté est impuissante à combattre l'erreur, et que la société ne peut être sauvée que par la majorité, quels que soient son titre et sou origine; c'est légitimer l'arbitraire, et, pour des écrivains de journaux, c'est abdiquer. La fable du cheval voulant se venger du cerf est-elle effacée des souvenirs ? Et pourtant jamais hérésiarque n'a exposé plus nettement sa doctrine que ne le fait M. Proudhon dans ce livre de la Révolution sociale démontrée. Non-seulement ses propositions sont formulées avec une hardiesse qui cherche le scandale et qui' ne recule pas même devant le blasphème, mais il les appuie sur un système de philosophie tout aussi précis et sur une interprétation des faits contemporains tendant à fortifier ses conclusions. Aucun général n'a si peu craint de donner prise en se développant devant l'eunemi. M. Proudhon présente à ses adversaires son front de bataille, son flanc et sa queue. Il tire à boulets rouges sur leurs idées, sur leurs croyances. Pourquoi donc n'exécutent-ils pas une charge à fond contre le téméraire ? Pourquoi ne confondent-ils pas le sacrilège et le sophiste? Une doctrine n'est point détruite parce qu'on met le docteur en prison. Si cela était, le socialisme de M. Proudhon serait anéanti ; car personne n'a été mieux et plus longtemps incarcéré que lui, et nous le voyons reparaître avec un livre où son système est exposé avec plus de hardiesse, plus de foi dans son triomphe prochain, qu'il ne l'était dans ses précédentes publications. C'est que dans la prison la pensée fermente, les idées se coordonnent, l'esprit développe et perfectionne ses arguments, qui se défendent les uns par les autres, et c'est ainsi que l'erreur, sans cesser d'avoir les pieds d'argile, devient un colosse puissant par les muscles et par les bras. Quand un livre e>t fait, on ne le défait pas par les réemprisonnements de son auteur, par les imprécations et les condamnations. On le défait par l'analyse et la dissection. Ce qui détruit une doctrine, c'est l'examen sérieux, approfondi de toutes ses parties ; c'est la mise en lumière des faux principes qui lui servent de base, des contradictions, des impossibilités, des nonsens où l'auteur est conduit; c'est le spectacle offert au public d'un sophisme poussé dans l'absurde et pris en flagrant délit de folie et de divagation. On conçoit que si tous les journaux du soi-disant parti de l'ordre voulaient ou pouvaient remplir cette mission, la masse des souscripteurs qu'ils représentent collectivement propageant ces réfutations des mauvais livres, notre civilisation de cinq mille ans ne serait pas troublée au premier vent de doctrine venant à souffler de l'abîme ; mais nos intelligences révolutionnées ayant perdu le? principes de l'ordre, la logique et la dia-

k'ctique de l'ordre, elles sont désarmées devant les tentatives extrêmes de l'esprit de désordre, parce que ces tentatives partent pour ainsi dire du même fonds d'erreurs et de mauvaises passions que celui qu'elles ont en elles. Ces intelligences ne sont i)as à vrai dire attaquées de front par le socialisme, elles sont débordées par lui. Et n'a-t-ou pas vu, il y a quelques années à peine, quand une coalition se forma au nom de l'ordre entre tous les partis représentant les phases diverses de la révolution, une souscription s'ouvrir pour donner à un comité les moyens de faire faire de bons livres? Les banquiers et les capitalistes apportèrent aussitôt leurs sacs d'écus à ce comité, et la souscription s'éleva en quelques jours à plus de cent mille francs? Quels bons livres ont été faits avec cet argent? Quelle réfutation victorieuse est venue couper dans ses racines la théorie socialiste? Ce comité n'a propagé qu'un ou deux petits écrits sans doctrine, sans portée philosophique et politique, contenant les lieux communs de morale et de raison à l'usage des paysans restés moraux et raisonnables, mais n'allant point au fond des questions, posées. Un journal hebdomadaire, mort de uiaiserie au bout de quelques mois, a voilé tant bien que mal aux sousci'ipteurs leur mystification. Et la caisse a servi en réalité k payer les frais de correspondance des comités électoraux et les intrigues des coalisés. — De Lourdoueix. »

La Gazette de France n'a pas peur de la liberté et s'en trouve bien ; ce journal est à peu près le seul qui ait conservé de la sève ; les autres journaux ressemblent à des arbres morts sur pied.

19 août 1852.

Oui, cela est vrai, les journaux sont ternes; la vie s'est retirée d'eux ; mais h qui la faute? Nous le demandons aux directeurs et rédacteurs pseudonymes de VAssemblée nationale : N'est-ce pas la vôtre?

Ce qui existe n'est-il pas votre œuvre ?

Ne vous en moquez donc pas, car lorsque vous raillez les journaux sur leur silence, vous ressemblez au bourreau qui soufflette sur les joues la. tète qu'il vient de décoller.

xxvin.

VAssemblée nationale, s'emparant d'une phrase du Siècle, la relève en ces termes de père fouetteur :

« Pendant trente ans, la presse soi-disant libérale n'avait cessé de dire que les Bourbons avaient été ramenés par l'étranger, et qu'ils avaient été reçus avec répugnance par la nation. — Vous mentiez donc, messieurs?... Nous le savions bien, mais nous sommes charmés que ce soit vous qui le déclariez naïvement aujourd'hui. »

Est-ce donc bien au journal de M. Guizot qu'il appartient de s'exprimer ainsi? Ce journal aurait-il donc oublié la part active que prit M. Guizot à la formation de la fameuse société : AIDE-TOI, LE CIEL t'aidera ? Faut-il que nous replacions sous les yeux de MM. de Saint-Albin, de Saint-André et de Saint-Ernest, l'extrait suivant de la troisième livraison du Dictionnaire de la conversation :

a NOMS DES PRINCIPAUX MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ Aide-tOi, le ciel

t^ aidera :

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