‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 186 sur 231 · STABILITÉ : LIBERTÉ · texte numérisé non relu

STABILITÉ : LIBERTÉ

erreur, son incurie, son optimisme, comme toute maison qui s'écroule devait tomber.

Tout gouvernement qui a succombé était illégitime.

Un gouvernement est pour nous ce qu'est, pour le passager, le navire qui le conduit d'un port à un autre. Peu nous importe le nom, même le pavillon du navire ! Ce qui nous importe, c'est qu'il nous conduise sûrement et rapidement. Un gouvernement rasé n'est à nos yeux qu'un ponton. Nous mettons notre honneur à rester fidèle à la Liberté, et non pas à rester fidèle aux gouvernements qui, l'ayant trahie, ont mérité d'échouer.

En une seule occasion, sous prétexte de quelque péril que ce fût, imaginaire ou réel, nous a-t-on jamais vu placer la Nécessité au-dessus de la Liberté ? Nous a-t-on jamais vu réclamer la Liberté pour les uns et ne pas la réclamer pour les autres ?

Nous a-t-on jamais vu admettre à la Liberté une seule exception, qu'elle s'appelât Jésuites et liberté de l'enseignement, ou Socialistes et liberté de réunion? Le langage que nous tenons aujourd'hui, n'est-ce pas le même langage que nous tenions le 23 et le 2o février 1848, la veille et le lendemain de la révolution? Le langage que nous tenons aujourd'hui, n'est-ce pas le même que nous tenions sous la dictature du général Gavaignac, lorsqu'il supprima, le 20 août, la Gazette de France, et qu'agissant comme l'un des syndics de la presse, nous convoquâmes aussitôt tous les journaux dans la salle Lemardelay? A cette époque, qui était le doyen des syndics de la presse? N'était-ce pas le rédacteur en chef de V Union? Que fit-il? Vint-il à la réunion convoquée par l'un de sescollègues?— Non; il prit parti pour l'arbitraire contre la dictature, pour le A^a^iona/ contre la Gazette de France. Il déserla son poste et sa cause, son droit et son devoir.

Jamais on ne nous a trouvé, jamais on ne nous trouvera ni derrière une barricade, ni derrière un complot, ni derrière un attentat; mais tcujours on nous a trouvé, comme l'artilleiu^ à sa i)ièce. où rhonnonr et le devoir comman-

ditient que nous fussions, afin de défendre l;i Liberté et de protéger la faiblesse des vaincus contre l'enivrement des vainqueurs.

Le 24 février, nous avons crié : Co«/?ance/ parce que crier : Confiance ! c'était crier : Liberté ! Le 5 août 18i8, dès que la Presse, suspendue pendant 42 jours par le général Cavaignac, put reparaître, nous avons crié : Amnistie I parce que crier : Amnistie! c'était crier Liberté! Le 29 mars 1852, à peine de retour de l'exil, et reprenant la |)lume pourla première fois, nous avons' répété : Conservons la Républiqve ! parce que c'était crier encore : Liberté ! Dans le temps où nous vivons, rien, malheureusement rien, n'est absolu, tout est relatif.

Ainsi, l'Empire lui-même, s'il avait été accepté, voté, ratifié par le suffrage universel, seitiit encore incontestablement la Liberté, relativement h la Monarchie ramenée pour la troisième fois par l'étranger, seule chance que le neveu de Louis XVIIl ait de rentrer en France et de coucher aux Tuileries.

Il est, nous le savons, des républicains de la veille qui disent : — Plutôt le neveu de Louis XVllI ramené dans un fourgon par l'étranger, que le neveu de TEmpereur élevé sur un trône par la France. Nous qui ne comptâmes jamais qu'au nombre des républicains du surlendemain, nous disons : — Plutôt le neveu de l'Empereur adopté par la France, que le neveu de Louis XVIII ramené par l'étranger.

Page 1