‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 173 sur 199 · A MES AMIS · texte numérisé non relu

A MES AMIS

20 septembre 1348. *

« Vous l'avez voulu !

» Au mois d'avril et au mois de juin 1848, aucune considération n'avait pu obtenir de moi que je me jetasse dans la mêlée des candidats qui briguaient présomptueusement le titre de représentant du peuple.

» Le 5 juillet, a ma sortie de la prison de la Conciergerie, beaucoup d'entre vous sont venus me dire : « Avouez que » vous avez eu tort de ne vouloir rien faire pour abriter » l'indépendance de votre caractère sous Pinviolabilité du

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« litre lie nieml)ie de la représcnlalion nationale. A\ec le >' plus léger efTiJi'l, v.)u.s eussiez été élu; — élu, vous n'eus- » siez pas été jeté dans un eacliot. la Picsse n'eût pas été » supprimée pendant ([uarante-deux junrs, et la Républi- » que, en frappant le droit de discussion et le droit de dé- » fense, ne se fût pas porté un coup mortel. «

« Élu, vofis ai-je répondu, j'eusse peut-être eu le soi"l de » ceux des représentants qui ont été tués dans les journées » de juin, en remplissant le plus noble devoir : celui d'ex- » poser sa vie pour arrêter TelTusion du sang; je le crois, » car je n'eusse pas résisté à lentraînement d'un de- » voir qui, après le péril, m'eût donné le droit de parler » plus hautement d'amnistie. »

» Cette réponse ne vous a pas sulli.

» Vous avez insisté! Alors, sans désir de réussir comme sans crainte d'échouer, j'ai accepté la candidature ; j'ai l'ail plus, j'ai adressé aux électeurs un appel, et je n'ai rien épargné pour qu'il fût entendu.

» Le scrutin a prononcé.

» Je pourrai désormais rester librement à l'écart des partis sans qu'aucun ait le droit de dire que j'ai déserté la lutte; car il n'en est pas un qui n'ait puissamment concouru à rendre au gouvernement le service de m'isoler. Cette unanimité exemplaire n'a cependant pas empêché le gouvernement de faire servir l'argent des contribuables à payer les plus ignobles libelles. Heureusement, pour l'honneur des lettres, il ne s'est point trouvé un écrivain qui consentît au rôle d'exécuteur d'une si basse œuvre. 11 a fallu que le gouvernement recourût à la main d'un lilou. plusieurs fois condamné par la justice.

Les journaux, en affectant de craindre l'élection de M.M. Cabet, Raspail et Thoré , ont préféré accroître les chances de ces candidats (jue de me laisser les miennes garanties par 70,000 voix.

Ainsi, l'ancienne oppasiti »n de gauche n'a pas hésité a me préférer hautement un candidat qui avait été l'un des plus ardents n entraîner à sa perte le d(M'niei' ministère de

la monarchie, et avec ce ministère la monarchie elle-même.

Si c'est par reconnaissance, je n"ai rien à dire.

Ainsi, l'ancienne opposition légitimiste ayant à choisir entre deux candidats, l'un qui avait voté pour, et l'autre qui avait voté conireh flétrissure, a choisi publiquement le candidat qui, de sa main, avait appliqua le fer rouge sur l'épaule de la Fidélité, à son retour de Belgrave-Square.

Si c'est par magnanimité, je n"ai quà m"incliner.

Il n'est pas une manœuvre, pas une cabale, devant l'emploi desquelles gouvernement et police, coteries et rivalités aient reculé.

Aux ouvriers on disait : — C"est un partisan de la régence.

Aux propriétaires on disait : — C'est un socialiste ; les rouges votent pour lui.

Aux commerçants, on disait : C'est un alarmiste ; ce sont ses prévisions qui empêchent le commerce de reprendre.

Au légitimistes, on disait : C'est de tous les républicains celui dont il faut le plus se défier; car avec la simplicité de ses idées, la fermeté de sa volonté et l'activité de son esprit, il ne serait pas impossible qu il fît tenir et durer la République.

Ainsi s'expie l'indépendance par l'isolement.

Ainsi s'explique comment cette fois, avec plus d'efforts, j'ai eu moins de voix en septembre qu'en juin 18i8.

Mais chacune de ces voix, je puis le dire, est le triomphe d'une sympathie individuelle et persévérante sur l'effort combiné de toutes les coteries.

Je constate ici des faits; je n'exhale aucun regret, car je ne perds aucune illusion ; n'ai-je pas vu de près, depuis quatorze ans, l'impuissance des assemblées ?

Par ma démission de député, le 14 février 1848, je crois avoir acquis le droit de m'exprimer en toute franchise, sans que la sincérité de mon langage puisse être suspectée : je crois avoir prouvé qu'un devoir à remplir m'importe plus qu'un titre à garder ou à conquérir.

A Paris seulement j'ai accepté la lutte, précisément parce

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qu'à Paris c'était moins une éleclion qu'une lutte, et pour moi une décisive épreuve : — celle de savoir quel compte me sérail leiui de tous les efîurts que, depuis le 25 février, je n"ai cessé de faire pour détourner ce flot de la misère, rougi de sang, qui menace de tout emporter?

Je pensais que peut-être on n'aurait pas encore oublié que le 24 février j'avais été le dernier à tenter de sauver, au travers des balles, la monarchie, l'ordre et la liberté; que le 25 février j'avais été le premier à me jeter en avant sans regarder en arrière, et à m'écrier : Confiance ! Confiance ! En effet, s'il était un moyen d'échapper à la ruine du crédit, à l'interruption du travail, à la guerre civile, le seul qui existât, c'était de franchir résolument l'abîme révolutionnaire où s'est laissé piteusement tomber un pouvoir à la fois présomptueux et timide, ne sachant que menacer quand il fallait uniquement songer à rassurer.

Je pensais que peut-être on n'aurait pas encore oublié que ce n'était pas sans vigueur et sans péril que, pendant deux mois, en mars et avril, j'avais opposé la résistance à l'intimidation, et, plus tard, en août et septembre, défendu, au risque de toute ma fortune, la liberté contre l'arbitraire.

Je pensais que peut-être on n'aurait pas oublié la justesse de mes prévisions, toutes confirmées par les événements.

.le pensais, enfin, que peut-être on n'aurait pas encore oublié que si beaucoup de fautes avaient été commises, il n'en était pas une seule que je ne me fusse efforcé de piévenir par les plus sincères avertissements.

Qui ne ressent pas la peur la comprend et la sert mal.

Je ne pensais pas (pi'avcrtir ce fût alarmer; que résister, ce fût affaiblir!

Je m'abusais; lescrutinest venu m'ùter cette dernière illusion.

Ma tache est remplie; persister dans des efforts inutiles ce serait paraître \ouloir m'imposer; ce serait me donner l'apparence d'une ambition personnelle que je n'ai jamais eue, et dont Tabsence se prouve par l'excès de l'indépendance qui m'est reprochée.

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