AVANT-PROPOS V
ne âisposons pas de moyens ^suffisants pour accomplir une pareille tâche; nous n'avons pas le droit d'y prétendre. Nous nous sentons forts, je le veux, de nos convictions, de nôtre volonté de bien faire. Mais qui nous dit que nos convictions ne font pas à d'autres l'effet de fantaisies individuelles? Qui nous dit que notre action ne sera pas taxée d'accaparement, d'oppression morale?
A cela l'on répondra peut-être qu'il y a un moyen de légitimer et de rendre efficace ce maniement des consciences : c'est de le faire régler et sanctionner par les lois de l'État ou par telle autorité reconnue. Mais l'entreprise de modeler une conscience n'est pas moins contraire à l'idée de la dignité humaine, que ce soit l'État ou un individu qui la poursuive, La force dont dispose l'autorité publique peut même la rendre plus odieuse.
N'y aurait-il pas cependant un moyen suprême d'échapper à ces objections? Ne s'évanouissent-elles pas, si l'on pose en principe que, sous aucun prétexte, l'action de l'éducateur ne doit tendre à opprimer la conscience, mais qu'au contraire il a pour mission de créer des hommes capables de penser et de se conduire par eux-mêmes, ayant en eux, avec la règle morale et l'idée du devoir, la volonté de s'y conformer, par cela seul qu^ils se sentent libres? Comment l'éducation morale serait-elle une prise de possession des consciences, si ce qu'elle doit créer c'est proprement l'autonomie de la conscience ?
Ces formules demandent à être définies avec pré-
mt AVANT-PROPOS
cision^ si Ton veut qu'elles soient aussi salutaires dans la réalilé qu'elles paraissent satisfaisantes au point de vue logique. Rousseau, on le sait, se rassurait sur le caractère d'absolutisme que présentait, dans sa théorie, lo pouvoir souverain, en se disant qu'il ne pouvait y avoir oppression là où il ne s'agit que de forcer les liomtiics à être libres. Il ne faudrait pas se tranquilliser tlo parti pris sur la légitimité du maniement des coriscitinccs à l'aide de raisonnements analogues à celui de Rousseau.
Certes, nous devons placer le terme de l'éducation dans celte identification de la volonté avec la loi, qui seule assure la pratique du bien et lui donne tout son prix. Mais cette fin même montre assez quel scrupule dans le choix des moyens s'impose à l'éducateur. En eiïct, pour que l'autonomie de la conscience soit vraie et morale, et non illusoire, il faut, d'une part, quo la loi avec laquelle s'identifie la volonté ait un caractère d'universalité aussi parfait que possible, et que, d'autre part, la volonté conserve toute sa liberté et tout son ressort. Mais combien il est à craindre que le genre d'autonomie que créera l'éducateur ne ressemble pas à celle-là! Est-il sûr qu'il s'en tiendra aux idées, aux lois vraiment universelles, qu'il renfermera son action sur l'âme de l'enfant dans de justes bornes, s'il s'attribue pour mission propre de lui forger une conscience ? Sa sollicitude même, le zèle avec lequel il enveloppera l'enfant et lui fera un milieu à souhait, ne risqueront-ils pas de se retourner contre lui? El ne pourra-t-il pas arriver que, plus il travaillera
AVAM'-PRoros Iriï
à créer une personne autonome, d'autant plus it inculque à Tenfanl sa propre personnalité? A son insu d'ailleurs; car il est surprenant avec quelle facilité nous admettons que les antres pensent par euxmêmes, lorsqu'ils pensent comme nous.
Il ne faut pas oublier qtieresprit de Tenfant est encore vide d'idées, et que Topinion d'être quelqu'un est pour lui très séduisante. Sa passivité sera double, si à Taclion naturelle de renseignement vous joignez la prescription de Tindépendance et de la personnalité. Il embrassera vos idées avec d'autant plus d'ardeur qu'il se verra autorisé, engagé à les croire siennes. Il sera à peu près dans le cas de l'homme qui est sous Tcmpire d'une suggestion^ et qui se croit d'autant plus lui-même que sa volonté a plus complètement fait place k celle d'autrui.
Tel est recueil auquel il faut éviter de se heurter; et le plus sûr, à cet égard, sera toujours de n'aborder l'éducation de la conscience qu'avec une extrême discrétion. C/est aussi le parti le plus convenable. Car Técole ne doit pas laisser croire à la famille et à la société que celles-ci peuvent se reposer sur elle du soin d'élever leurs enfants. L'école y contribuera, certes, de toutes ses forces, mais à titre de collaboratrice, non d'éducalrice seule responsable. It s'en faut d'ailleurs que, renfermée dans ces limites, ello soit réduite à l'impuissance-
Supposez les maîtres choisis, ainsi qu'ils doivent Têtrc, avec le plus grand scrupule au point de vue moral. Déjà leur vie, leur personne^ leur honocteté
TiTt AVANT-PROPOS
professionnelle j chacun de leurs actes et chacune de leurs paroks, constituent un enseignement moral trt>s e[ficace ; renseignement par l'exemple. Mais co h'ost pas tout. Entre l'instruction tenue pour immédiatement et nécessairement moralisatrice, et l'éducation conçue comme séparée de l'instruction, il y a un moyen terme : l'éducation par l'instruction. Or c'est là proprement ce qui appartient à l'instituteur public. Son rôle est d'instruire, non de prêcher : il n'en sortira pas. Mais parmi les matières del'instruc- Uon, il en est qui se rapportent plus directement à la morale : il s'y attachera avec prédilection. Et qu'on n'objecte pas qu'en cet ordre de choses savoir n'est rien, faire est tout, et qu'il y a loin d'une leçon répétée sans faute à un effort pour pratiquer ce qu'on a appris. Tout, certainement, n'était pas paradoxal dans la célèbre doctrine de Socrate, suivant laquelle Fhommo qui possède véritablement la science du bien ne peut manquer de vouloir le faire. Toute science, sans doute, n'est pas efficace pour rendre l'homme meilleur ; mais la science morale proprement dite est un important mobile d'action pour l'homme, et cela d'autant plus qu'il voit ses maîtres conformer euxnieme!=i leur fonduite à leur enseignement.
Mais en quoi doit consister cet enseignement de la morale? Visera-t-il à inculquer aux élèves un système dogmaliqae, considéré comme l'expression la plus parfaite do la vérité en cette matière? Loin de mol la pt^isée do déprécier les magnifiques spéculations d'un Aristote ou d'un Kant ! Mais il s'agit ici de