ET L'EDUCATION RELIGIEUSE
Par F. Buisson (27 mars l'JOO.)
Mesdames, Messieurs,
C'est une lâche difficile que j'ai entreprise, je ne me fuis pas d'illusions. Je vous demande non pas votre indulgence, mais un genre d'effort qu'un auditoire accorde moins aisément. La conférence que je suis censé vous apporter, je vous demande de vous la faire vous-mêmes en prenant simplement mes réflexions comme occasion et prétexte des vôtres, en essayant de résoudre chacun à votre manière les problèmes que nous abordons ensemble : puissiez-vous, en les approfondissant, dissiper mieux que moi-même les obscurités d'un sujet qui, pour nous être tout à fait intime, est loin pourtant de nous être suffisamment familier!
Quels sont les rapports de l'éducation morale et de l'éducation religieuse? En d'autres termes, quelle part d'influence convient-il d'assigner respectivement à la morale et à la religion sur le développement de l'éducation?
Il est bien entendu que nous parlons de l'éducation
312 quf:stions de morale. — f. buisson
moderne : c'est de nous et de nos enfants qu'il s'agit, il ne s'agit pas d'histoire et de savantes discussions rétrospectives.
Nous tenons pour acquis ce fait très général dans notre Occident chrétien : jusque vers la fin du siècle dernier, tonte l'éducation morale a été dominée, dirigée, inspirée par la religion. Dix-huit siècles de christianisme, effaçant à cet égard la tradition antique, celle de la Grèce et celle de Rome, ont façonné les esprits à cette notion que toute morale dérive d'une foi religieuse (en prenant ce mot foi dans ses divers sens, foi du cœur et foi de l'esprit, croyance dogmatique et pratique cultuelle, adhésion de l'intelligence, soumission de la volonté, entraînement de l'imagination, pli de l'habitude).
La théorie en est très simple : pour déterminer notre conduite, il faut des motifs et des mobiles. Seule, la religion nous fournit les uns et les autres avec une force suffisante pour nous faire obéir à la loi morale comme à une expression de la volonté de Dieu.
C'est précisément cette théorie que, la première parmi les nations modernes, la France a rejetée. Elle en a proprement renversé les termes. Non, dirent en substance les philosophes du xvni® siècle, Voltaire à leur tête, la morale n'est pas le fruit de la religion, elle en serait plutôt la racine. Non, les systèmes de morale ne dérivent pas des systèmes de théologie : il n'y a qu'une morale, et il y a plusieurs théologies.
Comment la Révolution s'est inspirée de ces doctrines pour écrire la Déclaration des droits de l'homme, comment, après un siècle d'oscillations, la France a fini par les traduire en institutions publiques, en réalisant expressément dans ses écoles laïques la morale indépendante (indépendante tout au moins des diverses confessions religieuses), je n'ai pas à vous le retracer.
l'éducation morale et l'éducation religieuse 313
Mais quelles raisons ont déterminé la France, la Suisse, les Etats-Unis à adopter ce régime d'absolue laïcité ?
D'abord des raisons politiques. Toute démocratie, reposant sur les idées de liberté et d'égalité, s'engage à les appliquer en ce qui dépend d'elle directement. Elle doit donc garantir aux parents dans la société politique, aux enfants dans cette société en petit qu'est l'école publique, la première des libertés, la liberté de conscience et la première des formes de l'égalité, celle des citoyens devant le magistrat, des élèves devant l'instituteur : d'oîi la nécessité d'une séparation entière entre l'Égiise et l'école, entre le corps enseignant et tous les corps ecclésiastiques.
Il y a, en outre, des raisons philosophiques : les seuls éléments de morale qu'il appartienne à la société de transmettre aux jeunes générations sont ceux qu'elle a reçus elle-même d'un long passé, ceux qui constituent l'héritage des siècles et le patrimoine de l'humanité. Ce legs sacré de la civilisation s'est grossi d'acquisitions successivement accumulées au cours des âges.
11 ne s'agit donc que de morale pratique, que des règles de conduite usuelle, en d'autres termes il n'y a là que des problèmes de l'ordre le plus élémentaire, de ceux sur lesquels les hommes d'un même temps et d'un même pays ne peuvent guère plus différer d'avis qu'ils ne se disputent sur les quatre règles ou sur la géographie.
A tous ceux qui voulaient le faire sortir de ce terrain étroit, mais solide, le fondateur de l'école laïque chez nous, Jules Ferry, a toujours sagement répondu : « L'école n'a charge d'enseigner qu'une morale, à savoir la bonne vieille morale de nos pères ».
Nous croyons fermement que la France a eu raison en 89 de poser ces principes tout nouveaux, utopie en appa-
rence, en réalité formule féconde et désormais incontestée du droit public moderne ; et qu'elle a eu raison de nos jours en appliquant enfin résolument ces principes à son système d'éducation nationale, en dépit d'une résistance qu'elle s'est interdit de vaincre autrement que par le lent progrès des idées, fruits d'or qui ne mûrissent qu'au soleil de la liberté.
Ainsi, l'éducation laïque sera une éducation morale indépendante de toute forme religieuse. Et voilà, semblet-il, la question résolue.
Est-elle 'vraiment résolue ?
Cette éducation morale, qui est légitime, sera-t-elle efficace? Son indépendance fera-t-elle qu'elle puisse se suffire et surtout nous suffire? Quand on aura donné et très bien donné, à part de la religion, cette éducation morale, aura-t-elle assez profondément remué l'âme, éclairé l'esprit, touché le cœur, formé le caractère, suscité les énergies nobles et dompté les autres pour qu'il n'y ait plus rien à faire?
Il faut une éducation morale : l'école la donnera. Mais faut-il aussi une éducation religieuse ? Et ne serait-ce pas l'œuvre de la famille? Ou bien la religion ne serait-elle qu'une forme inférieure et archaïque de la morale à mettre au rang des instruments démodés ou des luxes superflus?
Pour répondre, il faut nous efforcer de voir un peu plus nettement ce qu'est la morale et ce qu'est la religion, ce qu'elles sont, \eux-je dire, l'une par rapport à l'autre.
La morale, science de la conduite, règle les rapports de l'individu avec ses semblables, lui assigne sa place, son rôle, ses devoirs, ses droits dans la société à tous les degrés : famille, cité, patrie, humanité.
l'éducation morale et l'éducation religieuse 315
Mais quand la morale aura trouvé une règle qui pourrait, par hypothèse, s'appliquer à tous les êtres humains, résumer tous leurs rapports — prenons, pour préciser par un exemple, l'idée la plus simple et, ce semble, la plus riche, l'idée de justice — il arrivera que l'homme, instinctivement, irrésistiblement, voudra étendre cette règle bien au delà de sa propre vie et de la vie de ses semblables, au delà de la terre, au delà du présent, au delà du visible : il l'appliquera à tout l'univers, il prolongera les lignes bien plus loin que ne porte son expérience, et il entendra que la justice règne dans le temps et au-dessus du temps, dans l'espace et par-delà l'espace, il la portera à l'infini, il en fera un principe absolu, il aura créé Dieu.
Et voilà la religion née.
Qn'est-elle, sinon le prolongement, l'extension ad infiiiitumde la morale elle-même ? L'une fondait la société humaine, l'autre fonde sur les mêmes bases une société universelle des êtres ; c'est une loi commune qui régit le petit monde et le grand. La religion, disait Senancour, c'est la morale dans l'infini.
La morale et la religion ne semblent donc pas se contredire : leur but n'est pas le même, mais il est situé dans le même axe, l'un plus près, l'autre plus loin de nous : il suffit de continuer le mouvement commencé pour s'élever de l'un à l'autre.
Regardons-y de plus près.
Si l'objet de la religion semble n'être que celui de la morale agrandi, étendu, projeté à l'infini, les deux méthodes suivies vont nous montrer une différence fondamentale.
La méthode de la morale est celle d'une science, ou tout
au moins d'un ensemble régulier de connaissances dues à l'expérience et à la réflexion. C'est une œuvre de raison, c'est une doctrine qui se fonde sur des phénomènes observés, les analysant, les contrôlant, en tirant des conséquences vérifîables, liant logiquement les faits les uns aux autres par des relations qui s'expliquent et se démontrent comme toutes les lois de la nature.
Autre est la méthode de la religion.
Ici, la science se récuse ou elle est récusée. Ici, plus de nature, mais un domaine prétendu surnaturel. De nos trois groupes de facultés, que la morale mettait en mouvement suivant leurs lois naturelles, chacun devra se plier aune façon d'opérer nouvelle et anormale. L'intelligence ne devra plus expérimenter et raisonner, mais croire ; le sentiment ne pourra plus s'épanouir en pleine joie et en pleine liberté, mais se briser, s'humilier, se renoncer ; la volonté n'aura plus qu'à se soumettre et à obéir. Dogmes, pratiques et actes de foi remplaceront la vie naturelle de l'esprit humain. Et à tout ce que la science et la morale lui permettaient, lui ordonnaient de découvrir par luimême, une autorité suprême viendra substituer toute faite une vérité surnaturelle composée de faits miraculeux, de croyances supra-rationnelles, de livres révélés, de prédictions, d'exorcismes, de sacrements et de mystères. Le tout se constituera, avec les siècles, en une puissante institution ecclésiastique.
Faire la critique de cette prétention des religions, je n'y songe pas ici : c'est dès longtemps pour chacun de nous, dans un sens ou dans dans l'autre, une question jugée. Pour ma part, je me borne à constater que, si toutes les religions se ressemblent en ce qu'elles allèguent d'innombrables miracles, et encore en ce que chacune juge parfaitement ridicules tous ceux des autres religions sans exception, si pareils qu'ils soient les uns aux autres, elles
se ressemblent surtout en ce point que pas une n'a réussi à ébaucher le moindre commencement de preuve scientifique pour soutenir cet immenee et branlant échafaudage du surnaturel petit ou grand, ancien ou moderne, païen, juif ou chrétien.
Celte fois, la question est résolue ? Notre choix est fait. Nous nous en tenons à la science et à la morale, nous laissons à qui voudra d'y fier les lumières surnaturelles; nous suivons celles de la nature, qui a pour éclairer l'humanité une double et éternelle révélation : la raison et la conscience.
Oui, la question est résolue, s'il est vrai, en effet, que la religion se confonde avec le surnaturel.
Et il est vrai que toutes les solutions apportées par les religions, depuis qu'il y a des religions sur le globe, sont pétries de surnaturel, ne vivant que par et pour le surnaturel. Elles changent d'âge en âge, mais, en somme, elles se valent, car elles ne font que répéter la même explication en l'élevant d'un degré, à mesure que l'esprit humain a franchi un degré de plus : la forme précédente parait toujours inacceptable à l'âge qui suit immédiatement, elle le choque par sa grossièreté ou le fait sourire à force de naïveté. Le dogme passe donc au rang de symbole ou à l'état de survivance obscure, on y substitue un dogme nouveau qui, à son tour, vieillira, et ainsi indéfiniment.
Voilà qui est entendu : toutes les solutions s'évanouissent dans la même fumée, retournent au même néant. Alors c'en est fait, il ne reste plus rien ? — Rien des solutions, nous les écartons toutes. Mais le problème luimême, a t-il disparu avec elles? Pouvons-nous l'écarter aussi aisément ?
C'est ce qu'il nous faut examiner. Car enfin, de ce que les solutions sont nulles, s'ensuit-il que le problème aussi soit nul ? Il se pourrait, sans doute, qu'il le fût, qu'il consistât en questions mal posées, en non sens, en jeux de l'esprit ou en maladies de l'esprit dont nous n'aurions pas à tenir compte. 11 y a de ces pseudo-problèmes dans tous les ordres, la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre philosopale, tourments inutiles de l'esprit humain. Le problème religieux est- il de ce genre?
C'est à nous-mêmes, c'est à chacun de nous de répondre en se repliant sur sa propre et intime expérience.
Me voilà ici, devant vous. Je parle, et vous m'entendez. Et que se produit-il ? Des sons, c'est-à-dire qu'une suite de petits mouvements de mes lèvres produit une suite de petites vibrations dans la masse d'air de celte salle et frappe votre oreille. Et que font-ils, tous ces sons? Il font qu'un phénomène invisible, impalpable, insaisissable à toute analyse physique et chimique, constaté par l'observation physiologique, mais nullement expliqué, un phénomène qui s'appelle la pensée, après s'être produit dans mon cerveau, se produit dans le vôtre. Je nomme une chose, une personne, vous la voyez aussitôt ; je vous donne une raison, vous la trouvez ou bonne ou mauvaise, vous pensez tout juste autant que moi, vous répUquez point par point à toutes mes idées, pour les accepter ou les rejeter.
C'est bien un fait, cela, un fait patent, c'est même un fait matériel que ce fait spirituel par excellence. Donc, je pense et vous pensez. Comment cela nous est-il venu? En savons-nous l'origine, en avons-nous la loi? Sommesnous les auteurs de notre vie pensante et tout simplement de notre vie? Je ne demande pas : d'oii tout cela vient-il? Je demande : cela vient-il de nous-mêmes et de nous seuls, de nous ici présents? Qui entreprendrait de dérouler l'interminable écheveau de causes antérieures d'où résulte
ce fait élémentaire qui est si complexe ? Qui serait assez fou pour se faire fort d'énumérer tous les antécédents dont nous dépendons? Ce qui est certain, c'est que nous dépendons, voilà ce que nous ne pouvons nous dissimuler. De qui? de quoi? Gomment? pourquoi? Nous ne le saurons peut-être jamais, mais ce que nous ne pouvons pas ne pas savoir, c'est notre état de pauvres êtres qui s'apparaissent à eux-mêmes comme un cent millionième anneau dans une chaîne dont les deux bouts sont à l'infini.
Que je ferme les yeux et rentre en moi-même, je sens qu'il n'y a rien au monde que je connaisse moins que moi-même, et si je me réveille en quelque sorte pour me regarder agir, je m'étonne d'être.
Que j'ouvre les yeux au contraire et qu'au fond de la nuit je découvre l'armée des cieux, une autre révélation m'envahit. Ces milliers de soleils, ces millions de mondes m'apparaissent, et, après avoir un peu longtemps fixé sur cette poussière d'étoiles mes regards et ma pensée, malgré moi je frémis en voyant — car ma pensée les voit — tous les univers tournoyer dans l'infini des espaces vides avec une vitesse inexprimable. Et que suis-je devenu dans cette vision énorme des mondes en mouvement dans l'espace? Que suis-je devenu, moi, et tous les miens, et tous les hommes, et la terre, et le soleil? Je me suis perdu dans l'infini.
En pensant à ces choses, est-ce que je suis fou ?
Mais non. C'est au contraire le sens du réel qui m'étreint, qui me prend à la gorge. Je m'apparais à moi-même tel que je suis, un infiniment petit, dans l'infîniment grand. Que sais-je de l'un, que sais-je de l'autre? Très peu de chose, quelque chose pourtant. Car voilà que par une sorte d'intuition je me représente l'univers tout entier, dans son unité, dans son immensité, et je m'y vois à la place où je suis, et de cette place je me rends compte
que je suis un rien, un atome imperceptible, moi qui d'habitude me considère comme un centre, un but, une fin.
Et c'est cette sensation là qui est, si l'on osait le dire, la sensation religieuse, c'est tout simplement le sens de notre dépendance, le sens de notre relation avec l'univers.
Est-ce là une rêverie malsaine ? Est-ce une excitation inutile? Est-ce l'exercice d'une imagination en quête d'émotions mystiques? Encore une foisno'^.
C'est le fond de soi-même qu'il faut une fois avoir touché pour en tirer deux impressions que rien ne supplée, que rien d'autre ne nous donnerait au même degré d'intensité.
La première, c'est celle que la sagesse antique a en vain essayé de nous procurer en nous parlant de notre fragilité, du peu que nous sommes, du peu qu'est la vie. Le christianisme y a mieux réussi par un mot, malheureusement dévoyé et perverti depuis, son mot à' humilité . C'est en somme l'impression que nous ne sommes pas maîtres de nous-mêmes, ni de rien, que jamais nous ne serons ni assez modestes, ni assez humbles, ni assez doux, ni assez pareils à des petits enfants, comme dit si profondément rÉvangile, pour avoir vraiment l'attitude qui correspond à la réalité, à notre place dans le grand Tout, à notre rang dans l'échelle des êtres.
Et la seconde réflexion, qui suit tout aussitôt la première, c'est de remarquer dans ce raccourci d'atome, qui nous faisait pitié tout à l'heure, quelque chose d'extraordinaire : il pense et il aime, il sent et il veut, il a un esprit qui embrasse le monde, qui le dépasse, qui en ' découvre les lois, qui l'initie peu à peu à ce mystère sans nom au milieu duquel il est jeté; il a un cœur qui est aussi capable de senlir l'infini dans le beau que son esprit de concevoir l'infini dans le vrai, ii est capable,
cet esclave de la vie, de donner sa vie d'un coup pour une idée, bref c'est une âme, c'est une force, quelle qu'elle soit, qui est de même nature, de même portée, de même valeur que la force, quelle qu'elle soit aussi, qui régit tous ces univers. Quand je pense, ma pensée entre en contact avec celle même qui les anime : le savant qui pense une loi mathématique est en communion avec l'esprit universel, l'artiste dans son extase devant le beau idéal saisit un je ne sais quoi qui est en dehors et infiniment au-dessus de lui, le héros ou le martyr qui donne sa vie a comme la conscience aiguë de son accord avec une vie infinie oii il verse la sienne comme une goutte d'eau dans l'océan.
Ainsi, tout au fond de nous-mêmes comme tout au fond de la nature universelle, nous découvrons à la fois notre dépendance de l'inconnu et notre participation profonde à cet inconnu.
Relisez, en la replaçant à ce point de vue, l'immortelle page de Pascal qui nous abaisse et qui nous élève tour à tour si tragiquement. Vous y retrouverez le frisson de l'émotion religieuse, jusqu'au moment où l'éclair du génie s'éteint et où, pour percer les ténèbres redevenues noires, Pascal reprend en main le flambeau de l'Eglise.
C'est ce que nous ne ferons pas, c'est ce que nous ne pouvons plus faire, nous qui nous sommes engagés à ne jamais quitter la proie pour l'ombre, le clair pour l'obscur, la vue nette de la raison pour la vue trouble de l'imagination, colorée du nom de foi.
Nous avons reconnu, en nous-mêmes, irrécusable et irrésistible, l'obligation, c'est-à-dire la nécessité logique et morale tout ensemble, de suivre les seuls instruments que la nature nous ait donnés : la raison et la conscience. Avec l'une nous pourvoirons à tout notre développement intellectuel, avec l'autre, à tout notre développement
OCESTIONS r)E MORALE. 21
322 QUESTIONS DE MOftALE. — F. BUISSON
moral.; Si quelqu'un nous parle d'une foi qui par définilion vaudrait scientifiquement plus que la science et moralement plus que la morale, en d'autres termes d'une méthode magique, de quelque nom qu'elle s'appelle, qui procéderait par des voies ignorées de la raison et de la conscience, sous prétexte d'être plus consciencieuse que la conscience et plus rationnelle que la raison, ce nonsens ne nous arrêtera pas. Énergiquement nous nous refusons à revenir à deux mille ans en arrière, à remettre l'esprit humain en friche, à briser nos microscopes pour mieux voir avec nos yeux ou avec ceux d'autrui, à déchirer nos tables de logarithmes, nos collections archéologiques, nos livres d'histoire et de critique sous prétexte de trouver quelque' part à moins de frais la vérité toute faite et parfaite.
Ce parti une fois pris, il nous reste bien la science, la morale, l'art. Mais nous restera-t-il encore une religion?
11 nous restera encore la religion.
Non pas un extrait ou une quintessence de religion, non pas un produit artificiel et similaire, non pas une philosophie, une théosophie, une poésie religieuse, un succédané de la religion. Il nous restera uniquement et totalement la religion.
Il y a deux éléments constitutifs de la religion : l'un qui est essentiel et éternel, c'est le sentiment religieux, le soupir de l'âme, l'anxiété intellectuelle et morale, l'esprit se posant la grande question, le cœur s'interrogeant éri présence des énigmes de la douleur et de l'amour, la Volonté s'exaltant dans un effort dont le terme lui échappe. Vbîlà ce qu'il y a de sérieux, de vrai, d'humain, de cons-
tant dans la religion de tous les temps et de tous les pays; suivant la belle parole d'un mystique, Dieu est un indicible soupir caché au fond de l'âme humaine.
L'autre élément, c'est l'enveloppe variable et mobile du premier, c'est l'ébauche d'explication dogmatique, l'ébauche de traduction cultuelle, l'ébauche d'application esthétique et pratique; c'est ce qui pourrait s'appeler le vêtement que l'esprit religieux se tisse avec les matériaux dont il dispose et suivant son degré d'art et d'expérience. C'est longtemps une suite pitoyable de mythes et de rites, de pratiques et de recettes, de magie et de thaumaturgie, de faits contre nature et d'idées contre raison, qui marquent la trace des longs et obscurs tâtonnements d'une pensée errant dans la nuit des choses comme un esquif sans pilote et sans boussole, avant de devenir une théologie savante comme celle du christianisme de Bossuet ou de Leibnitz.
Or, de ces deux éléments nous ne répudions ni l'un ni l'autre, mais nous n'en sommes plus à nous figurer qu'ils aient même valeur, même portée, qu'ils soient tous deux d'essence sacro-sainte et invariable et de plus que tous deux soient choses d'intelligence, qu'il n'y ait qu'à en faire un bon credo et à le répéter ne varieliir.
Nous distinguons, et très profondément, entre ces deux éléments du fait religieux et entre les deux genres de traitement qu'il convient de leur appliquer.
Nous distinguons entre l'âme et le corps de la religion.
Son âme, avant tout, il faut que ce soit une âme, quelque chose de vivant et non de mort, quelque chose qui l'anime et non qui la pétrifie.
Et ce quelque chose, l'histoire aussi bien que la psychologie nous le fait saisir. C'est un triple élan de l'àme humaine (seriez- vous étonnés que l'âmé humaine soit tout justement l'âme de la religion ?)• Nous ctDns talons
trois groupes de faits spontanés, mais que la réflexion ne détruit pas : des émotions qui sont bonnes et saines, encore que troublantes et parfois accablantes ; des curiosités anxieuses qui sont bonnes et saines, encore qu'elles ne comportent pas de réponse immédiatement satisfaisante ; des aspirations enfin et des impulsions qui, elles aussi, sont bonnes et saines, encore qu'elles n'aient nul pouvoir magique et n'agissent que du dedans sur le dedans. Voilà le faisceau des manifestalions incompressibles et indestructibles qui se retrouvent à tous les âges de l'espèce humaine, comme la poussée intérieure et comme la sève inépuisable de l'esprit religieux dans l'humanité.
Nous n'avons nul motif et nous n'avons nul droit de supprimer ce fait ou de le méconnaître. Nous ne mutilons pas la nature humaine. Nous ne la refaisons pas à notre fantaisie. Ces élans du cœur, de l'esprit, de la volonté qui nous emportent vers l'au-delà, qui nous font en quelque sorte éprouver le frisson du contact avec le grand tout, cesseront-ils d'être un fait et même le fait humain par excellence quand bien même nous aurons cessé de les matérialiser en idoles de pierre, en formules magiques, ou en théories anthropomorphiques ?
Et quant à cette seconde partie, quant à cet attirail de légendes et de croyances, de prodiges et de mystères t|ui nous arrivent du fond des âges, qu'en faisons-nous? Rien de ce qui est humain ne nous est étranger, nous ne méprisons rien, même les plus humbles bégaiements de la pensée primitive, parce que rien n'est méprisable. Ces pauvres expressions d'une religion qui n'en avait pas d'autre, ce sont les bandelettes sacrées sous lesquelles, malgré lesquelles parfois rKumanité agrandi. Si rudimenmentaires que soient les notions du non civilisé sur les choses et sur les êtres, si tristes que soient les égare-i
l'éducation morale et l'éducation religieuse 325
menls où sont tombées tour à tour la barbarie et la civilisation sous prétexte de religion, si dénuées de bon sens et parfois même de sens moral que nous apparaissent les pratiques cultuelles du peuple d'autrefois et du peuple d'aujourd'hui, aussi païennes c'est-à-dire aussi enfantines les unes que les autres, il n'en reste pas moins que sous ce fatras sans nom palpite l'âme humaine; sous ces dogmes il y a un effort de pensée, sous ces mythes un effort d'explication, sous ces rites un effort de communication avec la force universelle, sous ces pratiques un effort de volonté, sous ces prières, ces images, ces symboles, ces chants, ces signes de toute forme et de toute bizarrerie un cri sincère et poignant de l'âme qui pleure, qui aime, qui cherche, qui s'élance hors d'elle-même, qui, cédant à un leurre éternel, recommence sans se lasser à vouloir, à tout prix, voir l'invisible, toucher l'intangible, sonder l'insondable, faire de l'absolu un relatif à sa portée, de l'idéal la plus chère des réalités.
Tout cela c'est le passé de notre race et c'est encore le présent, car tout cela subsiste au fond de nous-mêmes sous une forme plus réfléchie et plus raflinée : entre nous et nos plus lointains ancêtres, il ne serait pas bien difficile de renouer la chaîne : ce qui a changé, ce sont les façons d'exprimer et d'expliquer le problème, mais le problème subsiste, que ni la science, ni l'art, ni la morale ne peuvent résoudre et ne peuvent supprimer.
Nos conclusions sont faciles à prévoir.
Nous gardons comme seule base d'éducation positive la morale, la science et l'art. Nous n'admettons ni d'autre objet, ni d'autre méthode de culture humaine que cette
triple culture éthique, logique, esthétique, triple application des lois de notre nature.
Mais ni la science, ni l'art, ni la morale n'ignorent leurs limites. Elles ne peuvent les franchir, pas plus qu'elles ne peuvent les méconnaître. La science sait qu'elle ne sait pas tout, elle sait même qu'elle ne sait le tout de rien, et elle sait pourquoi : n'étant qu'un vaste système d'enchaînement des idées dans des cadres et d'après des rapports qu'elle ne crée ni ne contrôle, elle ne peut faire que cette œuvre de coordination, laquelle ne lui apprend rien sur les principes et les fins de Tordre universel. Elle est donc muette sur les questions qu'on peut appeler trans-rationnelles ou trans-scientifiques ou, au sens premier du mot, questions métaphysiques.
La morale, de même, règle un autre ordre de rapports précis, définis, entre des êtres réels dans un monde concret : l'au-delà de ce monde lui échappe ; elle aussi, elle applique des lois et n'a qu'à les appliquer exactement. La raison première et dernière de ces lois n'est pas objet de la morale, mais de la métaphysique.
Et, de même, si nous avions à traiter cette autre question, nous verrions que l'art dans la sphère du beau, comme la morale et la science dans celles du bien et du vrai, laisse ouverte une fenêtre sur l'infini : il n'y a pas de chefs-d'œuvre que l'idéal ne dépasse, bien que l'idéal ne se révèle en somme que sous la forme imparfaite des œuvres humaines. — Mais n'essayons pas même d'effleurer ce sujet, qui nous entraînerait trop loin du nôtre.
Ce que nous voulons retenir, c'est que dans toutes les avenues où il s'engage, l'esprit humain a deux devoirs à remplir : le premier est d'y marcher d'un pas régulier : et pour celade s'astreindre à une méthode suivie , car il y en a une et une seule qui convient à chaque domaine,; c'est la méthode naturelle, qui est celle de la raison en
l'éducation MORALE ET l'ÉDUCATION RELIQIEUSE 327
matière intellectuelle, de la conscience en matière morale. Le second devoir de l'esprit est de ne pas se laisser aller à croire chacune de ces avenues fermées, de né pas s'imaginer qu'il en voit le terme et qu'il le touchera tout à l'heure ; il doit se les représenter, au contraire, comme elles sont, libres et ouvertes à l'infini, et savoir une fois pour toutes que son rôle et son œuvre et sa dignité c'est de tendre indéfiniment à ce terme qui est pour lui non un lien d'arrêt final à atteindre, mais un phare lui marquant la direction à suivre.
Et ceci nous fait entrevoir, pour rentrer dans les hornes précises de notre sujet, comment l'éducation morale peut sans contradiction et sans concession s'achever en éducation religieuse.
Ce dont il faut également préserver la morale et la religion, c'est d'être des choses figées et immobilisées, des choses étroites par conséquent et plus ou moins grossières. Si l'une consiste en un certain nombre de rcgles de conduite et l'autre en un certain nombre de croyances et de pratiques passivement acceptées, ni l'une ni l'autre n'est vivante. Pour qu'elles vivent, il faut que toutes deux fassent résider leur essence non dans l'immobilité, mais dans le mouvement, qu'elles mettent leur honneur non à avoir trouvé, mais à chercher, non à être arrivées, mais à marcher, non à se reposer dans la certitude et la paix, mais à s'exercer dans l'étude et dans l'effort.
Si, à la conception mécanique de la morale et de la religion, nous parvenons à substituer celle notion dynamique, il n'y a plus entre elles que cette différence : l'unq prolonge l'autre dans le même esprit, sous la même impulsion. La vraie religion est celle qui continue la morale, comme elle continue la science, comme elle continue l'art, non pas en prétendant leur imposer ni même leur
opposer, ni même leur superposer une doctrine supérieure, fondée sur un surnaturel, historique ou dogmatique, mythique ou mystique.
La vraie religion est, comme la vraie morale, un esprit et un acte, un devenir perpétuel, un perpétuel progrès : fit^ non est.
On pourrait dire de la religion que c'est un degré d'intensité et de délicatesse appliqué à la vie intellectuelle, à la vie morale, à la vie artistique. Il y a une manière de faire religieusement son devoir, de faire religieusement œuvre de savant et de poète, de citoyen et de magistrat. A une certaine profondeur du sens moral, la langue ellemême attache je ne sais quoi de sacré que trahissent des mots comme ceux de piété filiale, de culte de la patrie, de fidélité religieuse à la parole donnée.
C'est cette acception du mot religion qui met en lumière la véritable essence du sentiment religieux, en ce qu'il a d'universel et d'éternel, c'est-à-dire d'humain. Sans doute il faut bien qu'il s'exprime par des signes s'adressant ou à l'intelligence ou à rimagination, et ces signes constituent l'immense matériel historique des religions humaines, conçu et construit tout entier sous l'empire de ridée dont l'humanité, dont une infime portion de l'humanité achève à peine de se dégager, l'idée du surnaturel.
Cette idée, si réduite déjà, finira de s'éteindre comme s'éteignent les folles imaginations du premier âge. Et il restera non pas une doctrine religieuse, mais une émotion religieuse, qui, bien loin de contredire ou la science, ou l'art, ou la morale, ne fera que les replonger dans le sentiment d'une profonde harmonie avec la vie de l'Univers.
L ÉDUCATION MORALE KT I. KDUGATION REUfilJîUSK 329
Le sens de l'unité, unité de la vie, unité des choses, unité des esprits : voilà tout ce que la religion ajoutera aux disciplines intellectuelles, artistiques, morales qu'elle pénétrera. Guyau l'a expliqué avec sa merveilleuse puissance d'intuition à la fois et de dialectique. 11 lui plaît seulement d'appeler cette évolution, qu'il a par avance si bien décrite en plus d'une page, « l'irréligion de l'avenir ». Qu'importe ? Appelez, si bon vous semble, irréligion ce qu'il y a de plus pur et de plus haut, de plus antique à la fois et de plus moderne, de plus divin et de plus humain dans le sentiment qui a germé, vécu, persisté, grandi, éclaté sous toutes les enveloppes sublimes et grossières, niaises ou savantes, barbares ou géniales de toutes les religions dans tous les temps et soas tous les cieux. Qu'importe 1 1l semblerait plus simple de lui laisser son nom tant de fois séculaire. Changez-le, après tout, si vous craignez qu'il soit impossible de le garder sans y laisser subsister la tache indélébile du surnaturel. Appelez donc « irréligion de l'avenir » ce qui a été l'âme des religions du passé, dégagé de ce qui en a été le corps ou le cadavre, de même que vous appellerez « morale sans obligation ni sanction » la morale qui, corrigeant de premiers abus de langage, rend leur seul sens éternellement vrai et juste à ces mots de sanction et d'obligation.
Sous ce titre ou sous un autre — car nous n'en sommes pas à nous disputer sur le choix du mot — révisons soigneusement les deux concepts de la morale et la religion,, ne consentons pas à perpétuer des définitions scolastiques. Regardons en face les problèmes que l'éducation moderne devra bien se résigner à découvrir tôt ou tard. Préparons-nous pour le jour, qui n'est peut-ôlre pas si
330 i QUESTIONS DE MORALE.— F. BUISSON
loin que nous le croyons, où il ne sera plus permis ni à la religion de prétendre s'affranchir du critérium moral, ni à la morale d'omettre l'au-delà, en feignant d'ignorer le plus éclatant des faits, le fait religieux.
Dans une page vibrante de sincérité et de poésie morale, Jaurès disait naguère : « Je crois qu'il serait très fâcheux, qu'il serait mortel de comprimer les aspirations religieuses de la conscience humaine. Ce n'est pas là ce que nous voulons, nous voulons au contraire que tous les hommes puissent s'élever à une conception religieuse de la vie par la science, la raison et la liberté. Je ne crois pas du tout que la vie naturelle et sociale suffise à l'homme. Dès qu'il aura dans Tordre social réalisé la justice, il s'apercevra qu'il lui reste un vide immense à remplira » — Non, répondrons-nous volontiers à l'apôtre de l'idéalisme social, non, l'homme n'attendra pas « d'avoir réalisé la justice dans l'ordre social » pour « découvrir ce vide immense ». C'est parce qu'il l'a découvert déjà, c'est parce qu'il en a souffert, c'est pour le remplir précisément qu'il entreprend vaillamment de réaliser la justice sociale. Car la justice sociale n'est pas autre chose qu'une partie de cet idéal divin que toutes les religions ont contribué à nous faire de mieux en mieux apercevoir, en l'élevant toujours plus haut de siècle en siècle. Toute la nouveauté est que désormais nous y croyons assez, à cet idéal, pour ne plus vouloir le laisser reléguer par delà les nuages dans un ciel imaginaire : c'est sur terre, en nous, par nous et autour de nous que nous voulons le voir régner. Et c'est cela même qui est la forme moderne par excellence de l'éternelle aspiration religieuse.
Dans mille ans d'ici, l'humanité sera-l-elle plus religieuse ou moins qu'il y a raille ans? A coup sûr elle le
(i) Uaction' socialiste,^. 161. 1899. librairie BÈlIais.
l'éducation chhktirnne et l'éducation remgieuse 331
sera autrement. Dans mille ans d'ici, notre manière d'entendre et de distinguer ces deux mots morale et religion, ne se comprendra peut-être plus. Peut-être alors l'humanité civilisée (il n'y en aura sans doute plus d'autre) ne se souviendra plus du surnaturel chrétien que comme on se souvient aujourd'hui des dieux d'Homère. Et peutêtre sera-t-elle mûre alors pour établir — sous quelque nom que nous ne prévoyons pas — au lieu de nos enseignements, fragmentaires et disparates, la véritable éducation humaine, celle qui révélera à l'homme par l'esprit et par le cœur, parla science et par l'art, par la pensée et par l'action non seulement ce qu'il est dans la cité de Cécrops, riiais ce qu'il est dans l'ample cité de Zeus.