Questions scientifiques modernes
Ce n'est pas seulement dans le domaine des sciences naturelles que notre siècle a accumulé les inventions et les progrès, mais aussi, et d'une façon non moins considérable, sur le terrain des sciences historiques. Et ces inventions et les progrès qui en découlent ne portent pas uniquement sur des détails. En ce qui concerne l'historié de la civilisation, non seulement nos connaissances spéciales se sont approfondies, mais nos idées fondamentales ont totalement changé: nous sommes dans la nécessité de fonder nos conceptions historiques sur des bases toutes nouvelles.
Ce à quoi je fais ici allusion, ce sont notamment les conquêtes faites par l'archéologie. Nous vivons, on peut le dire, dans l'époque des fouilles. Pour ne nommer qu'un nom, — celui de Schliemann, — les résultats acquis à Troie et à Mycènes par cet infatigable investigateur suffiront à fixer notre attention. Nos idées sur l'antiquité ont pris une direction nouvelle. En même temps, les recherches scientifiques se suivent sans cesse. Il se fait actuellement un travail, d'année en année plus étendu et plus pénétrant, pour saisir les traces des civilisations grecque, romaine et orientale dans les sites qui ont vu naître ces civilisations. Et les recherches ne sont pas restreintes aux pays méditerranés ; elles se font aussi tout près de chez nous, en Allemagne. Ainsi, la ligne de démarcation dite le Limes Romanus, qui sépara V Imper imn Romanum du territoire des Germains indépendants, est depuis plusieurs années l'objet d'enquêtes minutieuses. Un autre monument, qui, chose étrange, n'a été examiné avec
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soin que dans ces derniers temps, tout en étant pendant des siècles à la fois connu et inconnu, je veux parler de la colonne de Marc qui se dresse sur la Piazza Colonna à Rome et qui fut érigée en mémoire de la guerre de Marc-Aurèle contre les Marcomans, — ce monument nous a fourni de précieux renseignements sur les origines tant des Slaves que des Germains. L'histoire primitive de ces deux puissantes tribus a été jusqu'ici non seulement enveloppée de ténèbres, comme c'est le cas pour toute préhistoire, mais remplie de disparates, qui semblent dès maintenant se dissiper et s'expliquer: voilà un grand pas en avant dans l'étude de l'histoire des peuples civilisés d'Europe.
Grand a été le travail et encore plus grands sont les résultats. En Grèce il a surgi tout une nouvelle période de civilisation antique, qu'on a appelée, sans raisons suffisantes, la période «mycénique», du nom d'un endroit isolé, et qui est supposée être antérieure à la période hellénique et coïncider, pour le temps comme pour l'état de la civilisation, avec la prétendue guerre de Troie. En Egypte on a trouvé, entre autres choses, les tables d'argile de Tell-el-Amarna, documents de la plus haute importance. Tandis que les manuscrits sur pap5''rus de l'époque postérieure sont des sources souvent trompeuses, dont il ne faut se servir qu'avec la plus grande circonspection, les tables nous permettent de considérer et d'apprécier avec sûreté des périodes, autrefois tout obscures, de l'histoire de ces anciens peuples.
Grâce à toutes ces trouvailles il n'est guère aujourd'hui de nation qui n'envoie ses savants au théâtre des fouilles prendre part à l'admirable entreprise. Du paj^s de nos frères, la Suède, sont venus des hommes de science dont les ouvrages ont gagné, depuis, une réputation européenne. Chez nous en Norvège, au contraire, on ne paraît pas se soucier beaucoup des travaux de ce genre. Cela est déplorable. Nous ne pourrons désormais, sur n'importe quel point, fermer les yeux à ce qui se passe au dehors. Les conséquences du grand mouvement scientifique sont devenues et deviendront encore davantage par la suite celles qu'il était aisé de prévoir: les matériaux nouvellement amassés ne s'accordent pas avec les vieilles idées; comme d'habitude, le vin nouveau a rompu les vieux vaisseaux. Nous aurons à refaire toute notre conception de l'histoire des Grecs et des Romains par rapport aux peuples d'Orient aussi bien, ajoutons-le, qu'en ce qui touche les traits généraux de leur religion et de leur constitution politique. Il est vrai que tous les matériaux n'ont pas encore été suffisamment mis à profit, la loi d'inertie agissant sur le monde intellectuel comme sur les mouvements de la matière. Cependant, on ne saurait douter que la rénovation scientifique, une fois lancée, ne prenne
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peu à peu l'essor. Comme il était à présumer, on a commencé par la mythologie antique; on en viendra forcément à l'histoire politique, qui, à son tour, subira d'importantes transformations.
Tenons-nous-en d'abord à la première de ces deux sciences. Quiconque a étudié tant soit peu l'histoire des plus anciens peuples se sera étonné de voir que la religion des Grecs n'3' tienne qu'un rôle tout à fait insignifiant. En effet, on a abondamment écrit et parlé de leur mythologie, et on en a dit force choses aussi savantes que spirituelles; quant à leur religion, qui pourtant ne peut pas ne pas avoir existé, on la renvoyait constamment à l 'arrière-plan. C'est ainsi que toute une province essentielle, voire même l'élément constitutif de la civilisation de ce peuple vint à être complètement délaissé. On peut en dire autant des peuples italiques, et parmi eux surtout des Romains, enfin en général de l'ensemble des anciens peuples civilisés, 3- compris nos ancêtres les Germains.
Ajoutons une autre considération, qui n'est nullement indifférente. La question des religions grecque et romaine se complique de la question du culte judéo-chrétien. Selon l'opinion reçue, la civilisation hellénique forme un contraste primordial et absolu avec la religion des Juifs et leur conception de la vie. Mais ne pourrait-on admettre que, malgré ce contraste, il y eût entre les religions mentionnées une parenté et une conformité primitives? Nos idées sur la religion grecque sont-elles bien justes.^ En vérité, la question qui s'impose ici, c'est de savoir si une religion d'aussi bas aloi que celle des poèmes homériques — nous n'hésitons plus à la qualifier ainsi — , posé quelle ait été chez les Grecs la seule et la primordiale, si une religion pareille, dis-je, pouvait suffire à créer la belle et haute civilisation hellénique. Les questions de cette nature ont cours en tout temps; elles sont à l'ordre du jour actuellement peut-être encore plus que par le passé.
Le fait est que tout récemment il s'est produit en Europe, dans l'ordre des idées morales, un singulier revirement, qui a à peine gagné notre pays et dont on n'y a guère tenu compte. En Europe, d'une façon générale, la réaction est enfin venue contre l'ésprit sceptique, qui depuis longtemps se refusait à accepter les traditions de la religion chrétienne. Les sciences naturelles, qui s'étaient chargées de trouver le mot des énigmes de la nature comme de la vie, ayant été impuissantes à réaliser leurs promesses, d'éminents penseurs tels que M. Balfour, le célèbre
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politique anglais, et d'autres marchant sur ses traces ont protesté, au nom et des spécialistes et du grand public, contre le scepticisme, le combattant par ses propres armes. Le doute s'est retourné contre les douteurs. Joignons-y que plus le christianisme ou, pour mieux dire, sa manière de comprendre la vie gagne du terrain, plus on sent, tout naturellement, le besoin de remonter à l'époque et aux circonstances dans lesquelles il naquit, afin de le contempler sous sa forme première et de se laisser inspirer par sa force rajeunissante. Cela étant, voici la question qui se pose :
Quel est le rapport du christianisme avec les conceptions religieuses et morales des Hellènes et avec les données historiques qui ont déterminé ces conceptions?
Nous nous proposons d'apporter dans la suite notre contribution à la solution de ce problème.
Un trait particulier à la période où nous vivons, c'est qu'en politique comme en économie les barrières qui séparaient les peuples disparaissent de plus en plus. Ce qui intéresse l'un d'eux ne saurait guère être étranger à aucun des autres. Cela est vrai aussi pour la science. De même que la sphère des investigations savantes s'élargit à mesure qu'elles s'approfondissent, de même les effets qu'elles produisent se répandent dans un rayon toujours croissant. Ainsi, l'histoire de Norvège touche de très près à l'histoire gréco-romaine; elle en dépend même en quelque sorte, que cela nous déplaise on non. Dans la génération précédente, un homme de génie parmi nous émit une théorie nouvelle et lumineuse sur l'invasion des Germains dans les pays du Nord et, en même temps, sur leur première apparition dans l'histoire européenne. «Scandia», c'est-à-dire la Scandinavie, serait le sein maternel, la vagina gentmm, d'où étaient sortis les Germains. De là ils se seraient répandus en Europe, et pour arriver en «Scandia» ils auraient choisi, indépendamment de leurs voisins méridionaux, un itinéraire tout à fait spécial. C'était revendiquer pour les Germains du Nord une place à part dans l'histoire. A l'instar de l'étoile polaire dans le firmament, les Scandinaves et à leur tête nous autres Norvégiens, nous devions luire en Europe. Il se peut que cette doctrine entre pour quelque chose dans le chauvinisme norvégien, qui prit de l'élan à ce temps-là et dont les contre-coups se font peut-être sentir encore aujourd'hui.
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Actuellement nous sommes mieux informés, et nous ne prétendons plus à une place à part. Comme je l'ai indiqué plus haut, la colonne de Marc, dont le langage figuré a été pour ainsi dire ressuscité, nous fournit une des plus anciennes sources authentiques de l'histoire des Germains. Nous y voyons ceux-ci, représentés par leur différentes tribus, unis aux Slaves (c'est-à-dire aux Sarmates, dont l'identité avec les Slaves semble donc prouvée) et se montrant tantôt les amis, tantôt les ennemis des Romains. Cela concorde avec un fait que nous connaissons depuis longtemps, c'est que notre civilisation primitive est issue des camps rhénans des Romains et due aux «apôtres armés» de la civilisation romaine postés en ces lieux. Et dans les périodes les plus reculées de notre langue, à partir des chants des sagas, se trouvent des mots d'emprunt latins. On voit que la prédominance aujourd'hui tant haïe du latin s'est établie chez nous d'assez bonne heure.
Et la religion, celle des Germains et spécialement celle de nos ancêtres, quelle en est l'origine? Une hypothèse moderne fait importer de l'étranger, du côté occidental de la mer du Nord et à une époque relativement peu ancienne, nos mythes et nos sagas, qui ne seraient donc que des produits de seconde main, façonnés en tout cas sous l'influence de la civilisation gréco-romaine alors éteinte depuis longtemps. Cette hypothèse, présentée avec une érudition et une finesse extraordinaires, n'a pas manqué de faire son chemin; elle est toujours fort estimée en beaucoup d'endroits, chez nous ainsi qu'à l'étranger. Ce n'est pas ici le lieu d'en discuter la valeur; disons seulement qu'elle gardera son importance, quelles que soient les modifications qu'on pourrait lui faire subir. Ce qui est certam, c'est qu'elle a sensiblement fécondé l'étude de notre mythologie ancienne. Au reste, la remarque faite précédemment sur la mythologie grecque s'applique aux études de la nôtre, telles que les a conçues M. S. Bugge: l'illustre auteur de l'hypothèse en question ne s'occupe que de mythes et de sagas, par conséquent du hors-d'oeuvre légendaire de la religion, sans nous aider en rien à comprendre l'essentiel, c'est-à-dire la religion même de nos pères. Car il faut bien qu'ils en aient eu une eux aussi : définissons ce qu'elle a pu être, alors seulement nous aurons quelques-unes des indications nécessaires pour expliquer la genèse des fioritures mythologiques.
J'ai traité ailleurs ces questions. Le résultat auquel je suis arrivé c'est que les principaux personnages du monde de nos anciens dieux et ceux de la mythologie gréco-romaine ont une origine identique. Laquelle? Tous les vestiges nous ramènent à l'Asie occidentale, sur les confins de la Syrie, de la Mésopotamie et de l'Arménie: en d'autres termes à la patrie d'Abraham et des Juifs en général. De ce foyer commun les
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influences religieuses ont rayonné sur différentes contrées et sur différents peuples. Lorsque la lumière se sera faite sur les étapes encore obscures de cette évolution, l'histoire des Germains nous autorisera sans doute à établir le parallèle suivant: de même qu'Odin est le proche parent — pour le caractère, non pas pour le nom — (Ui Zeus des Grecs, du Jupiter des Romains et du Tina des Etrusques, et que l'Ygdrasil, l'arbre sacré des Scandinaves avec sa source sacrée et les déesses du destin à son pied, est essentiellement apparenté à l'arbre de vie des Babyloniens*, de même Balder, c'est-à-dire le Seigneur, est en tout l'équivalent de l'Adonis des Grecs on plutôt des Syriens, Adonis (hébr. Adon) signifiant également le Seigneur.
Si ces prévisions sont justes, comme le portent à croire les indices réunis, il s'en dégage un fait historique intéressant et du plus grand poids. Tous ces peuples, qui devaient être à des époques différentes les dépositaires du christianisme, savoir les Grecs, les Romains et les Germains, ayant reçu leur religion, on du moins ce qui en constitue l'e.ssence, de la même source que les Juifs, quelle qu'ait été d'ailleurs cette source, — étaient, par la nature de leur religion, comme prédestinés à leur mission historique, qui consistait à soutenir et à propager le christianisme. IVouver les lignes générales de ce développement, voilà le but de nos recherches, but qui ne diffère pas foncièrement de celui que j'ai signalé plus haut et qui est en réalité le même, vu par un autre côté. Et, quoique les chemins qui nous y mèneront ne soient ni ne puissent être encore jalonnés, il est bon de préciser ce but, pour qu'il nous luise au lointain.
L'étude de la philologie, si on entend par ce mot la philologie classique, n'a jamais joui chez nous d'une popularité bien solide, même auprès des lettrés, même dans le petit groupe d'hommes qui, du temps de nos grands-pères, passaient pour les défenseurs de la cause de l'esprit, auxquels nous pouvons joindre les chefs du démocratisme ; tous ceux-là ont généralement témoigné de l'hostilité ou tout au moins de l'indifférence pour l'étude de l'antiquité classique. Cela nous a valu de nombreux éloges, peut-être mérités, pour la modernité de nos vues ainsi que pour la sûreté de notre bon sens. Nous avions abandonné, disait-on, ce qui était suranné et usé, l'audace géniale de la jeunesse nous poussant à anticiper
1 Cf. Sayce, Lectures on the origin and grorvth of religion, pp. 238 ss.
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sur l'évolution et à choisir des routes nouvelles, où bientôt les grandes nations suivraient à nos traces.
D'autres au contraire nous traitent de demi-barbares, nous comparant aux colonisateurs non encore parvenus à un degré élevé de la culture d'esprit. Laquelle de ces deux opinions est la bonne, l'avenir nous l'apprendra. L'affaire n'est point, en tout cas, insignifiante. Car, de ces études philologiques est sorti et sur elles repose l'inseignement qui, encore aujourd'hui à l'étranger, est qualifié de supérieur et qui, effectivement, y pose les bases de la plus haute éducation scientifique. Or, chez nous il a été aboli et remplacé par un autre, qui aux littératures antiques substitue les langues et littératures modernes. Reste à savoir si cette organisation amènera des progrès dans notre enseignement supérieur et dans la culture intellectuelle en général. Espérons qu'il en sera ainsi. Plus que jamais il est indispensable à tout peuple qui n'est pas condamné à disparaître, — aux petits peuples non moins qu'aux grands, — d'être, pour tout ce qui se rattache à l'instruction publique, à la hauteur du niveau européen dans la vie pratique comme dans le domaine intellectuel. Est-ce là notre cas? Ce n'est pas l'avis de tout le monde. Dans un journal allemand fort estimé, la Berliner Nationalzeitung , on trouvera un article, très bienveillant du reste, où il est dit que l'innovation que nous venons de tenter, étant due à l'insuffisance de culture, aura pour effet d'affermir le demi-savoir politique, «ce cauchemar qui ne cesse de peser sur l'intelligent peuple norvégien».
L'enseignement dit classique a été chez nous comme une plante exotique et, jusqu'à un certain point, sans racine, — qu'on me passe le mot; il n'a pas non plus trouvé, de la part des pouvoirs établis, assez d'appui pour arriver à prendre racine. Les diverses réformes qu'on lui a infligées, ont consisté, pour nous servir de l'expression figurée d'un pédagogue allemand distingué 1, à en refouler successivement les principales branches d'études vers la sortie pour s'assurer de l'occasion de les mettre finalement à la porte tout à fait. C'est ce qui vient d'être effectué, et nous avons là le résultat d'une assez longue élaboration. La philologie classique elle-même, nous ne passerons pas cela sous silence, a une large part de la responsabilité, se trouvant dans l'état dangereux des transitions, surtout dans l'Allemagne, son foyer. Elle se voit en effet de plus en plus délaissée, non pas là où on s'occupe activement de science moderne et, particulièrement, d'archéologie, mais là où, comme chez nous, on n'a ni le loisir, ni l'envie, ni les moyens de suivre les routes nouvelles. Car les
1 M. Uhlig, le professeur de Heidelberg, en conversant avec l'auteur du présent article,
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vieux fondements, nous l'avons dit, ont été minés à la suite des brillantes découvertes modernes. Le souffle de vie les a quittés, et ils n'offrent plus aucun intérêt actuel.
Résumons un peu ce qui s'est passé. Depuis une cinquantaine d'années il existe la linguistique dite comparée, qui découvrit et mit en système les lois présidant aux formes et aux permutations phonétiques de plusieurs groupes d'idiomes et qui jeta par là une vive lumière sur des phénomènes de langue confondus jusque-là dans un vaste fatras sans idées ni esprit. Il y eut une révolution non seulement dans la linguistique en général, mais aussi, tout naturellement, dans les branches historiques de la philologie classique. En effet la linguistique pure, qui a pour objet les formes de la langue, ne pouvant à la longue intéresser que les spécialistes, on s'attacha à captiver l'intérêt du public scientifique en cherchant, dans la forme des langues, le fond historique qu'on peut en déduire. Ainsi, on voulait établir que notre civilisation, tout comme notre langue, était de la souche indo-européenne; on pensait qu'elle avait poussé d'abord chez les Hindous ou peut-être chez leurs aïeux, puis chez leurs descendants plus ou moins éloignés, pour culminer enfin chez les «Gréco-italiques», montant ainsi, par une longue succession de phases, du degré le plus bas jusqu'au faîte qu'elle atteignit à Athènes et à Rome. Ce serait donc comme une preuve de la puissance inhérente à l'esprit humain, d'atteindre, à lui seul, aux plus grandes hauteurs. On voit que, dans cette opinion, le rôle de la religion est nul ou fort médiocre. Elle n'y trouve place qu'à condition d'être considérée comme l'œuvre de l'homme, soumise à la volonté, à la domination de l'homme. Les partisans d'un pareil système ne pouvaient voir dans le judaïsme avec sa continuation le christianisme que quelque chose d'étranger, d'accidentel, d'inopportun, à parler scientifiquement; quelque chose que, sans le moindre détriment et même pour le profit de la civilisation, on arriverait à éliminer. Et du passé on concluait, nécessairement sinon ouvertement, au temps présent, d'où l'élément religieux, également négligeable, devrait être écarté ou du moins, si les préjugés humains s'opposaient à cela, réduit au minimum.
Ce superbe édifice scientifique reposait malheureusement sur de mauvais fondements: il s'écroula, parce qu'il était bâti sur le sable. L'hypothèse — c'est le mot — a été, sur tous les points essentiels, abandonnée par la plupart de ses fervents, et elle a perdu l'une après l'autre les idées conductrices qui en faisaient la raison d'être. On me permettra de citer ici les paroles ironiques d'un philologue bien connu, M. G. Meyer^:
1 Dans ses Essays und Studien, I, pp. 3 ss.
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«M. Ebers nous a procuré l'avantage de jeter des coups d'œil singulièrement profonds dans les états d'âme des dames égyptiennes. Combien il serait plus avantageux de remonter encore plus haut, au delà de toute transmission historique et de nous reproduire une idylle du temps excellent où les aïeux des Allemands et des Slaves, plus paisibles que leurs neveux modernes, faisaient cuire leur chasse au même feu, en s'entretenant dans une langue qui n'était ni allemande ni slave, mais qui contenait déjà le germe de ces deux idiomes! Pour les Indo-européens la linguistique comparée ne s'est pas bornée à découvrir les conditions de leur existence matérielle; elle a voulu aussi éclairer les plis et les replis de leur vie religieuse et personnelle. Selon elle, le fond sur lequel se détachait par exemple un couple d'amoureux de ces temps reculés était aussi riant que lumineux. Les Indo-européens, nous donne-t-elle à entendre, vivaient dans des villes murées, leurs institutions politiques parfaitement ordonnées sur la ligne monarchique; dans leurs maisons fortifiées les liens de la plus tendre affection entrelaçaient tous les membres de la famille; dans l'étable mugissait la vache et criait la chèvre; sur le seuil couchait le vigilant chien, pendant que le jeune amoureux, faisant parader son fougueux cheval devant la maîtresse de son cœur, tâchait de se faire aimer à l'aide de ses parures en or et en argent, au cas que les poèmes érotiques par lui composés n'eussent pu vaincre la résistance de la belle. Et tous ceux qui souffraient des peines d'amour trompaient leur chagrin en buvant du Mé'^/ (hydromel).» — Hélas! à l'heure qu'il est personne ne croit plus à cette idylle charmante. Ce que nous voyons aujourd'hui, dit le même auteur, c'est un pâtre vagabond et fugitif, égorgeant le bétail, habitant les cavernes, se tatouant, empoisannant ses flèches, buvant dans le crâne de son ennemi et mettant à mort les vieillards hors de combat.
Donc, si nous désirons nous rapprocher de la vérité, demandons-nous, au lieu de parler de la civilisation des Indo-européens, quelles étaient leurs dispositions pour la civilisation. Car la civilisation est née chez les Sémites et les peuples, étroitement liés avec eux, de l'Asie occidentale et de l'Egypte, des pays qui, autant que nous pouvons le savoir, furent le berceau de la religion: les régions qui virent l'aurore des idées religieuses fournirent aussi les bases de la cité, de la littérature et des arts.
Insistons ici sur un autre point assez important et en soi-même et relativement à la méthode scientifique. La théorie précitée, que nous appellerons brièvement l'Indogermanisme et qui est en contradiction formelle avec la vieille tradition, ne laissa pas d'enorgueillir les savants. Ils se prenaient à traiter de haut en bas et fort arbitrairement les monuments littéraires, nos sources. Cela devait trouver son châtiment. Les orgueilleux
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ont été confondus 1, tandis que les mythes et les vieux auteurs, qui directement, expressément, unanimement affirment l'existence de rapports entre la civilisation gréco-romaine et les pays de l'Orient ont obtenu gain de cause. Il y a plus: on a réussi à constater une forte représentation, au beau milieu de l'Hellade, de l'élément sémitico-phénico-hébreu et une liaison originaire et intime notamment des deux centres Athènes et Sparte (sans compter Thèbes) avec les Sémites, leur langue et leur civilisation. Et pour ce qui est de la religion, elle semble avoir été, du moins à Athènes et à Thèbes, identique ou apparentée à celle des Sémites, qui fut primitivement le monothéisme.
Que s'ensuit-il de cela? Un fait qui a sa portée, à savoir qu'on ne peut écarter l'élément religieux, comme étant accessoire, de la civilisation antique, pas plus que de la moderne. Bien au contraire, il devient manifeste que c'est précisément cet élément qui forme la racine et la force vive de la civilisation antique comme de la civilisation en général et que, s'il est écarté, celle-ci dégénérera et mourra. Enfin, l'interprétation arbitraire des sources, laquelle n'est pas une interprétation mais un escamotage en faveur d'une théorie de fantaisie, que nous avons vue à l'œuvre dans les Saintes Ecritures ainsi que dans la littérature gréco-latine, — eh bien, cette manière d'interpréter a été condamnée. Dans l'un et l'autre domaine le sort de la critique négative, comme on pouvait s'y attendre, a été de se voir menacée à .son tour par l'aiguillon de la négation. Voilà déjà une bonne avance. A l'arrogance, qui ne pouvait compenser le manque de valeur intrinsèque de ces doctrines préconçues, succèdent aujourd'hui la sobriété scientifique et le bon sens critique. J'en donnerai ci-après quelques exemples.
M. A. H. Sayce, le célèbre professeur anglais, vient de faire paraître deux livres relatifs à l'histoire ancienne des Juifs 2. Dans la préface du premier de ces deux ouvrages l'auteur résume ses vues générales clans les termes suivants :
«Le sujet traité dans le présent volume aurait pu, il y a peu d'années, être condensé au point de n'occuper que quelques pages. Abstraction faite de ce que nous pouvions recueillir dans l'Ancien Testament, nous ne
1 Cf. Victor Bérard, Origines des Cultes Arcadiens, P. 39: ^Fureur philologiques.
2 Ce sont: Patriarchal Palestina (dans la collection des écrits publiés par la Society for promoting Christian Knowledge) et The Egypt 0/ the Hebrews and Herodotus.
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savions pas grand'chose de l'histoire ni de la géographie du Canaan à l'époque antérieure à la conquête de ce pays par les Juifs. De nos jours il en est autrement, grâce à la découverte et à l'interprétation des vieux monuments babyloniens, assyriens, égyptiens, palestiniens. Un flot de lumière s'est répandu sur l'histoire primitive cananéenne, dont nous pouvons déjà tracer les lignes générales et même par-ci par-là indiquer les détails, quoique nous ne soyons encore qu'au début des découvertes.»
«Tout mon exposé repose sur la supposition que le Pentateuque contient de l'histoire et non pas de la fiction. Un archéologue ne saurait vraiment avoir une autre opinion. L'examen des faits rend plus clair de jour en jour que le scepticisme de la prétendue «haute critique» ne se laisse pas justifier par les faits. Les données archéologiques appuient la tradition plutôt que les explications de la «critique» et confirment l'autorité du Pentateuque, qui à l'avenir nous paraîtra non seulement un document historique digne de foi, mais encore essentiellement l'œuvre même du grand législateur hébreu.»
Voici maintenant la tirade finale: «La voix de l'archéologie est par conséquent en harmonie avec l'autorité de l'Eglise, et ici comme ailleurs la science vraie reconnaîtra être la servante de l'Eglise universelle.»
Citons encore quelques observations tirées d'un compte rendu anglais de ces deux livres :
«Le commun des lecteurs, peu au courant des progrès de l'archéologie, sera surpris d'apprendre combien, aujourd'hui, nous connaissons le temps des patriarches non seulement par de vagues conjectures, mais au moyen de sources absolument authentiques. Le Canaan, qui venait alors de traverser une longue période civilisatrice, était rempli d'écoles, de bibliothèques et d'ateliers d'artisans; les villes situées sur la côte possédaient des flottes composées tantôt de navires marchands, tantôt de bâtiments de guerre et entretenaient des relations commerciales très suivies avec toutes les parties alors connues de l'univers, ce qui faisait affluer les richesses en Palestine.»
La période ici indiquée, antérieure d'environ cent-cinquante ans à la sortie des Israélites hors de l'Egypte, est l'époque d'Abraham et de Melchisédech 1.
1 Après la rédaction de ce qu'on vient de lire j'ai pris connaissance d'un livre de M. Fritz Hommel intitulé: Die alt-israelitische Ueberlieferung in inschriftlicher Beleuchtung. Ein Einspruch gegen die Aufstellungen der modernen Pentateuchkritik L'illustre savant, se fondant sur l'épigraphie de l'Arabie méridionale et les inscriptions cunéiformes mises au jour tout dernièrement, passe en revue les théories de l'école Wellhausen et leur porte des coups probablement mortels. «Nous voilà revenus, dit la
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Un autre orientaliste anglais en renom, M. le colonel C. R. Conder, vient d'attaquer, dans son ouvrage The Bible and the East, la critique biblique négative sur un point capital, et spécialement pour le Pentateuque. Il s'agit de l'usage variable des mots Jehovah {lahvé) et Elohim. «Il paraît certain, dit M. Conder, que les contemporains de Moïse ignoraient l'écriture alphabétique et employaient les caractères cunéiformes.» D'après lui, l'alternance des deux noms mentionnés est due aux hésitations et aux erreurs inséparables de la transcription en écriture alphabétique.
Cette explication est-elle la bonne.'' On ne saurait momentanément en décider. Je ferai seulement observer que nous avons affaire à un homme de génie, qui a rendu de grands services aux études de l'histoire orientale, notamment dans ses rapports avec celle des Grecs et des Romains; dans une question de première importance l'intuition pénétrante du savant anglais paraît avoir indiqué la seule route à suivre: c'est la question soulevée par l'origine mongole des Hittites et de leurs congénères, les Etrusques. Que ce novateur soit blâmé par les défenseurs du vieux système, lesquels lui reprochent surtout de «manquer de méthode», cela n'a rien d'étonnant; répondons-leur: mène bien qui mène au bon but.
On le voit, les deux savants anglais, malgré la différence de leurs points de départ, sont arrivés à un même résultat pour tout ce qui est essentiel. J'ajouterai un détail d'un intérêt général. Parmi les documents de Tell-el-Amarna figurent aussi des rapports rédigés par les gouverneurs égyptiens du pays qui fut plus tard la Palestine sur l'état de ce pays et adressés à leur roi. On y trouve mentionné à plusieurs reprises un peuple nommé Chabiri, que les rapporteurs disent apparaître dans le désert sur la frontière de la Palestine et qu'ils déclarent craindre beaucoup. Dans ce nom des Chabiri on a cru retrouver celui des Hébreux, identification que des compétents chez nous ont récemment traitée de peu probable ou d'impossible. A ce sujet je me bornerai à rappeler les paroles du premier en ces matières, M. Thiele, le professeur de Leyde; il dit dans un ouvrage paru en 1893: «Dans les Chabiri on pense avec une grande vraisemblance avoir reconnu les Hébreux.»
En considérant que, pour l'Ancien Testament, entre autres choses le séjour même des Juifs en Egypte a été révoqué en doute on conviendra que l'accord de l'éminent spécialiste avec la version biblique est toute
Berl. Philol. Woch. de 1897, no 39, à la solide base historique, abandonnée pendant une trentaine d'années pour des hypothèses ingénieuses, mais mal assises.»
L'existence d'Abraham ne peut être mise en doute, selon M. Hommel: la tribu du patriarche a eu pour sol natal le midi de l'Arabie, d'oîi elle passa à l'Ur des Chaldéens; de là Abraham alla à Caran (Karrhae) dans le nord-ouest de la Mésopotamie; sa famille y maintint le culte qu'en Arabie elle avait rendu au Dieu unique.
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digne d'attention. Je profite de l'occasion pour communiquer ici, en passant, que M. J. A. Knudtzon, notre savant et renommé assyriologue, s'occupe pour le moment de la révision des tables de Tell-el-Amarna, dont il nous donnera plus tard une traduction. Ce travail, à en juger par ses méritoires publications antérieures, sera aussi profitable à la science qu'honorable à notre Université. Nous devrons sans doute à l'infatigable investigateur d'être mieux instruits sur le point en question et d'assister à la solution de maints autres problèmes relatifs aux rapports de l'ancienne Grèce avec l'Orient.
La mythologie grecque a été l'objet d'une foule d'ouvrages, dont le dernier 1, qui n'est pas encore entièrement publié, réunit tout ce que l'on sait sur cette matière. C'est un dictionnaire, par conséquent un répertoire plutôt qu'un traité personnel. Voilà un signe du temps. Jusqu'à ce jour les matériaux mythologiques n'ont pu être soumis à un travail critique d'unité. A l'heure présente on commence à entrevoir la possibilité d'une pareille besogne, qui entraînerait aussi la séparation de la mythologie et de la religion. Ecoutons M. IsaacTaylor: «la mythologie classique, dit-il^, est comparable au conglomérat géologique, à cette masse cimentée (breccia) qui se compose de fragments de pierres, parmi lesquels on reconnaît des morceaux de vieilles gangues innombrables appartenant à diverses périodes géologiques .... et cimentées, par suite d'infiltrations postérieures, de manière à former un tout, dont le géologue cherche à démontrer les nombreuses couches différentes.»
De même, la mythologie grecque est la résultante d'une conglomération de tribus et de peuples distincts ayant chacun leur religion et mêlant non seulement leur sang mais leurs dieux, qui étaient tantôt hétérogènes tantôt identiques sous des noms dissemblables {nomina numina: les noms se changèrent en dieux). Ce mélange suscita une pluralité d'êtres divins, qui se substitua à l'unité antérieure, et du même coup tous les dieux furent abaissés jusqu'à devenir des hommes: cette tendance à l'anthropomorphisme fut cause que la religion se transforma en mythologie. Pour la découvrir il faudra donc remonter aux origines et poursuivre les destinées de chacun des peuples de la Grèce préhellénique, de ces peuples qui ont laissé leur religion aux Grecs. C'est le but que je me suis pro-
1 Roscher, Ausfiihrliches Lextkon der Griechhchen und Romischen Mythologie.
2 Dans l'Academy, 15 août 1895.
M. P. O. SCHJ0TT.
H.-F. Kl.
posé dans la série de mes «Dissertations philologiques complètes» ^ et dans mon «Etude sur l'ethnographie de la Grèce préhistorique», résumé et développement de mes études antérieures.
En France on travaille, depuis quelques années, avec succès, dans la même direction. Je me borne à nommer deux auteurs: M. Victor Bérard^ et M. Philippe Berger 3. L'article de ce dernier a fait sensation chez nous comme ailleurs, et le livre du jeune et très doué M. Bérard ouvre des voies nouvelles en mettant fin à l'ancienne opinion, dans laquelle les questions mythologiques n'étaient qu'un luxe, des bibelots scientifiques, pour ainsi dire. Et qu'y avons-nous gagné de positif? La certitude, premièrement, que la tradition grecque et notamment Hérodote ont eu raison de chercher l'origine des dieux grecs en Orient et surtout en Egypte. Seul le nom de Zeus (= le Jupiter des Romains) a une racine grecque; des autres, ceux que nous sommes en état d'expliquer nous renvoient au sémitique, tels qu'Aphrodite, Héraclès; Zeus même, grec pour le nom, est sémitique pour le fond. Il en a donc été des Grecs comme des Slaves et, probablement, des Germains : ils ont emprunté leurs dieux du dehors.
En second lieu nous nous apercevons que la pluralité est une superfétation postérieure, et qu'elle s'amoindrit à mesure qu'on remonte dans les siècles, jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un seul Dieu. Ce Dieu unique, nous le connaissons. J'ai appelé l'attention générale là-dessus il y a plusieurs années; M. Bérard en fait autant aujourd'hui. Ce Dieu c'est le «Dieu suprême», Hypsistos, qu'on trouve à Thèbes et à Athènes et, dans la première de ces deux villes, sons la forme hébraïque Elieus (pour Eljon) concurremment avec Hypsistos, c'est-à-dire Eljon traduit en grec. Le nom de cet Hypsistos, qui devint Zeus et Jupiter et qui fut aussi le Dieu de Melchisédech, est souvent employé, dans le Nouveau Testament, pour désigner le Jehovah des Juifs. Qui ne comprend dès lors où en voulut venir saint Paul parlant, dans le discours qu'il fit aux Athéniens, du «dieu inconnu» dont il se déclara le disciple et qu'il identifia avec le Zeus des Grecs? Dans l'état actuel de nos connaissances nous ne pourrons qu'effleurer ce sujet, trop ample d'ailleurs pour être traité ici tout au long. Je mentionnerai seulement, en passant, que sur un autre point M. Bérard se trouve également être d'accord avec moi. Il s'agit de Zeus Meilichios, que j'avais expliqué comme étant une forme grécisée du Moloch
1 Programme de l'Université de Christiania, 2e semestre 1894. - De ["Origine des Cultes Arcadiens.
3 Revue des deux Mondes, 15 novembre 1896; l'auteur y parle de la «mythologie de convention».
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OU Melek des Sémites. De Melek («roi», c'est-à-dire le modérateur de l'univers) l'étymologie populaire a fait Meilichios, qui signifie le doux. Le nom, aussi, a deux formes : l'hébreu Melek (Meilichios) et, par traduction, le grec Zeus Basileus (dont le second terme est égal à Melek). Ce dieu représente une phase postérieure de l'évolution de l'idée exprimée par le nom de Zeus Hypsistos: le monothéisme semble être à la veille de passer au polythéisme; on a fait le premier pas sur la voie qui mène à l'encombrement de la religion par la fiction, c'est-à-dire à la mythologie.
Je quitte ici ce sujet pour en traiter un autre isolé, subordonné, mais non sans portée, qui relie — chose singulière — la mythologie grecque à la nôtre: c'est celui qui se rattache à Héphaistos. Ce dieu a toujours été assez solitaire au milieu des dieux grecs. Les Olympiens le désavouaient volontiers; son père Zeus le prit nouveau-né et le jeta au loin, vexé de sa laideur 1. A la différence de ses beaux pairs, il est perclus, a les pieds estropiés {kyllopodion) et fait la fonction d'un pitre en amusant par des bouffonneries les dieux assemblés pour la fête 2. Il est le dieu du savoirfaire artistique et a une pente à la luxure; bref, il se conduit comme les nains des contes populaires, — ces nains dont le type dans notre mythologie est Véland, — sauf qu'il ne se montre jamais méchant ni cruel : même quand il se venge, il y met de l'humour et de la bonhommie^.
Cette figure, longtemps énigmatique, ne nous garde plus aucun secret*. C'est le Phtah ou Ptah égyptien, le principal dieu à Memphis. L'article masculin hébreu ^ Ha -)- ce mot ph{t)a a donné le nom d'Héphaistos. Ce Phtah est représenté comme un nain^, tout en étant dieu; de là son rôle particulier et burlesque dans l'Olympe grec. Il a, comme nous venons de l'indiquer, des points de ressemblance frappante avec le Véland de nos vieilles légendes: qu'on se souvienne de son art et de ses amours avec la déesse Athéna et, dans l'Edda, avec la princesse Bœdvild. Là, Héphaistos forge, sur un îlot, des joyaux pour le roi Nidad; en mythologie grecque il le fait pour Thétis dans une grotte au fond de la mer. Héphaistos, ayant les pieds estropiés, ne peut marcher qu'avec peine; Véland, à ce
^ L'Iliade, I, 590 ss.
2 Ibid., I, 600.
5 L'Odyssée, VIII, 295 ss.
* Cf. le mémoire signalé ci-dessus de M. Berger.
6 Cf. Dissert, philol. compl., VI, 120 ss. 8 Suivant Hérodote {III, 37).
Vid.-Sel8k. Skrifter. H.-F. Kl. 1898. No. 3. 2
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H.-F. Kl.
que nous raconte le poème sur lui, eut ses tendons coupés par Nidad, qui voulut l'empêcher de s'enfuir de l'îlot où on le détenait. L'accord est, chacun le voit, complet tant pour la conduite générale que pour les détails de la légende. Comment expliquer cela? Il paraît évident que nous n'avons pas affaire ici avec des remaniements postérieurs et littéraires, ces antiques légendes portant le cachet de l'originalité et de l'authenticité. Tout comme les contes populaires, elles nous viennent de loin, mais par quels chemins? C'est ce dont nous ne savons encore que fort peu de chose.
On a réussi à trouver aussi le mot d'une autre énigme, celle qui se rattache à la déesse Athéna. Comme je l'ai déjà fait remarquer il y a quelque temps, en m'appuyant sur la tradition grecque, Athéna n'est autre que la Neït égyptienne, à laquelle on rendait le culte à Saïs et qu'on identifiait avec la déesse grecque. En faisant précéder le mot Neït de l'article féminin Ta, nous aurons Tan{e)it, qui est le nom de la déesse souveraine de Carthage (= l'Aphrodite ourania des Grecs, la Junon Céleste des Romains). En Grèce Neït se retrouve à Thèbes sous le nom de Neîs, qui passait pour la fille tantôt d'Amphion et de Niobé, tantôt de Zéthus, et qui a donné son nom à l'une des sept portes de la vieille ville de Thèbes: la porte néïtique. On sait que ces portes furent appelées des noms des principaux personnages divins et légendaires chez les Thébains 1. Zéthus est peut-être identique au dieu égyptien Set. Dans la légende athénienne Athéna est mise en relation avec Héphaistos, le double de Phtah, et accomplit la tâche difficile de rester vierge tout en devenant la mère d'Erichtonius. C'est là une preuve définitive, si toutefois nous avons besoin de preuves ultérieures, de son origine égyptienne. Ici encore Hérodote, <de père de l'histoire» a donc eu raison, en nous assurant que les dieux grecs sont originaires d'Egypte.
Autre détail non sans intérêt: il semble que parmi les noms propres béotiens de montagnes voisines de Thèbes il en soit un de provenance égyptienne. C'est Teumesos. Que le nom de Thèbes vienne d'Egypte, cela est bien certain et personne n'en a jamais douté. Mais outre ce nom égyptien on n'en a pas trouvé, ou plutôt, on n'en a pas voulu trouver d'autres. Le dieu Amon, par exemple, qui avait, nous disent les sources, des attaches avec le poète Pindare à Thèbes, a été, sans raisons suffisantes, transporté dans une époque postérieure. Pour Neït et Zéthus, nous renvoyons aux remarques ci-dessus. Mais, comme nous venons de le dire, il se présente encore un nom, celui du mont Teumesos, ainsi
1 Cf. Schol. Eurip. Phoen., 1 104.
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appelé, d'après V Etymologicum magnum, parce que Zeus le créa pour y cacher Europe, son amante. Ce mot se laisse dériver de l'égyptien mes (créer) et tu (montagne); tu-mes serait donc: la montagne créée; cf. tu-ab, la montagne sacrée, de tu et ab (pur). 1
Le fait qu'à côté de ces noms égyptiens il se trouve, dans la plus ancienne ville de Thèbes et dans ses environs, des noms sémitiques tels que Elion (gr. Elieus, plus tard Hypsistos) n'a pas de quoi nous surprendre, attendu qu'il est constant que l'Egypte, surtout dans sa partie inférieure, a été depuis un temps immémorial en rapport avec la Phénicie. Si l'explication ici proposée du nom de Teumesos est la bonne, elle nous autorise à poser cette question : la période hellénique à Thèbes étant selon Hérodote précédée de la période pélasgienne, qui à son tour est précédée de la cadméenne ou phénicienne, laquelle n'a pu être la première en date, — ne faut-il pas supposer qu'il en a existé une autre où l'influence égyptienne à Thèbes a eu pour médiateurs, non pas les Sémites parlant le phénicien, mais les Egyptiens eux-mêmes?
Le difficile problème relatif aux habitants les plus anciens de la Grèce est plus que jamais à l'ordre du jour. Seule, l'union des travailleurs pourra en amener la solution, qui sera trouvée à coup sûr lorsque, de divers côtés, ils se rencontreront au même terme.
Nous allons maintenant étudier les rapports qui unissaient les Juifs aux Grecs. L'expression toujours vivante de ces rapports, qui intéressent au plus haut point la théologie actuelle, c'est le Nouveau Testament. Les difficultés d'interprétation offertes par ce monument sont augmentées surtout par le fait qu'il est le résultat d'une civilisation toute particulière, née du contact et de la fusion des nationalités judaïque et grecque, qui, apparemment du moins, différaient profondément l'une de l'autre pour la race comme pour le naturel.
Tout le monde a entendu parler de l'admirable collaboration scientifique et pratique des Juifs et des Grecs à Alexandrie en Egypte. Ce qu'on sait moins, c'est qu'Alexandre le grand, semant des villes dans toute l'Asie — œuvre civilisatrice immense, continuée par les Romains — envoya comme colonisateurs, à défaut de Grecs, un nombre très considérable
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H.-F. Kl.
de Juifs, qui furent par là hellénisés. L'amalgame de ces deux peuples était donc déjà, vers l'an 300, en voie d'accomplissement; aussi voyonsnous que dans la Phénicie, c'est-à-dire le pays situé entre la mer et la Palestine, avec laquelle il était identique ethnographiquement parlant, la langue grecque semble avoir à cette époque supplanté, et dans le commerce et dans la bonne société, la langue nationale hébraïque. Cette fusion des deux principales des nations habitant les pays méditerranés orientaux est dans l'histoire de la civilisation antique un phénomène capital, qui en suscitera un autre: l'hégémonie universelle du christianisme.
Ce phénomène, comme tous les autres ayant une importance extraordinaire pour l'humanité, était préparé de longue date: il se manifeste dès les commencements de l'histoire grecque, comme je l'ai démontré ailleurs par le menu. Des peuples primitifs de la Grèce une moitié, les Cadméens de Thèbes, qui étaient intimement alliés aux habitants d'Athènes, appartint à la nationalité sémitique, ou du moins parla une langue sémitique, le phénicien, qui était à peu près de la même qualité que l'hébreu; la religion originaire de ces Cadméens fut le monothéisme sémitique, qui, avec la civilisation produite par lui, devint plus tard l'héritage des Hellènes. Cette parenté primitive des Sémites (Juifs) et des Hellènes (y compris les Spartiates^), sans laquelle on ne saurait comprendre leur coopération, peut, malgré la vive résistance qu'on lui oppose toujours, être regardé comme un fait acquis à l'histoire.
Et non seulement en religion et en mythologie, mais aussi pour la constitution civique la civilisation grecque a fait des emprunts aux Sémites. L'organisation politique des Grecs ou, si on veut, le schéma de cette organisation, partant la base de leur civilisation et les caractères distinctifs qui les séparaient des tribus (etkne), c'est-à-dire des gentils (ethnikoi), — tout cela était de racine sémitique. Il n'est donc pas étonnant que les deux peuples aient pu se fondre plus tard en une seule nation, les bases de leur civilisation étant, on peu s'en faut, identiques: dans le cas contraire nous aurions eu un produit faux et mécanique, — un bâtard de deux civilisations, si on peut parler ainsi. Les Grecs, écoutant prêcher le christianisme, sentaient vibrer en eux les fibres de leur conscience religieuse, et tout naturellement les Juifs adaptaient leurs dogmes à la philosophie grecque.
En effet, la notion monothéiste du Créateur et de la Providence joue un rôle prépondérant dans la philosophie grecque entière, chez Héraclite et Platon aussi bien que chez leurs successeurs. Bref, cette connexité de
1 Cf. Machabées, I, 12.
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nationalité et de civilisation entre les Juifs et les Grecs nous aide à mieux comprendre les origines et le développement du christianisme. Pour cela il convient de considérer et de traiter le Nouveau Testament, non moins pour le fond que pour la langue, comme une partie de la littérature grecque.
Car il est d'ores et déjà évident que, pour arriver a la bonne exégèse et à la bonne traduction du Nouveau Testament, nous devons y voir non seulement la source de la religion chrétienne et un instrument théologique, mais aussi un monument littéraire reflétant les données historiques et civilisatrices de son époque. Prenons un seul de ses écrivains : l'apôtre saint Paul, celui dont l'œuvre donne aux commentateurs tant de peine, est plus que le fondateur de la dogmatique chrétienne, il est en outre un auteur d'un mérite peu commun. N'eût-il pas été l'apôtre des nations, il serait quand même l'homme le plus remarquable dans la république des lettres grecques. Formé essentiellement par la civilisation grecque, dont il possédait à fond tous les principes, il vécut et opéra dans le monde grec, qui était alors fortement mêlé d'éléments judaïques. Voilà le point de vue où nous aurons à nous placer si nous désirons nous faire une idée juste de cette haute personnalité.
Pour le redire encore: saint Paul est le missionnaire chrétien; il est aussi un grand auteur érudit et spirituel. En traduisant ses écrits dans une langue moderne, il faut donc s'attacher à ne point gâter son style par des tournures illogiques, des gaucheries, des platitudes. Il est clair que, comme d'autres auteurs, il n'a pu négliger les exigences du bon goût et de l'urbanité, d'autant plus que ses contemporains étaient très civilisés, trop civilisés même, et armés d'une critique aiguisée et toujours en éveil. Partout où la traduction de ses Epîtres nous choque, nous serons donc portés à la croire incorrecte.
J'ai fait allusion ci-dessus aux difficultés causées par la traduction et l'exégèse du Nouveau Testament, abstraction faite de celles que présentent la particularité du sujet et l'individualité des auteurs. Ici, j'en rappellerai d'autres, qui ont trait à la langue. Il y a d'abord l'influence de l'hébreu. Les auteurs paraissent avoir eu deux langues maternelles, l'hébreu et le grec, ce dont on aperçoit aisément les traces dans les mots et les tours de phrase. Puis, la langue du Nouveau Testament n'est pas la langue littéraire ordinaire du temps, mais un mélange de celle-ci avec le langage populaire, qui fut très voisin de l'idiome moderne. Joignez-y quelques réminiscences des vieux classiques grecs. C'est donc une tâche complexe que d'expliquer et de traduire le Nouveau Testament, et malgré le labeur
M. P. O. SCHJ0TT.
H.-F. Kl.
d'innombrables travailleurs il pourrait bien rester encore, sur de nombreux points importants, d'indéniables erreurs à corriger.
La supposition selon laquelle il y a eu à l'origine, entre les Juifs et les Grecs, une parenté d'ethnologie et de civilisation n'étant pas, comme il a été dit plus haut, généralement admise, je mettrai le lecteur en état de juger par lui-même en soumettant à son appréciation quelques faits de détail extrêmement suggestifs. Par là j'espère aussi être agréable à mes compatriotes, qui s'intéressent profondément aux questions théologiques et religieuses, ce dont je les félicite bien sincèrement, car posséder cet intérêt c'est un titre de noblesse du cœur et de l'esprit.
Commençons par un passage qui se trouve dans V Agamemnon^ d'Eschyle et que j'ai relevé dans l'introduction de ma traduction de ce drame. Il s'agit du surnom donné au dieu suprême Zeus: hostis estin. Ce surnom, qui n'a été trouvé nulle part ailleurs, fait penser immédiatement à Jehovah (lahvé), dont le sens est le même, et dans les vers suivants les mots hostis estin sont ainsi expliqués: «celui qui n'est comparable qu'à lui-même.» Le poète grec a-t-il connu le Jehovah du judaïsme et su la signification de ce nom? De pareils échos de concepts judéo-chrétiens — qu'on me passe l'expression — résonnent ailleurs dans la poésie grecque et se répètent dans le drame qui nous occupe. Là on parle constamment de la puissance terrible de la tentation endurcissant les cœurs qui s'y livrent, et on nous dit que le pécheur ressemble à l'enfant pourchassant l'oiseau qui vole, — tous propos qui ne seraient pas déplacés dans un sermon chrétien sur la pénitence. A un autre endroit^ nous tombons sur ces paroles d'un esprit tout moderne: «Dieu, de loin, regarde en pitié celui qui use du pouvoir avec clémence.» Qu'on y ajoute le passage où Euripide^ parle du dieu Dionysos, le frère et en partie le double d'Apollon, qui est un nom sémitique signifiant le fils de Dieu; nous y lisons: «Celui-ci est sacrifié aux dieux, dieu lui-même, pour que par lui les mortels jouissent de la béatitude.»
J'arrête ici ces citations, qu'il serait facile de multiplier, et je passe aux Actes des Apôtres, à l'endroit où"* saint Paul prêche les Athéniens. C'est là «un des épisodes les plus remarquables et les plus difficiles
1 V. i6o ss.
2 V. 918 ss.
3 Bacchai, v. 284 ss.
4 Chapitre XVII.
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du livre. Que veut dire l'inscription sur l'autel?» Le «Dieu inconnu» qui était-il? C'est ce que nous apprend l'orateur lui-même, en citant un vers du poète grec Aratus : «Nous sommes aussi la race de Dieu.» Ce Dieu est nommé par Aratus «Zeus, de qui tout est plein» et «de qui tous ont besoin». Or, «ce même Dieu, dit l'apôtre, c'est celui que je vous annonce». En rapprochant cela de ce que j'ai développé plus haut, tout s'explique. Saint Pau! annonce le Dieu qui était celui des ancêtres d'Abraham et que ce patriarche adorait déjà avant d'avoir été, par sa circoncision, désigné comme le père du peuple élu de Dieu. Ce Dieu, nous le retrouvons ailleurs, par exemple en Grèce, dans les villes de Thèbes et d'Athènes. Le monothéisme était donc chose connue aux Athéniens; il était, comme saint Paul le fit entendre dans son Epître aux Romains^, leur religion primitive, qui s'était brouillée dans le cours des siècles.
L'apôtre des gentils, qui annonçait le salut par la foi et non point par la Loi, lui qui était persuadé que le maintien de ce qui désunissait les Juifs et les Grecs venait du malin 2, devait voir dans l'idendté originaire de la divinité chez les deux peuples un fait d'une importance capitale; que ce fait devînt le point de départ du discours qu'il prononça dans la métropole des Grecs, cela est donc aussi significatif que naturel.
Un pendant nécessaire de l'enquête sur le dieu inconnu, c'est la question du Logos, de «la Parole», qui «était au commencement», par laquelle «toutes choses ont été faites», et qui «a été faite chair et a habité parmi nous». Ce Verbe, le Logos, apparaît également dans la philosophie grecque dès son origine, chez Héraclite, et en domine en quelque sorte toute l'évolution suivante, en exerçant une influence particulière sur le stoïcisme. Maintenant, ces Logos philosophique, chrétien et préchrétien sont-ils distincts l'un de l'autre ou ne renferment-ils qu'une seule et même idée? En faveur de cette dernière supposition témoigne, d'une manière décisive à mon avis, Philon d'Alexandrie, qui vécut environ de l'an 20 avant J.-Chr. à l'an 50 après J.-Chr. et qui fut à la fois théologien juif et philosophe grec. Etudiant le Logos il l'identifie avec l'ange de Dieu. C'est là la bonne interprétation de ce mot difficile et important. Le Logos n'est grec que dans sa forme, l'idée qui le pénètre vient de l'hébreu; c'est dire que nous avons affaire à un mot traduit de cette langue. Logos signifie: parole, communication; 2° pensée. Voici que le problème s'éclaircit: le Logos, ou plutôt son original hébreu, a comme notre mot bud, deux acceptions : message et messager. Et la mythologie grecque, qui en ce point comme en presque tous les autres n'est qu'une
1 I, 19 ss.
2 Conférez surtout l'Epître aux Galates.
M. P. O. SCHJ0TT.
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copie de la mythologie sémitique, possède un équiv^alent de ce messager fils de Dieu: Hermès y est appelé le messager ou l'ange des dieux, lequel apporte le bonheur aux hommes ^angelos eriounios). Quant au «fils de Dieu, Dieu lui-même», rappelons-nous que le nom d'Apollon, qui peut être caractérisé comme la figure centrale de la religion grecque, est un mot sémitique, qui signifie <de fils», et qu'Apollon, ainsi que son père Zeus, était le dieu de l'oracle de Delphes.
En terminant je me permets de poser une question. Est-il indifférent que le christianisme et la philosophie aient eu dès l'origine pour noyau commun une seule et même notion ne variant que dans l'usage de la langue? Cette question est chez nous d'un intérêt tout actuel, un de nos jeunes savants, M. A. Aall, ayant dirigé ses études philosophiques dans ce sens. Il vient de publier sa dissertation de docteur, Geschichte der Logosidee, ouvrage qui a été beaucoup remarqué dans le monde scientifique.
Le Nouveau Testament.
La philosophie contre la théologie, la liberté de la science vis-à-vis de la contrainte confessionnelle, voilà des questions qu'on agite chez nous comme ailleurs, qu'on devrait mener tout doucement et qu'il ne faut point bâcler à l'aide de quelque vide formule mécanique. Je ferai observer que l'Eglise chrétienne, tant qu'elle ne sortait pas du milieu juif, était tout simplement une secte locale du judaïsme; son empire universel date du jour où, s'alliant avec la science et la philosophie grecques, elle alla se jeter dans la discussion des questions brûlantes de l'époque. Dans le temps présent la situation est analogue, notamment en ce qui concerne l'Eglise protestante. Le catholicisme s'appuie sur la continuité de la tradition canonique et sur la force de son admirable organisation aujourd'hui plus solide que jamais. Mais le protestantisme est placé entre le catholicisme, qui sert de refuge aux âmes fatiguées, et l'indifférentisme, — position qui mérite, ce me semble, d'être prise en sérieuse considération.
Je passe maintenant à l'examen de la traduction de quelques versets se trouvant dans les Epîtres de saint Paul. Je me conformerai aux règles ordinaires de l'interprétation philologique. De plus, il est bien entendu que ma critique s'adresse aux traducteurs et non pas à saint Paul, qui
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est au-dessus de la critique, de la mienne en tout cas; celle que certains exégètes ont cru devoir appliquer au discours qu'il fit à Athènes me paraît fort mal venue. Mais si l'apôtre est sacro-saint, son traducteur ne l'est aucunement. Qu'on ne dise pas qu'il est inutile de faire cette réservation ! Oui oserait nier que nous n'ayons tous un penchant marqué à transporter l'autorité de la Bible à la traduction sanctionnée, qui n'y a nul droit.''
Nous commencerons par
2 Timotkée, IV, 6 — 8.
Traduction consacrée: «Car pour moi je vais être immolé, et le temps de mon départ approche. J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi. Au reste, la couronne de justice m'est réservée, et le Seigneur, le juste Juge, me la donnera en ce jour-là, etc.»
De même la traduction norvégienne.
La Bible anglaise porte : v-Henceforth there is laid up for me, etc.»
Ces traductions n'ont guère de sens. On est frappé du manque de cohérence entre les versets 7 et 8, les mots «au reste» formant un raccord hors de propos. Les paroles de saint Paul, telles que les présente l'original grec, sont inspirées du plus noble et du plus haut pathétique. L'apôtre a accompli son œuvre. Faisant un retour sur lui-même il représente sa vie comme une lutte continuelle entreprise pour la bonne cause et d'où il est sorti vainqueur en remportant la guirlande. Eh bien! ce pathétique est complètement gâté par les mots «au reste», qui coupent subitement et le discours et le sentiment en introduisant ce raisonnement égoïste: «peu importe tout cela, puisque la récompense m'est assurée.» C'est trahir et non pas traduire.
Le grec a loipon. Ce mot, qui dans la langue ancienne peut signifier «au reste», a pris plus tard, comme je l'ai su lorsqu'il y a quelques années le hasard me fit aborder l'étude du grec moderne, le sens de «donc, pour cela», sens qui se trouve sporadiquement déjà chez des anciens comme Polybe et qui, manifestement, est celui qui convient ici: «J'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi; donc, la guirlande de justice m'attend, etc.» Ainsi le passage devient très beau : l'existence entière du saint homme a été un sacrifice fait à Dieu et qui doit s'accomplir par sa mort qu'il sait prochaine. Soit dit par parenthèse : au verset 8 notre traducteur change l'ordre des mots «le juste Juge». C'est là une transposition inutile et qui viole cette règle élémentaire de traduction, qu'il faut respecter autant que possible l'ordre des mots de l'original. On me dira que x'est une petite
M. P. O. SCHJ0TT.
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chose; soit, mais la tâche qui consiste à traduire le Nouveau Testament est incontestablement de celles qui, pour parler avec le poète, «ennoblissent les bagatelles».
Passons aux
Romains, VIII, 26 — 27.
Traduction consacrée: «Et même aussi l'esprit nous soulage dans nos faiblesses; car nous ne savons pas ce que nous devons demander, pour prier comme il faut; mais l'esprit lui-même intercède pour nous, par des soupirs qui ne se peuvent exprimer. Mais celui qui sonde les cœurs connaît quelle est l'affection de l'esprit, lorsqu'il prie pour les Saints, selon la volonté de Dieu.»
Traduction norA'égienne : . . . «l'esprit lui-même s'avance devant nous par des soupirs indicibles, etc.»
L'anglais: (iThe Spirit himself maketh intercession for us ivith groanings, which cannot be utiered; .... because he maketh intercession for the saints according to tJie will of God.-n
Qu'est-ce qu'un soupir indicible? Un soupir est, comme on sait, un acte physiologique: une aspiration profonde suivie d'une respiration prolongée. Le soupir est ou peut être l'expression, et rien que l'expression, d'une émotion ou, en général, d'une disposition d'esprit. Un soupir indicible est donc une façon de parler aussi absurde que le seraient une toux, un graillonnement, un éternuement, etc., indicibles, et on ne conçoit pas que saint Paul, écrivain de premier ordre, se soit exprimé d'une manière aussi saugrenue. Au surplus, le mot du texte grec — alaletos — ne signifie pas seulement «indicible» ou «non énoncé», mais encore «qui ne parle pas» ou «qui ne peut parler». Cela donnerait: des soupirs sans paroles 1, traduction qui est confirmée par ce qui suit: «celui qui sonde les cœurs connaît quelle est la pensée^ de l'esprit», — il le connaît malgré l'absence des paroles. Au lieu de la phrase évidemment correcte: «il prie pour les saints», la traduction norvégienne ordinaire a encore le tort de donner: «il s'avance devant les saints», ce qui est un barbarisme obscur. Quant aux mots «selon la volonté de Dieu», il tombe sous le bon sens que l'esprit de Dieu, étant lui-même Dieu, agit selon et non contre la volonté de Dieu sans être obligé d'attendre le commandement de Dieu. Or, kata theon ne signifie point : selon la volonté ou le commandement de Dieu. Je traduirais: auprès de Dieu^.
1 E. Reuss traduit de même: l'esprit «prie pour nous en soupirs et sans paroles».
2 De même E. Reuss. — Trad. norvég.; l'opinion de l'esprit. L'anglais: the mind of the Spirit.
3 E. Reuss: dans le sens de Dieu.
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Vient ensuite :
2 Corinthiens, X, 12.
Traduction consacrée: «Car nous n'oserions nous mettre au rang de certaines personnes qui se louent eux-mêmes, ni nous comparer à eux; mais ils ne considèrent pas qu'ils se mesurent eux-mêmes par eux-mêmes, et qu'ils se comparent eux-mêmes avec eux-mêmes.»
Traduction norvégienne : «... ni nous comparer à eux ; mais se mesurant eux-mêmes par eux-mêmes et se comparant eux-mêmes avec eux-mêmes, ils ne comprennent rien.»
En anglais: «... are without under standing'^. y>
Les traductions anglaise et norvégienne sont loin d'être satisfaisantes. Saint Paul «n'oserait se mettre au rang de certaines personnes». Mais la hardiesse supposée nécessaire pour se mettre au rang de ces personnes, comment peut-elle l'être, du moment qu'il nous est dit, immédiatement après, que ces gens-là «ne comprennent rien»? Saisisse qui peut! En plaçant d'abord, avec une fine ironie, ces hommes au-dessus de lui-même et en les traitant ensuite de sots, saint Paul violerait la logique, qui interdit de pareilles contradictions avec soi-même ; puis, il commettrait une platitude en quittant brusquement le ton de la politesse ironique pour porter un jugement aussi défavorable de ses adversaires. Ici comme ailleurs le style n"est pas de lui, mais de ses traducteurs. Voici comment il faut rendre ce passage: «mais ils ne voient pas qu'ils se mesurent par eux-mêmes et se comparent avec eux-mêmes 2,» ce qui est absolument conforme aux termes grecs. Cette traduction fournit le sens auquel on s'attend, va bien avec ce qui précède et introduit une remarque qui ne manque pas de finesse, à savoir que la fatuité ne se sert que de sa propre mesure, laquelle n'est point ajustée. C'est là une de ces expériences que chacun de nous a sans doute déjà eu l'occasion de faire à l'égard soit de luimême soit d'autrui.
J'ai réservé pour la fin
I Corinthiens, VII, 21.
Ce passage, toujours en litige, touche à un point délicat tant dans l'antiquité qu'en notre siècle, je veux parler de la question des esclaves. Les exégètes se divisent ici en deux camps diamétralement opposés.
1 E. Reuss de même: ils agissent peu sensément.
2 La Bible française dit à peu près de même: «mais ils ne considèrent pas qu'ils se mesurent, etc.»
M. P. O. SCHJ0TT.
H.-F. Kl.
Selon quelques-uns saint Paul recommande aux esclaves de s'accomoder de leur sort: d'après les autres il les engage à tenter de s'affranchir. Voyons les textes.
La Vulgate: <iServus vocatus es? Non sit tibi curae, sed et si potes fieri liber, magis utere.r»
Traduction consacrée: «As-tu été appelé étant esclave? ne t'en fais point de peine; mais aussi, si tu peux être mis en liberté, profites-en.»
Traduction norvégienne: «Si tu as été appelé étant esclave, ne t'en fais point de peine; mais aussi, si tu peux être mis en liberté, prends plutôt ce parti.»
L'anglais: «. . . . but if thou canst become free, use is rather.n Dans le grec les mots qui font difficulté sont mallon chresai, dont le second, qui est extrêmement usité, signifie employer. Nous aurions donc, textuellement: emploie plutôt (cela), — ce qui ne peut guère équivaloir au «prends plutôt ce parti» des traducteurs norvégiens à cause de la protase, dont le sens est: quand même tu pourrais être mis en liberté, comme l'indique le grec ei kai, qui ne peut avoir une autre signification. En outre, aucune des traductions n'est en harmonie avec l'idée exprimée au verset 22: Car l'esclave qui est appelé par le Seigneur, est l'affranchi du Seigneur.» Ici l'intention de l'écrivain est de coasoler les esclaves pour les encourager à demeurer dans leur condition. Suit le v. 23 : «Ne devenez point esclaves des hommes.» Il est donc bien clair que saint Paul veut dire ceci: «Qui est esclave, doit se contenter de son état; qui ne l'est pas, qu'il évite de le devenir.»
Portons un instant notre attention sur ce mot chresai, dont l'infinitif est chrestai. Ainsi que le latin uti, il signifie non seulement employer, mais aussi: se trouver dans telle ou telle situation, d'où se dégage l'acception de souffrir, supporter, comme l'indique suffisamment un vers d'Eschyle^. Par conséquent, nous traduirons: «Quand même tu pourrais être mis en liberté, contente-toi plutôt de ta condition 2.» Saint Paul a-t-il lu Eschyle? Cela n'est point impossible; on sait qu'en plusieurs endroits il cite des poètes grecs.
Comme les autres missionnaires du christianisme saint Paul dut prendre parti pour ou contre le mouvement des idées de son siècle^. Une des questions les plus graves était précisément celle qu'il aborde ici. Evidemment, le christianisme tendait alors, comme il le fait encore aujourd'hui, à l'émancipation des esclaves. Seulement, on hésitait sur la ligne de con-
1 Agamemnon, v. 950: personne ne supporte volontairement le joug de la servitude.
2 De même E. Reuss: lors même que tu pourrais devenir libre, reste plutôt ce que tu es. 8 Cf. ci-dessus.
1898. No. 3. QUESTIONS SCIENTIFIQUES MODERNES.
duite à suivre; on ignorait si, pour mener la tâche à bonne fin, il fallait marcher lentement ou rapidement. Or, la cité antique reposait sur l'esclavage, dont l'abolition subite aurait provoqué une révolution sociale, pernicieuse pour la cité et la civilisation antiques et probablement funeste aussi pour le christianisme, qui ne pouvait se passer de cette cité ni de cette civilisation. On comprendra donc sans peine que les paroles que nous venons de traduire aient pu être prononcées par saint Paul. En effet, l'esclavage, en tant qu'institution sociale, n'eut à craindre aucune attaque directe de la part du christianisme: l'esprit chrétien suffit à l'écraser.
Note additionnelle sur la relation d'Athéna-Neït avec Zéthus (v. p. 18). D'après une communication qu'a bien voulu me donner notre jeune savant M. B. Kristensen, Set est mis en rapport avec Neït dans les Textes funéraires, Pépi, I, 696. Ainsi le récit du scholiaste grec se trouve directement confirmé par les sources ég;yptiennes. Que Set soit l'époux ou le père, cela importe peu en égard à l'époque postérieure dont il est ici question.