SCÈNE VII
Les Mêmes, moins ALPHONSE.
Maud, regardant la photographie qu'elle a sortie du paquet. — Pauvre petite !
Jacques. — Quoi? '^
Maud. — « A Madame Maud Gerfeuille, hommage d'admiration, d'amitié et de reconnaissance. » Pauvre petite !
Jacques. — C'est une mauvaise nouvelle ?
Maud. — Voyez.
Jacques. — Tiens!
Maud. — Lisez.
Jacques. — u A Madame Maud Gerfeuille, hommage d'admiration, d'amitié et de reconnaissance. »
Maud. — Oui... 11 y a « de reconnaissance ».
Jacques. — De reconnaissance. Oui, il y a ça.
Maud et Jacques, ensemble. — Pauvre petite !
Maud. — Elle était jolie.
Jacques. — Elle l'est encore.
Maid. — Elle a quelque chose de... quelque chose de si... Vous ne trouvez pas?
Jacques. — Oui, de si tendre; c'est dans les yeux.
Maud. — C'est dans la taille.
Jacques. — Quelque chose de tendre dans la taille?
Maud. — J'e ne vous ai pas dit que ce fût quelque chose de tendre... Je vous ai dit que c'était quelque chose, et c'est dans la taille.
Jacques. — Vous m'avez dit, elle a quelque chose de tendre dans la taille.
Maud. — Je ne vous ai jamais dit ça.
Jacques. — J'avais compris... (// laisse tomber la photographie.)
Maud, se baissant vivement, — Pauvre petite... Donnez-moi donc ça... Enfin, elle est adorable.
Jacques. — Adorable.
Maud. — J'ai décidément de grands remords. Je n'aurais jamais dû. . . xous surtout.
Jacques. — Il est un peu tard.
Maud. — Je vous remercie.
Jacques. — Voyons. Vous ne me comprenez pas. Je me place à un point de vue tout moral.
Maud. — 11 est bien temps. (Un silence.) Du reste, vous serez le premier puni. Elle eût fait une femme délicieuse. C'eût été une liaison avantageuse, charmante.
Jacques. — Oh! je ne regrette rien.
Maud. — On dit ces choses-là. {Petit silence, — Maud reprend la photographie.) Quel est son prénom.^
Jacques. — Jacqueline.
Maud. — Jacqueline...
Jacques. — Mais on l'appelle Daisy.
Maud. — Ah! Pourquoi ?
Jacques. — Je ne sais pas.
Maud. — Daisy, c'est joli.
Jacques. — Très joli. Pauvre petite! Pourvu qu'elle ne souffre pas trop.
Maud. — Hein ?... Oh!... (Elle sourit.)
Jacques. — j\*y comptez pas. Elle va souffrir énormément.
Maud. — Oh !... énormément. Qu'en savez-vous?
Jacques. — C'est vous-même qui me l'avez dit tout à l'heure. Cette enfant n'a qu'un but : m'épouser. Elle n'a qu'un rêve : me donner sa vie. Elle n'a qu'une ambition, qu'une ambition au monde, me rendre heureux.
Maud. — 11 n'est pas certain que la petite Thureau-Merville...
Jacques. — Pardon, c'est vous qui me l'avez dit tout à l'heure. Elle m'aime. 11 est indéniable qu'elle m'aime. Elle m'aime à la folie. Je parie qu'elle pleure tous les soirs.
Maud. — Oh !... tous les soirs!
Jacques. — Enfin... souvent. Dès qu'elle a vu ma carte, elle a pâli,
LA BOIflVB INTENTION 35
rougi," s'est levée. C*est vous qui me l'avez dit tout â l'heure... Eh bien, on ne pâlit pas... on ne rougit pas à volonté. Ce sont des preuves d' amour, cela, du plus fervent, du plus violent amour. Pauvre petite ! Enfin... Enfin, je ne regrette rien.
(Un temps.)
Maud. — Jacques ? Quelle heure est-il ?
Jacques. — Six heures et demie. Pourquoi ? *
Maud. — Allez vous mettre en habit.
Jacques. — Oui.
Maud. — Quittez cet air lugubre. Vous ne serez pas possible à dîner.
Jacques. — Je vous assure.
Maud. — Tachez de vous faire beau. Endossez votre gilet le plus blanc, votre habit le plus neuf. Choisissez chez votre fleuriste quelques jolies roses blanches, et à huit heures tapant...
Jacques. — Vous avez dit sept heures et demie.
Maud. — Et à huit heures tapant, allez dîner 35, rue du Colisée, chez votre beau-père.
Jacques. — Comment !
Maud. — Léopold et moi, nous boirons un verre de Champagne à votre santé.
Jacques. — Qu'est-ce que vous dites?
Maud. — Je vais téléphoner à la petite Thureau-Merville pour la prévenir.
Jacques. — Mais jamais de la vie. Mais vous n'y pensez pas î
Maud. — C'est vous qui n'osez pas y penser.
Jacques. — Ah ! pardon. Rien dans mon attitude...
Maud. — Mon pauvre ami. Je ne veux pas être cruelle. Cela me serait pourtant bien facile.
Jacques. — Mais, c'est insensé ! Je ne veux pas... je ne songe pas à me marier. Et d'abord, j'ai trente-quatre ans. Je ne suis plus assez jeune.
Maud. — Mon ami, soyez galant. Nous avons le même âge.
Jacques. — Ça n'a aucun rapport.
INIaud. — Ne nous faisons point d'illusions. Je ne vous étonnerai pas outre mesure en vous avouant que je ne souffre pas pour vous d'une passion tragique. J'ai un ami qui m'aime infiniment. Il y a une charmante jeune fille qui ne pense qu'à vous, ne gâtons
pas tous deux notre part de bonheur... Songeons à Tavenir... Soyons prudents... Nous sommes logés à la même enseigne... Vous, vous en avez encore pour dix ans, moi...
Jacques. — Oh!
Maud. — Moi... pour vingt... Non, non... Croyez-moi, mon ami... Disons-nous adieu et allez vous marier.
Jacques. — Maud... on oublie déjà ce qui s'est passé.
Maud. — Non... non... on n'oublie rien... Allons, quittons-nous gentiment, avec un joli regret... Des regrets valent mieux que des remords. Et j'en aurais, si vous restiez. Donnez-moi la main. C'est dit ?
Jacques. — C'est dit... mais monamie... écoutez. C'est bien gênant c'est bien... Enfin, si Mlle Thureau-Merville me demande comment vous
vous y êtes prise pour me ramener à elle ?
Maud. — Évidemment. Eh bien..., répondez -lui que c'est par la douceur.
Jacques. — Je ris... je n'en ai pas envie... c'est vrai... j*ai l'impression... je ne sais pas... il faudrait peut-être... je suis très embête.
Maud. — Je vous plains de tout mon cœur.
Jacques. — Vous vous moquez de moi.
Maud, un peu mélancolique. — 11 faut bien rire.
Jacques. — Je voudrais que vous compreniez... que vous sentiez combien, en ce moment, je... enfin, je voudrais que vous sachiez à quel point je me sens... peiné... angoissé...
Maud. — Mais oui..., je comprends..., mais que voulez vous ! c'est la vie . (Gentiment,) Allez vous en I
Jacques. — Voulez-vous me permettre de vous embrasser.
Maud. — Oui... mais en fiancé.
Jacques. — Ah î Maud, comment évoquerons-nous ce souvenir? Car ce n'est pas même un caprice, pas même une passade, et pourtant cette fugitive aventure a connu tout ce qui bouleverse l'amour : du mensonge, de la ferveur, de la colère, presque des larmes. Pour nousmêmes, plus tard, quand nous revivrons nos émotions d'autrefois, comment appellerons-nous cette liaison d'une heure ?
Mai d. — Mon ami, laissez-moi le beau rôle. Nous l'appellerons : la Bonne Intention.
RIDEAU