ACCIPIETIS GLORIAM MAGNAM ET NOMEN STERNUM
« Vous acquerrez une grande gloire et un nom | immortel. »
Le grand panneau est rempli des noms des victimes en colonnes serrées. Ainsi les martyrs marchaient au supplice.
Toutes ces inscriptions sont gravées en majuscules romaines, lettres et chiffres dorés, et sur une seule ligne.
Au fond de la chapelle, sur la muraille, de chaque côté de la haute et large arcade qui donne accès dans
l'église de la Chartreuse, se trouve un bas-relief en marbre blanc. Celui de gauche représente le duc d'Angoulême priant sur les ossements des victimes, le 1er juillet 1814; ce bas-relief, dans lequel le prince est représenté priant devant un autel, n'offre pas le caractère de sublime horreur de la scène réelle et primitive. Celui de droite représente la duchesse d'Angoulême posant la première pierre du monument, le 20 septembre 1823. En face du mausolée, se trouve de l'autre côté de la nef un autel dédié à la sainte Vierge et à saint Michel. Les parois intérieures de la chapelle sont revêtues de marbre blanc et noir ; les fenêtres sont ornées de vitraux de couleur et la voûte est peinte en ciel étoile.
Tout en regrettant que l'art chrétien n'ait pas été appelé à ériger le monument destiné à abriter ces morts chrétiennes, il faut rendre hommage au talent de l'artiste Caristie, ancien pensionnaire de France à Rome et membre du conseil royal des monuments. Toute l'ordonnance de l'architecture de la chapelle sépulcrale du Champ des Martyrs respire une gravité majestueuse et morne. C'est la douleur, mais la douleur antique, sans ces rayonnements de lumière au milieu des ténèbres, sans cet élan de l'immortalité jaillissant du sein de la mort môme que l'art chrétien s'entend seul à donner à la demeure des morts. Les inscriptions empruntées à l'Ecriture prient et espèrent; le monument, tout remarquable qu'il soit, ne fait que pleurer, et son fronton aplati no montre guère aux âmes des victimes le chemin des cieux.
Je me rappellerai toujours l'inexprimable serrement de cœur que j'éprouvai quand, avec plusieurs prêtres du diocèse de Vannes, qui avaient bien voulu me conduire, j'entrai pour la première fois dans la chapelle sépulcrale \ C'était un sourd-muet, probablement élevé par les sœurs de la Sagesse, qui nous conduisait. J'échappai ainsi à cette loquacité du cicérone, qui, dans cette sombre enceinte, eût été une souffrance morale, presque une profanation. Rien ne troublait le calme auguste de la nécropole ; le silence des morts semblait être remonté du caveau funèbre jusque sur les lèvres de ce triste et morne vivant, devenu leur hôte accoutumé. Aucun bruit ne dérangeait nos pensées, qui pouvaient s'enfoncer en paix dans le passé et monter ensuite vers Dieu. Notre guide ouvrit la grille de bronze qui ferme le caveau, et qui, en roulant sur ses gonds, produisit un long murmure qui ressemblait à un gémissement. Je songeai à tant de vies moissonnées dans leur fleur, à la mort — et quelle mort ! — acceptée avec résignation par tant de jeunes gens qui avaient devant eux un bel avenir, et je priai du fond du cœur pour les victimes de Quiberon. Je m'avançai ensuite pour jeter un triste regard sur leurs ossements, et le sourd-muet, devinant mon intention, abaissa une torche résineuse allumée et la
* J'y suis retourné plusieurs fois depuis. Dans le mois de septembre 1868, époque de ma dernière visite, j'entrai dans la sacristie de l'église de la Chai'treuse. On nous y montra un ornement sacerdotal, qui est une véritable relique : il est composé en entier d'une mosaïque formée de morceaux d'étoffes de velours et de soie provenant des vêtements des victimes.
promena dans les profondeurs du caveau. J'aperçus alors un monceau d'ossements blancs comme la neige, et, comme je me penchais plus avant sur l'ouverture béante, un des prêtres qui m'accompagnaient m'arrêta par le bras et me retira en arrière. Il me raconta, pendant que nous descendions les degrés, que, l'année précédente, un enfant, qui était venu avec sa mère, se précipita étourdiment vers l'ouverture et disparut tout à coup. La mère épouvantée poussa un cri strident qui retentit jusque dans les profondeurs du sépulcre. On crut l'enfant perdu. Le guide descendit précipitamment dans le caveau et, remontant bientôt, il mit dans les bras de la mère l'enfant, qui, tombé sur le tas d'ossements, n'avait pas même une contusion. La mort avait été douce et hospitalière à la vie, et le caveau qui contenait les restes de tant de jeunes hommes, jadis pleures par des Rachel désespérées qui ne voulurent pas être consolées parce que leurs fils n'étaient plus, rendait à cette mère éplorée l'enfant qu'elle avait cru perdu. Je ferme sur ce souvenir ce volume, dont la première partie m'a rappelé quelques-unes des meilleures journées de ma vie, et la dernière les plus lamentables journées de notre histoire. Ici, comme ailleurs, j'ai cherché par-dessus tout la vérité, et, telle que je l'ai trouvée, je l'ai dite. J'espère avoir éclairci un problème historique, resté obscur, celui de la capitulation de Quiberon offerte par l'armée républicaine, accordée, selon toutes les probabilités, par Hoche, sous le bénéfice de la promesse de Tallien de
la faire ratifier par la Convention. Je n'ai pas caché les fautes des hommes de mon opinion ; heureusement, je n'ai eu, de ce côté, que des fautes à signaler, et elles sont couvertes par l'héroïsme chrétien d'une mort digne des premiers martyrs. Je n'ai pas eu à exagérer les crimes de la Révolution et des révolutionnaires, il a suffi de les raconter. Toutes les fois que j'ai trouvé dans les rangs des républicains des cœurs généreux et ouverts au noble sentiment de la pitié, ç 'a été pour moi une consolation de les désigner à la reconnaissance publique. Je ne suis pas au nombre de ceux qui aiment à haïr. Le devoir de l'historien est d'entretenir dans le cœur des hommes l'admiration de la vertu et l'horreur du crime, sous quelque drapeau que l'un et l'autre se trouvent. Que ce livre soit dédié au Morbihan, qui me l'a inspiré, et puisse-t-il rester comme un témoignage de mon respect et de mon affection pour cette contrée aux convictions fortes et aux mâles vertus !
Nous croyons rendre hommage aux victimes de Quiberon et servir la piété traditionnelle des familles en reproduisant les noms gravés sur le monument funèbre érigé près du Champ des Martyrs. Nous empruntons cette liste à un écrit publié en novembre 1829, à Vannes, sous ce titre : Quiberon, nouvelle morbihannaise, parV... L... On y trouve les noms inscrits tels qu'ils le sont sur le monument. L'honorable M. Eugène de la Gournerie, à qui nous aimons à exprimer ici notre reconnaissance, a bien voulu contrôler cette liste; il y a fait des rectifications et des additions, en s'appuyant le plus souvent sur les correspondances que M. Charles Hersart du Buron, secrétaire de la commission du monument de Quiberon pour la Loire- Inférieure, avait entretenues avec un grand nombre des familles auxquelles appartenaient les victimes. Mais ici quelques observations préalables sont néces saires.
La liste officielle, signée par le général Lemoine, résume par les chiffres suivants le bilan funèbre de Quiberon :
Émigrés et chouans fusillés 710
Chouans condamnés à une détention de quelques mois 184
A reporter 894
Report 894
Prisonniers français arrachés des prisons d'Angleterre pour servir avec les émigrés, acquittés et incorporés dans différents bataillons 2,848
Mis en liberté par arrêté des représentants du peuple, ayant payé des contributions
en grain 2,000
Morts dans les prisons et hôpitaux 400
Vieillards, femmes et enfants mis en liberté lors de l'entrée de l'armée dans la presqu'île 3,000
Total 9,142
Le (jénéral commandant la Se division de l'armce des cotes de Brest,
Lemoine.
Cependant, les noms inscrits sur le monument, et dont nous donnons la liste, s'élèvent au chiffre de 952 au lieu de 710. En confrontant les deux listes, j'ai trouvé une explication plausible de cette différence. Non seulement on a inscrit parmi les noms gravés sur les diverses façades du monument celui d'Hervilly, commandant de la l^e division qui, blessé à mort dans la journée du 16 juillet 1795, mourut à bord de la frégate anglaise la Pomone, mais les noms des personnages les plus marquants tués dans la même journée ; je citerai particulièrement les noms du commandeur de la Laurencie, du vicomte de Talhouet,
mort au champ d'honneur, et père du jeune Louis de Talhouet qui fut fusillé le 27 août, de MM. de Concise, deTrecesson, d'Orvilliers, deCaux, de Féletz, tous tués dans le combat du 16 juillet. Je dois ajouter cependant que la liste donnée par le général Lemoine est incomplète de l'avis de tous ceux qui ont écrit à l'époque où le souvenir des événements était récent, et que celle du monument l'est aussi. Les procès-verbaux des commissions militaires avaient été très inexactement tenus. En outre, il est évident que les exécutions qui, pendant près d'un mois, ont eu lieu tous les jours sur trois points : près de Vannes, de l'autre côté du bras du Morbihan, dans un lieu qu'on appelait encore sous la Restauration la Pointe des Emigrés, à Auray dans la prairie de Tré-Auray, à Quibcron sur la plage de la mer, ont atteint un chiffre très supérieur à celui indiqué par Lemoine, et même à celui des noms portés sur le monument. Duchâtellier, dont les opinions révolutionnaires sont connues, porte, je l'ai dit, à 300 le nombre des émigrés et des chouans exécutés à Vannes seulement jusqu'au 8 août ; or les exécutions continuèrent dix-huit jours encore. Elles furent si nombreuses, on l'a vu, que la municipalité se plaignait, au nom de la salubrité publique, de l'énorme quantité de sang qui couvrait le sol, et que le lieu du supplice fut successivement transféré de la Garenne à l'IIermitage, et de l'Hermitage à l'Armor. Il y eut des prisonniers fusillés dans la prison ; nous avons cité sur ce point le témoignage très précis du comte Harscouet de Saint-Georges, et peut-être sur les 400 pri-
^onniers indiqués comme étant morts dans les hôpitaux et les prisons, un assez grand nombre doivent être portés à l'actif du massacre.
Je ferai une dernière remarque : Hoche, dans sa lettre du 22 thermidor an III au comité de salut public, s'exprime ainsi : « Nous avons près de cinq mille chouans prisonniers ; » or Lemoine ne porte qu'à deux mille le nombre des chouans mis en liberté par arrêté des représentants. Ces chiffres et ces documents amènent à conclure que le nombre des victimes surpasse de beaucoup celui des noms gravés sur le monument.