LE ROI
ET
Quand le trône des Bourbons de la branche aînée s'écroula sous le poids des fautes d'un pouvoir aussi inepte que faible, ce réveil terrible d'une nation grande et forte imprima une secousse violente d'un bout de l'Europe à l'autre. En effet, à peine la voix de la renommée apprit-elle au monde que trois jours avaient sufti pour renverser la dynastie imposée par 1rs baïonnettes étrangères, que tous les peuples qui irrmissaicnl sous le jouiï de l'oppression levèrent L'étendard de l'indépendance.
La Belgique, l'Italie , l'Espagne, et surtout la Pologne, coururent aux armes. Il semblait que les traités de Vienne allaient être déchirés, et que l'Europe était à la veille de subir une transformation politique complète.
Les avertissements n'ont assurément pas manqué à la branche aînée. Plus d'une voix tâcha de l'éclairer sur sa véritable position ; beaucoup d'amis dévoués firent des efforts courageux pour lui faire sentir la nécessité de s'arrêter sur cette pente funeste où une passion aveugle la poussait ; mais tout fut inutile. La fatalité pesait de tout son poids sur cette dynastie malheureuse , et il semblait que cette destinée fût prononcée : elle fit tout son possible pour précipiter sa chute, pour achever sa ruine.
D'un autre côté, la nation, patiente et généreuse , avait une répugnance visible à se jeter dans la voie des révolutions; car les souvenirs que 1793 avait laissés après lui semblaient arrêter cet élan chaleureux qui la poussait à faire respecter ses droits. — Les hommes sages et pleins d'expérience, mesurant la profondeur de l'avenir, ne pouvaient pas se cacher toutes les suites funestes que cette idtima ratio des empires , ce bouleversement armé, semblait réserver à la France. — Toutes les révolutions , même les plus saintes , ont toujours en elles ce triste germe , cette triste
loi, qu'elles sont faites par les hommes, et que, comme telles, elles ne peuvent jamais assigner une limite à l'action désorganisatrice qui leur est pour ainsi dire inhérente. Donner un cours libre à la passion humaine, occasionner une explosion, est toujours une chose facile; mais dire à la colère populaire , « Ta n'iras pas plus loin , » dire à ces passions de se taire , est très-difficile , sinon impossible. L'orage éclate, brise les entraves imposées, car l'espoir d'un avenir meilleur décuple les forces des peuples ; mais la victoire est exigeante ; la multitude a aussi la diversité des vues, et envisage diversement , soit l'intérêt matériel , soit l'intérêt politique. De là vient que quand les obstacles contre lesquels on s'est levé sont renversés , les secousses continuent , lès volontés opposées se heurtent et prolongent l'état exceptionnel, qui ne produit de bons résultats qu'autant qu'il sait de lui-même assigner des bornes à ses exigences, atteindre le bol véritable et réellement utile à sa destinée. Les révolutions que la France a traversées ont nécessairement laissé ou des adversaires ou des partisans. La République, l'Empire, l;i Restauration, ces grandes époques dans la vie de la nation, ont l'ail, naître différents intérêts et différents désirs; de sorte que le tronc de Charles \ une fois renversé, il fallait forcément se
demander quel serait le genre de gouvernement que l'on établirait sur les ruines de celui qui venait de succomber. — Certes , si la révolution de Juillet avait été le produit de la conspiration d'une faction déterminée, le choix étant prévu , on aurait pu immédiatement édifier après avoir détruit ; mais cette grande et noble révolution étant la manifestation unanime d'une nation contre les violations du pouvoir, le résultat immédiat ne pouvait ni être prévu ni satisfaire tous les partis qui avaient pris part à la lutte. La République, l'Empire, la Royauté, ayant , pour ainsi dire, poids égaux dans la balance , il fallait s'attendre au prolongement funeste des dissensions que les les désirs non satisfaits devaient inévitablement produire.
Avouons , et c'est une chose depuis longtemps reconnue , que de tous les maux qui peuvent fondre sur une nation quelconque, les plus cruels, les plus terribles , sont ceux qui ont pour cause les luttes intérieures des factions. — Dans une guerre qui envahit le territoire , l'élan qui conduit sur le champ de bataille est un élan sublime et saint; on repousse l'ennemi , on repousse l'étranger ; la gloire est au bout de ces efforts. Mais quand entre concitoyens les passions ardentes amènent une effusion de sang ; quand le champ de bataille est
jonché de cadavres de frères , le chant de la victoire est un chant funèbre , et le drapeau victorieux est couvert cl1 un crêpe. — C'est une triste victoire sur laquelle il faut verser des larmes. — Voilà ce qui était à craindre au moment où la lutte contre le pouvoir finissait. Jusque-là unanimes, on devait forcément se désunir pour planter son drapeau. L'immense victoire que l'on avait obtenue en commun semblait mettre un terme à cet accord sans lequel on ne peut obtenir rien d'utile, rien de grand. Tous, en combattant ensemble , étaient armés , non-seulement de l'arme matérielle , mais de leurs vœux , de leurs désirs, de leurs prétentions.
Le Républicanisme avait pour partisans tous ces esprits généreux qui contemplent le magnifique monument de ces réformes , de ces lois , que la république française a laissées, faisant abstraction des mesures violentes qu'elle a été obligée d'employer pour les établir, les prenant tout au plus comme ces remèdes héroïques qu'il faut employer et tenter pour sauver le moribond; comme ces opérations douloureuses par lesquelles le chirurgien empêche la gangrène d'envahir les parties saines et de tuer le malade. A ces partisans do bonne foi , pleins de patriotisme , il faut ajouter un bon nombre de gens qui, sans valeur person-
nelle , mais pleins d'amour-propre et d'ambition , ne voyaient dans le républicanisme que le moyen de parvenir, et, à l'aide de la licence, qu'ils croyaient facilement faire naître sous ce régime, de s'emparer des places lucratives, unique objet de leur convoitise.
L'Empire, par l'éclat extraordinaire qu'il a jeté sur son passage; par le souvenir de grandes et belles actions sur le champ de bataille ; par ce prestige guerrier qui , dans une nation aussi vaillante que la nation française, fera toujours vibrer la plus sensible des fibres, celle de la gloire, était désiré par tous ceux qui durent leurs grades et leurs positions à l'Empereur, et chez lesquels son culte se liait intimement au culte de la patrie.
La Royauté ralliait aussi autour d'elle une nombreuse phalange, et grand était le nombre de ceux qui , ne pouvant plus se faire illusion sur la destinée de Charles X, voulaient au moins assurer à sa branche le trône sur lequel s'assirent tant de rois de cette famille , et qui ont jeté tant d'éclat sur leur règne ou sur leur patrie.
Mais ces trois partis se balançant presque, ne réunissaient chacun dans leur sphère que les hommes influents sur leurs propres partisans , et aucun d'eux n'avait assez de puissance pour faire par-
tager ses convictions par les masses, par la nation.
La République a laissé des traces sanglantes, l'horreur que les cruautés de 1793 ont inspirée à toutes les classes de la population, qui jugeant des effets par les effets , et ne remontant pas aux causes qui les produisent, ne tiennent aucun compte des nécessités qui les font naître. Ces mêmes classes n'ont gardé d'autre souvenir de cette fameuse époque , que celui des excès qui lui imprimèrent une tache ineffaçable, une tache de sang. Pour elles la République était la guillotine en permanence, la loi des suspects, les visites domiciliaires et la corde d'un réverbère. — Pour ces mêmes classes l'Empire était le règne du sabre. Elles ne voyaient dans les victoires que les guerres qui décimaient les populations; la stagnation du commerce, un despotisme plus ou inoins brillant, au bout duquel apparaissait l'envahissement du territoire par les troupes étrangères et les hordes asiatiques. Leloignement de l'héritier direct de l'Empereur, élevé sur le sol étranger, paralysait les partisans de l'Empire, et leurs espérances étaient d'autant moins fondées que Ton ne savait pas si l'Autriche consentirait jamais à leur rendra le duc de RrirhMadt, le Napoléon II de leurs désirs.
Pour la branche aînée et pour les Henriquinquistes les chances étaient moins certaines encore. Tous ceux qui ont gardé le souvenir de ces dernières quarante années, ont vu manifestement que pour cette dynastie les enseignements du passé étaient complètement perdus ; qu'elle se croyait toujours investie du droit divin , et revenait avec opiniâtreté aux errements funestes que tant d'années de malheur et d'exil n'ont jamais pu déraciner. La minorité d'ailleurs de ce rejeton sur lequel on concentrait ses vœux, était un germe de guerres intestines, et l'on ne doutait pas qu'au bout d'un certain temps, il faudrait encore avoir recours à une révolution pour se venger de la mauvaise foi et redresser les torts.
Tous ces inconvénients, facilement saisissables et accessibles aux masses , firent réfléchir la partie saine de la nation, qui heureusement était la plus nombreuse; dès lors, et quand la lutte était devenue inévitable , on pouvait presque prévoir que ce résultat se présenterait par la force des circonstances.
A côté du trône de la branche aîné , vivait une famille princière , ayant la même origine qu'elle. Par une heureuse exception , le chef de cette famille, sans jamais tremper dans les fautes de ses aînés, était l'homme de la nation par excellence.
Dès sa plus tendre jeunesse, il avait consacré tous ses efforts à mériter l'amour de ses concitoyens, à servir son pays. Aussi, quand vint le jour des luttes patriotiques, quand il fallut combattre pour son pays , il se trouva dans les rangs nationaux , tirant l'épée pour la défense de sa patrie, combattant pour le sol qui l'avait vu naître. — La jeunesse de Louis-Philippe s'écoula dans le travail. Ardent à s'instruire, il voulait connaître, et s'appropria toutes les productions par lesquelles l'esprit humain s'illustre ; plus que cela , il voulut apprendre par lui-même les ressources et les besoins du peuple sur lequel alors rien ne lui présageait qu'il dût un jour régner. Il descendit dans les manufactures , entra dans les ateliers , assista aux labeurs des pauvres ouvriers; et alors se présenta à lui pour la première fois cette grande pensée : « Que le travail ne peut recueillir ses fruits cpi autant que la paix lui assure son pain de chaque jour. » Son premier acte d'adolescent fut de sauver la vie à un pauvre soldat qui se noyait, et cette action lui occasionna plus de plaisir que la gloire dont il se couvrit à Valmy en chargeant et repoussant les phalanges prusMcimcs. — Si à cette époque on ne voit en lui qu'un courageux soldat, sur loque! se iixent déjà ta yeux du chef de Tannée et de la nation, on le w ira plus tard, habile général, rai-
liant ses troupes sous le feu meurtrier des Autrichiens, et fixant la victoire sous les drapeaux français à Jemmapes, où il commandait le centre de l'armée.
Forcé de quitter son pays pour sauver une vie qu'il aurait voulu consacrer à sa patrie , il brisa son épée sur le sol étranger pour ne jamais la tirer contre ses compatriotes. Il s'exila, visitant différentes contrées, travaillant pour vivre et s'instruisant toujours.
11 n'entre pas clans le cadre de cet écrit de tracer la biographie complète du Roi Louis-Philippe; je me bornerai seulement à dire que, rentré dans le pays après les événements de 1814 et 18J5, il s'appliqua de nouveau à être ciloyen français plutôt que prince français. Il releva par les ressources de sa haute capacité l'ancienne splendeur de sa maison, payant scrupuleusement les dettes de son père, acquittant les créances qu'il pouvait décliner. Ami éclairé des arts et des belleslettres , sa maison était toujours ouverte à ceux qui ajoutaient quelque éclat au nom français. Le mérite caché était sûr que ses bienfaits viendraient le trouver , sans qu'il eût besoin de courber la tête pour solliciter; l'homme persécuté par le pouvoir arbitraire et inintelligent , voyait s'étendre sur lui sa main protectrice et le garantir autant qu'il était
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possible des effets funestes d'un ressentiment qui avait le pouvoir et le moyen de nuire.
On comprendra facilement qu'un tel prince ne pouvait être bien vu par la cour et par ceux qui y faisaient foule; aussi le duc d'Orléans était-il sans crédit, se tenait-il à l'écart, et avertissait-il par sa conduite et par ses paroles que l'on courait à une perte certaine, avec cette manière de régner et de gouverner. Mais tel est le funeste aveuglement des gens du pouvoir, qu'ils se croient inébranlables, et que tout conseil qui vient troubler leur haute satisfaction personnelle est toujours très-mal venu. Les événements n'ont pas tardé à vérifier les prédictions de l'esprit juste et pénétrant du prince; et quand sonna l'heure du danger, quand le trône s'écroula , tous les regards se tournèrent vers lui , car chacun paraissait sentir instinctivement que le salut était là.
A cette époque, les événements marchaient avec une rapidité effrayante; le trouble grandissait, le danger devenait imminent ; il fallait sortir à tout prix de cette position précaire. Pour parer aux tristes conséquences qui menaçaient la chose publique, tous les gens de bien B6 rencontrèrent datte le désir de proclamer le duc d'Orléans Hoi des fiançais.
Malgré tout l'édat de la couronne d un pays tel
que la France, il y avait matière à effrayer lame la mieux trempée, non pas par la grandeur du danger personnel, une telle crainte est indigne d'un homme, mais par la grandeur de la responsabilité que l'on assumait sur sa tête, à se charger de diriger et d'assurer le bonheur de la nation. Instruit à l'école de l'adversité, Louis-Philippe savait supporter le malheur; soldat, il connaissait le danger des batailles : mais prendre le sceptre dans une crise semblable, avec des complications de toutes espèces, avec la conviction qu'il aurait à lutter, non-seulement contre le mauvais vouloir de toutes les cours souveraines, mais contre les 'partis aveugles et acharnés de son propre pays; voir à chaque instant les mesures les plus salutaires ou mal interprétées ou combattues par une multitude fièrede son triomphe récent; avoir pour soutiens les hommes qui , malgré les intentions pures qu'ils manifestaient, pouvaient avoir des prétentions exorbitantes , incompatibles avec le bonheur général d'un peuple de trente millions d'âmes; n'avoir en perspective, pour récompense , que la plus cruelle ingratitude ou les attentats criminels ; prévoir qu'à chaque moment il faudrait descendre dans l'arène, et défendre ce même peuple contre luimême et le sauver malgré lui ; il y avait de quoi , je le répète , faire reculer le plus brave , et rejeter
bien loin les appas flatteurs d'un diadème. — Mais Louis-Philippe ne vit devant lui que le bien qu'il pouvait faire à son pays. Convaincu que tout citoyen doit le sacrifice de tous les instants de sa vie à sa patrie, il envisagea froidement l'avenir , et, fort du témoignage de sa conscience, il accepta la tache imposée , en se disant :
Fais ce que dois , advienne que pourra.
Ici commence pour Louis-Philippe, désormais Roi des Français, une série d'événements et d'épreuves que jamais un souverain n'a eu à traverser. — A peine le choix et l'acceptation ont-ils été connus , que de toutes parts il s'éleva un cri immense, cri patriotique, qui salua cet avènement au trône comme un gage assuré du bonheur public; mais aussi il s'éleva une clameur non moins forte de toutes ces coteries qui rêvaient autre chose qu'une monarchie franchement constitutionnelle; et si, d'un côté, tous les bons citoyens se félicitaient et se rassuraient, d'un autre côté les passions déchaînées de quelques brouillons trompés dans leur attente préparaient au pays de rudes moments à pester* de cruelles époques à traverser.
C'est ici que se déroulq le génie de eoiieemtfioo
qui anime Louis-Philippe. Mais, pour bien apprécier les événements qui \ont suivre, jetons un
coup d'œil rapide sur les tendances que la révolution de Juillet développait.
Dès 1 789 , Tannée où la lutte entre les deux principes, principe de la liberté et principe du despotisme, a commencé, partout ce germe profond qui donna tant de grandeur à la France prenait des racines de plus en plus vivaces. La féodalité vaincue, les privilèges anéantis et remplacés par des lois salutaires qui égalisaient toutes les castes , ayant produit de grands résultats, chaque nation aspirait à son tour à voir disparaître l'arbitraire, en obtenant des concessions qui lui étaient dues. Les gouvernements absolus comprirent que , aussi longtemps que la France serait en possession de ce droit qu'elle avait conquis par tant de sacrifices, cette épée de Damoclès , menaçant leur sécurité, serait suspendue au-dessus de leur tête, et que l'idée continuelle d'égalité devant la loi germerait toujours au sein des peuples soumis à leurs sceptres; de plus, que l'exemple de Napoléon , qui, de simple sous-lieutenant d'artillerie, s'était élevé au plus haut degré de puissance, servirait constamment de guide à tous ceux qui, avec du génie dans la tête, de la volonté et de la force dans le cœur, désireraient, à l'aide des mêmes moyens, se créer une position, sinon aussi éminente, au moins analogue à la sphère d'action du pays qui leur au-
rait donné le jour. De là , il découle celte conséquence naturelle, que tous les moyens sont bons pour se garantir de ce principe niveleur; de là tous les efforts combinés pour priver la nation française du fruit de ses victoires et de ses conquêtes dans le domaine de l'intelligence. La coalition formidable qui se constitua sous le nom de la Sainte-Alliance avait pour but, non-seulement de renverser la puissance envahissante de Napoléon , mais aussi de frapper de mort toutes les conséquences de la grande révolution française. Le congrès de Vienne, outre les stipulations mises au grand jour, avait aussi ses stipulations occultes. Ayant fait asseoir sur le trône français la famille dépossédée des Bourbons , on attendait tout de sa reconnaissance; mais Louis XVIII, prince de beaucoup d'esprit, ne pouvait pas se prêter aux exigences des cours étrangères , car il avait parfaitement compris que toute tentative qui aurait pour but un retour vers le passé aboli serait vaine, ou ne donnerait pour résultat que l'exil, d'où à peine il venait de rentrer. Avec Charles X, l'affaire était plus facile. Ce roi avait de tout temps haï cordialement tout progrès révolutionnaire, et ne remplissait qu'avec répugnance les nécessites de sa position. Il devait donc saisir avidement toutes tes occasions qui le délivraient dos entravés mise
sa puissance. L'œuvre marchait, quand tout à coup la lutte des trois jours donna un démenti déplorable aux fausses espérances des meneurs du parti prêtre et du parti absolutiste. Et si la voix des nations salua l'aurore d'un avenir meilleur, le silence hostile des gouvernants faisait présager une guerre acharnée , dont les conséquences étaient incalculables.
La France, par sa tendance révolutionnaire, se plaçait forcément à la tête de tous ces mouvements, car, pour elle , c'était une question de vitalité; mais le danger n'était pas pour elle moins grand si les tentatives libérales avortaient, car il y avait pour elle à redouter cette coalition qui subsistait toujours, et qui trouverait, même dans le sein de la France, des partisans d'une seconde Restauration. L'homme placé à la tête du pays devait peser toutes les chances de l'avenir, calculer les probabilités de tel ou tel état de choses; il devait voir assez loin dans l'avenir pour résoudre le problème le plus difficile, celui de savoir ce qui convenait le mieux à la sûreté et au bonheur du peuple sur lequel il devait régner. Cet homme était Louis-Philippe. Son esprit saisit sur-le-champ tout l'ensemble de cette immense question , et il se mit à l'œuvre, œuvre hérissée de difficultés et de dangers. — La première chose et la plus essentielle pour
lui était de calmer l'effervescence populaire , car il savait quel funeste avenir est réservé à ceux qui remuent le fond d'une nation. Il n'est point de siècle de lumière pour la populace ; en tous pays elle est la même , elle est féroce. Quand elle se venge de ceux qui la gouvernent , elle punit des crimes quelquefois imaginaires par des crimes cerlains. — Il savait que lorsqu'on soulève un peuple, on lui donne toujours plus d'énergie qu'il n'en faut pour arriver au but que l'on se propose, et que cet excédant de force l'emporte au delà de toutes les prévisions humaines. Il avait toujours présentes ces paroles de Mirabeau, qu'il faut
« Substituer le vrai amour de la patrie à de viles passions, « et ne pas prendre une vaine ardeur de briller pour une « vocation réelle à s'occuper du bien public; »
et que :
« L' amour-propre est l'ennemi de la vraie gloire ; car la « vanité, trop pressée de s'agiter sur un petit théâtre, n'a « pas le loisir de jeter en silence les fondements d'une gloire « solide. »
Certes, Louis-Philippe aurait pu se donner, dès son avènement au trône , le mérite facile dVt iv I épouvantai! des rois de l'Europe ; il pouvait à peu de frais se placer au sommet de la popularité, et marquer de sang 1rs pages de son règne; mais
il aima mieux être le modérateur de l'univers que d'en être le bouleversateur. Il lutta avec ses propres sympathies pour assurer au monde la paix bienfaisante. 11 refusa un trône pour son fils, trône qu'il était facile de défendre contre l'agression, et sur lequel il pouvait consolider sa dynastie dans un pays qui gravitera toujours, quoi que Ton fasse, dans la sphère d'action de la France. Mais il tenait à prouver à tous qu'en acceptant le trône français , il n'était pas mû par une ambition personnelle, par une envie de jeter du lustre sur sa famille; mais que la vraie gloire pour lui gisait moins dans l'éclat du diadème , que dans l'accomplissement de ses plus saints devoirs.
Sa première pensée, sa première démarche fut un coup de haute politique.
Une idée est profondément enracinée parmi le peuple français : c'est que l'Angleterre est son ennemie née , sa rivale éternelle ; qu'il n'y a d'autre alternative pour la France que d'abattre cette puissance, ou de succomber. Louis-Philippe jugea tout autrement. Il pensa que la liberté du monde , ou du moins sa tranquillité, dépendait de l'accord parfait des deux peuples libres ; qu'il y avait une foule de points où les intérêts de ces deux pays étaient les mêmes, et qu'il suffirait de quelque vingt ans à ces deux peuples pour se connaître ,
s'apprécier et rester unis r. Son premier effort dans la diplomatie fut donc d'obtenir de l'Angleterre l'accession à la révolution de Juillet , et par cela même de la détacher de la Sainte-Alliance. Tranquille de ce côté, il savait que les autres puissances auraient assez à faire dans leurs propres États avant que de se mêler des affaires de la France. Le résultat répondit complètement à ses prévisions.
L'Angleterre reconnut la révolution de Juillet. Cette démarche d'une puissance que les autres regardaient comme une ennemie naturelle de la France, imprima un autre cachet au mouvement populaire , et changea plusieurs dispositions hostiles en accessions hâtives à l'état de choses existant. C'était une conséquence nécessaire même pour les gouvernements absolutistes, car leur adhésion suspendait l'explosion de la France. Mais la tâche de Louis-Philippe n'était que commencée ; les révolutions éclataient de toutes parts , il était impossible de porter des secours matériels partout ; il fallait créer un ascendant moral très-puissant, et en même temps il fallait avertir les peuples que la
1 Nous examinerons ailleurs toutes I. s ph.ises (facette alliance politique depuis 1830, et tes avantages ou pivjm lices qu'elle a apport Fiance. J.Y\pri une.- ac.piis.- pendant dix-sept ans a suffisamment ,-ctaiie l'opinion puhlimie , et levé t<>us les doutes <pii pouvaient encore exister i ce sujet.
France, comme pays constitué, ne pouvait pas s'immiscer dans les affaires et dans les troubles des autres nations. De là le système de la non-intervention. Ce système, sur lequel pèsent tant de malédictions, pour ainsi dire, n'a jamais, à mon avis, été bien compris , et ne faisait naître que des récriminations passionnées, car sa pensée intime n'était pas saisissable pour le vulgaire. On a cru généralement qu'il était le produit d'un égoïsme méprisable , et qu'il fallait sacrifier tout pour affermir la position de Louis-Philippe. Il n'en est pas ainsi. Pour quiconque a mûrement réfléchi sur ses motifs et ses conséquences , le système de la non-intervention était un système protecteur de la faiblesse contre la force. Le congrès de Vienne engageait les parties contractantes à se prêter un secours mutuel dans toutes les circonstances qui touchaient à leur stabilité; il était donc évident, pour tout homme pratique à la tête des affaires, que tous les mouvements régénérateurs, n'importe dans quel pays, s'annonçant comme une révolution sociale , devaient être comprimés en commun et étouffés à leur naissance; et, comme il fallait laisser aux peuples opprimés la faculté de tenter les chances probables d'une délivrance, il fallait les placer au moins en face d'un seul adversaire , et empêcher les autres de les écraser simultané-
ment. On voit donc bien que la pensée qui présidait à la création de ce système protecteur était une pensée profonde , pensée libérale , et la seule possible dans l'état de choses. Mais malheureusement les événements se suivaient avec une rapidité effrayante; les soulèvements mal combinés surgissaient de toutes parts, et tous les regards se tournaient vers la France , protectrice née des opprimés. Louis-Philippe pensait, dans le principe, que tous ceux qui se plaçaient ou qui devaient se placer à la tète de ces révolutions comprendraient parfaitement la position de la France, et tiendraient compte de l'impossibilité matérielle ; mais les passions ne raisonnent pas , on avait hâte de jouir de la liberté. Peut-on blâmer ce désir ? Non, assurément; mais il faut déplorer que tant d'efforts, tant de courage aient fatalement abouti à d'effroyables malheurs , à s'abîmer dans des flots de sang. La plus sérieuse de ces luttes fut la révolution polonaise ; et si les autres n'ont créé que des embarras à la France, celle-là, on peut le dire hardiment, sauvait et la révolution de Juillet et le gouvernement que cette dernière a établi.
La Pologne ne pouvait tomber sans que les passions se déchaînassent contre Louis-Philippe, d'autant plus qu'un de ses ministres prononça à la tribune ces honteuses paroles : l'ordre règne à
Varsovie! Mais demandons-le à tout homme impartial ; cette phrase , qui flétrit à jamais la mémoire du ministre, peut-elle être imputée à crime à Louis-Philippe lui-même? — Était-il, pouvait-il être pour quelque chose dans ces paroles? Non, mille fois non. Les ennemis les plus acharnés du Roi ne lui refusent pourtant pas de l'esprit, de l'habileté. Eh bien! était-il possible d'admettre que la chute de la Pologne fût son ouvrage ; et cette insulte posthume était-elle dans l'ordre des choses possibles pour un monarque plein d'esprit et d'habileté? Gomment pouvait-il ne pas savoir (et il le savait assurément ) que la chute d'une nation amie de tout temps de la sienne compliquerait sa position d'une manière grave . et que, loin de lui être profitable , elle menacerait son existence politique, la tranquillité de la France à l'intérieur, sa sûreté à l'extérieur? que prêter son aide à un tel triomphe, c'était prononcer sa sentence soi-même, et briser les liens qui comprimaient l'activité dévorante des Français? A qui fèra-t-on accroire que Louis-Philippe voulût de gaieté de cœur s'exposer ainsi, et fournir un aliment funeste aux haines, auxj>assions , aux bouleversements? Non; je suis convaincu que le Roi sentit profondément la douleur causée à toute la nation par la chute d'un pays héroïque.
LE KOI ET LA FAMILLE KOYALE. 3S1
Dans l'état de choses d'alors, la force de la France était dans l'ascendant moral qu'elle pouvait exercer sur les autres puissances. Elle négociait, elle conseillait, elle cherchait à profiter de toutes les circonstances. Toutes les fois que la chose était possible , et que le principe de la non-intervention était violé , la France intervenait ; elle entrait en Belgique, elle s'emparait d'Ancone ; maique pouvait-elle faire en cette occurrence? — Ce que le cabinet des Tuileries a fait pour cette cause sera sans doute un jour connu et apprécié ; la postérité apprendra avec surprise que la chute de la Pologne revient complètement à une puissance perfide , libérale en paroles ou despote en actions , selon le compte qu'elle y trouve : mais tel est le sort des gouvernants, que les peuples ne jugent que sur l'apparence; pour eux , le désir est la possibilité, les obstacles ne comptent pas, ou deviennent les crimes de ceux qui sont au timon des affaires.
Lépoque dont je parle était la plus difficile dans la vie politique de Louis-Philippe, et il ne fallait rien moins que la force de son caractère pour la traverser, la tourner au profit de tous, en luttant contre ces tcHes ardentes qui, dans leur effen e>cence, se croient loi vengeurs du monde, les réfûrmatcwrs de l'humanité. Dans toutes les actions de Louis-Philippe , on voit constamment combien
sa vue en politique est pénétrante; il juge des pays et de leurs ressources comme un homme dont l'occupation unique serait les affaires de sa contrée, et qui vivrait sur place au milieu des choses qui se passent devant lui. — En voici un exemple : Chacun sait à combien de luttes les prétentions de don Carlos ont exposé l'Espagne. Isabelle II était reconnue par la France ; il était de plus de son intérêt de ne pas permettre de s'établir à ses frontières un prince qui arrivait dans la Péninsule avec des principes tout à fait opposés aux principes français, et qui pouvait, dans la suite, seconder toute tentative hostile au trône de Juillet. Cela était évident pour tout le monde. Don Carlos gagna du terrain plus d'une fois ; il fut sur le point d'obtenir une victoire complète; les hommes d'État d'Espagne, l'Angleterre et la France entière étaient d'avis qu'il fallait intervenir , et garantir le trône d'Isabelle d'une chute assurée. Le Roi seul jugea les choses sainement; il fut inébranlable, il ne voulut jamais de l'intervention ; et la nation espagnole seule a suffi pour se défendre elle-même en défendant sa cause.
Quiconque a eu le bonheur d'approcher le Roi est frappé tout d'abord de cette dignité grave et calme qui dénote un esprit supérieur. Il est affable et naturel ; il possède un rare talent d'élocution ,
et ses connaissances sont tellement multipliées, que plus d'une fois les gens du métier sont sortis émerveillés de l'étonnante précision avec laquelle il donnait son avis sur les choses que l'on aurait cru devoir lui être complètement étrangères. Il possède plusieurs langues; il les parle et les écrit avec élégance. Louis-Philippe , dans les affaires de l'État, ne donne rien au hasard; il ne signe jamais aucune ordonnance présentée par un ministre sans en prendre préalablement connaissance. Il examine tous les recours en grâce , parcourt toutes les procédures des gens condamnés à mort, y scrute leur vie; et si un seul indice est favorable au condamné, il commue la peine. L'ordre sévère qui règne dans ses affaires particulières , dans ses dépenses, lui a permis, avec des ressources trop bornées, d'entreprendre et d'exécuter des choses devant lesquelles de plus riches et de plus puissants ont reculé. Napoléon, maître de toute la France; Louis XVIII et Charles X, avec une liste civile plus du double de la sienne, ont renoncé à restaurer le palais de Versailles, trouvant l'entreprise trop chère pour leurs moyens. Eh bien, Louis-Philippe jugea que la eliosr était (JKgned'ttÉ monarque fiançais; et. BMfl demander au paya des sacrift pour cet objet il a exécuté la transformation complète, de ce monument fastueux, en faisant de ce
superbe palais le plus magnifique musée national. L'activité du Roi est étonnante. — Toujours occupé de la chose publique, il trouve du temps à donner à sa nombreuse famille, dont il est l'idole; c'est le plus heureux des pères. Il se couche rarement avant deux heures après minuit, et sa sobriété est sans pareille. Son plus grand regret est que les criminelles tentatives de plusieurs misérables le privent de pouvoir se promener dans les rues de Paris comme un simple particulier; mais comme sa vie ne lui appartient pas, il est forcé de rester chez lui , et de ne pas s'exposer témérairement aux coups des assassins. — Son ascendant est tellement puissant sur les personnes qui l'approchent, que, plus d'une fois, les gens qui entrèrent chez lui ayant des dispositions tout à fait opposées à ses vues en politique, en sortirent complètement convertis , et abandonnèrent leurs convictions pour suivre les siennes. Louis-Philippe, comme un esprit supérieur, est sans haine contre ses ennemis; mais aussi il est inébranlable dans ce qu'il croit juste et utile pour son pays.
Pour toutes les épreuves auxquelles il a plu à la Providence de l'exposer comme homme , comme prince et comme père, le ciel lui devait un dédommagement, un prix de tant de sacrifices; en effet,
Dieu lui a donné pour compagne la douceur, la bonté, la vertu et la bienfaisance personnifiées; il lui a donné Marie-Amélie.
J'ai pu tracer le portrait du Roi , car sa vie est la vie publique; mais pour parler de la Reine, il faudrait connaître toutes ces vertus cachées qui font d'elle une femme évangélique ; il faudrait connaître le nombre de ces bienfaits qu'elle répand autour d'elle, et ces millions de prières qui s'élèvent au pied du trône de l'Éternel pour la bénir. Partout où la souffrance gît sur le grabat de la misère, la Reine veille; aussitôt qu'une voix suppliante arrive jusqu'à elle, sa main essuie les larmes et apporte un secours. Ses bienfaits pénètrent partout, sa bonté est inépuisable, sa libéralité infinie; et quand elle a tout donné, elle trouve qu'elle n'a encore rien fait. Épouse dévouée, mère tendre, elle est une image vivante d'abnégation personnelle.
Il est de ces vertus qui vivent à l'ombre ; de ces dévouements sublimes qui se tiennent à l'écart dans le bonheur et se mettent en avant dans l'adversité; de ces caractères énergiques que rien n'abat, parce qae le cœur, haut place, possède assez de
force pour lutter et vaincre : voilà eu peu de molle poitrait de MadaM Ai>i i.uih:, BCBUr (lu Roi Louis- Philippe, «M «pu la famille royale vient de perdre tout récemment
Madame Adélaïde, élève, comme son frère, de madame de Genlis, avait reçu de la nature tous les dons qui font aimer et admirer ; mais , fidèle à la tendre amitié qui l'unissait à son frère, elle lui voua toute sa vie , en partageant son exil , en devenant sa consolation, son ange de bon conseil. Toujours auprès de lui, elle marchait du même pas avec lui, pensant avec raison qu'il y a plus de force dans deux: âmes bien unies pour tenir tête à l'orage et supporter le fardeau de la grandeur. Éclairée, réfléchie, aimant sincèrement la France, elle croyait son frère capable d'assurer le bonheur de la patrie commune; et, dans les plus mauvais jours de l'effervescence populaire, elle lui apportait sa foi dans l'avenir, dans la reconnaissance de la postérité. — Elle s'est éteinte doucement , car le ciel , après tant de secousses, lui devait cette fin paisible. Entourée de tout l'amour de sa famille , elle a quitté la terre pour marquer au ciel la place de ceux qu'elle chérissait. — On ne peut faire d'elle de plus grand éloge qu'en disant qu'elle était la digne sœur du Roi.
Là plus grande affliction qu'il a plu à la Providence d'envoyer au cœur paternel du Roi , fut la perte du Duc d'Orléans , qu'une mort si funeste et si fatale est venue frapper au milieu de sa carrière.
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Jamais qualités plus brillantes n'ont orne aucun prince, à ma connaissance; tout en lui concourait à le rendre le cavalier le plus charmant, l'homme le plus aimable. Taille élevée et bien prise, traits réguliers, sourire d'une douceur admirable, voix gracieuse et pénétrante, valeur bouillante, mais modérée par un sang-froid extraordinaire dans le danger. Toutes les lois que mon esprit se retrace cet ensemble si parfait, il se présente à mon idée quelque chose d'aussi chevaleresque que François rr, d'aussi digne d'amour que Henri IV. — Élevé au collège ainsi que ses frères , il conserva les amitiés acquises sur les bancs scolaires; héritier présomptif de la couronne, il est resté toujours camarade franc et loyal , ou protecteur grand et généreux. Gomme son père , il a vu de près le peuple français, et le peuple le connaissait par les bienfaits qu'il semait autour de lui ; car jamais libéralité ne fut plus grande dans un prince, jamais discernement dans la répartition des secours ne fut plus intelligent. Habile général Bfir le champ de bataille, il s'oecupait de ses compagnons d'armes, et le soldat qui combattait sous lui sentait ses forces tripler. — le due d Orléans aimait son pays d'un aninui aident e( il a\ait pour son père l'attachement profond d'un fila respectueux, l'admiration simeie d un citoyen pour son roi. Quelquefoi>
peut-être, les idées qu'il se formait sur les besoins du pays différaient de celles de Louis-Philippe; mais il était tellement pénétré de la supériorité des lumières de son père, que jamais il ne se permit de témoigner en quoi que ce soit un avis différent ou une critique de la conduite que l'on tenait ; car il était convaincu de cette grande vérité, que pour apprendre à commander plus tard, il faut d'abord savoir obéir. Aussi le pays, dont les regards s'étaient toujours tournés sur lui, s'applaudissait dans son avenir, qui lui promettait un grand roi et de grandes destinées.
Tout souriait au jeune duc d'Orléans, et ce bonheur de se sentir et de se savoir aimé fut bientôt porté au suprême degré par son mariage. Digne d'un tel époux , la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin arriva sur la terre de France ; et quelle dut être sa joie quand elle se sentit pressée dans les bras du roi Louis Philippe, et saluée comme la compagne chérie du plus aimable des princes ! Aux charmes de sa personne, la princesse Hélène joint un esprit droit et cultivé, une bonté rare et précieuse, un culte sincère du pays qui l'adopta. Quand elle se sentit appuyée sur le bras de son époux • entourée de son auguste famille ; quand la naissance de deux princes eut cimenté cette heureuse union , elle se dit avec orgueil que jamais
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femme n'avait eu ni une plus haute destinée, ni un bonheur plus parfait. — Hélas! un seul jour changea cette joie en un deuil éternel, et de son souffle néfaste emporta les douces illusions d'une àme noble et pure.
Le 13 juillet 18i2, le duc d'Orléans, en allant à Neuilly, fut lancé hors de sa' voiture, emportée par les chevaux, qui avaient pris le mors au\* dents; et sa chute fut si malheureuse, que sa tète ayant frappé sur le pavé, il expira deux heures plus tard , sans avoir même repris connaissance.
Il est impossible de rendre l'impression douloureuse que cette nouvelle, Le prince est mort! produisit dans la capitale. Au silence lugubre qui d'abord saisit tout le monde , succéda bientôt une éclatante douleur, douleur profonde et universelle. Cette mort si cruelle, si rapide, si imprévue, répandit un sinistre présage sur l'avenir du pays; et l'on se sentit tellement frappé, tellement accablé par un sombre désespoir, que l'on était prêt à douter de la Providence. — Ces douleurs ne se dépeignent pas.
Dès cet instant, si cruel pour la princesse Hélène, la joie fut à jamais bannie de son amô. Et comment en pourrait-il être autrement? Elle seule peut connaître qtiel trésor inappréciable d'affection elle a perdu , quel cœur lui a ravi à jamais la faux
implacable de la mort! — Quand la joie allume ses flambeaux , et quand un cercle nombreux se presse autour de la famille royale ; quand le chef suprême du pays ouvre les deux battants des portes de son palais et convie la nation à ses fêtes brillantes, une place reste vide : la noble veuve du noble prince s'enferme dans ses appartements ; et là, seule avec le souvenir de son royal époux , elle se retrace en silence les joies de son union, et pleure sur le vide affreux de son cœur. Mais si elle manque aux fêtes et aux réceptions de la cour, elle ne manque pas au réduit du pauvre. Cette âme si pure, si digne, si élevée, perpétue l'œuvre de son noble époux; elle ravive son souvenir dans tous les cœurs, et associe de bonne heure le comte de Paris aux bienfaits qu'elle répand autour d'elle, et lui enseigne que le plus grand bonheur d'un monarque est dans l'amour de son peuple.
Sans m'arrêter sur les tristes conséquences pour le pays de cette mort prématurée , je dois remarquer ici que, même dans ce moment douloureux, la première pensée de Louis-Philippe fut encore pour son pays. Accablé sous le poids de son affliction, sortant d'une sombre rêverie, il s'écria, en s'adressant à sa famille: «Oh oui, c'est un coup «affreux pour nous; mais quelle perte pour la « France! »
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Par cette exclamation, partie du plus profond de son cœur, on peut juger combien le bonheur du pays est intimement lié à sa pensée de tous les instants; mais aussi il est roi des Français, d'une nation grande et généreuse ; car, au moment où la mort frappa le prince, toutes les haines des partis s'éteignirent, et tous s'inclinèrent respectueusement devant cette tombe entr'ouverte.
Le duc d'Orléans, à ce qu'il paraît, avait un pressentiment de sa fin prochaine, et, quelque temps auparavant, une teinte mélancolique se répandit sur sa noble ligure; on dit môme que, dans une causerie intime au sein de sa famille, quand la princesse Clémentine, sa sœur, lui parlait des hautes destinées qui l'attendaient, du bel avenir de gloire qui se déroulait majestueusement devant lui, il répondit avec tristesse : « Non, non, ce bel « avenir ne m'est point réservé ; je mourrai jeune, « ma sœur. » Quelle triste prophétie, et comme elle s'est rapidement et fatalement accomplie !
A présent que ce prince manque au pays, tous les regards s'arrêtent sur le Duc de Nemours, le plus âgé des tils du roi, régent présomptif de la France. Jusque-là le duc de Nemours, sincèrement attaché à son frère aîné, se tenait à l'écart, et s'étudiait à mettre en évidence et à faire «li-iwinent
apprécier celui qui devait succéder au trône par l'ordre de primogéniture. Cette conduite décelait une âme généreuse. Leduc de Nemours, jusquelà peu connu, comprit sa tâche dans l'avenir, et, sans sortir tout à fait de sa modeste réserve, entra dans la vie publique et dans la vie politique. Son maintien est grave, son regard pénétrant, et une certaine hauteur dans les manières inspire le respect dû à sa haute position. Mais si le côté brillant lui manque , le côté solide ne lui manque pas : il possède des connaissances variées. 11 s'anime rarement; on peut dire qu'il ne s'anime que sur le champ de bataille, où il conduit bravement ses colonnes au feu ; mais, dans l'action la plus chaude, son regard assuré dénote le calme profond de son âme courageuse. Dans le salon, ses manières sont tout à fait princières. Sa compagne, belle, jeune , gracieuse, au sourire séduisant, aux manières douces et affectueuses, tempère par son enjoue- * ment la noble gravité de son jeune époux. Depuis quelques hivers, le duc et la duchesse de Nemours donnent des soirées ravissantes, de brillantes réceptions. Tout ce qui jette quelque éclat sur le pays y est reçu , sans acception de personnes : pairs de France, généraux, députés, littérateurs, artistes, compositeurs, chacun a son tour, a sa place marquée dans ces invitations gracieuses. Là, tous les
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partis se trouvent sur un terrain neutre; là, les hostilités font trêve; car le prince est également affable, pour un membre de l'opposition comme pour un conservateur le plus ministériel. Appelé peutêtre un jour à de hautes destinées, il puise à toutes les sources les lumières nécessaires pour remplir dignement son devoir, et fait tout son possible pour que la force de son esprit puisse s'élever à la hauteur de la tâche qui lui est imposée.
Autant par goût que par devoir, le Prince de Joinville , troisième fils du Roi, a choisi la carrière maritime, dans laquelle il ne tarda pas à se distinguer, comme ses autres frères s'illustraient dans les armées de terre. Son premier fait d'armes le lit remarquer sous les murs de Saint-Jean d'Ulloa ; là, on pouvait déjà voir que son instruction maritime répondait à la hauteur de la carrière qu'il devait bientôt parcourir. Comme récompense nationale, le Roi lui confia la mission patriotique d'aller réclamer, au rocher de Sainte-Hélène, la dépouille mortelle du plus grand capitaine des temps modernes, les cendres de Napoléon. — Après y avoir reçu le dépôt révéré, il vogua vers la France avec ce Bain! recueillement qu'inspire ;i tout homme supérieur l<^ voisinage des restes d'un
héros, quand iU^ bruits de guerre avec l'Angle-
terre lui vinrent en pleine mer. A l'instant il prend un parti vigoureux , met son navire sur le pied de guerre, et jure de plutôt se faire sauter avec son dépôt sacré que de rendre à l'Angleterre ce trésor, qui n'appartient désormais qu'à la France. La nation tout entière , qui se pressait sur la route pour recueillir le cercueil de son Empereur, reconnut, par des cris d'enthousiasme, que jamais plus digne mission n'avait été accomplie par un plus digne mandataire.
La jeune Princesse de Joinville , sœur de l'empereur du Brésil, et qui est presque une image vivante de la gracieuse et à jamais regrettable princesse Marie, duchesse de Wurtemberg, est devenue en un clin d'ceil la favorite de tous, et pour ainsi dire la duchesse de Bourgogne de nos temps et de ce règne.
Le prince de Joinville avait le droit de se reposer, de jouir de son bonheur; mais la patrie l'appelait, il court à sa voix. Deux jours suffirent au jeune guerrier pour battre en brèche les fortifications africaines , forcer l'empereur de Maroc à solliciter la paix , et cueillir, à Tanger et Mogador, des lauriers qui ajouteront un nouveau lustre aux gloires de la France.
Le prince de Joinville est d'une taille moyenne, plutôt grande que petite-, des cheveux noirs touffus
couvrent sa tête, et laissent à découvert un front sur lequel se peignent la hardiesse, le courage et la résolution. Il porte une grande barbe noire ; son teint est bruni au soleil des tropiques, liàlé par les vents des mers qu'il a parcourues. Il aime son arme avec un amour, pour ainsi dire, passionné; il consacre tous les instants de sa vie à une étude approfondie des ressources qu'elle offre pour la grandeur et la gloire de la France. Les détails les plus minutieux de l'armement, il les connaît; il suit avec persévérance les réformes qu'il croit utiles dans la conduite des flottes et dans la manière de combattre. Il est le partisan le plus décidé et le plus éclairé de la vapeur, convaincu que c'est là que gît le moyen de combattre avec des chances égales les puissances les plus supérieures en marine. Il a publié un travail des plus remarquables sur les forces maritimes de la France ; et son iv\ < de tous les instants est de doter son pays d'une marine digne de ses hautes destinées et de son influence sur le sort des nations.
Dans son Intérieur, le prince de Joinville est affable, prévenant, plein de franchise; l'étiquette lui est antipathique, el il se donne autant de peine pour que rien en lui ne décèle an prince, qu'un attira s'en donnerait pour le faire sentir à tous. L'éloge du prince defonmlto est dans toutes les
bouches, les vœux pour son bonheur sont clans tous les cœurs. Ceux qui l'ont vu an combat disent qu'il n'est rien d'aussi calme, rien d'aussi digne que lui ; sa voix forte et vibrante arrive , à travers son porte-voix , claire et sonore ; elle domine et les mugissements de la tempête et le fracas de la mitraille. Il porte une affection particulière à son neveu le comte de Paris, et il en est adoré. Il lui a donné sur son navire la première idée d'une bataille, comme le Roi lui a fait tirer son premier coup de canon. Le précieux rejeton du duc d'Orléans, dans ces deux occasions, n'a témoigné d'autre émotion, malgré son âge, qu'un regret que le jeu eût fini trop tôt.
Par un heureux privilège, unique peut-être dans les annales d'une famille, les vertus et les mérites sont solidaires dans celle dont nous parlons. Non-seulement tous les fils du Roi sont exempts de toutes sortes de vices qui pourraient ternir quelque brillante qualité , mais tous séparément ont un mérite qui leur est propre; aucun d'eux n'est absorbé par la supériorité relative d'un autre , et tous ont reçu de la nature des dons égaux ; ce qui fait que cette famille est tendrement unie, qu'aucun membre n'a le motif d'envier chez l'autre quelque chose qui lui manque; tous, en-
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semble ou séparément, pourraient rendre tiere la plus grande nation, et heureuse la plus illustre famille. Ces réflexions viennent tout naturellement à l'esprit, en parcourant dans la pensée les actions de chacun d'eux. Les deux princes dont il reste encore à parler suivent bien l'exemple de leurs aînés.
Le Duc d'Aumale a l'ait aussi son apprentissage militaire en Algérie ; le col de la Mouzaïa a \ u sa charge la plus brillante exécutée par le tout jeune commandant, à la tête du bataillon du 2Y régiment. Bientôt après nommé colonel du 17e léger, le prince s'applique à justifier ce choix si flatteur, en se rendant digne d'être à la tête d'un si brave régiment, digne de ses nouveaux frères d'armes. Et pourtant, quand, à son retour d'Algérie , la ville de Paris accueillait avec acclamations et le prince et les soldats dont le soleil (l 'Afrique avait bronzé les figures, et dont les balles arabes avaient criblé le drapeau , le crime veillait. La haine des partis, ne pouvant supporter ces éclatants témoignages d'amour, arme le bra> (1 un assassin. Le coup part, et la balle trappe, à coté du prince, le cheval du lieutenant-colonel, au moment ou les duc- d'Orléans el «le Nemours s'avançaiei»' au-devant de leur jeune frère. «Q a personne ne bouge! ■ crie I»1 prince d'dhe vob
forte; et, se tournant vers ses frères, il dit avec gaieté : « A la bonne heure ! on doit me croire un « personnage important , puisqu'on me trouve di- « gne d'être assassiné ! »
Lé duc d'Aumale fut bientôt après envoyé encore en Afrique , avec le grade de général et de gouverneur militaire de la province de Constantine. Il y introduisit plusieurs réformes utiles, et se fit aimer des populations arabes. Par l'aménité de sa personne, par son juste discernement dans la conduite des affaires , il a fait faire un pas immense à la consolidation de la domination française en Afrique. Jaloux de donner de nouvelles preuves de ses capacités militaires, il organisa une expédition contre les tribus insoumises , et porta un coup décisif à la puissance d'Abdel-Kader. C'est ici que se place la prise de la Smala de ce marabout. L'expédition fut conduite avec habileté et vigueur par le prince , et ses troupes tombèrent avec la rapidité de la foudre sur les Arabes. L'ennemi, culbuté, renversé, détruit, abandonna son camp et ses richesses ; une grande partie de la famille d'Abd-el-Kader fut faite prisonnière, et un immense butin tomba au pouvoir du soldat français. Après ce brillant fait d'armes, et quelques expéditions non moins remarquables par la pensée qui les conseillait que par leur heu-
reux accomplissement, le duc d'Aumale rentra en France, et bientôt après partit pour Naples y épouser sa cousine, fille du prince de Salerne, frère de la reine Marie- Amélie. La jeune duchesse, fière d'appartenir désormais à la France , s'applaudit chaque jour du bonheur que le ciel lui a départi dans la personne de son mari.
Le duc d'Aumale , héritier des biens du prince de Gondé, est le plus riche de sa famille ; car son revenu, si notre mémoire ne nous trompe pas , s'élève à six millions de francs par année. Mais cette fortune immense est déjà l'apanage des pauvres. Le premier acte du prince , en devenant majeur et en prenant la direction de ses biens, lut d'établir un bureau de secours. Chaque jour, de nombreux employée portent au loin les bienfaits de leur maître, et rassemblent des éléments nou- \eaux pour les augmenter; car le cœur du prince est grand, généreux, accessible à tout ce qui est noble et bon. S,i libéralité est vraiment magnilique, et rien D'égale la noblesse de son caractère* 11 a une physionomie ouverte, son sourire est franc et joyeux; dans Bai regarde brille le feu de la jeunesse : les - (Ont pas encore rembruni son front. Il aime sa famille au delà de toute expression, <'l porte le pins vif dévouement ;i ses frères. l>ans le temps ou , sous le ministère Mole, le projet de
dotation pour le duc de Nemours était présenté à la chambre des députés, il s'éleva, comme toufle monde le sait, tant d'animosité dans certains partis hostiles à l'ordre de choses établi, que le prince, ne voulant pas jeter sa dignité en pâture aux mauvaises passions, se rendit chez le président du conseil, pour le prier de retirer ce projet de loi. Cette démarche honorait le prince ; il voulait tout devoir à l'amour du pays, mais il ne lui convenait pas de servir de prétexte à la malveillance. La loi fut retirée. Le duc d'Aumale fut tellement frappé de ce beau trait de générosité de son frère , que , mineur encore, il alla se jeter aux pieds du Roi pour le prier de prendre sur son héritage la portion nécessaire à l'apanage du duc de Nemours : celui-ci n'a jamais voulu profiter de cet élan fraternel; mais, au fond de son cœur, il lui garda un bon souvenir de ce procédé. Dans cette lutte des beaux sentiments, nous hésitons à adjuger la palme; mais il suffit de les faire connaître pour qu'ils soient admirés de tout le monde.
Aujourd'hui le duc d'Aumale est nommé gouverneur général de l'Algérie . C'est une digne réponse que le cabinet du 29 octobre a donnée , au nom de la France, aux protestations de l'Angleterre contre les possessions françaises de l'Algérie, qu'un ministre brouillon a eu la fatuité de réitérer.
L'artillerie compte dans ses rangs le Duc de Montpensier. Il est très-jeune encore, et déjà il y a à citer un beau fait d'armes de lui au combat de Biskara, où il commandait une batterie et dirigeait ses coups habilement. Le duc y courut des dangers réels; il y reçut même une blessure à l'œil. C'était, pour ainsi dire, un avertissement pour lui de modérer son impatiente bravoure.
Dans ces derniers temps , son mariage avec Hnfante Fernaînda-Louisa a fortement ému toutes les diplomaties, mais surtout celle de l'Angleterre. Dans la deuxième série de cette publication, j'apprécierai les conséquences politiques de cette union.
Il me reste encore à parler des filles du Roi : la tâche est plus difficile; car si la vie des hommes est extérieure et peut être étudiée, celle des femmes ne franchit pas l'enceinte de leur intérieur, et les particularités à recueillir sont beaucoup plus difficiles , surtout quand ces femmes sont princesses.
Je connais peu la Reine des Belges. Avant que j'aie commencé à m'occuper de cet ouvrage, elle était déjà mariéâ, Je me réserve pour une autre occasion de parler de la Belgique; c'est là que je consignerai les faite venus à ma connaissance : je me bornerai seulement à dire ici que tous ceux qui ont l'insigne honneur de connaître la reine des
Belges ne tarissent pas en éloges sur sa bonté et sur ses vertus.
Le premier deuil , le premier malheur qui frappa le cœur de la famille royale, fut la mort de la Princesse Marie , duchesse de Wurtemberg. C'était la grâce personnifiée ; c'était l'intelligence la plus développée ; c'était le génie des arts transformé en femme. La peinture, la musique, la sculpture, elle possédait tous ces arts au suprême degré. — Si l'on veut une preuve de ce que j'avance , qu'on s'arrête devant la statue de Jeanne d'Arc. — C'est un chef-d'œuvre et comme conception et comme exécution. On se sent pénétré d'un saint enthousiasme pour cette création de génie. Quel est donc le sculpteur le plus éminent qui aurait compris l'héroïne de Vaucouleurs de cette manière ? — La royale artiste , en taillant ce marbre , lui a communiqué ce feu sacré qui brûlait en elle, et qui , au besoin , en aurait fait une nouvelle Jeanne d'Arc.
La plus jeune des filles du Roi, la Princesse Clémentine , a beaucoup des traits de son père. On s'accorde à dire que c'est la plus spirituelle de toutes les Françaises , qui sont spirituelles par excellence. Mais gardez-vous de supposer que son esprit soit un esprit méchant , qu'il se plaise à ces traits acérés qui blessent ou froissent les amourspropres. Loin de là ; c'est un esprit gracieux , vif,
i i MM 1:1 U 1 ami lu; koïau.. K)3
léger, heureux en reparties, ayant de la gaieté, mais qui n'ôte rien aux qualités de son cœur et de son âme. — La duchesse de Nemours n'a jamais eu de plus grand désir que celui de voir la princesse Clémentine, la femme de son frère Auguste de Gobourg. Ce que femme veut, Dieu le veut, dit le proverbe populaire : le résultat de ce désir de la duchesse de Nemours est que la princesse Clémentine s'appelle aujourd'hui duchesse Auguste de Cobourg. — La princesse est admirée partout. On prétend savoir qu'elle a contribué à amener les visites réciproques de la reine Victoria en France et du Roi en Angleterre. Bref, que si jamais Y entente cordiale menaçait de s'altérer entre les deux pays, en demandant que la princesse Clémentine soit nommée ambassadeur extraordinaire il la cour de Saint-Jantes , ou pourrait répondre du ma
En parlant du Koi, je me suis abslenu d'apprécier, dans eeile e-qui>>c rapide, sa politique cl son influence sur la Franco; je me suis strictement renferme dans les considérations générales touchant les affaires du dehors, sans déduire des conséquences quani à oe ifui regarde l'Ultérieur.
Mais , tout en réservant une étude sérieuse sur la monarchie de 1830 à un autre ouvrage déjà prêt à être publié, je crois devoir ajouter ici quelques mots à ce sujet.
Les grands esprits politiques , qui , en général , sont animés de bonnes intentions , se font à priori un plan de conduite dans leur cabinet , et l'appliquent ensuite à la marche gouvernementale avec une inflexibilité mathématique. Quel que soit le génie créateur d'un tel système, il peut trouver des obstacles dans l'exécution, s'il ne veut tenir aucun compte et des événements que le hasard fait naître, et de ce travail constant de la nature humaine, dont la base est le mot progrès.
Louis-Philippe, monté sur le trône de France par la volonté nationale , par la souveraineté populaire, comme on est convenu de le dire en France, se préoccupa peut-être trop dès l'abord du désir d'effacer son cachet révolutionnaire, et de se faire admettre dans la famille des rois et des souverains de l'Europe. Mais, tout en cherchant à rassurer les puissances sur les tendances de l'esprit public en France, le Roi perdit peut-être trop de vue le mouvement intérieur; sans cela, sa perspicacité, qui est très-grande, lui aurait sans nul doute révélé que cette maxime de son règne, La paix toujours , la paix partout , professée
LE ItOl ET LA FAMILLE ItOYALE. 40i>
tout haut en face d'une nation de trente- cinq millions d'hommes, qui a dans son histoire te pages immortelles de grandes actions, doit froisser son orgueil, l'humilier dans son sentiment le plus noble. Le Français aime la gloire au-dessus de tout ! C'est elle qui Ta toujours payé de tous ses revers ; pour elle aucun sacrifice n'est au-dessus du cœur français. L'instinct naturel paraît indiquer au peuple que, pour satisfaire à ce besoin constant de la paix, auquel le Roi semble attacher l'existence de son trône et la prospérité de la France , on ne peut pas toujours agir avec fermeté et contenter la dignité nationale. Ce peuple éclairé sait que les exigences de nos adversaires grandissent en proportion de notre condescendance, ou de notre faiblesse ; il pense que vouloir obtenir la paix à tout prix , c'est vouloir incliner devant l'étranger le drapeau tricolore, ce drapeau victorieux qui a fait son tour du monde.
Les événements politiques n'ont, à vrai dire, jamais donné sérieusement lieu depuis 1830 à engager une lutte et mettre l'Europe en feu; mais il s'en est présenté assez pour froisser la susceptibilité de la 1 Van.v. ci les concessions faites à IVtranger, surtout aux exigences insatiables de l'Angleterre, étaient assez nombreuses poordéseifectioànei' le peuple el aliéner l'opinion publique. Aussi tes
membres de l'opposition savent-ils parfaitement ce qu'ils font quand ils crient à l'abaissement de la France , à la perte de son ascendant moral , à sa déchéance dans les conseils de l'Europe ; ils frappent des coups qui portent, et ils sapent l'établissement de Juillet avec une sûreté incontestable. — Ces voix qui expliquent sous ce point de vue à la nation toutes les humiliations que la France subit, selon elles , sous le régime de la paix à tout prix, trouvent toujours de l'écho au fond des cœurs. Les journaux qui se donneraient pour mission d'évoquer des idées belliqueuses en Angleterre ou en Allemagne manqueraient complètement leur but, et ne seraient pas écoutés ; mais ici , en pleurant sur la gloire perdue du nom français par des concessions constantes, vraies ou illusoires, ils agissent et agiront toujours avec effet sur la fibre nationale, et auront toujours le peuple pour eux.
Si d'un côté le système dont il s'agit porte sans relâche toute l'attention du gouvernement sur les faits et les gestes des potentats et des cabinets étrangers, de l'autre il contribue à l'intérieure fermer l'oreille à la voix de la nation, qui demande des améliorations dont la marche du temps indique l'opportunité.
Le gouvernement peut opérer beaucoup de bien en recherchant franchement les conditions du pro-
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grès; mais il prépare des tempêtes révolutionnaires en dédaignant la voix du peuple, qui appelle partout les réformes. Prédire des secousses , qui sont probablement très-éloignées , serait peut-être vouloir se poser en prophète; mais il est impossible de méconnaître les faits qui se passent sous nos yeux. On voit donc, d'une part, une sécurité funeste, une fausse honte de concessions que tout indique comme indispensables , un mépris systématique de toute demande qui ne se traduit pas par une majorité de boules dans le parlement ; de l'autre, une exaspération croissante, des tentatives de toute espèce pour obtenir des réformes par les voies légales, sans recourir à la force brutale.
Cet entêtement des conservateurs, cet optimisme ministériel reposant sur une majorité quand même, pourraient cependant tôt ou tard amener des collisions. Le Roi , entouré d'une phalange nombreuse de fidèles, qui se passionnent en M présence, ne peut pas voir le vrai état des choses; car, au bout du compte, il est prince, il est sur le plus beau trône de l'univers, et il paye le tribut à sa position , c'est-à-dire qu'il ajoute foi à ce (Jui lui est présenté par ceux qui, vivant aussi dans une sphère limitée et servis par des agents inhabiles, peuvent s abuser ou être abusés eux-mêmes.
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Je dois cependant ajouter ici que si Ton pouvait juger de la valeur d'un système par l'adhésion qu'il rencontre au delà des frontières, je pourrais affirmer que, dans différentes contrées de l'Europe que j'ai parcourues en observateur impartial avant de tracer ces lignes , la politique du cabinet français est partout louée sans restriction. Est-ce un bien , est-ce un mal ? — L'avenir nous le dira.