‹ Quinze ans du règne de Louis XIV 17001715Chapitre 19 sur 37 · LA HONGRIE.— III · texte numérisé non relu

LA HONGRIE.— III

Forces de Ragoczi en 1705. — Mort de Léopold I" et avènement de Joseph Inutiles tentatives de paix faites par l'empereur.— Confédération des Magyares à Seczim.— Ouverture du congrès de Tirnau —Continuation des hostilités.— Insurrection de la Transylvanie.— Marches d'Herbeviller à travers les steppes pour la réduire.— Bataille de Czibô. — Désobéissance de Karoly. — Défaite des Magyares. — Soumission de la Transylvanie.— Trêve entre les Autrichiens et les Magyares. — Secrète mission de la princesse Ragoczi auprès de son époux. —Son noble dévouement. — Désintéressement de Ragoczi. — Conférences de Tirnau. — Violents débats entre les Autrichiens et les Magyares. — Rupture des conférences. — Conséquences de cette rupture. — Reprise des hostilités. — Défection du général magyare Forgatz.— Diète sanglante d'Onod. — Meurtre de deux députés.— Forces de Ragoczi au printemps de 1707.

Il faut de nouveau quitter la France, revenir sur les champs de bataille et reprendre le récit de tant de guerres interrompues, la guerre de Ragoczi contre l'Autriche, celle de Charles XII contre le Nord, celle de Louis XIV contre la Grande-Alliance. Nous avons laissé les lieutenants de Ragoczi ravageant les faubourgs de Vienne, tandis que le prince réorganisait son armée dans les montagnes de la haute Hongrie, et se préparait à envahir l'Autriche au printemps. Il tente en effet l'exécution de ce dessein, et descend

des Carpathes avec cinquante mille hommes, au mois de mai 1705, mais, au moment où les masses hongroises se dirigent vers le Danube, le sombre et implacable Léopold I* r vient à mourir 4 , et cette mort, qui appelle au trône son jeune fils Joseph 1 er2 , prince loyal, tolérant et généreux, suspend la marche des Magyares.

A peine assis sur le trône, le nouvel empereur montra à l'égard des insurgés l'esprit de conciliation qui devait ranimer durant tout son règne. €inq jours après la mort de Léopold 3 , il publia uu manifeste où il déclarait qu'il était entièrement étranger k la politique de son père, et où il accordait la plus complète amnistie à ceux qui poseraient les armes et resteraient dans leurs foyers. Pour montrer en même temps la sincérité de ses intentions, il renvoya les ministres de Léopold, tous attachés aux Jésuites, qui avaient gouverné sous son père. Il destitua ensuite le cruel Heister, le remplaça par le comte lorrain Herbeviller, général doux et humain , et envoya aux insurgés des plénipotentiaires. Exaltés par leurs forces, ceux-ci demandèrent d'abord la cession de la

* 5 mai 170b.

« Joseph I er , frère aîné de l'archiduc Charles (le compétiteur de Phitype V, reconnu toi d'Espagne par la Grande-AUianee sous le nom de Charles III), né en 1678, empereur et roi de Hongrie en 4705, mort en 1711. Il avait alors vingt-cinq ans et la plus charmante figure, le teint blanc, tes yeux bleus, des cheveux blonds.... V. William Coxe, t. IV, p. 567. Joseph 1 er a plusieurs traits de Joseph H. Quoique sincèrement religieux, il était tolérant et éclairé. N'étant pas général, Il eut le bon esprit de laisser faire ses généraux. Son seul défaut fut d'aimer les femmes avec passion.

« « Quinto die posi obitirm patris. » Pray, t. le', p. 460.

Transylvanie, dont les habitants avaient élu ftagoczi pour leur souverain, et sur laquelle l'empereur n'avait aucun droit, suivant eux 1 , puis le rétablissement de leur ancienne constitution, avec tous les privilèges dont ils jouissaient depuis le moyen âge, et que Léopold I" avait abolis à Presbourg 2 . Malgré l'épuisement de ses États et son vif désir de traiter, l'empereur rejeta une paix qui lui eût enlevé les conquêtes de deux siècles, et voyant les Magyares persister dans leurs prétentions, il rappela ses plénipotentiaires.

La guerre recommença donc, mais sans succès pour les Hongrois. Au lieu d'écraser sur le Danube la faible armée que possède alors Fempereur, Ragoczi va ravager la Moravie. Legénéral Herbevrller profite de cette faute, et s'avance sur les frontières de cette province pour attaquer les Hongrois, qui reviennent en désordre et chargés de butin; il les rencontre près du village de Poudmeritz,au pied de la Moûtagne-Blanche 8 . Malgré la supériorité de ses forces, Ragoczi voulait éviter un engagement et ruiner peu à peu les Autrichiens dans une guerre d'escarmoucheset d'avant-postes, mais il n'avait ni l'autorité d'un général en chef, ni l'assurance que donne l'habitude

f « L'empereur, disaient Tes Magyares, possède assez de provinces pour abandonner la Transylvanie, sur laquelle il ne possède aucun droit. » [VU du prince Ragoczi, p. 203.) On sait que l'Autriche avait acquis la Transylvanie par la cession d'Apaffy, prince électif.

■ En 1687.

8 Le Wessein-berg, qui sépare ïa Hongrie de la Moravie. Poudmeriu est dans le comté de Néograd.

de la victoire. Le dépit que lui causaient les reproches de ses officiers, qui blâmaient avec aigreur sa longue inaction, le décida à engager la bataille 4 . Ce fut une seconde journée de Tirnau. L'infanterie se rangea si mal qu'elle ne put servir ; la cavalerie, chargeant avec trop d'ardeur, arriva en désordre sur les batteries impériales, ne put soutenir leurs feux et prit la fuite. Comme à Tirnau, toutefois, les Magyares perdirent peu de monde, et les Autrichiens, qui n'espéraient pas la victoire, ne surent pas en profiter.

Sans s'enorgueillir de ce succès, l'empereur renouvela ses ouvertures pacifiques, et, cette fois, Ragoczi le seconda. Des gentilshommes, jaloux de son élévation, répétaient qu'il ne continuait les hostilités que pour obtenir la Transylvanie. Dans le but d'étouffer ces rumeurs, il réunit à Seczim* une assemblée nationale magyare, où il convoqua les commissaires autrichiens, en les priant de transmettre à la diète les propositions de l'empereur Joseph 1 er . Il pensait que, dans le gouvernement d'un pays libre, les négociations mystérieuses sont toujours pleines de dangers, que l'affectation d'un secret engendre les méfiances et les soupçons 3 , et, sachant qu'on l'accusait de prolonger la durée de la guerre pour servir à la fois son ambition et ses intérêts, il avait hâte de laisser aux députés de la diète toute la res-

« H août 1705. Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 230-243.— Engel, t.V, p. 204.

* Dans le comté de Néograd. Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 244. 3 Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 169.

ponsabilité des événements. Il fut conveuu toutefois avec l'empereur que la guerre continuerait malgré les pourparlers.

Tous les comtés et toutes les villes de la Hongrie, à l'exception de celles qui restaient au pouvoir des Autrichiens, envoyèrent des députés à Seczim. Quand ils furent réunis, Ragoczi se rendit au milieu d'eux. Après quelques paroles pleines d'émotion, dans lesquelles il remerciait Dieu de rendre enfin une assemblée libre à son pays, il déclara qu'il remettait aux mandataires de la nation le pouvoir absolu dont les circonstances l'avaient investi; qu'ils allaient connaître les propositions de l'empereur, et qu'il leur appartiendrait désormais de choisir la paix ou la guerre. Mais loin d'accepter sa démission, les députés le proclament, à l'unanimité, général en chef des troupes magyares du royaume. Le prince ayant cédé à leur vœu, l'armée se range sur deux rangs : au milieu, sous une large tente, Ragoczi jure sur l'Évangile de défendre les constitutions de la Hongrie; puis tous les assistants lui prêtent un serment solennel. Ses généraux l'élèvent sur un bouclier et le promènent autour du camp, suivant les traditions barbares. La diète établit ensuite une confédération, formée de tous ceux qui veulent contribuer à l'affranchissement du pays, et donne au prince droit de vie et de mort sur les confédérés. Ragoczi refuse avec modestie cette dictature; il accepte seulement le pouvoir exécutif, en s'adjoignant un sénat de vingtquatre membres pour gouverner avec lui. Il démon-

tra sans peine à l'assemblée, que, s'il avait refusé la paix, il n'avait pas été guidé par des vues intéressées, et il ajouta qu'à l'avenir il ne voulait plus négocier sans l'intervention des sénateurs 1 . L'assemblée décida qu'elle ne traiterait avec l'empereur que s'il consenr tait à restituer les anciennes franchises du royaume, et elle désigna des commissaires chargés de s'en tenir à ces instructions, dans les conféreuces qui allaient s'ouvrir à Tirnau 2 ; là ils retrouvèrent les députés impériaux, qui avaient vainement paru à Seczim. L'établissement de la confédération avait ravivé les espérances des Magyares et rallumé le désir d'une liberté dont ils commençaient à goûter les prémices 3 .

Malgré l'ouverture des négociations, les hostilités n'étaient pas interrompues. Pendant la diète de Seczim, l'empereur envoyait k Herbeviller six mille Danois, des Serbes et des Croates, et il lui ordonnait de se rendre dans la province de Transylvanie, dont les habitants avaient, en proclamant Ragoczi, renversé le gouvernement impérial. Le général Rabutin\ qui avait le commandement, ne conservait plus que trois places : Hermanstadt, Cronstadt et Brachau,

1 Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 259.

* «Schon war der congress in Tirnau, am 27 october 1705, versainmelt. » Engel., t. V, p. 209.

' Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 259.

4 Rabutin était cousin de madame de Sévigné. Chassé de France pour une intrigue amoureuse avec la femme du grand Condé, il avait pris du service en Autriche, où il était parvenu aux plus grands honneurs. C'était un homme dur et cruel. Dans l'une de ses proclamations, il menace les femmes magyares d'égorger leurs enfants jusque dans leur sein.

toutes trois bloquées. Si l'empereur l'abandonnait plus longtemps, il allait perdre la Transylvanie, et Kagoczi acquérait avec elle sa nombreuse population magyare \ ses mines et ses montagnes, qui assuraient les derrières de l'insurrection, et lui ouvraient la Turquie comme un refuge.

Suivant les ordres de la cour, Herbeviller marché au secours de Rabutin ; il descend le Danube , passe le fleuve et s'avance au milieu des steppes par les plus fortes chaleurs de l'année 2 . Brûlée le jour, glacée la nuit, l'armée autrichienne devait périr au milieu de ces plaines de sable, où trois armées hongroises étaient échelonnées pour la harceler et la combattre. Ragoczi, retenu par la diète de Seczim, envoie contre elle ses lieutenants : Botian dans les steppes, Karoly dans les marais de la Theiss, Forgatz dans les montagnes de la Trausylvanie avec ordre d'y attendre et d'y achever les Impériaux. Lui-même devait rejoindre Forgatz dès que la diète serait dissoute. Mais les Magyares ne savent point profiter de leurs avantages. Botian harcèle, il est vrai, les Autrichiens dans les steppes, mais il combine et abandonne successivement divers projets, et Herbeviller profite de son indécision pour traverser la Theiss, puis les marais et les prairies inondées chaque année par la rivière.

1 II y a en Transylvanie plus d'un million de Magyares, de riches mines d'argent, d'or et de sel. Ces dernières seules rapportent aujourd'hui dix-huit millions à l'Autriche. La plupart des rivières roulent des paillettes d'or. Les Hongrois disent g"e la Transylvanie que c'est une jeune fée aux cheveux d'or.

* Août et septembre 1705.

Karoly lui prend des traînards et des malades, mais, comme Botiau, il laisse échapper les ennemis. Herbeviller quitte les rives humides de la Theiss, et pénètre au milieu de la grande lande, où se trouve Debreczin, et où les plus cruelles épreuves lui étaient réservées. Le soleil et la poussière, la soif et la faim y torturent et déciment ses soldats. Tous les villages sont déserts, les granges brûlées, les moulins détruits. Les malheureux soldats de l'empereur ont pour toute nourriture un pain fait avec des blés verts, mal écrasés dans les moulins de campagne, qui les rend malades et les élouffe l . Ils atteignent enfin Debreczin. Après quelques jours de repos, ils continuent leur marche. Ils traversent le fertile comté de Bihar, où se trouvent les plus riches moissons de la Hongrie, et s'acheminent vers le défilé de Czibô, l'un des deux passages qui conduisent en Transylvanie *. La Samosch, affluent de la Theiss, creuse ce défilé dans les montagnes hautes et boisées qui, du côté de la Hongrie, ferment la Transylvanie comme un rempart.

Poursuivis par Karoly, les Autrichiens avancent lentement ; le mois de novembre est venu, et la pluie, qui tombe sans relâche, inonde et détrempe les cam-

i « L'armée ennemie ne mangeait que du pain de blé, plutôt écrasé que moulu dans de petits moulins de fer. Les prisonniers disaient que ce blé mal broyé germait dans l'estomac et causait parmi eux des maladies, qu'il gonflait et tuait les malades. » Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 264.

* Près de Samosch-Vivar, à la frontière nord-ouest de la Transylvanie.

pagnes. Les pièces et les caissons s'enfoncent dans les terres grasses de ces contrées. Karoly saisit de nombreuses voitures, des chevaux embourbés ou abattus, des malades couchés sur le bord des chemins. Si la pluie eût duré quelques jours encore, l'armée impériale était perdue l ; mais le temps s'éclaircit peu à peu, et les Autrichiens reprennent leur marche, et arrivent devant le défilé de Czibô, toujours harcelés par Karoly.

La diète de Seczim venait de finir. Ragoczi, libre enfin, laisse au fidèle Berseny le soin de conférer à Tirnau avec les Autrichiens, et se rend en Transylvanie. Il y rejoint Forgatz, occupe et fortifie avec lui le défilé de Czibô, les bords de la Samosch et les montagnes qui l'entourent. Il y construit des retranchements garnis de canons, et, maître du formidable passage, il attend de pied ferme les Impériaux, comptant les écraser dans ces montagnes, où ils n'arrivent qu'après avoir épuisé toutes les souffrances. Une fois encore la perte d'Herbeviller semble certaine. Déjà accablée par les privations et les maladies, son armée est maintenant prise entre deux feux. D'un côté, Karoly, qui la poursuit depuis la Theiss; de l'autre, Ragoczi, qui ferme l'entrée de la Transylvanie; l'ennemi derrière, dans la plaine; l'ennemi devant, dans la montagne.

Mais, là encore, l'indiscipline des Magyares sauva

1 € 11 avait plu douze heures de suite, et si ce temps avait continue deux ou trois jours, il eût défait l'ennemi sans que je m'en mélasse. » Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 267.

les Autrichiens. Ragoczi avait ordonné k Karoly de se jeter sur le camp impérial au moment où Herbeviller commencerait l'attaque, et de brûler ses bagages et ses munitions 1 . Au mépris de cet ordre, Karoly resta immobile sous sa lente. « Il était volontaire et raisonneur, dit le prince en ses Mémoire*, fertile en raisons de ne pas faire ce qu'il ne voulait pas 2 . » Il allégua la difficulté des chemins et Herbeviller, libre du côlé de la plaine, attaqua avec résolution la montagne. La nécessité doublait ses forces; il fallait passer ou mourir ; il passa. Dirigeant alors tous ses efforts sur la gauche des Hongrois, établie dans un bois rempli de clairières et défendue par de simples détachements, il lance sur elle ses Croates, qui escaladent lestement la hauteur, forcent la gauche, et prennent les Magyares en écharpe. Ceux-ci, surpris de se voir attaqués on flanc et en tête, se débandent et cherchent leur salut dans la fuite. Ragoczi se retire en désordre à Samosch-Vivar , perdant six mille hommes et vingt-quatre canons, et laissant Herbeviller échapper k la mort par la victoire 3 .

La déroute de Czibô entraîna la perte de la Transylvanie. Herbeviller s'unit à Rabutin, délivra les places bloquées par les Magyares, parcourut la province et y rétablit le gouvernement impérial. Ragoczi

1 « Je lui ordonnai de rester avec son corps à portée du camp de l'ennemi, pour qu'il pût l'attaquer et le brûler lorsqu'il marcherait à moi, parce qu'en effet il ne fallait que cela pour l'achever. » Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 2G9.

* Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 275. \

8 12 novembre 1705.

rallia son armée sur la frontière, mais n'ayant pas le temps de faire venir des renforts, il n'osa descendre en Transylvanie, dans la crainte des neiges qui, à cette époque de Tannée, couvrent les montagnes. Il laissa Karoly avec ses hussards, moins pour combattre que pour inquiéter les Autrichiens pendant l'hiver, et se rendit aux conférences de Tirnau, qui s'étaient ouvertes quelques semaines auparavant 1 , en présence de M. George Stepney et de M. de Rechteren, ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande. Les cabinets de Londres et de la Haye, désireux de finir une guerre qui retenait en Hongrie les armées impériales, avaient offert leur médiation, et les deux partis l'avaient acceptée. Pendant la marche d'Herbeviller , les Autrichiens demandaient une trêve ; les Magyares la refusèrent ; ils comptaient sur les difficultés de leur pays, et sur les trois armées que commandaient Botian, Karoly et Forgalz. Après la défaite de Czibô seulement, ils signèrent une trêve de quarante jours 2 et consentirent à débattre les conditions d'une paix définitive. Depuis la déroute de Blenheim, qui rendait si difficile le secours des armées étrangères, Ragoczi inclinait lui-môme vers la paix ; mais il ne l'espérait sérieuse et honorable que par l'intercession de la Hollande et de l'Angleterre, qui seules pouvaient contraindre l'empereur à l'accorder \

1 En novembre 1705; elles se prolongèrent jusqu'en mai 1706. « Elle fut signée à Nitria le 8 mai 1706, et dura jusqu'au 30 juin. Révolutions de Hongrie, t, III, p. 278.

» Mémoire» de RaQoczi, t. V, p. 295.

Afin de précipiter les négociations, l'empereur, qui, lui aussi, souhaitait vivement la fin de la guerre, essaya de détacher Ragoczi de la confédération. Il lui fit dire par M. Stepney qu'il conservait pour lui la plus profonde estime ; que s'il désirait revoir sa femme, encore retenue à Vienne dans un couvent, il y consentirait volontiers, ne lui imposant d'autre condition qu'une lettre écrite de sa main dans laquelle il solliciterait cette faveur. Ragoczi, malgré son vif désir de revoir la princesse, qu'il avait quittée lors de son évasion de Neustadt, répondit qu'en négociant pour son pays il ne pouvait rien demander pour lui-même ; que si l'empereur envoyait sa femme en Hongrie, il engageait seulement sa parole de la laisser retourner à Vienne aussitôt après la rupture des négociations. Joseph, qui ne demandait qu'un prétexte, s'empressa d'accorder à la princesse la permission de partir K 11 comptait se servir d'elle pour décider Ragoczi à poser les armes. Ces intentions devinrent bientôt manifestes : la cour, qui jusque-là n'avait eu que des rigueurs pour la prisonnière, la combla tout à coup de politesses et de prévenances. Les archiduchesses et les deux impératrices la reçurent dans leurs appariements, et la félicitèrent sur le grand rôle qu'elle était destinée à remplir. L'impératrice lui dit en propres termes que c'était de sa prudence et de sa vertu que l'empereur attendait

1 « Il ne «allait pas beaucoup solliciter pour l'obtenir. La cour de Vienne a?ait envie de l'envoyer, et la proposition n'en était faite que pour trouver un prétexte. • Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 297.

la consommation de la paix. Joseph I er la lit venir lui-même dans son cabinet, l'avertit qu'elle rencontrerait de grands obstacles de la part des conseillers du prince, qui tous étaient acharnés à la continuation de la guerre : « Mais, ajoutait-il, quelle valeur attacher à de pareilles influences, quand elles se trouvent en lutte avec la tendresse d'une femme? > Elle l'emporterait infailliblement. Il termina son entretien en lui prodiguant les témoignages de confiance et de respect, et lui promit de servir h l'avenir de père à ses enfants. La princesse, trop habile pour ne pas deviner la cause d'un revirement si soudain, remercia l'empereur de ses offres magnifiques, lui répondit que peut-être il préjugeait trop de son pouvoir, et partit avec une escorte 4 .

Dès que la princesse fut arrivée en Hongrie, le comte de Wratislau, favori de Joseph I er et l'un des commissaires autrichiens, vint la trouver comme pour lui rendre visite, mais avec l'intention de la 1 gagner, ainsi que son époux, aux intérêts de l'empereur. Ragoczi voulait feindre d'ignorer sa présence, mais comme Wratislau venait sans aucune cérémonie, il le rencontra dans l'appartement de sa femme et ne put éviter un entretien. Wratislau, qui avait connu le prince à Vienne, lui parla avec l'autorité d'un ancien ami et lui découvrit les intentions véritables de l'empereur. Il lui représenta que Joseph P r ne lui céderait jamais la Transylvanie, comme le voulaient

1 Vie du prince Ragoczi, Hy. V, p. 21 et 38.

les Magyares, et lui offrit, en échange de cette province, une principauté en Allemagne, donnant siège à la diète, plus riche que la Transylvanie 1 , non pas élective comme elle, mais héréditaire à perpétuité dans sa maison. Il lui promit en outre la restitution de ses biens, la liberté de sa femme et de ses enfants, ajoutant que par considération pour sa personne, l'empereur lui proposait, à lui, vaincu dans toutes les batailles, les conditions qu'il pourrait dicter s'il était victorieux; qu'il lui demandait non-seulement la paix, mais son amitié.

Ragoczi repoussa froidement ces propositions et ces avances. Une principauté héréditaire valait assurément mieux qu'une principauté élective, mais il était attaché de toute son âme a la Transylvanie trois fois gouvernée déjà par ses aïeux. Le lien qui l'unissait aux Transylvains avait été tout récemment resserré par l'unanime élection qui Favart porté au trône, et il lui semblait honteux d'abandonner ce pays, au momeni où il venait de s'engager par serinent à maintenir et h défendre ses privilèges. Lui, qui avait refusé de ses alliés la couronne <fe Pologne, pouvait-il accepter une province de ses ennemis? Pour montrer, au contraire, son désintéressement, il offrit de rendre aux Transylvains le brevet de son élection, si l'empereur consentait à reconnaître leur indépendance, et de leur permettre de nommer un autre prince, « fût-il le moindre de se» valets*. »

1 II lui offrit le margraviat de Burgau.

* Mémoires de Ragoczi, t. V, p. Î99.

Au lieu d'engager Ragoczi à poser les armes, la princesse l'encouragea à persister dans ses refus *. La paix lui rendait son épouse, la guerre la ramenait à son couvent; elle préféra l'honneur du prince à son amour. S'arrêtant à des soupçons que devait écarter le caractère de Joseph 1 er , mais qu'expliquent suffisamment les haines de famille et la tendresse ombrageuse d'une femme qui aime et qui craint, elle exhorta Ragoczi à repousser toute transaction. « Qui peut vous assurer, lui dit-elle, que l'empereur ne se souviendra plus que vous le forcer à s'humilier? Manquera-t-il de prétextes, lorsqu'il vous tiendra parmi ses sujets, pour vous mettre la tête sur un échafaud? La seule peusée m'en fait frémir. Croyez-moi , vivez libre à la tête de vos armées et laissez-moi passer mes tristes jours dans la solitude de mon couvent. Je crains plus pour votre vie que pour la mienne, et je hais trop le fils de celui qui a fait périr votre aïeul 2 par le bourreau, pour vous conseiller d'être jamais son ami. Quand le sujét a tiré ïépêe contre te maître, vous savez qu'il doit jeter le fourreau 3 . » Ragoczi lui répondit qu'il étai/t "heureux de la voir dans ces sentiments, qu'il était décidé dans le cas contraire à lui refuser toute audience 4 . Esclave de sa parole, la princesse embrassa son époux et revint tristement en Autriche, ofi

1 Vie du prince Ragoczi, liv. V, p. 42.

- Pierre Zrtny, décapité sous Léopokl I' .

3 Vie du prince Ragoczi, liv. V, p. 42.

* /<*., lM. t p. 44.

elle arriva malade. A son passage en Moravie, le peuple, qui souffrait des continuelles invasions des Magyares, se jeta sur sa voiture en l'accusant de la continuation de la guerre et poussant des cris de mort. La cour dut lui fournir une escorte pour la conduire aux bains de Carlsbade, où elle fut étroitement gardée à vue, jusque dans son lit. Mais dès les premiers jours de sa convalescence, elle obtint la faveur de monter à cheval, gagna l'un de ses gardiens et s'enfuit à franc étrier jusqu'en Saxe. Elle passa de là en France, où elle se retira dans un couvent *. Ainsi , par la générosité de Ragoczi et le dévouement de sa femme, échouèrent les desseins de l'Autriche. La cour envoya au prince, sans plus de succès, sa sœur, la comtesse d'Aspremont.Wratislau, piqué de son échec, prit congé de Ragoczi : i Adieu, prince, lui dit-il, vous vous fiez aux promesses de la France, qui est l'hôpital des princes qu'elle a rendus malheureux ; vous serez de leur nombre et vous y mourrez V » Il revint ensuite à Tirnau, et les envoyés autrichiens, reconnaissant l'impossibilité de corrompre Ragoczi , entamèrent une négociation directe avec les commissaires désignés par la diète hongroise.

Avant toute chose, les Magyares réclamaient leurs anciennes constitutions, le privilège d'élire leurs souverains, le célèbre droit des armes, la restitution

1 Elle y mourut en 1722. V. pour les détails de sa fuite les Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 335-337.

* Mémoire* de Ragoczi, t. V, p. 299.

des temples enlevés aux protestants, et la cession de la Transylvanie à Ragoczi, avec les garanties de la Suède, de la Hollande et de l'Angleterre L'Autriche acceptait cette garantie, restituait les temples, mais elle refusait de rendre la Transylvanie et de rétablir l'ancienne constitution du royaume. « L'empereur, disaient les Autrichiens, a des droits incontestables sur la Transylvanie; il la possède, et, comme roi de la Hongrie, dont elle dépend, et comme cessionnaire d'Apaffy, qui a légué ses droits à la cour de Vienne *. — La Transylvanie, répliquaient les Magyares, dépend assurément de la Hongrie, mais, à ce titre, le droit de la Hongrie lui est applicable. La Hongrie est une monarchie élective ; la Transylvanie est donc à son tour une principauté élective. L'empereur invoque vainement l'abdication d'Apaffy : il n'était que prince électif et n'avait que l'exercice de la souveraineté ; il n'a donc pu céder la souveraineté même. »

La revendication de la charte magyare, qui rappelait de si sombres souvenirs, souleva de violents débats. Les commissaires de l'empereur soutenaient que cette constitution n'existait plus. A la diète de Presbourg, en 1687, les Hongrois eux-mêmes avaient

1 a Mou but, écrit Ragoczi à propos de cette médiation, était de par* venir à une paix affermie par la garantie de plusieurs puissances* étrangères, afin que si la cour de Vienne venait à l'enfreindre, selon sa coutume, ces puissances garantes eussent un titre légitime de nous secourir. » Mémoires de Ragocsi, t. V, p. 141.

« Il a déjà été dit qu'Apaffy, le dernier prince de Transylvanie, avait cédé ses droits à l'empereur en 1690. Il était mort en Autriche, où il s'était retiré et où la cour lui faisait une pension.

proclamé l'hérédité du trône et sacrifié ce droit d'insurrection, qui couvrait du manteau de la loi les plus injustes des révoltes, Par ces généreuses réformes, ils avaient mis fin aux discussions et aux guerres civiles qui déchiraient le royaume à chaque élection, et substitué à un état anarchique uu gouvernement régulier ayant pour base éternelle la royauté légitime et héréditaire. Ces allégations étaient combattues par les Magyares, qui rappelaient qu'à la diète de Presbourg leurs députés n'étaient pas libres; qu'à cette époque, la Hongrie regorgeait de troupes, des régiments autrichiens entouraient l'assemblée, la terreur régnait des Carpathes au Danube, Carafla siégeait à Eperies, sur un tribunal de sang : «Ceux-là ne sont pas libres, s'écriaient-ils, qui délibèrent sous les baïonnettes et les canons, entre des soldats et des bourreaux. D'ailleurs, opprimés ou libres, les députés de Presbourg n'avaient pas le droit d'engager l'avenir. La liberté d'un pays n'appartient point à la génération qui passe, mais à toutes les générations qui se succèdent, et nos pères vous ont vendu notre héritage et Phéritage de nos enfants. Ils avaient reçu de leurs aïeux la liberté; ils ne pouvaient nous léguer la servitude. Nous réclamons donc aujourd'hui notre constitution tout entière. Notre monarchie était élective , nous voulons qu'elle reste élective : en vertu du décret d'Audré II, nous avons le droit de protester par les armes contre la violation de nos privilèges ; nous revendiquons ce droit. Nous savons comme vous qu'il a servi des révoltes, mais il a empê-

ché aussi des usurpations et renversé des tyrannies 1 .»

Malheureusement, en insistant de la sorte sur la restitution de leur charte, les Magyares envisageaient plus la justice que la force de leur cause. Ils oubliaient que s'ils avaient ries armées, des places fortes, et les deux tiers environ du royaume, ils étaient renfermés en Hongrie depuis la fatale journée de Blenheim, ils manquaient d'un général en chef capable de tenir tête aux habiles lieutenants de l'empereur, et que, victorieux dans les escarmouches, ils étaient vaincus dans les batailles. Ils perdirent ainsi l'occasion, si rarement offerte aux gouvernements issus d'une insurrection, de conclure une paix sérieuse et honorable, garantie par deux grandes puissances étrangères. 11 était désormais impossible de s'entendre. Joseph I er , dans un dernier espoir de conciliation, prolongea quelque temps la trêve, mais à la fin de juillet, les Magyares cessèrent toute négociation 2 . Les deux partis se reprochèrent la rupture et la guerre continua pour n'être plus interrompue 8 .

1 Résumé des pièces diplomatiques contenues dans Lamberty. — V. les Révolutions de Hongrie, t. 1H, p. 150 et suîv., et la Vie du prince Rayoczi, Ht. V, p. 63.

2 Am 22 julius (170G), brachen die Rakolzischen Deputirten aile négociation ab. Engel, t. V, p. 221 .

: ' V. à ce sujet le curieux document intitulé : Remarques apologétiques que Veracius Constancius, homme de guerre hongrois, a faites avec sincérité sur la réponse impériale donnée sur les articles de paix des Etats et ordres du royaume de Hongrie, confédérés pour la liberté Tan de Jésus-Christ \ 706, et le IV* depuis que Von a commencé à travailler à la liberté. {Révolutions de Hongrie, t. IV, p. 220.) Le manifeste des Hongrois se trouve dans la Vie du prince Ragoczi, liv. V, p. 102. V. encore la Dernière Protestation de la commission hongroise à MM. les

Ragoczi ouvrit la campagne par le siège de Gran, ville forte restée aux Autrichiens et située sur uue hauteur. Il enleva la ville, mais il livra un sanglant et inutile assaut de nuit à la citadelle. L'ennemi fit pleuvoir sur les assaillants une prodigieuse quantité de grenades et de bombes, qui semblaient dans la nuit autant de ruisseaux de feu *; et ce spectacle, nouveau pour ses soldats, ralentit leur attaque, qui fut trop molle pour réussir. Sans se laisser décourager par cet échec, Ragoczi creusa des mines sous la citadelle, la resserra étroitement, et après un long blocus, la garnison se décida à capituler*. L'empereur n'ayant plus alors en Hongrie que douze mille soldats, les confia au comte de Stahremberg , émule heureux du prince Eugène et l'un de ses meilleurs généraux. Stahremberg était trop faible pour hasarder une bataille contre les Hongrois, il se contenta de reprendre Gran. Le général magyare Forgatz, qui commandait la place, la livra à l'ennemi après une si mauvaise défense qu'elle ressemblait à une trahison. La réprobation des Hongrois fut tellement unanime, que Ragoczi destitua Forgatz et voulut lui faire trancher la tête \ Sur l'avis de ses sénateurs, il se contenta de le faire enfermer dans la forteresse de Scepuz. Forgatz s'échappa de sa prison en se laissant glisser le long d'une corde, mais la corde se rompit,

médiateurs à Tirnau, le 22 juillet 1706. Révolutions de Hongrie, t. IV, p. 138.

» C'est Ragoczi lui-même qui le dit dans ses Mémoires, t. V, p. 309. 1 Vie du prince Ragoczi, liv. V, p. 132.

3 Fin 1706. Engel., t. V, p. 222.

il tomba, et dans sa chute se brisa une cuisse. Ses gardes le ramassèrent au pied des murs et le conduisirent à la citadelle de Munkacz, où il resta jusqu'à la fin de la guerre 1 .

La trahison de Forgatz, le découragement qui se glissait parmi les Hongrois , depuis la rupture du congrès de Tirnau, la défection de plusieurs gentilshommes qui, reproduisant leurs anciens griefs, accusaient Ragoczi de continuer la guerre pour obtenir la Transylvanie, le refus de Louis XIV de traiter avec lui comme général des confédérés, jusqu'à ce qu'il eût publiquement désavoué la domination impériale 2 , entraînèrent alors le prince à une mesure impolitique et désespérée. Il convoqua une diète natiouale à Onod s , et là, devant les députés réunis en plein air, selon la coutume magyare, il proposa la déchéance de la maison de Habsbourg et la séparation définitive de la Hongrie et de l'Autriche. C'était la guerre à outrance, sans trêve ni merci, entre les Magyares et les empereurs. Les députés pourtant n'hésitèrent pas. Ils se levèrent tous y et, avec un sombre enthousiasme, frappèrent Joseph 1 er de déchéance, et déclarèrent ennemis de la patrie ceux qui, dans

1 Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 327.

i Louis XIV avaii traité avec lui comme prince de Transylvanie, mais non comme chef de la confédération magyare. Par un scrupule d'étiquette bien déplacé, il refusait de négocier à ce titre avec Ragoczi jusqu'à ce qu'il se fût entièrement séparé et affranchi de l'empereur. Il était contraire, disait le cabinet de Versailles, à la dignité du roi, de traiter avec les sujets d'un autre prince. Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 327.

* Dans le comté de Honth, mai 1707.

deux mois, n'auraient pas accédé à la confédération.

Des scènes sanglantes augmentèrent le retentissement d'un tel vote, où se révélait plus de crainte que de confiance. Dans une des séances de la diète, deux députés du comté de Turocz, le vicomte Radkosky et le notaire Okoliczany, tous deux secrets partisans de la paix et de l'Autriche *, se levèrent et se plaignirent avec amertume de l'excès des réquisitions, de la dépréciation de la monnaie de cuivre*, des dépenses des officiers et de la misère du peuple. Comme ils parlaient de leurs places, et comme leur voix se perdait dans l'éloignement, au milieu des bruits confus d'une si nombreuse assemblée, Ragoczi les fait venir près de l'estrade où il siégeait avec ses généraux. Les députés s'approchent et réitèrent leurs plaintes avec une nouvelle force. L'ardent Berseny voulait les interrompre. Ragoczi l'arrête et se lève pour répondre : il dit que la guerre entraîne, il est vrai, de grands malheurs, mais qu'il faut les imputera l'Autriche, qui refuse de leur rendre leur constitution ; qu'il s'étonne toutefois des récriminations des députés de Turocz; que ce comté, situé sur les confins de la Moravie, est un de ceux qui ont le moins souffert de la présence et des ravages des armées ; qu'il n'y a jamais levé de taxes plus fortes que dans les comtés voisins, et qu'il demande justice d'une accusation calomnieuse et mal fondée.

• Le père d'Okoliczany était même resté ouvertement attaché à l'empereur.

* Le crédit de cette monnaie, d'abord suffisant, baissait en effet peu à peu. Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 329.

Ragoczi espérait obtenir de l'assemblée une enquête qui aurait démontré clairement son innocence, mais, contrairement à son espoir, les députés restent muets. Blessé de ce silence, qui semble une approbation, Ragoczi attend quelques instants ; aucun des députés ne prenant la parole, il s'écrie qu'il voit avec douleur qu'on lui refuse la justice due au dernier membre de la confédération. Les députés restent immobiles sur leurs sièges. Ragoczi, cette fois, ne peut contenir son indignation ; « Si l'assemblée, dit-il avec amertume, approuve de semblables accusations ; si elle croit à l'inégale répartition des charges publiques et à la prévarication de ceux qui gopver*nent le pays ; si elle pense que, pendant cinq ans, j'ai souffert les privations de la guerre, bravé les calomnies et les boulets de l'Autriche pour amasser des trésors, il ne me reste plus qu'à remettre dans vos mains ce titre de général de la confédération dont vous m'aviez autrefois investi, et à quitter dès aujourd'hui le royaume, » En achevant ces mots, il se lève et fait quelques pas pour s'éloigner. La pâleur de son visage, le tremblement de sa voix, cet inimitable accent de vérité qui marque les paroles d'un honnête homme, remuent enfin les députés. A la vue du prince qui s'éloigne, plusieurs versent des larmes. Plus impétueux, ses généraux s'élancent et le retiennent par le bras. Berseny, son ami d'enfance, son camarade d'exil et son plus vieux compagnon d'armes, ne peut contenir sa douleur ni sa colère. « Députés de la Hongrie , s'écrie-t-il avec force ,

montrerez-vous une telle ingratitude envers votre libérateur? Le laisserez-vous partir plutôt que de punir d'infâmes calomniateurs? Non, il n'en sera pas ainsi; périssent ces misérables! » Et, tirant son sabre, il court sur Radkosky et le frappe à l'épaule. Karoly, imitant son compagnon, se jette sur le blessé et l'étend mort à ses pieds. L'autre député de Turocz , Okoliczany, tombe près de son collègue, frappé de plusieurs coups et baigné dans son sang. Tous ces gentilhommes armés frémissent et tirent leurs épées; ils veulent se jeter sur la noblesse de Turocz et l'immoler tout entière. Ragoczi couvre de son corps un desdéputés de Turocz, avocat vaniteux et téméraire, qui s'était signalé par la violence de son langage, et contient avec peine la fureur de ses partisans. Ils votent du moins par acclamation la mise en jugement d'Okoliczany, qui survit à ses blessures. Son procès s'instruit dès le lendemain et il a la tête tranchée. Les corps des deux victimes sont traînés sur la claie et jetés à la voirie. Le comté de Turocz est déclaré traître à la patrie, son drapeau déchiré, son sceau rompu ! . Après ces meurtres, qui montrent la guerre civile au sein de la guerre civile même, l'assemblée se sépare en votant des subsides et des soldats.

La guerre se poursuit avec fureur. Ragoczi lance en avant tous ses généraux et toutes ses armées. Stahremberg, incapable de lutter, s'enferme dans

» Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 364 et suiv.

l'île de Schut au milieu du Danube, et laisse passer les Hongrois. Ils traversent le fleuve, la Montagne- Blanche et ravagent toutes les provinces impériales, la Moravie, V Autriche, la Styrie et jusqu'aux faubourgs devienne 4 . Dans la haute Hongrie, pendant ce temps, Ragoczi déploie sa remarquable activité et ses rares talents d'organisateur. 11 rassemble des armes, de l'argent, des chevaux et des recrues. Pour ménager les populations, il leur demande, au lieu d'argent, dont elles manquent, des denrées qu'elles ont en abondance, des laines ou des vins, des grains ou des bestiaux. On évalue ainsi en nature le contingent que doit fournir chaque comté 2 . Le prince fait voter une nouvelle émission de monnaie de cuivre, s'élevant à deux millions de florins, pour remplacer les contributions abolies; il règle l'équipement, la solde et la discipline de ses troupes, casse les officiers ignorants ou ivrognes, dont il avait dû se contenter dans les premiers temps de la guerre, et leur substitue des capitaines instruits et capables d'inspirer le respect et la couBauce à leurs soldats. Il renoue de nouvelles négociations avec le czar, qui lui offre de nouveau la couronne de Pologne, que Ragoczi refuse une seconde fois*.

Il réunit enfin soixante mille hommes équipés et soldés, qui forment une véritable armée régulière. Derrière lui, les Magyares de Transylvanie s'in-

1 Juin, juillet et août 1707.

* Mémoires de Ragoczi, t. VI, p. 331.

■ Md., t. V. p. 368.

surgentde nouveau et chassent les garnisons autrichiennes; devant lui accourent deux redoutables auxiliaires, Charles XII et Villars. ïtagoczi peut les rejoindre encore et arracher à l'empereur les conditions qu'il a refusées à Tirnau. La cause de la Hongrie n'est pas perdue.

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