CHAPITRE V
Projeta d'invasion de Marlborough sur la Moselle. — Louis XIV lui oppose Yillars. — Brusque retraite de Marlborough devant Villars Il
se rejette sur la Belgique, ob commande Villeroy. — Combat de nuit dans les lignes de la Ghèle. — Mésintelligence entre les Anglais et les Hollandais. — Départ de Marlborough pour la Hollande et l'Angleterre. Revers de Villars sur le Rhin. —Il évacue la basse Alsace devant des forces triples des tiennes.— Calomnies des courtisans à Versailles.— Situalion de l'armée d'Italie, ob Vendôme combat les Autrichiens et les Piémon tais.— Siège et prise de Verrue par Vendôme.— Descente d'Eugène en Lombardie, ob commande le grand-prieur, frère de Vendôme. — Triste caractère du grand-prieur. — 11 laisse arriver Eugène sur l'Adda. — Vendôme se transporte en Lombardie pour arrêter les Autrichiens. — Furieuse bataille de Cassano. — Désobéissance et lâcheté <lu grand-prieur.— Vendôme ferme le Milauais aux Autrichiens et les repousse dans le Tyrol. — Conquête de la Savoie et du comté de Nice parles Français.— Détresse du doc de Savoie.
Les revers de Tannée qui finissait, la prise de Gibraltar, la déroute de Blenheim et l'invasion de l'Alsace exaltèrent les généraux de la Grande- Alliance. Ils crurent la France ouverle et entreprirent d'y pénétrer. Marlborough dressa le plan d'une attaque formidable, choisit a cet effet la partie la plus faible de la plus faible de nos frontières, la vallée de la Moselle, entre la Meuse et le Rhin, entre Luxembourg et Deux-Ponts, et vint camper à Trêves pour préparer l'expédition et réunir Tannée
d'invasion K II comptait déjk soixante mille hommes, Anglais ou Hollandais ; il attendait encore le meilleur général de l'empire, Louis de Bade, qui devait lui mener quarante raille Allemands et Autrichiens. Tous deux devaient ensuite, après avoir fait leur jonction, descendre la Moselle et entrer en France.
En face d'un adversaire aussi dangereux que Marlborough, Louis XIV plaça Villars. Il l'arracha enfin des Cévennes, et l'envoya dans le nord. Villars, qui ne connaissait pas le pays, commença par le visiter , et à travers les glaces et les neiges, il reconnut achevai toute la frontière \ Il s'établit ensuite a Jlettel, près de la petite ville de Sierck, k quelques lieues de Thionville, dans une forte position, mais en rase campagne : « les retranchements inquiètent les Français, » disait-il avec raison; il savait que ses meilleurs retranchements étaient les poitrines de ses soldats. Les alliés, cependant, rassemblaient k Trêves d'énormes approvisionnements de guerre et débouche, des amas de farine, d ! avoine et de poudre, qui indiquaient une entreprise considérable. Le Rhin et la Moselle leur portaient chaque jour des canons et des mortiers, des hommes ou des chevaux \ Marlborough commandait déjà quatre-vingt-dix mille hommes, et il attendait encore Louis de Bade
* Mars 1705.
s € Je parcourus ie pays autant que les neiges et les frimas me le permirent. Je ne négligeai pas un ravin, un bouquet de bois, un ruisseau, un monticule, une fondrière. » Mémoires de Villars, p. 147.
* Mémoires de Villars, p. 147.
et son année. Mais ce prince, secrètement jaloux de son collègue , prétexta une maladie et resta dans l'Empire. Après l'avoir vainement attendu, Marlborough se décida à quitter Trêves avec cent mille combattants, et remonta la Moselle. Les généraux exhortaient Villars à se retirer devant des forces si considérables, au risque de découvrir les frontières; le maréchal refusa, et, se fiant à la valeur de ses soldats, tous vieux et éprouvés, il attendit les alliés de pied ferme; Marlborough ne recula point d'une étape Toute l'Europe avait les yeux fixés sur ce coin de terre où combattaient les deux plus grands généraux du temps. Les circonstances étaient soleunelles : si Marlborough battait Villars, il pouvait traverser la Champagne et pénétrer sans obstacle dans rile-de-France. Comptant sur une victoire qui serait d'autant plus glorieuse qu'il avait un adversaire digne de lui, le général anglais fit dire à Villars que, puisqu'il avait l'honneur de le combattre, il espérait faire une belle campagne, et il le combla d'attentions et de prévenances*, comme pour grandir encore un ennemi dont le mérite devait rehausser son triomphe. Enivré par le souvenir de Blenheim et la supériorité de ses forces, Marlborough oubliait sa réserve ordinaire et
1 Archives de la Guerre, vol. 185?, no 241. Lettre de Villars à Chamillart, 5 mai 1705. Pelet, t. V, p. 409.
2 « M. de Marlborough m'a envoyé quantité de liqueurs d'Angleterre, du vin de palme et de cèdre; on ne peut recevoir plus d'honnêtetés. J'ai renchéri autant qu'il m'a été possible » Archives de la Guerre, vol. 1853, n» 73. Lettre de Villars à Chamillart, 13 juin 1705. Pelet, t. V, p. 450.
annonçait à son état-major qu'il battrait ou ferait reculer Villars \
L'événement trompa ses prévisions. Dans leur impatience de livrer bataille, les alliés arrivèrent de Trêves à marches forcées; ils distribuèrent à leurs troupes la poudre et le plomb, mais à l'inspection du camp français, ils s'arrêtèrent indécis, et après plusieurs conseils, ils reconnurent l'impossibilité de le forcer. Les avis étaient partagés sur ce qu'il restait à faire : Marlborough proposait de tourner Villars et d'entrer en France ; les généraux allemands, d'assiéger Sarrelouis ; les Hollandais, toujours alarmés pour leur pays, de retourner en Belgique; la discorde éclata, et malgré les efforts de Marlborough, les alliés décampèrent dans le plus profond silence et quittèrent la Moselle \ Marlborough, honteux de cette retraite, écrivit au maréchal qu'il se retirait pénétré de douleur de n'avoir pu se mesurer avec lui. 11 se plaignit en même temps à la cour de Vienne de la conduite de Louis de Bade, et tel était son désespoir, qu'il offrit sa démission 3 . Villars cependant mandait à Louis XIV que les ennemis n'avaient pas foulé les terres du royaume et lui annonçait l'humiliante retraite de l'ennemi devant son armée de la Moselle. 11 y a dans la vie des peuples, comme dans celle des hommes, de bien remarquables aualogies;
1 Mémoire* de Villars. p « Les ennemis comptaient m'avaler un grain de Htillars.
a N'oit do 17 juj Marlborough |. p. |$6. Lellrc au prince Eugène.
c'est ainsi que quatre-vingts ans plus tard, sur cette même frontière, et à quelques lieues de là, Dumouriez sauvait la France.
Abandonnant la Moselle, Marlborough revint en Belgique où commandait Villeroy, qui, dans l'absence des Anglais, avait conquis Liège et Huy. Marlborough reprit ces deux villes en quelques jours. Villeroy, sans oser l'attendre, avait quitté précipitamment le pays de Liège et ramené son armée dans le Brabant. Il était venu camper derrière les grandes lignes creusées en 1703 par les Français, qui s'étendaient de la Meuse h l'Escaut et enveloppaient toute la Belgique.
Marlborough suivit les Français dans le Brabant, comptant venger sur Villeroy son échec de la Moselle.
Villeroy avait échelonné ses troupes le long des lignes, sur un front de cinq lieues, en sorte que plusieurs postes n'étaient gardés que par de faibles détachements; Marlborough entreprend de les forcer pendant la nuit *. Villeroy, averti de ses desseins, se prépare à le recevoir : sitôt la retraite battue, il range l'infanterie au pied des lignes, la cavalerie derrière, avec ses chevaux tout bridés et tout sellés, et dispose dans la campagne des patrouilles, qui marchent à petits pas, prêtant l'oreille, aGn de donner l'alarme. Toutes ces précautions sont inutiles; son front était trop étendu ; Marlborough fait un long détour et se
• Nuit du 17 au 18 juillet 1705.
dérobe aux patrouilles françaises. Les Anglais se présentent tout à coup sur la Ghète, au village d'Heylissen gardé par trente soldats, les égorgent sans bruit à la baïonnette, passent les lignes , et se rangent en bataille de l'autre côté. Trente escadrons postés non loin de là accourent, chargent l'ennemi, et, malgré L'infériorité du nombre, tiennent jusqu'au matin ; onze bataillons, venus à la hâte, se forment en carré et soutiennent vaillamment cette cavalerie. Villeroy, voyant ses lignes perdues, dégage ses escadrons et se retire avec l'armée \
Marlborough comble nos retranchements et s'établit dans le Brabant. 11 voulait poursuivre ses succès, livrer bataille et reprendre entièrement la Belgique ; mais il rencontra de nouveau l'opposition des Hollandais et cette rivalité qui, dans les camps, sépare toujours les commissaires civils des généraux. Les députés des Provinces-Unies alléguèrent les hasards d'une bataille et refusèrent d'engager leurs troupes. Marlborough se plaignit à la Haye 1 ; la République garda le silence, et, comme il insistait pour obtenir la permission de combattre, les Hollandais répondirent par le refus le plus formel. Dégoûté alors d'une campagne deux fois entravée, Marlborough quitta le commande-
« Archiva de la Guerre, vol. 1836, n° 229. Lettre de Villeroy au roi. 23 juillet 1705. Pelet, t. V, p. 586.
* • J'ai le cœur si plein que je ne puis m'empécher de représenter à cette occasion à Vos Hautes Puissances, que je me trouve ici avec moins d'autorité que quand j'a vois l'honneur de commander leurs troupes l'année passée en Allemagne. » Archives de la Guerre, vol. 1837, n° 246. lyetlredeMarlboroughaux Etals-Généraux; 19aoûtl70». PeleM.V, p. 591 .
ment, se rendit à la Haye, où il obtint du moins le rappel des députés, et passa de là à Londres où la reine et le Parlement le reçurent avec les plus grands honneurs. En exaltant leur général , les Anglais raillaient en même temps leurs alliés : des satires et des caricatures ridiculisèrent l'excessive prudence des Hollandais *.
Telle fut cette campagne du Nord, qui pouvait avoir de si funestes conséquences. Sur le Rhin, où Louis XIV avait envoyé Villars , après sa campagne du printemps, le maréchal était moins heureux que sur la Moselle ; il avait trouvé le prince de Bade établi dans la haute Alsace , avec cette armée d'Allemands et d'Autrichiens qu'il avait dû conduire à Marlborough ; il ne put les chasser de leurs positions et fut même contraint de se retirer devant des forces triples des siennes, qui menaçaient de l'envelopper 2 . Le maréchal évacua Drusenheim et Haguenau ; au moment où le conseil de guerre décidait l'abandon de cette dernière place, un brave officier, M. de Péri, se proposa pour la défendre et promit sur son honneur de sauver la garnison ; Villars lui ayant donné son consentement, Péri tint parole : après une vigoureuse défense, où il tua aux ennemis mille soldats, il sortit un soir avec les quinze cents hommes de la garnison, culbuta un corps de cavalerie placé devant lui, traversa les assiégeants, marcha toute la nuit et
! Lamberty, t. III, p. 490.
5 Archives de la Guerre, vol. 1846, n° 170. Lettre de Villari à Clu-
n.illart, 29 avril 1705. PelW, t. V, p. 508.
- Oft -
arriva au point du jour à Saverne, où il rejoignit Villars, n'ayant perdu que huit soldats 4 . Villars se replia sur Strasbourg, évacuant Saverne qu'il ne pouvait défendre, et les ennemis occupèrent cette ville abandonnée ; mais là s'arrêtèrent leurs succès. L'automne était des plus rigoureux : on campait dans la neige et dans la boue ; les jeunes chevaux qui composaient notre cavalerie, depuis la grande épizootie de Tannée précédente, succombaient par centaines. Les officiers et les généraux, démontés pour la plupart, étaient obligés de faire à pied leur service, et demandaient à grands cris la séparation des armées. Quelques-uns, fuyant le séjour humide et mortel des tentes, allaient se loger dans les villages voisins; Villars, qui campait sous la toile comme les soldats, lit mettre en prison plusieurs colonels qui avaient quitté leurs cantonnements, bien résolu à ne point se retirer avant l'ennemi. Le prince de Bade, qui avait moins de sollicitude pour ses soldats, perdait plus d'hommes et de chevaux que les Français 2 ; mais il avait plus de troupes et ses pertes étaient moins sensibles. Il s'obstinait donc à ne pas décamper et comptait profiter de l'affaiblissement des Français pour livrer une dernière bataille. Villars, redoutant une action, à cause de l'effrayante infériorité de sa cavalerie, dont plusieurs régiments servaient à pied, imagina de remonter ses escadrons avec les chevaux
i Mémoires de Villars, p. 153.
* « J'ai toujours remarqué qu'il semble que los Allemand! comptent pour \ les homme u\ Mémoires de Villars, p. 154.
des équipages et ceux mêmes des officiers; il livra jusqu'à ses chevaux de main et n'en réserva que deux pour son usage. 11 ordonna ensuite une revue générale où figurèrent quatre mille cavaliers. Trompé par cette manœuvre, le prince de Bade se décida enfin à séparer son armée ; une partie repassa le Rhin ; l'autre s'établit en Alsace et garda ses conquêtes. Villars revint à Versailles, où les courtisans lui reprochèrent amèrement l'abandon de Saverne et de Haguenau. Ces mêmes hommes, qui mouraient de peur à l'apparence d'une action 1 , se déchaînèrent à l'envi contre celui qui, dans l'espace de six mois, venait de sauver deux frontières.
En Italie, où Louis XIV combattait à la fois le Piémont et l'Autriche, Vendôme effaçait heureusement les revers de l'armée du Rhin. En 1704, il avait pris Verceil et Ivrée au duc de Savoie; il poursuivait cette année ses avantages. Tandis que son frère , Philippe de Vendôme, fermait la Lombardie aux Autrichiens, que la Feuillade soumettait la Savoie, il ouvrait la campagne à l'entrée de l'hiver 2 , et assiégeait Verrue, qui devait lui donner le cours du Pô, indispensable pour prendre Turin.
Ce siège offrait de sérieuses difficultés : Verrue, élevée sur une hauteur au pied de laquelle coule le Pô, était défendue par trois mille soldats et par une
1 Mémoires de Villan. Saint-Simon, malgré son aversion pour le maréchal, lui rend celte fois pleine justice : « Villars, dit-il, lit celle année une campagne digne des plus grands généraux. » T. IV, p. 390.
1 De 1704 à I70*i.
triple enceinte de murailles. En lace, sur la rive opposée du fleuve, se trouvait la ville de Crescentino, où le duc de Savoie campait avec sou armée. Une île, située au milieu du Pô, unissait Crescentino à Verrue, et mettait les assiégés en communication avec Victor- Amédée, qui leur fournissait des vivres, des munitions et des renforts , et retirait leurs malades et leurs blessés. Vendôme triompha de tous les obstacles : il enleva d'abord les deux premières enceintes, rompit le pont de bateaux qui unissait Crescentino à Verrue, coupa la communication entre les deux rives, occupa l'île, et força le duc de Savoie à la retraite. Il enveloppa et resserra étroitement Verrue de toutes parts; il ouvrit la troisième enceinte à coups de canon, et, malgré les sorties des Piémontais, les pluies, les neiges qui comblaient les tranchées, où les soldats étaient dans la boue jusqu'à la ceinture, après six mois de travaux et de combats, il emporta Verrue et fit les défenseurs prisonniers de guerre *• Le petit-fils de Henri IV se préparait dès lors à assiéger Turin, dont la prise assurait la conquête du Piémont et la soumission du duc de Savoie, quand les fautes de son frère vinrent l'arracher à son armée. Philippe de Vendôme, grand prieur de France*, qui commandait en Lombardie, avait l'ordre de fermer le Milanais et d'empêcher à tout prix les Autrichiens de pénétrer dans le Piémont. S'il exécu-
« 9 avril 1705.
* Il était grand prieur «le l'ordre d»' Malle en France,
tait cet ordre, Vendôme était assuré de prendre Turin ; il manquait au contraire la ville, et il était exposé aux plus graves dangers, si le prince Eugène arrivait en Piémont et rejoignait Victor- Amédée. Le succès de la campagne dépendait donc du grand prieur. Philippe de Vendôme, malheureusement, n'était pas à la hauteur de cette tâche. Avec une belle figure, les grâces d'esprit de Mazarin, son grand oncle, il était livré à la plus dégradante paresse, à la plus infâme débauche, à la plus scandaleuse ivrognerie. On le portait tous les soirs ivre-mort dans son lit, et il en fut ainsi pendant trente ans, jusqu'à sa mort *. A de médiocres talents militaires, il joignait, comme il arrive si souvent, une insupportable présomption et le plus opiniâtre entêtement. Faux et menteur, pillard et prodigue, orgueilleux et rampant, il avait tous les vices, sans une des qualités de son frère, et il abusait de la tendre affection que lui témoignait Vendôme, alors son général, non-seulement pour méconnaître ses conseils, mais encore pour enfreindre ses ordres. Pour tout dire en un mot qui caractérise un général d'armée, on contestait même son courage.
Confiant dans la médiocrité d'un tel adversaire, Eugène rassemble les Autrichiens dans le Tyrol, descend en Italie et se prépare à passer l'Oglio, puis l'Adda, qui formait alors la frontière du Milanais. Philippe de Vendôme se place devant lui pour l'ar-
1 Saint-Simon, t. V, p. 40.