‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 67 sur 81 · TR ENERGIES PTE TE · texte numérisé non relu

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cassins, Sans cesse imbibés d’eau, étaient en charpie, mes pieds enflés et ensanglantés, mes jambes si roides, si douloureuses que je n’osais me reposer de crainte de ne pouvoir plus me mouvoir ensuite. Mes articulations semblaient être rouillées comme de vieilles charnières. La gymnastique éreintante que me faisaient faire les tête-de-femme n'entrait pas pour peu de chose dans cet avachissement de tout mon être.

Nous quittâmes la vallée de la Tchi-ven-tschig pour escalader le prolongement de la croupe du mont Tœvita-p0, qui forme un plateau étendu, allant toujours en se rétrécissant à mesure qu'il s'incline vers l’ouest. De ces hauteurs, j'obtins une très belle vue rétrospective sur la vallée que nous venions de parcourir depuis Tatall-ipéin. Toutes les montagnes qui s’avancent en éperon sur cette vallée sont tabulaires. Leur sommet forme un entablement et même une corniche en saillie, qui les rend inaccessibles de ce côté.

Mais au-dessus de ces montagnes secondaires, étage ou plateau entr’ouvert par les cataclysmes ignés, se profilent en manière de portants de théâtre, les pics schisteux aux formes triangulaires, les arêtes rapides et un dôme qui ferme l'extrémité de la vallée.

Je dois néanmoins constater, une fois pour toutes, que l’aspect des Montagnes-Rocheuses est loin de présenter le spectacle grandiose des Alpes. Celles-ci forment un massif continu qui se prolonge par rangées longitudinales, coupées de vallées. Les Montagnes-Rocheuses, au contraire, sont composées de scgments montagneux parallèlement et obliquement disposés du nord-est au sud-ouest, Et toutefois, toutes les vallées qu’ils laissent entre eux ne sont pas des passes accessibles, pa’ce qu’elles éprouvent bien souvent des défauts de niveau qui en ferment l'issue,

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Les pics des Alpes ont la forme d’aiguilles élancées. Ceux des Montagnes-Rocheuses ressemblent à des vagues entrechoquées, à des pyramides, à des tentes à quatre pans, à des coupoles ; toutes formes géométriques et régulières. Parmi elles, j'ai remarqué plusieurs cratères de volcans qui paraissent éteints ücpuis des siècles,

Quant à la forme générale de cette chaîne, très facile à étudier et à saisir, c’est celle d'immenses enrues avec failles et encaquements de certaines de leurs parties, par le fait du soulèvement de la croûte terrestre. Entre elles sont des pics centraux formés par surrection, avec redressement de la couche traversée de chaque côté des parois.

Cette forme est exactement la même sur les deux rives du Mackenzie, dans les chaînes parallèles à la chaîne-mère. ;

A dix heures du soir, je fus pris subitement d’un accès de fièvre. L’extrême fatigue, la faim, la soif, les douleurs que me causait la marche dans l’eau glacée, et le port continuel de vêtements mouillés, m’avaient occasionné ce malaise. À bout de forces et en dépit des guides qui ne voulaient point se reposer avant d'être arrivés au fort Lapierre, je me laissai tomber sur le bord mousseux du sentier, en leur déclarant que je ne pouvais aller plus loin sans prendre du repos.

Le repos, nous le primes sur ce sol bourbeux, encore tout humide de la fonte des neiges, arrosé subitement par un orage qui ne nous laissa pas un fil de sec; mais il me fut impossible de dormir, grelottant dans mes habits dégcûtants d’eau et souillés de boue. Je n'aurais jamais imaginé que l’on pût autant souffrir en voyage et, cependant, je m’apercevais bien que je ne devais cette souffrance qu’à ma douilletterie de civilisé moderne, puisque mes quatre sauvages ron-

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VALLÉE SUPÉRIEURE DE LA RIVIÈRE TCHI-VEN-TSCHIG, SOURCE ORIENTALE DU YOUKON (page 269 et 321).

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flèrent comme des chanoines à matines, dans les mêmes conditions qui me paraissaient si misérables,.

À deux heures du matin, nous étions de nouveau sur pied, à mon grand soulagement. Je préférais souffrir en marchant que dans l’immobilité. Le mouvement est toujours une diversion à la douleur. Il me procurait au moins de la chaleur.

Notre plateau s'était changé en une crête schisteuse fort étroite. Ses déclivités friables étaient effrayantes à l'œil. Comment fait-on pour marcher sur la verge d'un précipice, alors que l’on n’oserait passer sur la corniche ou dans la gouttière d’une maison peu élevée ?

Le sentier suit cette arête que l’on a intitulée le Gros-Nez. Il descend avec elle, précipice à droite, précipice à gauche. Heureusement il s’y trouve quelques arbres, des saules, des aunes, des trembles, qui masquent un peu l’abîme, dont la profondeur attire. Tout à coup le terrain manque devant nous, les horizons se déroulent, et nous nous trouvons en face d’une vallée peu profonde, plate, semblable à un ancien fond de lac, dont l'extrémité est occupée par un barrage de basses montagnes.

- La Tchi-ven-tschig va et revient sur elle-même en

“mille sinuosités, dans ce bassin immense, entouré de

montagnes. Elle lave les schistes, dont elle 4 jadis formé les déclivités en lès rongeant et les entraînant. Elle décrit un vaste circuit au pied des montagnes, tandis que le milieu du cirque est occupé par une myriade d’étangs argentés et minuscules, derniers vestiges du lac qui jadis l’emplit tout entier.

Le pied du Gros-Nez atteint, nous traversâmes la Tchi-ven-tschig, attachés les uns aux autres par la ceinture. Ce fut le courant le plus rapide que nous eûmes à traverser, et nous le franchîmes quatre fois. L’eau nous montait jusqu'aux aisselles et nous entrai-

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nait malgré nos efforts pour avancer. Nous marchions sur une seule ligne parallèle au courant. Le plus fort de nous, Késitchia, placé en amont, soutenait toute l’impétuosité du choc des eaux dont il garantissait les autres. Le dernier avait toutes les peines du monde pour ne pas partir à vau l’eau, pour ne pas céder sous la poussée de ses camarades. Si ce malheureux Væœlun, eût perdu pied sur les galets ronds et glissants du fond, nous eussions fait les capucins de cartes et aurions tous été entraînés.

En ce lieu, la Tchi-ven-tschig mesure de 180 à 200 mètres de large.

Sortis de l’eau après plus d'une heure de bain prolongé et plusieurs tentatives vaines, nous ressemblions à des dieux marins, nos habits et notre chaussure enduits d’une espèce de vernis vert-mitis que ces eaux tiennent en dissolution, grelottants, claquant des dents à nous rompre les mâchoires, et ma fièvre, ma foi! guérie, je crois bien, par le procédé hydrothérapique.

En cet état, nous recûmes une ondée céleste qui acheva, pour la seconde fois, de nous saucer entièrement. Ce fut un bonheur que cet orage n’eût pas éclaté avant la traversée ; car ces torrents enflent en quelques minutes et deviennent impraticables.

Devant le petit fort Lapierre’s-House, la Tchi-ventschig, accrue de la rivière aux Rats musqués qui vient du nord, a acquis assez de profondeur et de volume pour n'être plus guéable. Elle prend alors le nom-de Bell's river ou rivière de M. Bell, le premier pionnier de ces montagnes.

Son courant estsi impétueux qu’à peine est-elle navigable en pirogue d’écorce. Dans son cours, elle débouque de l’est, se dirige vers le nord pour recevoir la rivière aux Rats, et fait le tour de la plaine qu’elle a étanchée partiellement, Les montagnes dont

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elle lave le pied sont brusquement interrompues à six lieues en aval du fort Lapierre. C’est par cette issue que s’enfile la Bell pour se diriger vers l’ouest. Elle forme autour de cette longue montagne un double fossé de circonvallation au pied d’un rempart. De là son nom de Tchi-ven-tschig.

Bien souvent, pour éviter du chemin, sauvages ct Blancs traversent la montagne qui domine le fort Lapierre et vont s'embarquer sur la Bell, au pied du versant occidental. Mais cela ne se peut qu'avec des pirogues. On laisse aussi quelquefois les barques du fort Youkon de l’autre côté de la montagne, plutôt que de remonter avec elles le courant qui est vertigineux, et on va les y reprendre, le nrintemps suivant.

Nous traversâmes la Bell en canot, devant le fort Lapierre, et arrivâmes dans ce petit poste commercial à huit heures du matin, le 21 juin, tout juste à temps pour déjeuner avec M. Dan Wilson, un bon et jovial Ecossais, préposé à ce fortin desservi par trente Indiens.

Je venais de parcourir 90 milles géographiques

à vol d'oiseau, depuis le fort Mac-Pherson, soit:

166 kilomètres 680 mètres ou près de 42 liêues françaises (1).

Les abords de Lapierre’s-House ne diffèrent en rien de la plaine que nous venions de traverser depuis le Gros-Nez; lichens épais, mousses, tftes-de-femme et bourbier à gogo. On y enfonce jusqu'aux genoux. Pas un pouce de terre cultivable autour de ce misérable petit poste de trois baraques en troncs d'arbres couvertes d’écorce de sapin. Nous sommes en pleine ré

(1) Lemille géographique vaut 1,852 mètres; c’est-à-dire 243 mètres de plus que le mille anglais, lequel est de 1,609 mètres. La lieue géographique est de 5,556 mètres, soit 1,556 mètres de plus que la lieue kilométrique.

gion des mousses, impossible d'y rien récolter. La population correspond à la beauté de l’endroit : trente sauvages dindjié, de la tribu des Van-ta-Kuttchin ou Gens des lacs. Je vais en parler bientôt (1).

(1) Dans van, lac, ln final ‘est sonore comme dans vanne, orte d’écluse. Comparez avec le turc van, le norwégien vand, ingalik vœn, letchuktchis wayan, le maori waï,le lenka wach le caraïbe ullua ass, tous mots signifiant lac.

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écolter. La oit : trente m-ta-Kuttbientôt (1).

dans vanne, végien vand, lenka wach

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