NEUVIEME JOURNEE PAR LES SENTIERS
Fiesole,
A PRÈS une journée comme celle d'hier, il faut souffler un peu. /\ Parmi les oliviers et les cyprès, allons nous détendre, allons A. \ respirer d'autre poussière que celle du génie, la poussière des choses sans violence, mais si douces, si pénétrées de charmes qu'elles nous raviront avec égalité, avec tout autant de force si ce n'est de brutalité. Opposons la puissance à l'harmonie. Dressons devant le génie laborieux l'aisance naturelle. Montons à Fiesole où la conscience du paysage fésuîan vaut l'instinct de Michel Ange.
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Aspiration de la nature à l'achèvement parfait ! " Nulle part la nature n*est à ce point subtile, élégante et fine. *' Chacun voit les choses à son image et Vivian Bell, parlant ainsi, prêtait beaucoup de son cœur délicat aux fertilités répandues sous la terrasse de sa villa. Elle le sent bien puisqu'elle ajoute : " Le dieu qui fit les collines de Florence était artiste. " Un dieu ! Si c'est un dieu, il est moins limité que celui de Miss Bell qui se ressaisit bientôt :
Dans ce pays, je me sens à demi vivante et à demi morte, dans un état très noble et très doux. Regardez, regardez beaucoup ; vous découvrirez la mélancolie de ces collines qui entourent Florence, et vous verrez une tristesse délicieuse monter de la terre des morts. "
Aucun Français qui monte à Fiesole ne le peut faire sans penser au Lys Rouge. C'est le privilège des grands écrivains de rendre leurs les lieux qui les ont émus. Tout Français est impatient de Fiesole à cause de Dechartre, de Vivian Bell et de Choulette. Nous verrons toujours celui-ci, éméché, cueillant, du haut de la terrasse de la villa, un verre d'acqua fresca, et offrant son pot de basilic pour le pcirfum. Le chef-d'œuvre du moins, en dépit des nécessités littéraires, se hausse, par les beautés qu'il enchâsse, aux perfections dont les personnages romanesques diminuent un peu l'absolu. Un souffle caché l'anime, et aussi cette poussière même des choses que nous venons chercher. Sous la plume magistrale, en dépit des protagonistes, les merveilles florentines s'animent et nous communiquent leur frémissement divin. L'auteur fut pudique de ses extases. Nous qui ne justifions notre présence que par la sincérité de nos sensations, ne craignons pas qu'on nous devine bouleversés. Nous n'avons que faire de la bonne tenue. Nous sommes là pour éprouver et non pour nous bien conduire. Notre sincérité est notre sauvegarde. Et si le paysage de Florence, de cette Florence où nous sommes venus pour voir, et non, comme la Thérèse du Lys Rouge, pour aimer, nous plaît mieux embrassée de San Miniato que de Fiesole, ne craignons pas de l'avouer ; nous avons de bonnes raisons, dont la meilleure est notre plaisir.
San Miniato est un point dh vue, le plus favorable à la possession de Florence. Fiesole, si elle est moins propice à cette domination, se montre plus complaisante aux jours aisés, faciles et reposants dont nous avons de temps en temps besoin. Plus loin de la ville que San Miniato et plus près que les villas royales, Fiesole constitue un repos que ne peut donner San Miniato et que
les villas donnent trop. On est loin et près à la fois. Il suffit de se retourner pour jouir de la présence divine. Pas même, on sent celle-ci derrière soi, si elle n'importune pas. Fiesole jouit de l'incomparable pouvoir de vous libérer tout en vous gardant prisonnier. La longe est molle mais tendue, et son ellipse, comme celle des câbles qui remorquent les bateaux sur la rivière, n*est due qu'à son poids : elle tire en dépit de son apparence abandonnée. Villas discrètes ou somptueuses, jardins aux eaux jasantes ou aux terrasses fleuries, chemins calamiteux tracés entre deux murs ombrés par les quenouilles des cyprès ou par les chênes verts épais, églises et chapelles semées au coin des rues, pentes grises d'oliviers tordus, ampleur des croupes, brise de l'Arno, au loin, tout au loin, la nerveuse souplesse du Dôme et la masse sombre des Cascine, tout est là de Florence, l'essence et le repos. On respire et l'on vibre. Du haut de Fiesole, Florence est une coquette qui vous donne répit, mais qui n'a garde de vous délaisser.
Et puisque je la sais fidèle, je veux en profiter. Puisqu'elle a dénoué un instant le nœud qui m'attache, avant de grimper à Fiesole où, me sentant libre, je me hâterai de reprendre le joug, je veux faire un détour. Aussi bien est-ce pour me procurer encore une raison d'aimer Florence un peu plus, demain. A San Salvi, je vais voir la fresque d'Andréa de! Sarto. En dehors de la Porta alla Croce ou Piazza Beccaria, le tramway suit une rue de faubourg qu'il faut bientôt quitter pour prendre la via San Salvi. Le couvent de San Salvi était un des plus anciens de Florence. Nous penserons à lui, lorsque nous irons, dimanche prochain, à Vallombreuse dont San Salvi dépendait. De ce couvent il ne reste rien qu'un jardin, des terrains diversement utiKsés, et une grande bâtisse que sa fresque préserve seule de la destruction. La ruine du couvent ne date que de 1 529, six ans après la commande de la Cène à Andréa del Sarto. Nous savons, depuis notre excursion aux villas royales, que les Florentins rasèrent systématiquement, autour de la ville, tout ce qui aurait pu servir d'abri aux armées impériales et médicéennes. San Salvi fut condamné. Mais les pioches reculèrent devant la peinture à peine séchée. Toute Florence se souvenait encore de son bonheur lorsque la Cène d'Andréa lui apparut. C'était hier. Elle ne put se résoudre. Le réfectoire fut sauvé et avec lui une partie de l'église, du cloître et quelques autres membres. San Salvi alla ainsi, boitant, jusqu'à Napoléon qui en chassa les moines revenus. L'église fut classée paroisse du faubourg, et le
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reste fut vendu. Derrière un beau jardin de roses, le réfectoire ouvre ses portes et la Cène ses clartés. Bientôt, à TAnnunziata, nous étudierons Andréa tout entier. Et de même que nous devrons nous rappeler notre visite de l'autre jour au Scaîzo, de même nous aurons soin de nous rappeler celle d'aujourd'hui à San Salvi. Et ne marquons, à cette heure, que la seule impression dont nous justifierons la netteté : de toutes les Cènes que nous avons vues, celle-ci est la plus riche en sentiment, en lumière, en virtuosité. La profondeur même et la science de celle de Léonard, à Milan, ne pourront faire oublier la subtilité et le charme de celle-ci.
Revenu sur mes pas, j'ai suivi les beaux boulevards ombragés de hauts et larges platanes qui font à Florence aujourd'hui, à la place des anciens remparts, la ceinture merveilleuse d'un aristocratique et luxueux quartier. Le cimetière des Anglais n'en attriste pas le centre. Rien n'est beau comme, en ces pays de soleil, le repos des enfants des brumes. Ceux-ci sont venus vivre en Italie pour l'amour de la lumière et des fleurs. Ils sont morts dans cette joie, et leurs tombes la leur versent à profusion. Et comme elles la leur versent dans le sentiment de mélancolie foncière à la race, les cimetières anglciis d'Italie sont des prodiges de pathétique ivresse : on y souffre dans le délire, on voudrait y aimer à mourir, et les cyprès innombrables sont les flambeaux qui éclairent des orgies byronniennes où nous promenons la lassitude de notre âme par Florence ou par Rome trop tendue.
Grinçant sur ses fils, le trolley serpente le long de la montagne. Il passe entre les murs des villas, le long des jardins, regarde les montagnes s'élever devant lui, et les vallées s'abaisser. Sous les circuits le paysage se retourne ^ change, l'Arno lui garde son unité. C'est toujours Florence, mais présentant les faces diverses de son être, les aspects qui accueillirent ses amis ou ses envahisseurs de tous les âges. Aujourd'hui Fiesole est une extrémité, et c'est à rebours de notre vision que Florence se découvrait autrefois. Il faut toujours, lorsqu'une grande ville tombe sous un regard panoréunique, il faut toujours la supprimer en pensée et restituer la vierge nature, rétablir la terre nue, faire s'onduler les herbes, et raser les coteaux de leurs protubéréuices humaines. La géographie physique est à la base de toute compréhension. Les habitants offrent assez de créations merveilleuses et qui nous enchantent pour qu'on puisse, sans danger pour eux, les sacrifier
un instant. Montez, par exemple, à Montmartre. Supprimez Paris, ses toits et ses pinacles. Vous verrez alors l'ample vallée de la Seine, magnifique et solennelle, les bords du fleuve courbant une ligne majestueuse, les coteaux épandus et couverts de chênes, les rondeurs des prairies, et les troupeaux innombrables broutant avec nonchalance. Alors vous apparaîtra la nécessité inéluctable qui mit là un peuple en quête d'assiette. Sur chaque ville répétez l'expérience, et la raison de la croissance sera toujours claire. Les plaines, les rivières et les montagnes font les villes bien plus que le choix des humains.
Florence est l'enfant même de la nature. Le jour où les hommes, se développant en civilisation, durent descendre des montagnes, il n'existait pas aux environs de Fiesole de lieu plus propre à leur expansion laborieuse. Vous pouvez cherclier. Sur aucun bord de l'Amo, il n'est rien de plus convenable que ces rives. L'Arno forme ici presque un lac ; au-dessus et au-dessous il est plus étroit. Là seulement, il s'offrait propice aux échanges et à l'installation. Les Etrusques avaient élevé des cabanes fragiles le long du fleuve. Ils descendaient de Fiesole chaque jour vers elles, et ramenaient ce que leur prévoyance avait accumulé, et leur industrie. Les pentes ardues de Fiesole où crisse le tramway n'étaient sillonnées que de leurs sentiers courant sous les oliviers, et bordés de châtaigniers. Nul mur, nulle lanterne ! L'ondoiement des branches, la verdure des blés, le petit frisson des herbes. Et les approches du Mugnone et de l'Amo piquées des taches claires que font la laine des moutons et le po^l luisant des taureaux.
Dans les vers de Carducci, Dante apparaît un pontife étrusque réveillé du grand sommeil. Et qui donc pourrait prétendre à représenter Florence plus que Dante ? Déjà le caractère étrusque de Florence m'a frappé çà et là. Je l'ai pressenti, entre autres, en voyant le toit aveuicé des palais et des maisons, toit posant directement sur le mur, sans corniche, et rappelant exactement les urnes funéraires au couvercle qui déborde. Au musée archéologique nous éluciderons cela. Aujourd'hui, la nature et Fiesole préluderont à la tâche prochaine, la nature dépouillée et Fiesole rebâtie. De même que partout où ils s'étaient campés, à Volterra, à Sienne, à Chiusi, les Etrusques, colons grecs sans doute, avaient grimpé sur les hauteurs. Les seules voies étaient les fleuves. Propices et périlleux chemins. Il fallait
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se garer tout en restant près de la route. A Volterra, c'était la route maritime. A Fiesole, c'était la route fluviale. La vallée de TArno était riche ; pour l'exploiter nul lieu plus propice ; nous le voyons aujourd'hui encore, lorsque nous gravissons la montagne au pied de laquelle le fleuve court en mugissant. Les Etrusques édifient des abris au long de l'eau mobile, mais ils lîabitent là d'où ils surveillent celle-ci» là-haut d'où ils voient venir et où ils se garantissent. Chaque jour ils descendent puiser l'eau, récolter les fruits, tuer le veau, rassembler les denrées importées. Puis ils remontent vite manger et boire à l'abri de leurs murailles. La vie moderne a supprimé ces aspects de Fiesole. Dernièrement, à Montepulciano, à Cori, je rencontrais sur la route qui monte à la ville les contadini et les citadini regagnant leur logis, les uns derrière le char à vin traîné par les boeufs, les autres devant le bourriquot qui plie sous le faix des bottes, et menant un porc attaché par la queue. Ainsi pratiquaient les Etrusques au long des pentes fésulanes, là où le tramway ferraille maintenant. Qu'il est facile de rétablir ! La vallée du Mugnone, c'est-à-dire la vallée qui s'étend derrière Fiesole par rapport à Florence, leur suffit longtemps. Ils étaient peu nombreux, craintifs par conséquent. Le large fleuve les effrayait par sa facilité. Mais ce fleuve invite aussi au voyage, à l'ambition. Fésule s'accroît grâce à la paix qui se fait de plus en plus longue. Et Fésule de se tourner vers TAmo qui l'appelle. Les cabanes s'augmentent, se consolident, deviennent des entrepôts, avec, autour d'eux, tous les négoces nécessaires à un peuple qui vit d'eux. La prospérité vient, et Rome nonunera Tuscus vicus la rue de ses prostitués des deux sexes. Le peuple étrusque est celui qui a succombé le plus vite de tous sous les coups de la richesse. Efféminé, il devient lâche ; la bourgeoisie médicéenne répétera à sa msinière cette défaillance dont la quaKté, tout de même, prouvera que la civilisation et le progrès ne sont pas de vains mots. Rome virile, parce que nouvelle encore, n'a pas grand'peine à effacer toute trace étrusque. Pas grand'peine ?... Elle fut toujours attentive dans sa haine de ce peuple : le peu qui nous reste de celui-ci prouve sa vigilance jalouse.
Fésule prise par les Romains devient colonie, et les rives de l'Arno se couvrent désormms d'un peuple laborieux. Les Fésulans descendent, sous la protection romaine, et s'installent parmi les roseaux. C'est au temps de Sylla que cette émigration locale prend de l'importance. Un faubourg de Fésule, telle est Florence
à ses débuts. Catilina y établit son quartier général où il exploite les rancunes étrusques. Le génie romain développe cependant son ingéniosité. Partout où la terre offre ses sucs, il jette ses semences. Le Morello se couvre de mûriers, la colline dite aujourd'hui de San Miniato voit ses bois exploités. Flore nce, grâce à la paix romaine, s'agrandit aux dépens de la ville haute, de la ville mère. Florence est romaine, Fésule étrusque ; ce serait déjà une raison si l'économie politique ne suffisait pas. Et en Tan 18 de notre ère, Florence s'affirme personnelle par des jeux qu'elle organise en l'honneur d'Auguste et de Tibère. Elle sera assez grande sous Hadrien pour que la via Cassia y soit prolongée. Oh ! sans doute, Fésule subsiste, nous allons le voir, par son théâtre et par ses thermes. Mais Fésule, c'est le passé, le décor, le gîte paternel que l'on ne se résigne pas à quitter, le souvenir et les habitudes. La vie est désormais à Florence. Et c'est à Florence que le christianisme recrute ses adhérents. Là-haut, trop d'attaches, de racines ! Minias était de Florence, ce martyr traqué dans les bois qui lui doivent son nom de San Miniato ; et sa tête coupée, il la ramassa et la porta dans ses bras ainsi que Monsieur saint Denis. Plus qu'ailleurs pourtant, le christianisme rencontra à Florence des obstacles : on ne triomphe jamais complètement de sa victime ; les Etrusques pesaient toujours sur la cité neuve. Et la statue de Mars fit longtemps concurrence au crucifix, jusqu'au jour d'inondation de 1333 où elle tomba dans l'Arno du haut du Ponte Vecchio.
Florence grandit, et les Florentins en quête de repos montèrent les sentiers que descendaient leurs ancêtres. Fiesole reprit une importance, mais filiale et non plus maternelle. Fiesole n'allait plus demander à l'Arno sa subsistance ; l'Arno lui envoyait ses fils lui réclamer un air pur et de la fraîcheur ; il les lui envoie toujours. Les collines de Fiesole sont encore les plus recherchées par les hommes avides de campagne sans quitter la ville. Les étrangers surtout, les Anglais principalement, occupent, au printemps et à l'automne, les coteaux où ils continuent le luxe médicéen. Nous irons bientôt voir deux de ces villas dont l'une est fameuse par Boccace, la Palmieri. Aujourd'hui c'est Fiesole elle-même qui nous occupe. Le tramway vient de nous jeter enfin sur sa place, tandis que nous rêvions à son glorieux passé.
Sur un plateau élevé de trois cents mètres environ au-dessus de la mer, de deux cent cinquante au-dessus de Florence,
l'ih^i.iLE ti San Dj.menilu ia droite'
Cl. Broi
FiESOLE : LE Théâtre romai:
C/. Brogi.
FiESOLE. — Cathédrale : Tombeau de Salutati.
Cl. Brogi.
FiESOLE : LA Cathédrale.
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Fiesole n*est guère qu'une bourgade qui déverse le trop-plein de ses maisons d'un côté vers TArno, de l'autre vers le Mugnone. Parmi l'amas des constructions modernes, quelques monuments se détachent. Le premier est la cathédrale, la plus ancienne église de toute la contrée. Elle précède même, chronologiquement, San Miniato qui est plus achevée, et par là même elle nous fait mieux sentir ce que nous avions déjà vu à San Miniato. Un art original, sorti de l'art des basiliques, était né au XI« siècle, et que l'art gothique vint étouffer. On ne saurait trop le redire : un art ethnique, celui du peuple qui avait élevé les monuments romains, un peu modifié ici par le génie toscan fils de l'étrusque, s'indiquait finalement sur les bords de l'Arno. Le gothique apporté par les hordes étrangères étouffa ces aspirations. Et la Renaissance, comme il était logique, ne fit que revenir à la race ; son bond la rejeta quelquefois trop en arrière, il n'en est que plus frappant de protestation sincère. Fiesole ne prétend pas au chef-d'œuvre comme San Miniato. Elle n'est que plus Cctfactéristique. Elle nous permet de voir sans éblouissement. Voici la basilique qui commence à offrir des marbres différents de couleur, à poser sur les colonnes des arcs inégaux, à varier et rajeunir les chapiteaux, à multiplier les rangs de colonnades. L'abside est semi-circulaire avec chapelle. L'autel s'élève sur une crypte ; bref, tout l'appareil que San Miniato poussera à sa perfection. Elle passe pour l'œuvre de l'évêque Jacopo Bavaro, en 1028? mais la façade ne date que de 1350 environ et le campanile de 1213. La Renaissance et le baroque y portèrent une main hardie ; ces modifications ont été supprimées pour la plupart en ces dernières années.
A l'intérieur, en dehors de l'architecture qu'il suffit de signaler puisque nous en avons détaillé le chef-d'œuvre sur l'autre montagne, deux œuvres importantes se signalent à notre attention, un retable et un tombeau. Le retable est signé par Andréa Ferrucci, le tombeau par Mino. Ferrucci est l'un des derniers quattrocentistes. Il possède encore de la grâce, mais sa forme touche à la rudesse. Il garde toujours la libre ampleur de ses prédécesseurs qui va devenir de la témérité, à force de tout pouvoir. Michel Ange seul conservera lamesuredansle désordre, — il est vrai que sa mesure, étant géniale, pahappe à toute critique ; ses élèves se perdront parce qu'ils n'étaient écs lui. L'architecture de ce retable reste d'une pureté impeccable, modèle parfait de l'ait architectural de la Renaissance. Mais que de drame déjà dans les figures, si calmes qu'elles paraissent ! La
ciiiîérence est grande entre lui et Mino, le délicieux Mino da Fiesole. Et pourtant celui-ci n'est pas un maître. Il était un peu le Pérugin de la sculpture, travaillant à l'entreprise, mais si charmant, si plein de grâce. Ses vierges sont délicieuses ; elles n'ont qu'un tort : on les voit partout ! Elles lassent quelquefois, et cependant on est toujours heureux de rencontrer leur petit nez pointu. Et si la mode était encore aux surnoms, j'appellerais volontiçrs Mino : le maître-aux-nez-pointus. Rome rafïola de ce nez, et Mino couvrit à Rome ime carrière féconde. Fiesole revendique la gloire de posséder l'une de ses premières œuvres, alors que sa main n*a pas encore été gâtée par l'abondance des commandes. Tout comme Jules II, l'évêque Saiutati commanda son tombeau lui-même ; plus heureux que Michel Ange, Mino put achever son œuvre. Et le buste de l'évêque, au-dessus du sarcophage, révèle par sa fraîcheur l'élève de Desiderio qu'était Mino, et par sa verdeur presque virile. Quant à l'autel de marbre, placé en face du tombeau, et représentant l'adoration de Jésus par sa mère, il méu^qua très exactement la transition entre la bonne tenue de Mino et sa banalité, toutes deux gracieuses, cependant. Le nez de la Vierge pointe là, avec une malice piquante, et le bambino lève des petits bras potelés. A la Badia, que nous verrons tout à l'heure, l'autel et les tombeaux de Mino accuseront de plus en plus la seconde manière. Et ces réserves faites, ne boudons plus contre notre plaisir. Mino enchante, caresse, nous prend par nos fibres les plus tendres. Ça n'est pas grand, ça n*est pas exaltant, mais c'est exquis, et cela reste toujours digne, élégant et fin.
Trois autres monuments bordent la place, la Canonica convertie en musée des fouilles fésulanes, musée intéressant et qu'il faut visiter, tout en réservant notre jugement pour le musée archéologique ; ie palais épiscopal, construit en même temps que la cathédrale, et dont l'originalité consiste dans son escalier extérieur défiguré au XVll® siècle; le palais Pretorio à loggia du XV® siècle, qui porte les armes de la commune de Fiesole : le croissant et l'étoile, et les armes du peuple : la lune et la croix. Dans le palais, encore un musée riche en monnaies romaines, en vases, en urnes cinéraires, en bronzes, en armes et en stèles de marbre provenant des édifices fésulans, et que nous retrouverons aussi au Musée archéologique. Au-dessus de la ville enfin, sur un pic qui s'appellerait ailleurs la Rocca, et où dut siéger un jour 'Tne citadelle, trône le couvent de San Francesco, petit monastère augus-
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tin au XIII® siècle, et grand monastère franciscain au XIV '^. Voudriezvous y monter ? Ceux qui m'ont suivi en Italie savent que je n'aime pas beaucoup les grimpettes pour leur intrinsèque agrém.ent. Quelle vanité de voir d'un peu plus haut ce qu'on peut voir aussi bien d'un peu plus bas ! Je vous attendrai, s'il vous plaît, Madame, sur les marches antiques du théâtre romain.
Ce théâtre regarde la vallée qui s'arrondit en ellipse, elle aussi, et descend jusqu'au Mugnone. Le paysage est restreint mais charmant par ses pentes verdoyantes de cirque resserré. Il jouit surtout d'une paix incomparable ; son silence reste profond, non pas celui des champs toujours bruissants un peu, mais de quelque site perdu que les hommes n'habitent plus depuis longtemps, ni leurs entours, et c'est le silence de l'Averne et de Ségeste, aux grands noms ensevelis sous les pierres. Pas de tristesse, la tombe est trop vieille, et les ronces, les églantiers et toute l'orgie de la nature la réjouissent trop; pas de tristesse, mais une douceur infinie, le sentiment calme et serein qui n'est ni la joie ni la douleur, la grande indifférence que l'on éprouve le soir à fixer les étoiles. Et ce qui me frappe, justement, c'est que, tout de suite, 'ai pensé à Ségeste devant cette courbe des montagnes qu'épousent les gradins, à la Ségeste morte depuis tant de siècles, Sége ste x mo ntagnes stériles et d'une incomparable douce paix. Commele théâtre de Ségeste, celui de Fiesole regarde la nature ; sa poture est semblable, au flanc de la montcigne, tournant le dos à la ville peur ajouter le spectacle des monts à celui du drame. Le théâtre de Ségeste était œuvre hellénique; celui de Fiesole est œuvre romaine, c'est-à-dire bâti à l'époque romaine, mais il est étrusque et donc grec par ses constructeurs, et, peir-dessus les flots tyrrhéniens, les colonies des mers d'Ionie s'envoient des saluts fraternels. Les gradins descendent rapides vers la petite plate-forme où la scène a été élevée. Il reste bien peu de chose de celle-ci, de ses colonnes et de ses architraves. Seul le dessin général subsiste; et il est certain que l'incomparable théâtre d'Arles présente une beauté intime que celui-ci ne peut égaler. Mais Arles et généralement les théâtres purement romains posent en terrain plat ; la disposition de Ségeste et de Fiesole présente tout de même plus de sentiment général de la beauté, grâce à l'association étroite qu'elle établit entre le lyrisme des poètes et celui de la nature, il fallut toujours au génie grec une harmonie des choses entre elles, et non pas seulementà chacune leur grâce personnelle. Dès lors, est-ce aller
a rencontre du génie toscan que de penser, en regardant le théâtre dit romain de Fiesole, à l'autre penchant de la colline, à celui qui regarde Florence, à l'Arno et à toute la contrée où le peuple étrusque venu de l'archipel aimait à se rappeler, parmi l'abondance de la terre, le pays natal aux monts bleus, aux pierres rouges, aux troupeaux arcadiens ? Chez le Toscan, l'Etrusque subsiste dans la mesure à peu près où le Gaulois subsiste encore dans le Françciis. Pcirt peu négligeable, et lorsque nous rencontrons dans les champs de Fiesole quelque beau gars au parler bien rêche, disons-nous que nous voyons là quelque obscur rejeton de ces grandes migrations orientales, doriennes ou autres, qui jetèrent à la mer ou dans les plaines septentrionales, d'où ils voguèrent ou descendirent vers des pays hospitaliers de l'Occident, des peuples entiers d'Asie ou d'Europe, les frères de ceux qui restèrent en Orient et y créèrent l'esprit de Périclès et de Platon, et l'empire d'Alexandre.
Libre à nous, alors, de rendre à ces ruines leurs statues, basreliefs et ornements dont beaucoup les ornaient encore lorsque, en 1809, un Allemand, Friedmann di Schellersheim, commença les fouilles afin de ramasser quelques trésors artistiques et archéologiques. La récolle faite, le théâtre est de nouveau abandonné. Il se recouvrit d'herbes et ce fut seulement sous la monarchie savoisienne que les dégagements ont été repris. L'état présent est dû à ces derniers travaux, assez considérables pour que, dans cette antique enceinte, on ait dernièrement donné la tragédie, à la grande joie des étrangers de bonne volonté à qui on ne souhaiterait jamais d'autre snobisme. Il en est un que l'on espérerait encore pourtant, et c'est celui des thermes. Combien de fois, à Rome, n'avons-nous pas, tous tant que nous sommes, regretté que les mœurs aient dispersé en vingt établissements divers, salles de bains chauds, de bains froids, de bains turcs, de tennis, de jeux de boule ou d'arc, d'arènes de joutes, ce qui se trouvait autrefois réuni dans un même monument pour la facilité de ces divers ébats ? Les thermes de Fiesole ne se prêteraient guère, cependant, à cette résurrection, s'ils nous la font désirer. Ils sont petits, assez insignifiants; les thermes même de Pompéi, si réduits qu'ils soient, nous en apprennent mille fois plus que ceux-ci. Il est temps au surplus de descendre.
Et c'est à pied qu'il faut le faire, jusqu'à San Domenico du moins, en suivant la vieille route fésulane, celle que suivaient autrefois les Florentins, et Boccace, et Politien et Laurent lui-
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même. Elle n'est pas belle et elle est sévère. De vieilles maisons pauvres, des murs de jardins bordent son pavé calamiteux. Meiis toute une antique poussière se soulève sous nos pas qui ne peuvent avoir, sems doute, la prétention de heurter des cailloux étrusques, mais qui, du moins, connaissent la volupté de fouler des pavés médicéens.... De temps en temps, pour nous consoler de sa rigueur, cette Vecchia Fiesolana offre un palier, une sorte de terrasse précédant quelque importante villa, l'esplanade, entre autres, qui s'étend au pied des murs qui ferment la villa fésulane de Médicis. On ne voit guère que le haut de celle-ci pardessus les branches qui l'enveloppent, et c'est le classique toit toscan. Grande maison blanche, carrée, bâtie pour Cosme par Michelozzo, et sans autre décor que son paysage dont nous pouvons jouir, nous aussi, assis sur le parapet, entre deux bornes, sous un beau chêne. De là, on ne voit guère de Florence que ses faubourgs d'amont, mais San Miniato s'étcile devant les yeux, et des fonds d'une incomparable tendresse. La route continue cependant, se resserre encore et traverse une sorte de petite place rococo, dont les murs en hémicycle sont garnis de rocailles ornant une fontaine, bref l'un de ces petits ridicules décors de la comédie italienne et qui, rencontré dans la solennité fésulane, sourit exquisement. Et voici encore ici un petit souvenir médicéen. A mi-chemin de Fiesole s'ouvrait autrefois une petite osteria où les grimpeurs essoufflés et échauffés s'arrêtaient afin de déguster quelque vin frais. Elle avait pour enseigne : Aux trois pucelles. Une inscription nous rappelle que, le 1 1 janvier 1516, le pape Léon X, se rendant à Fiesole, fit halte à l'osteria. En l'honneur de cette réception papale, Bandinelli fut chargé de restaurer et d'agrémenter la vieille fontaine de masques et de colonnes : elle coule encore aujourd'hui parmi ses ruines cheu-mantes. Quelques pas encore, et San Domenico nous rappelle aux graves pensers.
Un sort jaloux a toujours pesé sur San Domenico. Sans doute, il a la gloire d'avoir abrité Angelico. Mais au fond, ces Dominicains, là-haut, hors de portée, ces Dominicains, ou trop libéraux par leur science ou trop rigoureux dans leur foi, inquiétaient toujours Florence. Nous avons vu que Cosme les fit descendre à San Marco en 1436, préférant les avoir sous la main ; en 1436, il n'y avait pas longtemps que les moines étaient revenus à Fiesole, juste trente ans après la fondation de leur couvent. Cela promettait. Cosme étouffa les Dominicains en les embrassant. Et
leur Savonarole finit par les ruiner complètement dans l'esprit des politiques. Cosme î®^ supprima purement et simplement le couvent. Le pape le rétablit, mais ie coup était porté. On dissimula la ] chute sous le luxe. L'église fut refaite au point d'avoir perdu tout caractère, et les œuvres d'Angelico furent noyées sous la profusion seicentiste. San Domenico végéta ainsi sans histoire, jusqu'à Napoléon qui dispersa les moines et vendit une partie des lieux. Plus tard, les Dominicains rachetèrent ce qu'ils purent, mais pour le revendre bientôt, lors de la dernière dispersion. Le Couronnement du Louvre vient de San Domenico. Par quel miracle le retable de la Sainte conversation y est-il resté ? Il y est seul aujourd'hui, brillant d'une clarté et d'un éclat sans pareils dans toute l'œuvre d'Angelico, d'une fraîcheur de sentiment et de métier des plus charmantes, surprenante encore chez ce Beato qui pourtant, en cela, nous permet tout espoir. Et il reste lumineux et gai dans l'église abandonnée, inutile dans sa pompe lamentable, véritable roi en ces lieux dont on prend la sensation que, sans lui, ils s'écrouleraient déjà.
La Badia, la vieille Badia, située à quelques pas de San Domenico, l'illustre Badia pleine de souvenirs païens, ne possède plus rien, elle non plus, de ses trésors. Elle n'a pour nous appeler et nous retenir que ses lignes et sa mémoire. Assise sur un terre-plein de la colline fésulane qui descend vers la vallée du Mugnone, elle revendique la gloire d'avoir été la première cathédrale de Florence. Ce que nous savons des r ésulans fondant Florence, rend vraisemblable du moins la construction de l'église paroissiale entre la vieille cité et ses faubourgs laborieux, à mi-chemin. Visiblement, l'église penchait pour Florence, cependant.... Mais il fallait bien garder quelque respect à la vieille mère fésulane. Et pour n'avoir pas pris son parti de l'ingratitude, la vieille cathédrale fut bientôt abandonnée : Florence l'emportant sur Fiesole, la Badia passa aux Bénédictins à qui *st due la façade, la charmante façade de marbres blanc et noir, encadrés par la brique grossière qui ne fut jamais revêtue. Tournéuit le dos à Fiesole, regardant la petite vallée et la ville qui ferme celle-ci, contemplant d'autre part tous les coteaux enchevêtrés et qui sont couverts de villas frileuses, la Badia, sur sa terrasse, allonge ses bâtiments à peu près inutiles aujourd'hui, et dresse la beauté rigide, et sèche un peu, de son église. Ah ! que de netteté ! Combien cette nef est pure, impeccable ! Jamais, et nulle part je crois, la Renaissance n'est arrivée à
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FIESOLE
tant de précision et de franchise. Plus d'ornements, plus de décors, à peine quelques bandeaux à Tintersection des lignes. Rien que celles-ci à cru ; aucune recherche de flatterie, aucun piège enfin ; la beauté en elle-même, absolument nue. L'art de Brunellesco, un peu sec, est arrivé ici à son point extrême : un peu plus et ce serait l'art des squelettes. Mais là, encore, il est merveilleux ; la belle eau claire où se laver les yeux !
Cosme, cependant, avait, depuis longtemps, guigné la Badia. Il en aimait l'isolement, la posture au-dessus de la vallée champêtre du Mugnone ; peut-être y rêvait-il les puretés que nous venons de voir ? Plus probablement il cherchait quelqu'une de ces combinaisons qui rendront fameuse dans l'histoire la subtilité florentine. Un chassé-croisé lui semblait possible, entre San Domenico, la Badia et San Méurco. Ayant réussi à faire descendre les Dominicains à Florence, il obtint, du pape Eugène IV, la Badia pour les Augustins dépossédés de San Marco. En 1439, les Augustins s'installèrent à la Badia. Et Cosme, pour justifier ce bouleversement, de s'intéresser passionnément à celle-ci. Il charge Brunellesco de reconstruire l'église ; après Brunellesco il confie la Badia à son ami qui le comprenait si bien, Michelozzo. Brunellesco réédifie l'église tout en lui laissant sa façade du XI* siècle ; Michelozzo y ajoute la sacristie, les cloîtres, le réfectoire et la bibliothèque où Cosme réunit ses manuscrits rares et précieux. Cosme y séjourne même, assez souvent. L'accompagne, durant ces retraites, toute la cour humaniste qui vient puiser, dans les livres et les disputes, sa science et son art. Laurent conserve pour la Badia la prédilection de son aïeul; il y donne souvent rendez-vous à ses amis, Politien qui avait, d'ailleurs, une villa à Fiesole, Pic de la Mirandole et toute la bande. Les enfants de Laurent y font des séjours fréquents avec leurs précepteurs ; Léon X y passa une partie de son enfance, et c'est là que, âgé de quatorze ans, il reçut la pourpre. Les années mauvaises vinrent, cependant. En 1529, ainsi que tous les environs de Florence, la colline fésulane fut saccagée, la Badia elle-même éprouvée. Tant bien que meJ, les moines s'y réinstallèrent, jusqu'en 1 778 où le monastère fut supprimé- La bibliothèque, vénérable relique humaniste, fut transférée à Floreiice, à la Laurentienne, et une partie des bâtiments fut affectée à Francesco Inghirami pour qu'il y installât ses ateliers de typographie et de gravure. L'autre partie fut louée au plus offrant, et le monument tout entier, église et couvent, courait à la ruine,
lorsque, vers 1880, des moines s*en rendirent acquéreurs et en firent un noviciat. Peu à peu la Badia a été restaurée. Elle brille aujourd'hui à peu près comme autrefois, son cadre du moins, c'est-à-dire le monument seul, les œuvres d'art qui l'ornaient ayant toutes été dispersées.
Et dès lors, lorsque je remarquais tout à l'heure combien squelettiques étaient les formes de Brunellesco, peut-être oubliais-je la conception réfléchie de leur constructeur ? Brunellesco, c'est incontestable, bâtissait sèchement. Mais peut-être parce qu'il ne concevait pas son œuvre comme destinée à valoir par elle-même, toute seule ? Issu d'un milieu ardent, bouillonneint, où tous les arts florissaient les uns à côté des autres, unis les uns aux autres, l'invention ne lui était peut-être pas possible d'une œuvre architecturale destinée à briller solitaire ? Le dôme de Santa Maria del Fiore nous dit la chaleur et la plénitude de son âme lorsque l'œuvre doit exister pour elle-même. Mais lorsque Brunellesco élève des murailles d'église, instinctivement il ne voit ces murs que sous les fresques, les statues et les tableaux. Machinalement, il laisse les plans vides et nus pour y suspendre les créations de Ghiberti et de Donatello. Quelle difficulté pour nous, qui ne pouvons que ramasser les miettes des choses éprouvées par le temps, que de rassembler ces débris pour en constituer un tout harmonieux ! Il faut, cependant, nous abstraire de nos sensations, rétablir ce qui n'est plus. Et ce qui n'est plus, c'est le Quattrocento, non pas tel, puis tel, et encore tel artiste, mais tous ces artistes ensemble, vivant étroitement liés, ne se quittant pas, fraternels, élevés dans les mêmes ateliers, pensémt ensemble, travaillant côte à côte, indifféremment sculpteurs, peintres et architectes, se spécialisant un jour mais scms perdre le contact ni l'amitié. Et lorsque l'un d'eux, comme Brunellesco, devenait architecte exclusivement, son crayon, fatalement, se ressentait du passé, que dis-je ! du présent, de la veille, de la rencontre de tout à l'heure. Lorsqu'il avait quitté le ciseau pour l'équerre il ne pouvait pas indiquer les surfaces d'un mur, sans songer, malgré lui, aux lignes du marbre. Il y avait entre tous les arts une pénétration irrésistible, cette pénétration qui fit de Michel Ange, élève de Ghirlandajo, le sculpteur de la chapelle Medici, et de l'élève des antiques de San Marco le peintre de la Sixtine.
Brunellesco, dès lors, à la Badia de Fiesole, nous le voyons complet. 11 est architecte par le métier. Au fond de son âme il
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