‹ Quittance de minuit (volume 2)Chapitre 14 sur 35 · I,.\ LOGE SUPERIEURE · texte numérisé non relu

I,.\ LOGE SUPERIEURE

Galway présentait l'aspect d'une ville prise d'assaut. Ce n'était partout que tumulte, qu'ivresse folle et que bruyantes luttes à travers les rues.

Les repealers étaient maîtres de la cité. Ils avaient gagné tant et tant de courage au fond des cruches de poiteen, qu'ils s'étaient aperçus enfin du petit nombre de leurs insolents adversaires. Ils avaient compris que leur multitude pouvait attaquer à coup sûr une poignée d'orangistes enragés, mal soutenus par les protestants timides, par les modérés, par les indécis, par toute cette cohorte irrésolue enfin qui forme la majorité des élections tories en Irlande.

Les repealers avaient battu les orangistes et couvert de bouc James Sullivan, — le saint de-

vant le Seigneur; ils avaient brisé les hustings, insulté les magistrats et porté leur candidat en triomphe.

Mais, comme ils étaient ivres outre mesure, ils ne s'étaient point arrêtés à temps dans leur victoire. Ils avaient mis en fuite les scrutateurs du poil, et au lieu d'une élection gagnée, ce n'avait été qu'une vaine bataille à coups de poing.

En Angleterre, et surtout en Irlande, il faut assurément bien des choses pour annuler une élection. Les trois quarts du temps le poil est une immense orgie, dont la comédie anglaise a vingt fois retracé les repoussantes extravagances; - — mais tout en buvant on vole d'ordinaire; tout en se battant on fait œuvre d'électeur. — Ici on avait bu, on s'était battu, mais on n'avait point voté.

L'émeute avait envahi les hustings dès l'ouverture du scrutin. C'est à peine si on avait laissé le cher William Derry prononcer un tout petit bout de speech. Quant à James Sullivan , il n'avait pas encore ouvert la bouche , qu'il était déjà dans le ruisseau.

Et pendant toutes ces scènes de tumulte, la force armée était restée invisible. Quelques gens' de police seulement s'étaient montrés çà et là, tout exprès pour recevoir d'énormes coups de bâton sur le dos.

Le sous-shérif, escorté de quatre constables, était bien venu lire d'une voix tremblante le fameux riotact (loi contre les rassemblements) ; — mais il n'y avait derrière lui, pour faire feu sur la foule, qu'une douzaine de dragons, amenés à Gahvay par le colonel Brazer.

Les dragons, les constables et le sous-shérif durent se retirer plus vite qu'ils n'étaient venus.

Quant aux défenseurs naturels de l'ordre dans le comté de Gahvay, quant aux troupes commandées par le major Percy Mortinier, on ne les vit nulle part. — Les orangisies avaient compté d'abord sur leur secours, car ils savaient que Mortimer était toujours à son poste; mais aujourd'hui Mortimer ne venait point, et les partisans du Rap» pel, parmi lesquels des bruits vagues avaient circulé dès le matin au sujet de l'attaque dans le bog, ne s'en montraient que plus âpres à la besogne.

Les membres les plus importants du parti orangiste s'étaient retirés prudemment de la lutte, aussitôt que l'absence du major et de ses dragons avait été constatée. — Le colonel Brazer avait tempêté contre Mortimer, l'accusant de trahison, et jurant qu'il le ferait passer devant un conseil.

La bataille s'était continuée entre la populace des deux partis; puis on avait recommencé à boire pour trouver la force de se battre encore.

Il était trois heures de l'après-midi environ. Le tumulte s'était éloigné peu à peu du centre de la ville, pour se rapprocher des faubourgs où foisonnaient les tavernes. Les maisons notoirement connues pour être habitées par des orangistes, et qui, jusqu'à cette heure , avaient tenu leurs portes soigneusement closes et barricadées, commencèrent à s'ouvrir. — Des domestiques avancèrent dans la rue leurs faces etfrayées, puis ils rentrèrent pour faire sans doute leur rapport à leurs maîtres.

Ceux-ci se montrèrent à leur tour, enveloppés

de carriks, pour se donner une tournure moins suspecte et ressembler un peu à des campagnards catholiques.

Ils regardèrent à droite et à gauche, timidement, puis ils prirent leur course en se dirigeant tous vers le Lynch's-Caslle. Ils avaient tort de craindre eu ce moment. C'était comme un instant d'accalmie au milieu de la tempête. Pour la cinquième ou sixième lois depuis la veille, le bruit que Daniel O'Connell était arrivé venait de circuler d;uis la ville. — On ne songeait qu'à boire et à fêler dignement Teuirée du Libérateur.

Parmi les personnages qui se dirigeaient ainsi vers le Lynch's-Castle, nous eussions reconnu l'austère Josuah Daws et le bon juge Mac-Foote. Ce dernier avait accablé Fenella de délicatesses et de galanteries. Il lui avait dit, le malheureux! qu'elle était belle, tant il est vrai que l'ambition peut porter l'homme aux plus surprenants de tous les excès! — En outre il avait exécuté sa promesse, et mistress Daws était installée depuis quelques heures dans l'appartement vacant du surveillant des {irisons. Pour une femme considérable dans Poullry comme était Fenella Daws, cet asile était vraiment plus convenable qu'une simple chambre d'auberge Elle avait vue d'un côté sur la prison, ce qui devait lui permettre d'observer les mœurs des captifs, et d'enrichir son immense portefeuille de considérations très-importantes. De l'autre côté, ses fenêtres donnaient sur la rue, et sa maison avait une porle de sortie qui communiquait sans entraves avec le dehors. De sorte que Feneila Daws jouissait de tous les agréments de

la prison sans en connaître les ennuis; — et tout cela gratis, ce qui est une considéralion.

Une liaison formée sous de si heureux auspices devait marcher très-vile. Josuah Da^vs, malgré son austère importance, avait laissé voir qu'il était touché des soins obligeants de Mac-Foote. Les deux dignes, gentlemen faisaient maintenant une paire d'amis. Ils allaient bras dessus bras dessous par les rues où circulaient encore des groupes bruyans. Daws, sous son carrick d'emprunt, affectait du calme et de la hauteur; Mac-Foote baissait.les yeux d'un air contrit ou souriait doucement aux passants, suivant les circonstances.

Parfois, le hasard rassemblait les groupes dispersés. Il se formait instantanément une cohue compacte. La foule déguenillée s'agitait en poussant des clameurs folles. Au coin des rues, les enfants dansaient, les femmes ivres chantaient, les garçons continuaient les joies de la journée en s'allongeant de bons coups de shillelah. Et parmi tous les cris confus, parmi toutes les paroles bruyamment échangées, un nom dominait, prononcé à la fois par les hommes, par les enfants et par les femmes :

— Daniel O'Connell! Daniel O'Connell!

Il était arrivé; on l'avait vu passer, accompagné de son état-major fidèle. Il venait pour soutenir William Derry, son protégé. C'était le cas de boire davantage et de crier jusqu'à faire saigner les poumons.

Le juge Mac-Foote et Josuah Daws continuaient leur roule en gardant la meilleure apparence possible. Sur leur passage , les mendiants tendaient la

main, moitié riani, moitié menaçant. Le vieilles femmes, sans respect pour leur caractère, venaient les regarder sous le nez, et enfin la foule des catholiques les saluait au passage par des acclamations au moins équivoques.

— (>her monsieur, disait Josuali Daws, si j'avais seuleraeiil ici une centaine de nos pulicemen de Londres, toute cette canaille se tairait, ou elle verrait beau jeu!

— Londres e5t un paradis, monsieur et cher confrère, répondait Mac-Foole — Nous sommes de pauvres sauvages, et nos institutions sont à l'état d'enfance... Laissez mourir le viel O'Connell, et vous verrez que peu à peu cela prendra une tournure!

La cohue, de loin et de près, répétait avec ses mille voix murmurantes :

— O'Connell! O'Connellî O'Connell!...

Après un quart d'heure de marche, nos deux

amis sarrétèrent devant une maison de médiocre apparence, située tout auprès du Lynch's-Castle. Cette maison avait pour entrée une allée étroite et obscure. Mac Foote et l>aws s'y engagèrent.

— Mon cher coUètiue, dit le juge, — le message du digne colonel Brazer, qui nous convoque en ces circonstances difficiles, est assurément fort pressant; mais je doute néanmoins que nos frères puissent omettre le cérémonial en usage pour l'entrée d'un meuibre étranger... Je vous avertis que cela tait toujours un certain efifet...; moi-même, je ne vous le cache pas, je ressentis une émotion pénible lorsque je fus soumis aux épreuves pour la première lois...

— Vous eûtes peur ? dit Daws.

— Oh ! monsieur!... je vous prie de croire... je fus seulement ébranlé légèrement... Ces tentures noires, ces têtes de morts, ces personnages sombres, couverts de longs habits de deuil... ces bruils étranges, dont la source ne m'était point connue, tout cela me porta sur les nerfs... mais peur! fi donc!...

Arrivés au bout de l'allée, au lieu d'entrer tout droit ou de monter l'escalier, comme cela se fait d'ordinaire, le juge et son compagnon descendirent les degrés de la cave.

Au bout de quelques marches, une porte se présenta; Mac-Foole y frappa trois coups discrets; la porte s'ouvrit. Derrière ses battants se tenaient deux nègres de grande taille qui portaient à la main des flambeaux et des épées nues. Mac-Foote prononça quelques paroles mystérieusesqui avaient un fort parfum de cabale; les nègres s'inclinèrent respectueusement et relevèrent leurs glaives.

— Passez, mon digne confrère, dit le juge, — et surtout ne vous effrayez point!

En parlant, il avait franchi la pièce où se tenaient les deux nègres, et qui était une sorte d'antichambre souterraine. Dès que les deux amis eurent passé le seuil de la chambre voisine, la porte se referma derrière eux avec un fracas réellement diabolique.

— Où sommes-nous? demanda Josuah Daws avec une légère inquiétude dans la voix.

Le juge eut un petit rire contraint.

— N'ayez pas peur, répliqua-t-il tout bas, — les monstres que nous allons voir ne sont terri-

blés que pour 1»îs traîlres pa})isles. Daws toussa et lâcha de se guider dans les ténèbres.

Un craquement se fil lout autour de la chambre; ou eût dil que les murailles brisées allaient cesser de soutenir la voûte. En même temps une lueur circulaire apparut, indécise d'abord, puis rouge, puis blanchâtre... Sur ce fond éclatant, des ombres grises se dessinèrent : — c'étaient des masses confuses qui ne représentaient aucun objet distinct; — mais elles approchaient doucement, doucement, et leur marche muette convergeait vers un centre commun qui était le point où se tenaient Mac-Foote et le sous-intendant de police.

En approchant, les formes se dessinaient plus nettement ; elles prenaient des apparences humaines; vous eussiez dit un cercle de personnages vêtus de blanc, qui allait se rétrécissant toujours et toujours se resserrant. C'étaient bicii des hommes; on distinguait leurs longs vêtements gris, qui drapaient leurs plis affaissés et ressemblaient à des suaires.

Mais la lueur s'éteignit. — Quand elle reparut, après quelques secondes, sa teinte verdâtre emplissait la chambre de reflets livides. Ces personnages étranges, alignés en cercle, étaient maintenant immobiles; ils n'avaient plus leurs longs manteaux , et la lumière verte éclairait les ossements à jour de leurs poitrines. C'était un cordon de squelettes. — Chacun d'eux avançait sa main décharnée dans une altitude menaçante, et leurs yeux vides semblaient fixés sur les deux amis.

— Que signifie cette momerie? demanda brusquement Daws.

Mac-Foote ne répondit point.

Le sous-intendant de police voulut lui saisir la main; il la iroura froide et tremblante. Une voix tomba de la voûte.

— Que ceux dont le cœur n'est pas pur, ditelle, rebroussent chemin et retournent parmi les pécheurs; — que ceux dont le cœur n'est pas à l'abri de la crainte s'en aillent chercher la lumière du jour et se réfugient parmi les faibles!...

Les murailles craquèrent, les squelettes s'éloignèrent lentement, lentement... — Leurs formes devinrent confuses, puis on ne distingua plus rien qu'un cercle faiblement lumineux. Puis les ténèbres revinrent plus profondes.

— Mon digne monsieur, murmura Mac-Foote dont les dents claquaient, — je ne puis pas m'habiluer à cela !... Ces diables de squelettes sont horribles à voir... J'ai vu construire la mécanique, et j'y ai même contribué de mes deniers; mais c'est plus fort que moi... J'ai absolument besoin d'un verre de genièvre chaque fois que j'ai passé par cette maudite salle.

— C'est fort bien exécuté, répliqua sèchement Josuah Da-ws ; — mais veuillez me présenter à ces messieurs.

Mac-Foote poussa un gros soupir.

— Cher et honorable collègue, murmura-t-il, — nous ne sommes pas au bout!

Comme il achevait ces paroles, les murailles craquèrent; une lumière éblouis>ante envahit la salle; des flammes s'élançaient de toutes paris : c était un afl'reux incendie. — Daws se faisait petit au c«nlre de la pièce, cherchant à éviter les

rouges langues de feu qui se croisaient flevant lui, derrière lui, à sa droite, à sa i;;iuche et au-dessus de sa léle. — Mac- Foule essuyait son front qui ruisselait de sueur.

— Le feu purifie, dit la voix de la voûte. — Chrétiens, soug«'z à Dieu!

— Va-t-on nous assassiner? s'écria Daws dans un mouvement de terreur involontaire.

— Mon digne ami, répliqua Mac-Fooie, — prenez patience... nous n'avons plus que quatre épreuves...

Les murailles craquèrent. Un sifflement aigu se fit entendre. Les flamrnes rouges allèrent où étaient allés les squelettes verdàtres.

— Il faut supporier tout cela, cher et honorable collègue, reprit Mac-Foote, pour être jugé digne d'entrer dans la loge supérieure des orangistes de Galway... Quand on a passé par là, voyez-vous, on est naturellement capable de tout!... Rien n'effraye; on braverait le malin esprit en personne!... Ah! ah ! ça nous a coûté fort cher à établir, mais c'est joli. Qu'en dites- vous, cher et honorable collègue?

I)a>vs ne savait trop si c'était de la part du juge simplicité ou moqu<Tie. Il faisait noir comme dans un four; impossible d'observer-les physionomies. Daws L-rommela une réponse amphibologique et ni appel à son système «lerveux pour soutenir vaillamment les autres épreuves promises. •

— Vous sentez bien , poursuivait Mac Foote bonnement, — que les néophytes ne sont point prévenus et n'ont point comme vous, cher et honorable collègue, un ami intrépide pour les ac-

compagner... On les fjiit voyager quelques heures en voilure avec un bandeau sur les yeux... Quand leur bandeau tombe, les deux nègres sont devant eux avec leurs torches flambroyantes et leurs glaives nus... Les pauvres diables se croient aux portes de Tenfer positivement... positivement. La voix du juge faiblit; — les murailles avaient craqué, (^e furent des silïîemenlsépouvantables, des plaintes, des sanglots, mêlés h des hurlements de bêtes féroces. Des poingts sanglants apparurent çà et là dans la nuit. Ces points approchaient et brillaient davantage. C'était comme des charbons ardents. Et la salle s'éclairait peu à peu d'un jour douteux, faux, mobile, tout plein d'illusions et de reflets menteurs. L'œil distinguait vaguement des choses effrayantes; — ces prétendus charbons ardents étaient les flamboyantes prunelles de toute une armée de monstres.

11 y avait des tigres, des lions, des loups, des panthères et parmi eux des cadavres, mutilés et sanglants qui venaient d'assouvir sans doute le terrible appétit des monstres. — Le sol était jonché de reptiles hideusement entortillés : — des serpents, des vipères, des couleuvres agiles et des dragons, montrant dans l'ombre les écailles miroitantes de leurs cuirasses.

-- N'ayez pas peur, dit Mac-Foote dont les dents claquaient; — tout cela n'est qu'une plaisanterie... mais voyez ce diable de serpent... comme ii approche! com.me il approche!...

Mac-Foote, tout brave qu'il était, se recula d'instinct en saisissant le bras du sous-intendant de police.

La voix de la voûte dit : •

— Ainsi sont les soutiens de la vraie foi ou milieu (les monstres papistes qui naissent dans les cavernes de Home la damnée, et qui emplissent le monde!... Chrétiens, aiguisez vos glaives et apprenez à frapper !

— Ceci vaut mieux, murmura Daws.

Un dernier hurlement se fit, affreux , épouvantable, et attaquant Toreille comme un million de traits de scies. Le lion rugit, le loup hurla , l'once frémit, le sanglier gronda, le tigre prolongea ses rauquements qui font trembler; — les chats sauvages miaulèrent, les taureaux mugirent, les hyènes glapirent; — sous la voûte, les chauvessouris grincèrent; d'énormes oiseaux à tète humaine firent entendre des cris inconnus; — sur le sol, les serpents sifflèrent et agitèrent leurs perçantes crécelles. Il y avait des hennissements, des aboiements, des coassements, des huées; — la création tout entière hurlait sous ces voûtes magiques. Puis tout se tut. — Les murailles craquèrent; — l'obscurité se fil. Mac-Foote tira son mouchoir afin d'essuyer son front qui était baigné de sueur. Daws éprouvait une sorte de malaise où il y avait plus d'irriiati-on que de crainte.

— >e peut-on nous faire grâce du reste? demanda-t-il avec une impatience très-marquée.

Le pauvre Mac-Foote essaya de rire.

— Ah! ah! cher et honorable collègue, dit-il, — cela vous fait de l'effet!... Je vous avais |)réyenu... jugez donc ce que doivent endurer à cette place ces pauvres garçons de néophytes qui ne

s'attendent à rien... Il y en a qui font des maladies atroces... c'est très-inii,éniHuxî...

— Très-ingénieux, répéta Daws.

— Nous avons fait venir de Londres, tout exprès pour cela, le fameux physicien aéronaute Robertson , — un vrai sorcier, monsieur! — Il nous a pris fort cher; mais, en définitive, tous ces monslres, toutes ces flammes, tous ces squelettes ne nous reviennent pas à plus d'une guinée la pièce... et c'est solidement établi!... Ciier et honorable collègue, il faut bien faire quelques sacrifices pour la cause sainte de la vraie foi.

— C'est vrai, répliqua Daws, — mais il y a sacrifices et sacrifices. >ïac-Foote ne comprit point.

Les terribles murailles craquèrent. Mais cette fois rien ne parut. — Seulement le sol manqua tout à coup sous les pieds de nos deux amis, qui furent précipités d'une hauteur considérable. C'était Véjireuve de Valr.

Daws n'aurait point su se rendre un compte exact de la sensation qu'il éprouva. Ses membres ne reçurent aucun choc appréciable, et pourtant, après cette chute, il se trouva sur la pointe aiguë d'un rocher entouré de tous côtés par le vide.

L'intrépide Mac-Foote était toujours auprès de lui, pâle, mais gardant assez bien son équilibre. Leur situation était assurément effrayante. Le moindre faux mouvement pouvait les lancer dans un abîme sans fond.

— Ne craignez rien, mon honorable ami, dit le juge qui tremblait de tous ses membres; — tout cela n'est qu'illusion et fantasmagorie!... Nous

n'avons point changé de place et nos pieds sont toujours sur le même plancher solide... Mais tout cela est si parfaitemeni iinilé!

Lf sous-intendant de la police haussa les épaules. Il était à bout de patience. La voix de la voûte mugit quelques paroles emphatiques; — les murailles craquèrent, et l'on dut passer à d'autres exercices...

Ces moraeriessont bien vieilles, presque aussi vieilles que le monde. Depuis le prêtres égyptiens, elles ont effrayé les imaginations faibles et subjugué l'ignorance durant quarante siècles. — I.a Pythie leur empruntait une bonne part de son prestige sous les voûtes païeniies de Delphes. — Elles aidaient merveilleusement à la prospérité de tous les établissements d'orades, et nous les retrouvons, ail Bas-Empire, jusque dans le palais des Césars dégénérés. — Plus tard, elles mirent un peu de drame dans les monotones ténèbres des sociétés secrètes, qui tinrent toujours le poignard d'une main quelque peu tremblante. — Puis, de loges en ventes, ce fut une complète dégringolade. Elles tombèrent des grands souterrains de TAliemagne féodale dans quelques caves de boutiquiers, où des bonnes gens s'en amusent encore, quand ils sont las de se disputer de la consommation au piquet.

Il y a loin de la copie puérile et bourgeoise au redoutable original, loin de ces spectres en carton aux mortelles épreuves de l'antre de Trophonius et des cavernes du nome de Memphis. Les prêtres de Thèbes la superbe et les magiciens qui menaient les grands mystères aux temps des Pha-

raoDS verraient de mauvais œil sans doute ces pauvres parodies, et leur bagiieile infernale ferait suTL^ir peul-èlie de vùrilubles muiislres qui dévoreraient tout le personnel de la représentation, initiés et maciiinistes...

On ne fil grâce au sous-intendant de police ni de l'épreuve de l'eau, ni de l'épreuve du feu. — Les murailles craqi.èreiît encore irois ou quatre fois; la voix de la vuùte prononça une couple d'absurdes sentences, — puis une main mystérieuse saisit Daws dans Touibre et l'entraîna rapidement.

— Ouf!... fit le pauvre Mac-Foote.

Après ces épreuves formidables, ces flammes, ces monstres, ces poignards, le moins qu'on pouvait attendre, c'était une réunion composée de moines espagnols, de francs-juges allemands, de bravi vénitiens ei de traîtres du mélodrame français.

Daws monta ir-ois ou quatre marches; une porte s'ouvrit, et il se tr'ouva dans une chambre confortablement meublée, où quelques douzaines de braves gens prenaieiit paisiblement le thé.

Il n'y avait rien de menaçant dans celte tranquille assemblée, à l'exceptiori d'un grand portrait représ^nlantungrand Ecossais à jambes nues, qui tenait d'une main une momie égyptienne, de l'autre un giganlesque cnutelas. Ce portrait était celui de feu l)uga!d-Campbell , en son vivant marchand de gilt^ls de col(!n, inventeur de la francmaçonnerie orangisie et fondateur de la loge supérieure de Gahvay...

Josuah Daws eut une entrée solennelle. Tous

les membres se levèrent à la fois. Il y eut d'énormes saints échangés et un nombre consiflérable de textes bibliques cités à tort ou à propos, l'our la forme, le président d(! l'assemblée, qui était un médecin roux du nom de Fitz-Roy, avertit l'étranger que la divulgation des secrets de la compagnie était punie de mort. Daws se le tint pour dit, et l'assemblée garda son sérieux. 11 y avait là une grande partie des personnages que nous avons vus dans le parloir réservé de Saunder Flipp, à l'auberge du Roi-Malcolm ; mais ici tous ces braves gentlemen étaient à peu près à jeun et gardaient une contenance en rapport avec la gravité de leur délibération.

Il ne faut point oublier que c'étaient là les chefs du ^rand parti orangiste, — de ce parti vaillant qui prétend écraser O'Connell d'une main et de l'autre serrer le mors dans la bouche du premier ministre de S. M. Britannique, dùl-il lui briser toutes les dents.

Nous mentionnerons d'abord le lieulenantcolonel.Brazer, soldat de fortune, brave comme son épée et stupide comme son cheval, entêté, borné, ami de l'absurde, irritable, r;incuneux, routinier, — un vrai guerrier. Il y avait ensuite le gros procureur O'Kir avec sa Bible sous le bras, le bailli Payne et le sous bailli Munro, deux personnages qui étaient l'un à l'autre dans les proportions du geôlier AUan et du bon porte-clefs Nicholas, — l'intendant Crakenwell, dont le regard froid et sceptique semblait railler limporlance boufïie de ses collègues; — deux ecclésiastiques. John Box, doyen de Saint-Pierre, et le vicaire Peler Prool;

ces deux révérends élnienl de douces gens un peu égoïstes, un peu avares et très-orgueilleux, qui jouissaient d'une grande estime dans le monde protestant de Gal\vay. Il y avait le bon avocat Tom Picklock , rarchilecte Shaker, le chirurgien Algernon Knife, le banquier Bullion et Talderman Fro\vn. El bien d'autres : des marchands, des agents de propriétaires absents, des hommes d'affiaires, des professeurs et des oisifs.

Tous ces membres du club orangiste de Galway, ou plutôt de la loge supérieure , comme ils aimaient à l'appeler, avaient des physionomies bonnes à d'écrire; malheureusement ils étaient trop, et nous reculerons devant l'embarras de choisir.

Après le premier feu des saluts, le révérend John Box se fit présentera Josuah DaNvs.

— Je pense qu'il serait urgent, dit-il en se tournant vers l'assemblée, — de demander tout d'abord au genteleman comment il entend la question du baptême, controversée entre le révérend l^eterProot et moi.

Peter Proot s'élança hors des rangs, comme un coursier qui sent l'odeur de la poudre.

De même que son rival, il avait sous le bras une énorme Bible dont la tranche portait les marques d'un long et fréquent usage.

— Demandez! demandez, M. Box! dit-il. — Aujourd'hui comme toujours je suis prêt à soutenir ma thèse !

!1 ouvrit sa grande Bible et en fit voler les pages, à l'aide de son pouce, passé sur sa langue préalablement, avec une effrayante prestesse. C'était un

homme d'une quarantaine d'années, vif, brun et taillé en soldat. Le doyen de Saint-Pierre, plus âgé de dix ans à peu près, avait une figure quasi vénérablf. Son pouce, non moins habile que celui du vicaire, toucha sa langue, cl tourna les feuillets de sa Bible avec une égale rapidité. Ces deux révérends étaient là-dessus d'une force incontestable. Déjà ils se mesuraient avec des yeux d'athlètes qui vont entamer un acharné combat, lorsque la grosse voix de Brazer réclama énergiqueuient bataille ajournée.

Les deux révérends fermèrent leurs Bibles, et regagnèrent leurs places d'un air désappointé.

— Messieurs, dit le colonel, — j'ai usé de mon droit d'ancien meiubrede la loge supérieure, et je vous ai fait convoquer pour avoir votre avis sur une question de haute importance.

— Pas [.lus importance que le baptême peutêtre! grommela John Box.

— Écoulez! éc'iutez!

— Percy Mortinier, reprit Brazer, — nous a laissés aujourd'hui d;ins un cruel embarras!...

— Le misérable modéré! dit le bailli Payne.

— Le traître!

— Le nécessifaire!

— Écoutez! écoutez!

— Il mérite bien une punition, n'est-ce pas?... poursuivit le colonel en adouciss;:nt sa grosse voix jusqu'à la rendre insinuante.

— Oh! certes!... une punition grave! répondit-on de toutes parts.

— Eii bien! messieurs, reprit le lieutenant-colonel qui renfla sa voix, — le châtiment est tout

trouvé... je viens de recevoir la nouvelle d'un engagement entre les dragons et les ribbonmen... le majoi a pris la fuite devant l'ennemi.. . nous pouvons le perdre.

La loge supérieure se frotta les mains à l'unanimité.

— I! a fui, répéta Brazer, fui comme un lâche coquin qu'il est, et, vis-à-vis de tout autre, je n'hésiterais pas à appliquer de mon chef la loi militaire... Mais il a su capter de hautes protections... il me faut votre aide murale, messieurs et honorab^es collègues...

Le club promit son aide morale.

— Maintenant, dit John Box, — je présume que le révérend Peter Proot et moi nous pourrons...

— Quelle est la peine de l'oftîcier qui a fui devant l'ennemi? demanda le médecin Fitz-Roy.

— La mort, répliqua Brazer.

— Mais s'il ne revient pas?

— Au bout de quarante-huit heures il sera considéré comme ayant déserté. — La désertion met hors la loi... Tout sujet fidèle de sa très gracieuse Majesté aura le droit de le tuer comme un chien...

Il y eut dans la loge un murmure content.

— Voilà qui est irès-bien 1 dit le procureur O'Kir; — puissent ainsi tous les ennemis de la foi pure tomber dans le piège !

— J'ai toujours pensé, r. prit Mac-Foote, qui n'était pas fâché de se poser en membre influent vis-à-vis de Josuah Daws, — j'ai toujours pensé que ce diable d'homme s'entendait parfaitement

avec lcsribbonraen...Ses blessures, voyez-vous, me paraissent un jeu joué... On ne le tuail jamais, en définitive!

— C'est vrai!

— C'est constant! Oh! le scélérat rusé!...

— Il savait fort bien où étaient les Molly-Maguires... et je tiens de bonne source qu'il les faisait prévenir d'avance...

— Je souhaite que Dieu lui pardonne, nasilla le vicaire Peter Proot, — mais les hommes ne lui doivent point de pitié!

Brazer écoutait cela d'un air singulièrement satisfait. Il était jaloux de Mortimer, et, s'il est une passion iinplacable, c'est la jalousie de la vieillesse vaincue.

— Bien ! bien! bien! dit-il par trois fois, — je me charge désormais de tout, et j'ose vous promettre que justice sera faite.

— A présent, murmura John Box, — il fraudrait, je pense, tirer au clair la question du baptême, et savoir.

— Plus tard ! plus tard ! s'écria-t-on.

— Mon opinion est qu'il faut profiter de notre réunion, dit le président Fitz-P»oy, — pour aviser au moyen de réparer noire échec d'aujourd'hui... James Sullivan, messieurs, en définitive, est-il bien le candidat qu'il nous faut?

— Non, non, non! répondit l'assemblée en chœur.

Sur ce point, il n'y eut qu'un avis.

Le comté deGalway demandait à ê:re représenté d'une façon glorieuse, et chacun s'accordait à convenir que Sullivan était tout au plus une médio-

crilé. Mais qui mettre à sa place? Ici vingt opinions surgirent.

Le bon avocat Picklock insinua qu'un membre du barreau offrirait naturellement plus de garanties du côté de l'éloquence.

Le procureur O'Kir déclara que la connaissance des affaires était le principal mérite d'un député...

Le docteur Fitz-Roy donna à entendre que l'exercice de la profession médicale impliquait une profonde science du cœur humain. — Et quoi de plus nécessaire à un législateur que la connaissance des hommes?

Knife, le chirurgien, qui n'était pas à cela près d'un calembour, prétendit que sa spécialité lui permettrait à tout le moins de tailler dans le vif et de trancher les questions nettement, — ce qui fut trouvé médiocre.

L'architecte, le professeur, le bailli, le banquier, les marchands et tous ceux qui pouvaient prétendre à quelque influence suivirent rondement cet exemple et se mirent en avant.

Quand on compta les suffrages, chacun de ces gentlemen eut sa voix; quelques-uns allèrent jusqu'à deux voix; l'alderman Frown eut trois voix, à cause de sa charge.

C'était là une position brûlante; la loge supérieure bavardait sur un volcan. Il fallait en effet s'expliquer, et toutes ces prétentions personnelles, se heurtant de front, devaient amener une rude mêlée.

La fougueuse opposition des deux lévéïends 4. onrr. de >iimit. 10

écarla tout d'abord le banquier BuUiôn, parce qu'il était soupçonné de puséisme.

Le banquier Bullion mit son veto à l'éleetion du procureur O'Kir, parce que cet homme de loi était notoirement anabaptiste.

Algernon Knife, le chirurgien, était dissident, — l'avocat faisait partie de la secte des non-conformistes, — le sous-bailli Munro était quelque peu presbytérien, — le bailli Payne frayait avec des quakers.

Puis venaient de ces sectes sans nom que l'absence d'unité multiplie, et quiarriventdeplein pied au grotesque. Le père du professeur Hull avait été durant soixante ans un membre fidèle de l'Église établie, puis un beau jour il avait lu sa Bible de travers. De ce moment, il accomplit son petit schisme ; — son fils , le professeur Hull , était hulliste.

Il y avait des brownistes, ainsi nommés de Brown, meunier du comté de Clare, qui fonda, vers le commencement de notre siècle, cette secte importante. — Il y avait les berristes, partisans du baclier Berry, qui se faisait fort de rebâtir les doctrines d'Arius.

Chacun avait sa petite croyance, sa secte close, qui ne ressemblait point a la secte de son voisin, et où il était chez lui comme derrière son mur. Dans cette assemblée qui, au premier abord, avait une physionomie tout anglicane, on n'eût trouvé réellement que deux anglicans purs, qui étaient grassement payés pour cela : John Box , doyen de Saint-Pierre, et le vicaire Peter Proot.

Encore les deux révérends étaient-ils en grave

dissidence sur plus d'un point important : John

Box voulait, entre autres choses, que le baptême fût donné exclusivement à Taide d'eau de pulls ou de fontaine, et Peter Prool soutenait que l'eau de mer était le liquide le plus propre à conférer ce sacrement.

Un jour on avait cru à la possibilité de la paix entre les deux dignes clergymen. Box faisait une concession. II proposait de se réunir à Tavis de Peler Proot si ce dernier voulait faire distiller son eau de mer. Mais le vicaire avait pour lui des textes accablants; il dut être inflexible...

î)urant une demi-heure, l'assemblée orangiste fut livrée à la confusion des langues. Tout le monde parlait à la fois et parlait pour soi; personne ne voulait écouter ni entendre. Enfin tous les membres de la loge supérieure s'étant exclus mutuellement et fraternellement, la paix fut faite.

Méthodistes, anabaptistes, presbytériens, dissidents, non -conformistes, puséisles, quakers, brownistes, berristes et hullistes décidèrent qu'ils n'étaient bons à rien et réunirent de nouveau leurs voix sur James Sullivan. Mais avec celte restriction que Sullivan devrait s'engager par acte authentique à voler dans le sens des opinions de la loge supérieure. Or Dieu sait si c'était là une œuyre facile! Si absurde que soit une opinion, il est possible de s'y conformer; mais la loge supérieure avait autant d'opinions absurdes que de membres.

— Il faut le faire signer, dit le procureur O'Kir, — signer bel et bien !

— Et corroborer sa signature, ajouta le révérend John Box , — par un bon serment sur la Bible!

— Il ne faut pas abuser des serments! fit observer le révérend Peter Prool...

Ceci était un des mille casus helli qui tombaient entre les deux clergymen chaque journée.

Mais la voix générale se mit au-devant de leur courroux.

— Il signera, criait-on; — il signera et il jurera! — et il déposera une bonne somme qui sera sa caution!

On battit des mains à cette dernière idée.

— II promettra, dit le bailli Payne, — de provoquer la mise en accusation de Robert Peel, dès la prochaine session.

— C'est peut-être bien fort, objecta Crackenwell qui n'avait point parlé jusque-là.

— C'est à peine assez fort! riposta aigrement l'avocat Picklock. — Robert Peel a parlé dernièment du barreau dans des ternies que je ne veux pas qualifier... c'est un abominable traître!

— C'est l'ennemi mortel de la suprématie protestante, dit John Box d'une voix creuse. — Il est vendu à Satan.

— Que n'a-t-il pas fait dans cette année maudite, reprit le huUiste Hull. — Il a soufflé à la chambre des lords cet ariêt infernal qui a remis O'Connell en liberté...

— Il a proposé le bill de Maynoothî gronda le révérend Proot.

— Il a proposé le bill des collèges! appuya le révéreud Box.

— Il nous a renvoyé Morlimcr avec le grade de major!...

— Pour nous humilier et se moquer de nous!...

— Il s'est fiiit l'allié des whigsî

— L'allié des whigs el des papistes!

— Wellington et lui partagent avec O'Connell la rente du Repeall...

Il y eut un tonnerre de bravos à ces dernières paroles.

Puis le révérend Box poursuivit :

— Sullivan signera l'engagement d'exiger le réiablissement des dîmes ecclésiastiques.

— Et le rappel de l'émancipation catholique, ajouta Peter Proot.

— Ceci est la moindre chose, opina l'assemblée tout d'une voix.

— Au cas où Mortimer parerait la botte que nous allons lui porter, dit Brazer, — Sullivan devra s'engager à le faire destituer ignominieusement.

— Et de le dénoncer au gouvernement de la reine!

— Et de le faire pendre!

On en arrivait la toujours.

— Il signera l'engagement, reprit le procureur O'Kir, — de maintenir notre Code pénal, au moyen duquel nous bridons encore un peu ces coquins de papistes!

— Il signera l'engagement de porter au pouvoir un ministère entièrement composé d'orangistes!

C'était le bon Mac-Foote qui venait de l'aire cette superbe motion. On faillit le porter en triomphe.

L'assemblée, de plus en plus échauffée, trouvait sans cesse des clauses nouvelles à joindre au cahier des charges du malheureux candidat James Sullivan. Elle demandait la tête d'O'Connell, la tête des principaux partisans du Repeal; la tète de Percy Moriimer, la tête des ministres de la reine et une quantité d'autres têtes. Tout cela en buvant du thé que versaient de vieilles servantes à la mine discrète et respectable. Ils parlaient de sang et de gibet tout bonnement et à petites gorgées; ils enterraient les personnages les plus illustres du royaume avec la même innocence qu'ils eussent mise à faire leur partie quotidienne de whist ou de backgammon.

La chambre où ils se trouvaionl élail à quelques pieds au-dessous du sol de la rue; les fenêtres en étaient fermées hermétiquement, et des lampes y brûlaient pour suppléer à la lumière du jour. Enfin il y avait dans le choix de ce local une affectation de mystère qui cadrait parfaitement avec les momeries de la salle des épreuves. Tout Gahvay savait que les orangistes s'assemblaient en ce lieu; leur secret était, dans toute la rigueur du terme, le secret de la comédie.

Or Galway, ce jour-là, était ivre et en train de s'amuser. Au moment où la réunion orangiste arrivait à son pins haut point d'intérêt; au moment où l'on tuait O'Connell, Robert Peel et bien d'autres, de rudes coups retentirent contre les volets qui fermaient les fenêtres. Un silence profond se fit dans la salle.

Josuah Daws, que cette farce avait d'abord diverti, se prit à regretter sa curiosité. 11 regarda

autour de lui et vit tous ces honnêtes visages de bourgeois devenir affreusement pâles. MacFoote tremblait tant qu'il pouvait, les deux révérends étaient jaunes de frayeur. Les autres s'interrogeaient de l'œil, guettant une parole rassurante, et n'obtenant qu'un silence épouvanté.

Les coups redoublaient au dehors; à leur fracas retentissant se mêlaient de confuses clameurs. — 11 y avait évidemment une innombrable foule rassemblée devant la maison.

— Si nous nous en allions ?... dit le juge Mac- Foote.

— Il n'y a qu'une issue... répondit le bailli Payne.

Toutes les têtes se courbèrent. Les volets de bois craquaient. On pouvait suivre aisément les progrès de leur destruction, et le moment approchait où ils allaient tomber, brisés, au dedans de la salle souterraine.

Le colonel Brazer se leva et remit sur la table sa tasse de thé commencée.

— C'est un siège î murmura-t-il, — un siège en règle!... Avons-nous des armes ici?

— Nous avons les poignards des épreuves, répliqua Munro d'un ton plaintif, — nous avons des piques égyptiennes et des épées de bois...

Un long gémissement suivit cette réponse. — Josuah Daws commença à trembler pour sa vie

- — Il faut au moins faire bonne contenance, reprit le vieui soldat; — ces coquins de papistes auront autant de peur que vous... et il ne s'agit souvent que de montrer des armes pour n'avoir pas besoin d'en faire usage... A défaut de pistolets et

de fusils, messieurs, je vous invite à faire comme moi el à prendre ce que nous trouverons.

Personne n'eut le cœur de répondre. Brazer saisit une lampe et se fil suivre parles deux vieilles servantes, plus moiles que vives. Il se rendit dans la salle des épreuves. — L-i lumière de la lampe éclaira un pêle-mêle de cordages el de poulies, de vieux tableaux, des miroirs el un amas poudreux de décorations ihéàlrales. — C était rallirail complet servant à produire ces illusions d'optique qui procuraient de si profondes émotiims au pauvre juge Mac-Foote. Brazer prit sans choisir des coutelas de fer blanc, des piques dorées et des épées de bois, puis il revint dans la salle des séances. Les malheureux orangistes étaient aux abois, les volets ne tenaient plus, el à travers leurs ais à demi brisés on entendait les sauvages clameurs de la foule.

Et la foule criait :

— A mort! à mort!...

Les deux révérends avaient ouvert leur Bible et récitaient des textes au hasard.

Parmi les autres membres de l'assemblée, les uns se tordaient les mains en criant au secours, les autres s'étaient jetés à genoux et donnaient leurs âmes à Dieu.

Brazer leur fit un petit discours militaire et parvint à les relever un peu. Il distribua tant bien que mal ses armes de parade, el réussit à ranger ses soldats en ligne au-devant des fenêtres. Ils n'étaient pas absolument disposés à vendre chèrement leur vie, mais ils avaient désormais une

velléité de faire bonne contenance, afin d'essayer au moins d'effrayer l'ennemi.

Le juge Mac-Foote tremblait au premier rang. Il avait une grande pique égyplienne dont le bois peint était tout couvert d'iiiéroglyphes. — O'Kir brandissait un poignard de ferbianc épouvantable à regarder; Munro, Payne, le professeur hul liste, le médecin et le banquier avaient de grandes et belles épées de bois.

Tout cela présentait un aspect singulièrement belliqueux.

-7- Éteignez les lampes! dit Brazer.

Les vieilles femmes soufflèrent les lumières et s'enfuirent en bnrlant.

L'instant fatal approchait. — Les volels, mis en pièces, tombèrent à l'intérieur avec fracas. Tous les membres de la loge supérieure de Gahvay fermèrent à la fois les yeux et attendirent la mort. La foule vociférait d'affreuses menaces, mais personne n'entrait dans la salle basse. Les malheureux orangistes, qui n'osaient point ouvrir les yeux, s'étonnaient de cet instant de répit; ils n'entendaient point le son des souliers de bois sur le plancher de la salle, et nul assiégeant n'avait encore fait irruption dans le lieu sacré de leurs assemblées.

Mais en ce moment un bruit inexplicable se fit, et les orangistes sentirent à leurs pieds une subite fraîcheur.

Les plus hardis ouvrirent les yeux. Ils virent devant les soupiraux des figures grimaçantes qui se démenaient en clamant. La sensation de froid gagnait, gagnait et montait le long de leurs jam-

bes. Le bruit inexplicable continuait de se faire entendre, et les pauvres orangistes, se croyant le jouet d'une illusion, voyaient coninie une brillante cascade écumer et se précipiter par leurs fenêtres forcées.

— Ils veulent nous noyer! s'écria Brazer. Un immense éclat de rire répondit du dehors à cette exclamation, et la cascade redoubla de vigueur.

En même temps des jets de pompe, roides et admirablement dirigés, pénétrèrent dans la salle souterraine. Avant que les orangistes eussent pu se reconnaître, ils eurent de l'eau jusqu'à l'estomac.

Alors ce fut une déroute plaintive; les malheureux s'élancèrent tous à la fois vers la porte de la salle des épreuves que Brazer avait eu la précaution de barricader, pour se mettre à l'abri au moins de ce côté.

Au dehors, la foule riait, se pâmait et poussait d'impitoyables huées.

Une chaîne qui rejoignait le puits voisin alimentait la cascade sans cesse. — Les pompes, servies par le roi Lewet ses redoutables matelots, jouaient sans relâche, — et dans la salle l'eau montait, montait toujours. Les plus petits perdaient plante; le juge Mac-Foote se mit à nager; les deux révérends barbotaient à l'envi, sans plus se soucier de disputer sur l'eau de mer et l'eau de puits.

C'était la plus belle et la plus complète épreuve qui eût jamais eu lieu pour les initiés de la loge supérieure. Quand la porte s'ouvrit enfin, il n'y avait pas un adepte qui ne fût à la nage.

L'eau s'écoula par cette large voie, la foi^le des

(les malheureux orangistes s'échappa de même par cette issue, pataugeant, se poussant et blasphémant comme si elle n'eût point été composée de saints devant lo Seigneur. Il y avait dans le cœur de tous une sourde colère. Brazer écumait et grinçait des dents.

Tandis qu'il rentrait dans sa maison, poursuivi toujours par les huées de la foule, il se disait :

— Que Dieu me damne! ce misérable Percy payera pour tout cela !...

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