‹ Quittance de minuitChapitre 26 sur 32 · QUTT. DE Mm IT · texte numérisé non relu

QUTT. DE Mm IT

était rempli d'espoir. La joie présente combattait, victorieuse, l'amertume de ses remords.

Paddy et Su étaient arrivés au pied du lettre et avaient franchi la douve boueuse qui entourait la cabane. Ils commençaient à courir en zigzag autour des flaques d'eau voilées de verdure et suivaient leur route tortueuse avec un aimable instinct.

Gib Roe les regardait toujours, — les deux enfants se tenaient par la main. Leurs petits membres grêles apparaissaient au travers des trous de leurs haillons. Ils étaient tous les deux fluets et frêles, mais gracieux et vifs. Leur course légère franchissait tous les obstacles comme par magie. On voyait flotter et s'agiter derrière eux les masses éparses de leurs longs cheveux.

Le soleil montait lentement au-dessus de la ligne de l'horizon, et son disque large apparaissait, rougi, parmi la brume.

Il était un peu plus de huit heures du matin.

Un instant encore le regard de Gib suivit les formes sveltes des deux enfants qui glissaient en zigzag dans le brouillard, — puis les formes se firent indécises; une muraille grisâtre tomba entre elles et le regard de Roe.

Il y avait désormais tout autour de lui un voile uniforme qui cachait de tous côtés l'horizon, et en deçà duquel on n'apercevait rien, sinon la solitude plate du bog.

Le coupeur de tourbes rentra dans sa cabane, et prit par habitude une des bêches tranchantes qui lui servaient à enlever le gazon; mais il la rejeta bientôt et s'assit rêveur sur la paille.

O métier n'était plus le sien. C'était peut-être la dernière fois qu'il voyait les murailles nues, mais chères, de sa misérable demeure...

Les deux enfants couraient maintenant perdus dans le vaste désert des bogs. Il n'y avait point là de roules tracées, et aucun signe sensible ne pouvait leur servira reconnaître le chemin. C'étaient des flaques d'eau couvertes d'un tapis uniforme, de l'herbe couchée, des joncs ras, et çà et là quelques maigres pousses de bogs-jiines.

Et toujours, et toujours...

Ils allaient, guidés par un instinct sûr et aussi difficile à tromper que eeiui des poneys eux-mêmes. Et en courant, la petite Su disait :

— Que veut-on faire au major saxon Mortimer?

— .Notre père Gib, — répliqua le garçon, — dit que le major a tué beaucoup d'Irlandais... Je crois bien qu'on veut tuer le major.

Su perdit son sourire et ralentit son pas.

— Le luer! murmura-t-elle. — Oui, je pense que vous avez raison, mon frère Paddy... Mais nous serons donc cause de sa mort, nous qui allons vers lui pour le tromper?

— Oh! dit le garçon, — c'est un Anglais après tout!... et ce sont les Anglais qui nous prennent notre pain !

— J'ai entendu dire, reprit Su, après un instant de silence pensif, — que ce n'est pas un pécher de tuer un Saxon.

— Un péché! s'écria Paddy étonné, — pourquoi serait-ce un péché?... Quand je serai grand, je tuerai bien des Saxons!... i.e sont eux qui vous font souffrir de la faim, ma petite sœur... et

que la faim fait mal!... J'en tuerai tant que j«pourrai.'

Su resta un instant comme embarrassée. Quelque chose pariait vaguement au fond de sa conscience et protestait contre ces paroles de meurtre; mais nul enseignement reçu n'était en elle pour soutenir ou guider ses instincts généreux. — C'était une petite sauvage. Elle n'avait entendu jamais que des paroles de haine et de colère.

Elle haussa les épaules en riant aux éclats. Tout à coup :

— Que me fait le Saxon? s'écria-t-elle; — moi aussi je veux tuer des Saxons, quand je serai grande et forte!

De vives couleurs étaient revenues à sa joue, et son srrand œil noir avait un éclat vengeur.

En ce pauvre pays couvert de ruines, et que les Anglais ont fait si misérable, la haine des Anglais est en quelque sorte naturelle. Elle éclate chez l'homme; elle couve dans l'âme de la femme; on la retrouve jusqu'au fond du cœur de l'enfant.

Paddy et Su reprirent leur route en riant et en parlant de meurtre bien gaiement. Vous eussiez dit des êtres à l'âme cruelle et sans pitié. Leurs maigres visages rayonnaient à l'idée du sang versé. Il semblait qu'il n'y eût rien, dans ces cœurs viciés avant l 'âge, que haine implacable et férocité froide. — Quelque part dans les bogs ils trouvèrent une vieille mendiante, gisant à terre et se mourant de faim.

Ceci est, hélas! bien commun dans le Connaught.

Et voilà les deux enfants, agenouillés auprès

de la pauvre vieille; ei ! sic? In repas, gardés -i précieusement dans la pr< rision de la faim redoutée, sont prodigués généreusement...

— Prenez lout, notre mère, prenez tout, tout, tout!... Oh! la faim fait tant souffrir!. . Pauvre femme! nous sommes jeunes, nous... Mangez et que Dieu vous bénisse!

Et leurs visages avaient pris d'angéliques douceurs; leurs yeux se regardaient, humides; ils s'embrassaient, écoutant la voix inconnue de leur conscience et surpris d'avoir tant de joie, eux qui venaient de donner leur dernier morceau de pain !

Ils se reprirent la main. Leur course était plus légère. Vous eussiez suivi dans la brune éctaircte les caprices de leurs bonds gracieux.

Ils avaient dans le cœur la naïve bonté du premier âge. C'étaient de douces créatures, — qui allaient tuer un homme et qui souriaient...

L'ignorance est ainsi.

Quelques instants après, ils sortaient du bog pour entrer dans le cercle des terres cultivées qui entourent la ville de Tuain. — Quelques instants encore, et ils franchissaient les premières maisons de la cité.

Les rues étaient désertes et les boutiques fermées, comme en un jour d'émeute.

Su et Paddy voulurent s'adresser aux rares passants pour demander la demeure du major, mais les passants se détournaient d'eux avec colère en murmurant quelque malédiction à l'adresse des soldats anglais.

Su et Paddy allaient toujours.

Au détour d'une rue, ils entendirent sur le

pavé sonore les pas retentissants d'une troupe de cavaliers.

— Les voilà, petit frère! dit Su, — souvenezvous bien !...

On voyait briller en effet, au bout de la voie, les dorures des dragons de la Reine.

Le major Percy Mortimer était en tête de la troupe.

Les deux enfants s'élancèrent aux deux côtés de son cheval.

— Oh! Votre Honneur! Votre Honneur! s'écrièrenl-ils à la fois; — six pence pour chacun de nous!... six pence pour votre vie et celle de vos braves soldats que nous venons sauver!...

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