CHAPITRE PREMIER
Pétrone se réveilla vers le milieu du jour et, comme à l'ordinaire, très las : la veille, chez Néron, il avait pris part à un festin... Depuis quelque temps, sa santé était moins bonne et ses réveils plus pénibles. Mais toujours le bain matinal et un habile massage activaient la circulation paresseuse de son sanget ranimaient ses forces, si bien que de Toléotechium (le dernier compartiment des bains) il sortait comme rénové, les yeux brillants, et tellement prestigieux quOthon même n'eût pu rivaliser avec lui. C'était bien là celui qu'on nommait « l'Arbitre des élégances ».
Le lendemain donc de ce festin, où il avait discuté avec Néron. Lucain et Sénèque la question de savoir si la femme possède une âme, il était étendu sur une table de massage couverte d'un neigeux tapis de byssus égyptien, et deux robustes balneatores, de leurs mains imbibées d'huile, pétrissaient ses muscles. Les yeux fer-
mes, il attendait que la chaleur du laconicum avec celle de leurs mains eût pénétré en lui et chassé sa fatigue.
Enfin il ouvrit les yeux et parla.
Il demanda quel temps *il faisait, s'informa des gemmes que le joaillier Idomène avait promis de lui soumellre. On lui répondit que le temps était beau, qu'une brise légère soufflait des ^lonts Albains, et que rhommeaux gemmes n'avait pas paru. Pétrone referma les yeux, et il allait se faire porter au tepidarium quand, soulevant la draperie, le nomenclalor annonça que Marcus Vinicius était là.
Pétrone ordonna de laisser entrer le visiteur au tepidarium, où il se fit porter aussitôt. Vinicius était le fils de sa sœur aînée qui avait épousé jadis un Marcus Vinicius, personnage consulaire du temps de Tibère. Le jeune homme servait maintenant sous les ordres de Corbulon contre les Parthes, et, la guerre terminée, il revenait à Rome. Pétrone avait pour lui une sorte d'affection : car Marcus était un jeune homme aux nobles formes et au corps dathlète, et qui savait, dans ses débauches mêmes, conserver, selon les meilleures esthé-. tiques, cette mesure que Pétrone prisait par-dessus tout.
— Salut, Pétrone ! dit le jeune homme. Que tous les dieux te comblent de leurs faveurs, et nommément Asclépias et Cypris !
— Sois le bienvenu dans Rome, et que le repos te soit doux après la guerre, répondit. Pétrone, dégageant sa main des plis du délicat tissu de karbassus dont il était enveloppé. Quoi de neuf chez les Arméniens ? Pendant ton séjour en Asie, «s-tu poussé une pointe jusqu'en Bithynie ?
Pétrone, maintenant fameux pour ses goûts elTéminés et son amour de< plaisirs, avait jadis été gouverneur
Qi;0 VADIS A
(le la Billiynio, — nii ^oiivcinniir (''nev^'n\\\r. cl jiislc. Aussi rappela il -il volontiers celle époque : il avait alors prouves ce (pi'il aurait pu et su devenir si telle eût été sa fantaisie.
— Je suis allé à Iléi-aclée. lever des iritCoiU )m.iii' Gorbulon, répondit Vinicius.
— Ah ! Héi'aclée ! j'y .'«i eoiinu une lille de (lolehide. pour qui je donnerais volontiers toutes les divonée^ d'ici, sans en excepter Poppée.Mais ce sont là de vieilles histoires. Dis-moi plutôt ce qui se passe sur la frontière des Parlhes. Au fond, ils ne sont [>as drôles, tous ces Vologèse, ces Tiridate, ces Tigrane, et autres bar* bares qui, d'a[)rès le jeune Arulanus, chez eux marchent encore à quatre pattes et ni mitent les hommes qu'en notre présence. Mais, en ce moment, on parle beaucoup d'eux à Rome, sans doute [)arce qu'il est plus dangereux de parler d'autre chose.
— Sans Corbulon, ces guerres pourraient mal finir.
— Corbulon ! par Bacchus ! c'est un véritable dieu de la guerre, un vrai Mars, un grand général, un homme à la fois fQUgueux, loyal et imbécile. Je l'aime, rien que pour la peur qu'il inspire à Néron.
— Corbulon n'est pas un imbécile.
— Tu as peut-être raison; du reste, peu importe. La sottise, comme dit Pyrrhon, ne le cède en rien à la sagesse, et n'en diffère en rien.
Vinicius se mit à parler de la guerre ; mais Pétrone fermait les yeux. Le jeune homme changea de conversation, s'informa de la santé de son oncle.
Pétrone leva les paupières.
Sa santé ?... Pas bonne. Il n'en était pas encore au même point que le jeune Sissena ; ses sens, à celui-là, étaient tellement émoussés que, le matin, au bain, il demandait : « Je suis assis?... n Pourtant, lui. Pétroîie
n'allait pas bien. Vinicius venait précisément de le mettre sous la protection d'Asclépias et de Cypris. Or Pétrone n'avait aucune foi dans Asclépias. Savait-on au juste de qui il était le fils, cet Asclépias, — d'Arsinoé, ou bien de Goronide? et quand on a des doutes sur la mère, que dire du père ? Qui donc, par le temps qui court, peut être certain d'être le fils de son père ? Sur quoi, Pétrone sourit; puis il continua :
— Il y a deux ans, c'est vrai, j'ai envoyé à Epidaure trois douzaines de merles vivants et une coupe. Je me disais : Si cela ne fait pas de bien, du moins quel mal peut-il en résulter? S'il est encore parle monde des gens qui sacrifient aux dieux, je pense qu'ils raisonnent tous comme moi. Tous... sauf peut-être les muletiers de la Porte Capène. Outre Asclépias, j'ai eu affaire aux asclépiades, l'année dernière, pour ma vessie : ils ont eu recours à des incubations. Je savais que c'étaient des charlatans, mais le monde repose sur la duperie, et la vie elle-même est une duperie. L'âme aussi n'est qu'une illusion. Il faut cependant être assez sage pour distinguer les illusions agréables de celles qui ne le sont pas. Je chauffe, par exemple, mon étuve avec du bois de cèdre saupoudré d'ambre , parce que je préfère les bonnes odeurs aux mauvaises. Quant à Cypris, à qui tu m'as également recommandé, c'est peut-être à sa protection que je suis redevable de ces élancements dans la jambe droite dont j'ai souffert. Du reste, une bonne déesse, et je veux croire que, toi aussi, tôt ou tard, tu sacrifieras de blanches colombes sur ses autels...
— 'Oui, répondit Vinicius, les flèches des Parthes ne m'ont pas atteint, mais j'ai été touché par celles de l'Amour, de façon imprévue, à quelques stades des portes de la ville.
QCO VAr)IS .»
— Par h's (ii'ûrcs aux blanrs jj^onoux ! hi vm< m<' raconter la choso, (lil iN'Ironc.
— Je venais justement le deuiandcr conseil.
Au même instant parurent les épilateurs qui s"empressèrent autour de Pétrone, et Marcus entra datis un bain d'eau tiède.
— Ah ! il serait superflu de te demander si ton amour est partagé, répliqua Pétrone en contemplant le jeune marbre qu'était le corps de Vinicius ; si Lysippe t'avait vu, lu ornei'ais la porte qui mène au Palatin, sous les traits de quelque Hercule juvénile.
Le jeune homme sourit et se plongea dans la baignoire en éclaboussant une mosaïque qui figurait Héra au moment où elle prie le Sommeil d'endormir Jupiter.
Comme, son bain terminé, Vinicius se livrait à son tour aux doigts agiles des épilateurs, le lecteur, avec ses rouleaux de papyrus dans un étui de bronze, entra.
— Désires-tu l'écouter? demanda Pétrone.
— S'il s'agit d'une œuvre de toi, volontiers! répondit Vinicius, sinon, je préfère causer. Aujourd'hui, les poètes vous arrêtent à tous les coins de rue!...
— Comment donc! On ne peut sortir sans apercevoir, gesticulant comme un singe, u« poète. Agrippa, à son retour d'Orient, les prenait pour des fous furieux. César fait des vers; chacun suit son exemple. Mais on n'a pas le droit d'écrire des vers meilleurs que ceux de César. C'est pourquoi je crains un peu pour Lucain... Moi, je fais de la prose dont je ne régale, du reste, les oreilles de personne, pas même les miennes. Ce que le lecteur avait à nous lire, ce sont les <( codicilles » de ce pauvre Fabricius Veiento.
— Pourquoi *< ce pauvre >> ?
— Parce qu'on l'a invité à ne pas réintégrer ses pénates, jusqu'à nouvel ordre. Inutile de te dire qu'on a
fait là uno sottiso. Ce livro, en somme médiocre et ennuyeux, n'a été lu avec passion que du jour où ]'auteui' fut en exil. Aujourd'hui, de tous côtés, on entend crier : " Scandale! Scandale! » et pourtant il n'y a là qu'une pale iiïiage de la réalité. Toujours est-il que Ton s'est jeté sur le livre avec la crainte d y voir son propre portrait et Tespoir d'y trouver celui de ses amis. Chez le libraire Aviranus, cent scribes sont occupés à le copier sous la dictée.
— Tes méfaits n'y figurent pas?
— Si, mais Tauteur s'est trompé : car je suis en même temps plus mauvais et moins plat qu'il ne me représente. Vouloir faire un départ entre le juste et l'injuste me paraît uiie prétention un peu niaise, n'en déplaise à Sénèque, à Musonius, à Thraséas. Mais je sais distinguer ce qui est laid de ce qui est beau, tandis que, par exemple, cette Barbe-d'Airain de Néron, à la fois poète, cocher, chanteur, danseur et histrion, en est incapable.
—Je regrette cependant Fabriciusî Un bon camarade...
— C'est l'amour-propre qui Va perdu. Chacun le suspectait, personne ne savait rien de précis ; mais lui-même ne pouA'ait refréner sa langue et confiait son secret à t ont venant. As-tu entendu raconterjrhist oire de Rufinus ?
^ Non.
— Eh bien! allons au frigidarium, je te la raconterai. Ils passèrent dans le frigidarium, reposèrent au creux
de niches capitonnées de soie; un jet d'eau teinté de rose répandait un parfum de violettes. Les yeux vers un Faune de bronze, dont les lèvres goulues captaient colles dune nymphe peu revêche, Vinicius dit :
— Celui-là a raison! Voilà ce qu'il y a de meilleur dans la vie.
— Sait-on? Mais toi. en outre, tu chéris la guerre. Elle ne rae tente pas : les ongles s'y ternissent. Du
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rcsir, à <'li.i('ini son pinisir. lîjirlx'-d'Airîiin îiiiin- le chant, lo sicMi siirlonl. <»l le vi(Mix Scaiinis son vase (lo Coi'injhc (|u'il use «Ir hjuscrs, «piarnl, la nuil, il ne; poul (jonnir. Mais, dis-nmi, l'ais-hi «les vers?
•— Non, je n\ai jatnais pu nianioi- un licxamèlro fMili<'r,
— Tu no joues pjis <lu hilli * lu ii<' chantes pas?
— Non.
— Tu ne e(^n<luis ]ias?
— J'ai pris pail à des courses, autrefois à Anlioche, el sans sueeôs.
— Déjà lu me rassures. K\ de «pu'l j)ai'li es-lu àl'hip- ))od rouie?
— Des Verts.
— Alors, je suis tout à l'ait tranquille, d'autant plus ({ue, malgré la grosse fortune, tu n'es pas aussi riche que Pallas ou Sénèque. Car, sans doute, on peul faire des vers, chanter en s'accompagnant du luth, déclamer, pousser un char; mais, il est une chose bien préférable et surtout moins dangereuse : c'est de ne pas faire de vers, de ne pas jouer, de ne pas chanter et de ne harceler nul cheval. Le mieux est encore de savoir admirer ces divers arts — quand Barbe-d'Airain les pratique. Tu es beau : Poppée peut donc s'éprendre de loi, — A^oilà l'unique péril. Mais non, elle a trop d'expérience. L'amour, ses deux premiers maris l'en ont rassasiée, et, avec le troisième, elle tient à tout autre chose. Croirais-tu que cet imbécile d'Othon l'aime encore à la folie... Il se promène là-bas sur les rochers de l'Espagne, et il soupire... Il a si bien perdu ses anciennes habitudes, il se néglige à ce point, que, pour sa coiffure, il lui suffît maintenant de trois heures par jour ! Oui l'eût cru ?
— Moi, je comprends Othon,réponditYinicius; pourtant, à sa place, je ferais autre chose.
— Dis.
— Je me recruterais chez les montagnards de là-bas des légions fidèles. Ce sont de durs soldats, ces Ibères.
— Viniciusî Vinicius! Jai bien envie de dire que tu n'en serais pas capable. Car, ces choses-là, on les fait — on n'en parle pas, même à titre d'hypothèses. Quant à moi, à sa place, je me moquerais de Poppée, je me moquerais de Barbe-d'Airain ; j'enrôlerais peut-être des Ibères dans mes légions, mais pas des hommes, des femmes. Tout au plus écrirais-je des épigrammes, que je ne lirais à personne... pas comme ce pauvre Rufinus.
— Tu devais me raconter son histoire.
— Je te la raconterai dans Tunctorium.
Mais dans runctorium,rattention de Vinicius fut attirée par les merveilleuses esclaves de service. Deux d'entre elles, des négresses, commencèrent à frotter de parfums d'Orient le corps des baigneurs ; d'autres, des Phrygiennes habiles dans l'art de la coiffure, tenaient dans leurs mains souples des miroirs d'acier et des peignes ; deux autres, des filles grecques de Cos, attendaient qu'elles eussent à draper en plis statuaires les toges de leurs maîtres.
— ParZeus assembleur de nuées, dit Marcus Vinicius, quelle collection de choix !
— Je préfère à la quantité la qualité, répondit Pétrone; ma familiane dépasse pas quatre cents têtes, et je pense que seuls les parvenus ont besoin d'un plus nombreux domestique.
— Des corps plus beaux, on n'en trouverait pas, même chez Barbe-d'Airain, dit Vinicius.
A quoi Pétrone répondit, libéral :
— Tu es mon parent, et je ne suis ni aussi égoïste que Barsus, ni aussi austère qu'Aulus Plautius. »
Vinicius, levant vivement la tête, demanda :
— D'où t'est venu à l'esprit Aulus Plautius? Sais-tu que,
Ol () VADIS
pour m'iMn» loul»' le j>()igii('l aux poiics de iii ville, je suis resté dans sa uiaisou une ([uinzaine de jours ? Là, un de ses esclaves, un médecin, Mérion, me «guérit. C'est précisément de cela que je voulais le parler.
— Vraiment? Te serais-tu, par hasard, épris de Fomponia? Alors, je le plains: pas jeune, el vertueuse! Fâcheux !
— Non, pas de Pomponia, hélas !
— Et de qui ?
— Si je le savais... I Mais je ne sais même pas au juste son nom: Lygie, ou Gallina ? On l'appelle chez eux Lygie, parce qu'elle est du pays des Lygiens, et son nom barbare est Callina. Une maison étrange que celle des Plaulius... C'est plein de monde, et pourtant silencieux comme les bosquets de Subiacum. Pendant une dizaine de jours, j'avais ignoré qu'une déesse y habitât. Mais, un matin, je l'aperçus qui se baignait dans une vasque, sous les arbres. Et, je te le jure sur l'écume d'où naquit Aphrodite, les rayons de laube jouaient à travers son corps. Je pensai que le soleil levant la ferait se dissiper devant moi comme se dissipe le crépuscule du matin. Je l'ai revue deux fois, et, depuis, je ne connais plus la tranquillité, je ne sais plus ce que sont tous les autres désirs. Je ne me soucie plus de ce que peut me donner la ville ; je ne veux plus ni femmes, ni or, ni bronzes de Gorinthe, ni ambre, ni nacre, ni vins, ni festins, je veux la seule Lygie. Pétrone, mon âme s'élance vers elle, ainsi que, sur la mosaïque de ton tepidarium, le Songe s'élance vers Paisiteia ; et, jour et nuit, je la désire.
— Si C'est *une esclave, achète-la.
— Ce n'est pas une esclave.
— Qu'est-elle donc ? Une des affranchies de Plautius?
— N'ayant jamais été une esclave, elle n'est pas une affranchie.
— Alors?
— Je ne sais. Une fille de roi...
— Tu minlrigues, Vinicius.
— L'histoire n'est pas bien longue. Tu as peut-être connu Vannius, roi des Suèves, qui, chassé de son pays, habita longtemps Rome, où il s'illustra pour sa chance au jeu des osselets et son habileté à conduire un char. Drusus le replaça sur son trône. Vannius gouverna" d'abord assez décemment et entreprit d'heureuses guerres; plus tard, cependant, il se mit à écorcher outre mesure, non seulement ses voisins, mais ses sujets. De sorte que Vangio et Sido, ses neveux, fils de Vibihus, roi des Hermandures, se concertèrent pour qu'il retournât à Rome... tenter la chance aux osselets.
— Je m'en souviens; c'était sous Claude. Ces temps ne sont pas lointains.
— Oui... La guerre éclata. Vannius appela à son aide les Yazygues, tandis que ses chers neveux suscitaient les Lygiens. Ceux-ci, fort enclins aux rapines et qui avaient entendu parler des richesses de Vannius, arrivèrent si nombreux que César Claude lui-même commença à trembler pour la sécurité de nos frontières. Claude n'aimait pas s'ingérer dans les querelles des Barbares ; il écrivit pourtant à Atelius Hister, chef de la légion du Danube, de surveiller attentivement lès diverses phases de la guerre et de ne pas permettre que notre paix fût troublée. Hister exigea alors des Lygiens la promesse de ne pas franchir la frontière ; non seulement ils y consentirent, mais ils livrèrent des otages, parmi lesquels la femme et la fille de leur chef... Tu nignores pas qu'à la guerre les Barbares traînent avec
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(Mi\ IViniHos (»( «miI'miiI- Or. mim l.vuif'»"-! Im lill<' ih- ce cliof.
— D'où sais-lii loiil <('|;i ?
— Anlus Plaiilius liii-nK'^iiic nw Ta raconlé. Le- Lygiciis, à la vi'i'ili'', ne passèrent pas alors la frontière. Mais les I5arl)ar(»s suivissent comme la lempète el (Jisjniraissont comme elle : ainsi (lisparnn*nt les Lygiens aux iôtes ornées de cornes (Taurochs. Ils battirent les Suèves (le Yannins el les Yazy^nes; — mais leur roi périt. Et ils se lelirèiVnl avec leur butin, tandis que les otages restaient aux mains d'Hister. La mère mourut peu de temps après. I^our se débarrasseï- de Tentant, Hister l'envoya au gouverneur de toute la Germanie, Pomponius. Celui-ci, la guerre avec les Gattes terminée, revint à Rome où Claude, comme tu sais, lui permit les honneurs du triomphe. La jeune fdle suivit ce jour-là le char du vainqueur ; mais, après la cérémonie, et comme on ne peut traiter en captifs les otages, Pomponius, qui à son tour ne savait qu'en faire, la confia à sa sœur, Pomponia Graecina, femme de Plautius. Dans cette maison, où tout est vertueux, depuis les maîtres jusqu'à la volaille du poulailler, elle grandit aussi vertueuse, hélas î que Graecina même, et si belle qu'auprès d'elle Poppée serait une figue d'automne à côté d'une pomme des Hespérides.
— Et alors ?
— Je te le répète, depuis le moment où j'ai vu la lumière jouer à travers son corps, je suis amoureux d'elle.
— Elle est donc aussi transparente qu'une lamproie ou qu'une petite sardine ?
— Ne plaisante pas, Pétrone. Un vêtement éclatant peut couvrir des blessures douloureuses. Sache encore qu'à mon retour d'Asie, j'ai passé une nuit dans
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le temple de Mopsus. Mopsus m'apparul en songe : il m'annonça que Tamour modifierait ma vie profondément.
— Jai entendu Pline déclarer ne pas croire aux dieux, mais croire aux songes ; peut-être a-t-il raison Au surplus, il est une divinité devant qui mes plaisanteries feront trêve volontiers : réternelle et omnipotente Vénus Genitrix. C'est elle qui assemble les âmes, qui unit les êtres et les choses. L'amour a fait surgir le monde du chaos. A-t-il bien fait ?• c'est litigieux ; mais sa puissance est patente : on peut ne pas la bénir, — il la faut constater.
— Hélas ! Pétrone, une dissertation philosophique est moins rare quun bon conseil !
— Dis-moi ce que tu veux, exactement.
— Je veux Lygie î Je veux que mes bras, qui maintenant nétreignent que le vide, Tétreignent, elle. Je veux respirer son souffle. Si c'était une esclave, je donnerais pour elle à Aulus cent jeunes filles encore neuves sur le marché. Je veux la garder dans ma maison jusqu'au jour où ma tête sera aussi blanche que la cime du Soracte en hiver.
— Elle n'est point esclave, mais, en définitive, elle fait partie de la familia de Plautius, et comme c'est une enfant abandonnée, on a le droit de la considérer comme alumna, et Plautius peut te la céder s'il veut.
— Tu semblés ne pas connaître Pomponia Grsecina. Tous deux du reste se sont attachés à elle comme si elle était leur enfant.
— Pomponia, je la connais, — un véritable cyprès. Si elle n'était la femme d'Aulus, on l'engagerait' comme pleureuse. Depuis la mort de Julia, elle n'a pas quitté la stole noire et elle a l'air de marcher déjà dans la prairie semée d'asphodèles. Elle est, en outre, « la
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IVmiuc <rmi seul lioinnic » cl, p.ir ('(HisiMpiciil , ]i<-ii-iiii nos Homainos (|imli"(' ou ciiKj lois divoicôns, c'csl un plicMiix... A |)i"0|)Os ! jis-lii (miIcikIii diic (jiriin phrnix lui rclos, — l'oollenionl, à ce (jifoii prcHoiid, — dans la Haul{'-Kgyj)lo,coqui n'ai rive pas tous los cinq cents ans?
— Pi'IroiK»! I^iMroiic! nous |)arlorons dn ph('nix nn autre jour.
— (^)ue le dirai-je, mon cliei- Marcus ? Je connais Aulus Plaulius (jui, loul en blâmant mon genre de vie, a un faible pour moi : il sait que je n'ai jamais été un délateur comme, par exemple, Domilius Afer, Tigellin, toute la bande des amis d'Ahénobarbe. De plus, sans poser pour le stoïcien, j'ai souvent été choqué par tels actes de Néron, sur lesq;uels Sénèque et Burrhus fermaient les yeux. Si tu penses que je sois à même d'obtenir quelque chose d'Aulus, je t'offre mes ^Jïices.-
— Tu as de Tinfluence sur lui, et de plus ton esprit est inépuisable en expédients... Oui... si tu parlais à Plautius ?
— . Tu exagères mon influence et mon ingéniosité; mais, soit, j'irai parler à Plautius, dès qu'il sera de retour.
— Il est rentré depuis deux jours.
— En ce cas, passons au triclinium, où nous attend le déjeuner; et, réconfortés, nous nous ferons porter chez Plautius.
— Tu m'avais toujours été très cher, mais maintenant je veux placer au milieu de mes lares ta statue, une statue aussi belle que celle-ci, et lui offrir des sacrifices, dit Vinicius en désignant un Hermès au caducée qui restituait les formes de Pétroner. Par la lumière d'Hélios! si Paris te ressemblait, la conduite d'Hélène s'explique.
Et dans cette exclamation, il v avait autant de sincé-
rite que do flatterie. Pétrone, en etïel, plus âgé ol moins athlétique, était pourtant plus beau encore que Vinicius. Les femmes de Rome admiraient l'Arbitre des élégances, non seulement pour son esprit délié, mais pour son corps harmonieux. Cette admiration se lisait même sur les traits des deux jeunes filles de Gos, qui disposaient en ce moment les plis de sa toge, et dont Tune, Eunice, le regardait dans les yeux, humble et ravie. Mais lui ne prétait aucune atiention à cet émoi ; — et, avec un sourire, il répondit à Vinicius par la phrase de Sénèque surles femmes : a Animal wipudens... elc. >>
Puis, lui posant le bras sur lépaule, il l'entraîna au triclinium.
Dans Functorium, les deux jeunes Grecques, les Phrygiennes et les deux négresses rangeaient les ustensiles et les parfums. Mais à ce moment, sous la portière, relevée du côté du frigidarium, apparurent les têtes des balneatores, et l'on entendit un léger « psst ». A cet appel, Tune des Grecques, les Phrygiennes et les deux Ethiopiennes disparurent : car c'était le moment où commençait dans les thermes une scène de jeux et de débauches, à laquelle l'inspecteur ne s'opposait pas, amateur lui-même d'amusements de ce genre. Pétrone se doutait de ces. exercices, mais, en sa qualité d'homme indulgent, il fermait les yeux.
Dans l'unclorium, restait la seule Eunice. Un moment, la tête penchée, elle écouta les voix et les rires qui s'éloignaient vers le laconicum ; puis elle alla prendre le siège d'ambre et d'ivoire sur lequel Pétrone s'était assis, et le porta devant la statue du maître.
Debout sur le siège, elle noua ses bras au cou de la statue ; ses cheveux roulèrent sur ses reins en flot d'or ; sa chair épousait le marbre ; sa bouche était unie étroitement aux lèvres froides de Pétrone,
CIIAPITHK II
Après un repas, ipic l'on appela (léjouncr, oL quo Jos deux amis commencèrenl à une heure où les simples mortels avaient depuis longtemps teiminé le prandium de l'après-midi, Pétrone proposa un léger somme, u II est encore trop tôt pour des visites. Des gens, il est vrai, commencent les leurs dès le lever du soleil; cette coutume est peut-être vénérable et bien romaine, — je la liens pour barbare. Les heures de l'après-midi sont celles qui conviennent ; encore faut-il que le soleil soit passé du côté du temple de Jupiter Gapitolin et déjà éclaire obliquement le Forum. Lautomne a parfois de chaudes journées ; on aime écouter le murmure du jet d'eau dans l'atrium et, après les mille pas réglementaires, s'assoupir dans la lumière rouge que filtre la pourpre du velarium mi-tiré. »
Vinicius reconnut la justesse de ces propositions. Ils firent des pas, s'entretenant de ce qu'on disait au Palatin et dans la ville, et même ratiocinant un peu. Puis Pétrone entra au cubicule, dormir. 11 reparut au bout" d'une demi-heure, et, s étant fait apporter de la verveine, il s'en imprégnait les mains et les tempes :
— Tu ne saurais croire comme cela vivifie et ranime, Je suis prêt.
Kl OUO VADIS
La litière attendait depuis longtemps; ils y prirent place et donnèrent ordre qu'on les portât dans le Vicus Palricius, à la maison d'Aulus. L'insula de Pétrone était située sur le flanc méridional du Palatin, près des Carines; le chemin le plus court était donc le bas du Forum, mais, comme Pétrone voulait aussi entrer chez l'orfèvre Idomène, on passerait par la Voie d'Apollon et le Forum, du côté de la Voie Scélérate, à l'angle de laquelle s'ouvraient des boutiques de tout genre.
Les nègres géants soulevèrent la litière et se mirent en marche, précédés d'esclaves. Pétrone humait dans ses paumes l'odeur de la verveine ; il paraissait réfléchir :
— J'y pense, dit-il : si ta nymphe sylvestre n'est pas une esclave, qui l'empêche de quitter la maison des Plautius et de s'installer chez toi? Tu la gorgerais d'amour et de richesses, comme j'ai fait pour ma divine Chrysothémis, dont, entre nous, je suis au moins aussi las qu'elle doit être lasse de moi.
Marcus secoua la tête.
— Non... ? demanda f^étrone. Au pis aller, l'affaire serait soumise à l'empereur, et tu peux être sûr que, mon influence aidant, notre Barbe-d'Airain te serait favorable.
— Tu ne connais pas Lygie, répondit Vinicius.
— Alors permets-moi de te demander si tu la connais... autrement que de vue. Lui as-tu parlé ? Lui as-tu avoué ton amour ?
— Je l'ai vue qui se baignait, je te l'ai dit; depuis, je lai rencontréedeuxfois.Pendantmonséjourdanslamaison d'Aulus, j'occupais une annexe destinée aux hôtes, et, le poignet foulé, je ne pouvais prendre place à la table commune. La veille seulement de mon départ, je rencontrai Lygie, au souper, et ne pus lui adresser une
oro VAfus 17
parole. .!<' lus ()l>li^('' «récoulcr Aulus narrer ses vicloires (le Hrela^iie, se j)lain(lr(^ de la (iéearieiiee de la pelih' propriélé en Italie, Tout à riienic, si nous échappons aux vicloii'es el à la petite» pro[)riélé, va* sera pour jerilendre jr('.inir sur les mœurs efféminées des teinps acliM'ls. Ils onl des faisans dans leui's poulaillers, mais se gardent de les rair<* cuire, parlant de ce principe que chaque faisan (pie Ton mange hAte la fin de la puissance romaine. Un(^ seconde fois, j'ai renconln'' Lygie dans le jardin, près de la cihMue. Elle arrosait des touffes d'iris. Vois mes genoux. Par le bouclier d'Hercule ! je te le déclare, ils ne tremblaient pas, quand des nuées de Parthes fondaient en hurlant sur nos manipules. Mais ils tremblèrent auprès de cette citerne. Troublé comme un enfant qui porte encore la bulle, longtemps je ne pus prononcer une parole ; seuls mes yeux l'imploraient. Pétrone le regardait avec une sorte d'envie.
— Et tu ne lui as pas parlé ?
— Si ! Reprenant contenance, je lui dis qu'au moment où il me fallait quitter cette maison hospitalière, je voyais que là la souffrance était plus agréable que les plaisirs partout ailleurs, la maladie plus douce qu'ailleurs la santé. Elle écoutait mes paroles, troublée aussi et la tête inclinée, tout en traçant des lignes avec un roseau sur le sable safran. Puis, elle leva les yeux, les abaissa encore sur les signes qu'elle avait tracés, les reporta sur moi comme si elle voulait me poser une question, et s'enfuit soudain, hamadryade devant un faune balourd.
— Elle a de beaux yeux, n'est-ce pas ?
— Comme la mer, et je m'y suis noyé comme dans la mer. L'Archipel est d'un moins pur azur. Un instant après, le fils dePlautius accourait, me demandait quelque chose. Mais je ne compris pas ce qu'il me voulait.
— Atliônô ! s'écria PcHrone, ôio à ce garron le bandeau dont Eros lui a clos lesyeux„sinon il se brisera la tôle contre les colonnes du temple de Vénus.
Puis, se tournant vers Vinicius :
— O toi, bourgeon printanier sur Tarbre de la vie, toi, première pousse verte de la vigne ! ce n'est pas chez les Flautiusque je devrais te taire porter, c'est à la maison de Gelocius, il y a là une école pour les jeunes garçons qui ignorent la vie.
— Et pourquoi ?
— Ou'avait-elle donc tracé sur le sable? N'était-ce pas le nom de TAmour? un cœur percé d'un trait? ou encore quelque chose où Ton pût reconnaître que les
^ satyres avaient déjà chuchoté à l'oreille de cette nymphe divers secrets essentiels ? Est-il possible que tu naies pas regardé ces signes?
— J'ai revêtu la toge depuis plus longtemps que tu ne penses, répliqua Vinicius, et, avant l'arrivée du petit Aulus. j'avais déjà examiné ces signes avec attention. Je nignore pas qu'à Rome, comme en Grèce, les jeunes filles tracent sur le sable tels aveux que leur bouche hésite à dire. Devine ce qu'elle avait dessiné.
— Sijen'aipasdevinétoutàrheure,jenedevineraipas.
— Un poisson.
— Tu dis...?
— Je dis : un poisson. Cela signifiait-il que c'est un sang glacé qui coule encore dans ses veines? Je n'en sais rien. Mais toi^ pour qui je suis un bourgeon printa-
"^ nier sur l'arbre delà vie, explique donc ce signe.
— Très cher, c'est Pline qu'il faut interroger. Il est expert en poissons.
La conversation s'arrêta là, car maintenant la litière - circulait dans des rues en tumulte. Et bientôt, par la . Voie d'Apollon, on arriva au Forum,
nid \.\i)is H»
|)«*> loiilo >« jM MiiM'iinicul son*' 1rs Jii('> «Ir la Ija^i- \n\\\i' de Jules C«'»sar, «les loiilcs ('laionl assises sur les inarchos <hi l<'ni|)h' de Caslor r[ Pollux, ou l'aisnienl lo tour du pclil sancluaii<^ de Vosla, semblables, sur ce décor de marbre, h des essaims multicolores de papillons el de scarabées. D'eu haut, parles énormes degrés du lemple consacré à Ju[)iler, — Joui Oplimo Maximo, — artluaienl des foules nouvelles. Près des Hostres, on écoulail quelques orateurs de raccroc. Des marchands vendaient à grands cris des fruits, du vin ou de l'eau mélangée au jus des figues. Des charlatans clamaient la vertu de leurs drogues; des devins, des découvreurs de trésors cachés, et des interprètes de songes, vantaient leur art. Le sistre, la sambuque égyptienne, la llùte grecque intervenaient dans le vacarme. Des malades, des dévots portaient des corbeilles vers les dieux. Entre les jambes des passants, les pigeons picoraient sur les dalles le grain des offrandes, s'élevaient un instant dans un tumulte dailes, puis retombaient aux places que les remouslaissaient vides. Les groupes s'écartaient devant des litières : d'exquis visages de femmes s'y discernaient, ou bien, usés parla vie, des masques de chevaliers et de sénateurs. Parfois, des pelotons de soldats ou de vigiles fendaient d'un pas cadencé les rassemblements trop tumultueux. La langue grecque résonnait de toutes parts, — aussi fréquente que la latine.
Vinicius, qui n'avait pas revu la ville depuis longtemps, regardait avec curiosité ce Forum Romanum qui dominait le flot des peuples et que ce flot submergeait: u Le Nid des quirites — sans quirites, » dit Pétrone, qui avait deviné la pensée de son compagnon. En effet, l'élément romain disparaissait presque dans cette cohue. On voyait là des nègres d'Ethiopie, des géants auxchcAeux blonds, issus des contrées vagues du Nord,
des Bretons, des Gaulois et des Germains, des Sères aux regards obliques, des hommes des bords de TEuphrate et des hommes des bords de Tlndus, la barbe teinte en rougebrique, des Syriens riverains del'Oronle, aux yeux noirs et doux, des Arabes du désert, ossifiés, des Juifs à la poitrine creuse, des Égyptiens au sourire immobile, et des Numides et des Africains ; des Grecs de l'Hellade, qui régnaient sur la ville, à l'égal des Romains, mais régnaient par la science, Fart et lastuce, des Grecs, des Iles et de TAsie Mineure, et dePÉgypte, et delltalie, et de la Narbonnaise; des prêtres de Sérapis, avec leurspalmes, et des prêtres de cette Isis, de qui les autels s'achalandaient mieux que ceux de Jupiter Capitolin, et des prêtres de Cybèle érigeant des quenouilles de maïs, et des prêtres de divinités nomades, et des danseuses orientales mitrées, et des vendeurs d'amulettes, et des charmeurs de serpents, et des sârs — et de ces gens sans nul métier qui, chaque semaine, venaient puiser du blé dans les greniers des bords du Fibre, s'arrachaient les billets de loterie dans les cirques, dormaient la nuit dans les maisons croulantes du Transtévère et passaient leurs journées dans les cryptoportiques, dans les bouges infâmes de Suburre, sur le pont Milvius ou devant les riches insula, d'où de temps en temps on leur jetait les restes de la table des esclaves. Pétrone était connu de toute cette foule ; aux oreilles de Vinicius résonnaient sans cesse les mots : « C'est lui ! » — On l'aimait pour sa libéralité ; et son renom avait grandi encore , du jour où l'on avait appris son intervention auprès de César contre l'arrêt qui condamnait à mort tous les esclaves, sans distinction d'âge ni de sexe du préfet Pedanius Secundus, parce que l'un d'eux avait assassiné ce monstre. Pétrone, au surplus, déclarait bien haut que l'affaire lui importait peu et
qu'il jivjiil p,Mrl«; à (',(''sar en iriliiuc s«Mil<MiitMil,«'ri sa qualilô (l'Arbih-c des rU'^jmccs, doul ce inassnrn', <li«^n(' (le Scythes, p<Mil-rli-(', non de |{()inaiii<, dovail r(''voll«'r le seiilinienl ('sl]i(''li(|in'.
Félroiic, en ell'el, se souciail |mmi de la reconnaissance du peuple. Ce peuple, il s'en souvenait, avait aimé aussi Britannicus que Néron avait empoisonné, et Agrippine qu'il avait tait assassiner, et Octavie cju'on avait étoulïée, et }\ul)ellius Plaute qui avait été exilé, et Thraséas qui, chaque jour, à son réveil, attendait Tarrét de mort : la popularité pouvait donc être tenue pour un mauvais présage, et ce sceptique ne laissait pas d'être superstitieux... Pétrone méprisait la foule, doublement : comme aristocrate et comme esthète. Ces gens, qui sentaient les ieves grillées et qui s'enrouaient et suaient à jouer à la mora au coin des rues et sous les péristyles, ne méritaient pas le nom d'hommes...
Devant la librairie d'Aviranus, la litière s'arrêta. 11 descendit acheter un élégant manuscrit et le remit à Vinicius.
— C'est un cadeau que je te i'ais, dit-il.
— Merci, répondit Vinicius en regardant le titre. Le Satyricon? C'est nouveau ? De qui ?'
— De moi. Mais, je ne veux pas aller sur les traces de ce Rufînus, dont je vais te conter l'histoire, ni sur celles de Fabricius Veiento ; c'est pourquoi personne n'en sait rien ; et toi, n'en parle à personne.
— Tu me disais que tu ne faisais pas de vers, dit Vinicius, et je vois ici force vers alternant avec la prose.
— Lorsque tu liras, porte ton attention sur le repas de Trimalcion. Quant aux vers, j'en suis dégoûté depuis que Néron écrit une épopée. Vitellius, pour se soulager, se sert d'une palette d'ivoire qu'il s'introduit dans la gorge ; d'autres emploient des plumes de fla-
manl trempées dans Thuile ou dans une diécoction de serpolet : moi, je relis les poésies de Néron, et le résidlat est instantané. Je puis ensuite les louer, sinon avec une conscience pure, du moins avec un estomac bien lavé.
A ces mots, il arrêta la litière devant la boutique de l'orfèvre Idomène et, après avoir réglé l'affaire des gemmes, il se fit porter à la maison d'Aulus.
— En route, je te conterai, comme exemple de l'amourpropre d'un auteur, l'histoire de Rufmus.
Mais, avant qu'il eût commencé son récit, ils s'engagaient dans le Viens Patricius et se trouvaient devant la demeure d'Aulus. Un jeune et vigoureux janitor leur ouvrit la porte qui menait à l'ostium (second vestibule), tandis qu'une pie prisonnière les accueillait bruyamment d'un « Salve »,
En allant de l'ostium à l'atrium, Mnicius demanda :
— As-tu remarqué que le portier n'a pas de chaînes?
— C'est une maison étrange, répondit à mi-voix Pétrone. Tu as sans doute entendu dire que Pomponia Grœcina a été soupçonnée d'être une adepte de superstitions orientales qui reposent sur l'adoration d'un certain Chrestos, Il semble bien que ce soit Crispinilla qui lui ait rendu ce service ; elle ne peut pardonner à Pomponia de s'être contentée d'un seul mari toute sa vie. Une ««it^i'/Y/...' aujourd'hui on trouverait plus facilement, à Rome un plat de champignons du Norique !
— Tu as raison, c'est une maison bizarre. Plus tard je te dirai ce que j'ai entendu et'' vu ici.
Ils se trouvaient dans l'atrium. L'esclave préposé à sa garde envoya le nomenclator annoncer les hôtes; en même temps, des serviteurs leur présentèrent des sièges et leur mirent des tabourets sous les pieds.
Pétrone, qui se figurait que dans cette maison aus-
(»|in \ \l)|s
Ici»'- (Irvail n'f^nci- un ('îIciih^I cumii, n'y v<'nail jamais ; il rr^ai'<lail, doiic. aiilour de lui avec un cciiaiii <';l<)nn(;iiiont désappointé, car mille Irislcsse n'émanait de cftt alrium lumineux. D'en haut, par une large haie, tonihait un laisccau de iuuiièrc^ éelalante qui ««î l>ri.sait en miUe étincelles sur une Fontaine jaillie d'un bassin carré : l'impluvium, entouré d'anémones et d'iris. ManireslcMut'ul, on aimait ici les lis d'une façon toute particulière, il y en avait des massifs entiers, — et de blancs, et de rouges; il y avait aussi des iris saphir, dont les pétales délicats étaient comme argentés d'une poussière liquide. Des statuettes de bronze figuraient des oiseaux aquatiques et des enfants, parmi les mousses et les touffes de feuillage. Dans un coin, une biche de bronze, pcMichanl au-dessus de l'eau sa tête rongée et verdie par l'humidité, semblait boire. Le sol de l'atrium était une mosaïque; les murailles, incrustées en partie de marbre rouge, en [)artie couvertes de peintures restituant des arbres, des poissons, des oiseaux, des griffons, charmaient par le jeu de leurs couleurs. Les chambranles des portes donnant sur les pièces latérales étaient ornés d'écaille et même d'ivoire; contre les murailles, se dressaient les statues des ancêtres d'Aulus. Partout on sentait Taisance paisible, éloignée du luxe, mais noble et sûre d'elle-même.
Pétrone, dont la demeure était incomparablement plus magnifique et plus élégante, ne trouvait là rien qui choquât son goût. Il se tournait vers Vinicius pour lui faire part de cette remarque, quand un esclave écarta la draperie qui sé[)ar<'iit Tatrium du tal)linnm, et x\ulus Plautius parut.
C'était un homme déjà sur le soir de la vie, mais robuste, et dont le visage énergique avait, bien que trop court peut-être, quelque chose d'aquilin. A ce moment.
.ii QUO VADIS
sa figure exprimait de rétonnemenlct même deFinquiélude, du fait de la présence insolite de l'ami, du compagnon, du confident de Néron.
Pétrone était trop homme du monde et trop fin, pour ne pas s'en apercevoir; aussi, après les premières salutations, expliqua-t-il sa présence avec toute sa verve et toute sa bonne grâce : il venait remercier Plautius pour les soins que son neveu avait reçus dans cette maison, et la reconnaissance était le seul motif de sa visite, à laquelle, d'ailleurs, l'avaient enhardi leurs anciennes relations.
— Tu es le bienvenu, dit Plautius, et, quant à la reconnaissance, c'est moi qui t'en dois, encore que tu n'en soupçonnes probablement pas la cause.
En effet, Pétrone avait beau hausser ses yeux couleur de noisette et chercher dans ses souvenirs, il ne devinait pas.
— J'aime, reprit Aulus, et j'apprécie beaucoup Vespasien, à qui tu as sauvé la vie le jour où il eut le malheur de s'endormir en écoutant les vers de César.
— Dis plutôt (( le bonheur », répliqua Pétrone, car il ne les entendit pas; mais je conviens que l'heureuse aventure risquait de finir mal. Barbe-d'Airain voulait absolument lui envoyer par un centurion le conseil amical de s'ouvrir les veines.
— Et toi, Pétrone, tu t'es moqué de César?
— Point : je lui ai représenté que, si Orphée pouvait par son chant endormir les bêtes sauvages, c'était triomphe non moins grand d'avoir réussi à endormir Vespasien. On peut critiquer Ahénobarbe, pourvu qu'à un peu de critique on mêle beaucoup de flatterie. Notre gracieuse Augusta, Poppée, s'en rend compte à merveille.
— Quels temps , hélas ! continua Aulus. II me
(.)l;() VADIS
in.uKjiK' (l(Mi\ incisives (pic iiiji hfisccs une j)icrrc lancée pai- nn Hrelon, cl ma parolo on est devenue sifllanle;el pouiianl, les plus heui-enx moments de ma vir', je les ai passt's en 15rela«^iie.
— Parce que c/élaieni les momeuls de tes victoires, inlervint Vinicius.
Mais Pétrone, craignant (jue le vieux militaire ne se mît à relater ses campagnes, changea de conversation, ïl raconta ([u'aux environs de Praenesle des paysans Mvaienl trouvé le cadavre d'un louveteau à deux têtes; que, pendant l'orage de l'avant-veille, la foudre avait arraché une pierre à Tun des angles du temple de la Lune , chose inouïe vers la fin de l'automne ; qu'un certain Cotta, de qui il tenait ces nouvelles, ajoutait ([ue les prêtres de ce temple prédisaient la ruine de la ville, ou au moins la ruine d'une maison puissante : on ne pourrait conjurer le malheur que par de grands sacrifices.
Aulus exprima l'avis que de tels signes, en effet, n'étaient pas négligeables ; quand les crimes dépassent toute mesure, comment s'étonner que les dieux sirritent ? et, dans ce cas, des offrandes propitiatoires lui semblaient s'imposer.
Pétrone émit :
— Ta maison, Plautius, n'est pas trop grande, bien qu'un grand homme y demeure; la mienne est, à vrai dire, trop vaste pour son chétif propriétaire, mais encore elle est petite. Et s'il s'agit de la ruine d'une maison aussi imposante, par exemple, que la Domus Transitoria, vaut-il la peine que nous fassions des offrandes pour conjurer cette ruine?
Plautius ne répondit pas, et cette réserve blessa quelque peu Pétrone, car, malgré l'élasticité infinie de sa morale, il n'avait jamiais été un délateur.
Aussi changea-t-il encore une l'ois le tour de la conversation : il s'appliqua à vanter la demeure de Plautius, le bon goût qui y régnait.
— C'est une vieille habitation, repartit Plautius, où je n'ai rien changé depuis que j'en ai hérité.
La draperie qui séparait Tatrium du tablinum ayant été tirée, la maison était ouverte d'une- extrémité à l'autre, et à travers le tablinum, à travers le dernier péristyle et la salle suivante (l'œcus), le regard pénétrait jusqu'au jardin qui apparaissait comme un tableau lumineux en un cadre sombre. Les rires joyeux d'un enfant s'envolaient de là-bas jusqu'à l'atrium.
— Ah ! chef, dit Pétrone, permets-nous d'entendre déplus près ce rire franc,. un rire aujourd'hui si rare.
— Volontiers, répondit Plautius en se levant : c'est mon petit Aulus et Lygie qui jouent à la balle. Mais j'imagine, Pétrone, que tes jouriTse passent à cela, rire.
— La vie est risible, et je ris..., repartit Pétrone, mais ici le rire a un autre son.
— Au vrai, ajouta Vinicius, Pétrone ne rit pas tout le jour: toute la nuit, plutôt!
Causant ainsi, ils traversèrent la maison dans toute sa longueur et arrivèrent au jardin.
Pétrone jeta un regard rapide sur Lygie ; le petit Aulus accourut dire bonjour à Vinicius qui, s'avançant, s'inclina devant la belle jeune fille, immobile, sa balle à la main, ses cheveux noirs en désordre léger, essoufflée un peu et le rose aux joues.
Mais au jardin, dans le triclinium ombragé de lierre, de vigne et de chèvrefeuille, était assise Pomponia Grsecina ; ils allèrent la saluer. Pétrone la connaissait, pour l'avoir vue chez Antistia, fille de Rubellius Plante, et aussi dans la maison des Sénèque et chez Pollion. Il ne pouvait se défendre d'un certain étonnement respectueux
yUO VADIS ~«
(Icvaiil la nK'Ianoolio soreino do ce visage, el celle noblesse d'alliludc, «le g«»sles, île paroles.
Et inaiiileiiaiil. iiK^mc, flans nés reraercieiii<Mil< pour les soins donnés à Vinicius, il intercalait le mot ^ domina », qui ne lui venait jamais à l'esprit quand, par exemple, il causait avec Calvia Crispinilla, Scribonie, Valérie, Solina et autres femmes du monde. Après les saints et les romerciemenis, il déplora que Fomponia se rn voir si peu, qu'on ne la rencontrât ni au cirque, ni à ramplîilhéàlre, — à quoi elle répondit, placide et la main sur celle de son mari :
— Nous devenons vieux, et Ions deux nous aimons de plus en plus le foyer domestique.
Pétrone voulut s'élever contre ce goût de la relr;til<\ mais Aulus PlaUtius ajouta de sa voix sibilante .•
— El nous nous sentons de plus en plus étrangers parmi des gens qui atTublenl de noms grecs même nos dieux romains.
— Les dieux, il y a quelque temps déjà, sont devenus des figures de rhétorique, répondit négligemment Pétrone, et ce sont les Grecs qui nous ont appris la rhétorique; j'avoue qu'il m'est plus facile de dire Héra que Junon, — et il marquait par son regard qu'en présence de Pomponia l'évocation de Junon s'imposait.
Puis il protesta contre ce qu'elle avait dit de la vieillesse :
— En vérité, la vieillesse arrive vite, mais plus ou moins vile selon que l'on a tel ou tel genre de vie ; et il est des visages que Saturne paraît oublier.
Pétrone parlait non sans sincérité, car Pomponia Grsecina, bien quelle fut déjà sur Le revers de l'âge, avait conservé une rare fraîcheur de teint; et, comme elle avait la tête petite et les traits délicats, malgré sa robe sombre, malgré sa raideur et sa taciturnité, elle apparaissait vraiment jeune, à certains moments.
2s QUO VADIS
Le petit Aulus, qui, lors du séjour de Vinicius, l'avait pris en amilié, l'invita à jouer à la Ijallo. Derrière l'enfant, Lygie était entrée dans le triclinium. Sous le rideau de lierre, avec de petites lueurs miroitantes sur le visage, elle sembla à Pétrone plus jolie t[.u'au premier coupd"œil,el réellement telle qu'une nymphe. Et, comme il ne lui avait pas encore adressé la parole, il se leva, s'inclina devant elle, et dit les paroles dont Ulysse salue Nausicaa :
— Je suis à tes genoux... déesse ou mortelle... Si tu es lune des mortelles qui demeurent sur la terre. Trois fois heureux ton père et ta mère vénérée, Trois fois heureux tes frères...
Pomponia elle-même fut sensible à l'ingénieuse courtoisie de ce mondain. Quant à Lygie, elle écoutait confuse et rosissante, les yeux baissés. Mais bientôt un sourire espiègle palpita au coin de ses lèvres ; une hésitation fit vaciller gentiment les traits charmants de son visage; et elle répondit par les paroles de la Nausicaa, les citant tout d'une haleine et un peu comme une leçon apprise par cœur :
— Étranger, tu ne semblés pas un homme de basse naissance ou de peu d'esprit...
Puis elle s'enfuit comme un oiseau qui s'effarouche.
C'était maintenant à Pétrone de s'étonner ; il ne s'attendait pas à entendre un vers d'Homère sortir de la bouche d'une jeune fille dont Yinicius lui avait appris lorigine barbare. Il regarda donc Pomponia d'un air interrogateur, mais elle souriait en voyant l'orgueil que reflétait le visage de son mari.
Malgré ses préjugés de vieux Romain, qui l'obligeaient à fulminer contre la langue grecque et sa propagation, Aulus était heureux que cet homme si cultivé, ce littéra-
OlO VADIS
Umm* cùI Irouvr (liiiis sa maison «iiicNuriin cupabN' d»' lui n'|)()n(hr dans la lan<j;ii(' mmmik' cl par nn vers <ril(jint'r('.
— Nous avons i(*i un pcda^oi^iic, un (ircc dil-il <'ii se lournanl vors Prlron<\ qui donne des leeons à nolie fds, cl la iillcUo assiste à ces leçons. Ce n'esl encore (juiiin' l)ergeronnell<\ mais une at<réahle pelile Ijer^^eronnelle, à hupielN» nous nous sommes habitués.
Pétrone re«>ardail maintenani, à travers le treillis de lierre et do chèvn^i'euillc, le jardin et le trio qui s'y ébattait. Vinicius en sinq)le tunique lant^ait la balle que sVtTorçait d'empaumer , cambrée souplement, Lygie. La jeune fille avait, tout d'abord, semblé un peu frêle à Pétrone. Mais, vue ainsi, dans la clarté du jardin, elle apparaissait l'image vivante de l'Aurore. Ah ! ce visage rose et diaphane, ces lèvres faites pour le baiser, ces yeux d'azur profond, et la blancheur de ce front d'albâtre, et ces sombres cheveux aux reflets d'ambre et de bronze, — et tout ce corps souple, svelte, jeune d'une jeunesse de mai nouveau, de fleur fraîchement éclose! Cette tanagréenne fillette était une harmonie printanière. Et, telle une lampe où se joue la lumière, ses formes rosées révélaient l'âme de clarté dont elles s'irradiaient.
Il pensa soudain à Chrysothémis et eut un sourire amer. Dans^jiiémoire, elle apparut, avec ses cheveux poudrés d'or et ses sourcils noircis, fabuleusement fanée, telle une feuille de rose jaune et flétrie. Pourtant, cette Chrysothémis, Rome entière la lui enviait.
— Vinicius a bon goût, pensa-t-il, et ma Chrysothémis date de la prise de Troie.
Se tournant vers Pomponia Grsecina :
— Je comprends maintenant, domina, que, près de ces deux êtres, vous préfériez, aux festins du Palatin et au cirque, votre maison.
— Oui, réi)oiRlit-elle, les yeux vers le petit Aulus et
Le vieux chef se tnil à raconter l'histoire de la jeune fille et ce qu'il avait appris jadis d'Atelius Hister, au sujet de ces Lygions épars dans les brumes septentrionales.
Les autres cependant avaient cesse de jouer. S'étant promenés un peu, ils s'assirent sur un banc près de la piscine. Mais bientôt l'enfant se leva pour aller taquiner les poissons. El ViniciUs continua la conversation commencée pendant la promenade :
— Oui, disait-il d'une A'Oix basse et tremblante, à peine avais-je quitté la robe prétexte qu'on m'envoyait aux légions d'Asie. Je n'ai pu connaître la ville, ni la vie, ni lamour. Enfant, j'allais à l'école de Musotiius qui nous répétait que le bonheur consiste à vouloir ce que veulent les dieux et, par conséquent , dépend de notre volonté. Et moi, je pense qu'il y en a un autre, plus grand et plus précieux et qui ne dépend pas de notre volonté, — car l'amour seul peut le donner. Ce bonheur, les dieux eux-mêmes le cherchent; et moi, Lygie, qui jusqu'à présent n'ai pas connu l'amour, je veux marcher sur leurs traces, et je cherche aussi celle qui voudra me donner le bonheur...
Il se tut, et Ton n'entendit un moment que le léger clapotis de l'eau où le jeune Aulus jetait des cailloux pour faire peur aux poissons. Puis il reprit d'une voix plus tendre encore et plus basse :
— Tu connais certainement le fils de Vespasien, Titus. On prétend qu'à peine hors de l'enfance, il s'éprit de Bérénice au point que sa malheureuse passion failht lui être mortelle... Je saurais aimer ainsi, ô Lygie. La richesse, la gloire, le pouvoir, vaine fumée, néant. L'homme riche trouvera plus riche que lui, la gloire de
riiommoc(^l('bre sera éclipser par imc «<loir<* plus grande, le puissant cédera h un plus puissant... Mais ni César ni m<^nie aucun di(;u n'éprouvera jamais plus de joie «|ii"un simple mortel «[ui conli'e sa poitrine sent battre une poilrine chère, ou «[ui baise des lèvres aimées... Ainsi l'amour nous égale aux dieux, Lygie...
Klle écoulait comme elle eftt écouté le son d une fUMe grecque ou d'une cithare : musicjue étrange qui s'infiltrait dans ses oreilles, remuait son sang, et pénétrait son cœur de faiblesse, d'épouvante et aussi d'une joie surnaturelle ; tout ce qu'il disait existait déjà en elle aupaiavant, mais lui était resté indistinct.
Sur les cyprès immobiles tombait une lumière rouge, et toute l'atmosphère en était imprégnée. Lygie leva sur Vinicius ses yeux comme éveillés d'un songe ; et soudain, penché vers elle, les yeux frémissants d'une prière, il lui parut plus beau que tous les hommes, que tous les dieux dont elle voyait les statues aux frontons des temples. Il prit doucement son bras au-dessus du poignet et demanda :
— Ne devines-tu pas, Lvirie, pourquoi je te parle ainsi, à toi ?
— Non, chuchola-i-elie, si bas que Vinicius l'entendit à peine. Mais il ne la crut pas, et lui serrant le bras plus fort, il l'eût attirée sur son cœur, si, dans le sentier bordé de myrte, ne s'était montré le vieil Aulus, qui, s'approchant d'eux, leur dit:
— Le soleil décline ; prenez garde à la fraîcheur du soir et ne plaisantez pas avec Libitine.
— J'ai jeté là ma toge, répondit Yiniciu^.et je ne sens pas le froid.
— Pourtant on n'aperçoit plus que la moitié du disque au-dessus du Janicule, répliqua le A'ieUx guerrier. Pariez-moi du doux climat de cette Sicile, où le
peuple s'assemble le soir sur les places pour saluer en des chœurs Phœbus qui se couche.
Et, abondamment, il célébra la Sicile, où il avait une grande exploitation agricole. Souvent il avait songé à y terminer ses jours. On a assez des frimas de l'hiver, quand ils vous ont blanchi la tête. Les feuilles ne tombent pas encore des arbres, et au-dessus de la ville rit encore un ciel clément ; mais quand la vigne aura jauni, quand la neige aura couvert les montagnes albaines, et que les dieux souffleront sur la Campanie un vent hostile, alors qui sait s'il ne se transportera pas avec toute sa famille dans sa paisible retraite des champs?
— Aurais-tu l'intention de quitter Rome, Plautius ? demande Vinicius, inquiet.
— Depuis longtemps j'ai cette intention, répondit Aulus, car là-bas la vie est plus tranquille et plus sûre.
Derechef, il vanta ses vergers, ses troupeaux, sa maison cachée dans la verdure, et les collines vêtues de thym et de serpolet au-dessus desquelles bourdonne l'essaim des abeilles. Mais Vinicius était sourd à cette note bucolique. Il rêvait aux moyens de conquérir Lygie. Parfois il regardait du côté de Pétrone.
Cependant Pétrone, assis près de Pomponia, se délectait au spectacle du soleil couchant,, du jardin et des formes humaines debout près du vivier. Les vêtements, sur le fond sombre des myrtes, se doraient de l'éclat de l'astre. A l'horizon occidental, les pourpres, les violets évoluèrent vers l'opale ; la voiite devint lilas ; les noires silhouettes des cyprès accusèrent leur opacité ; la paix dusoirinA^estitles hommes, les arbres, tout le jardin.
Pétrone fut étonné de ce calme ; sur le visage, de Pomponia, du vieil Aulus, de leur fils et de Lygie, il y
OlO VAIUS
avait (|U('l<|iM' clios*' (ju'il n'aYsiil [)as rinihiliHlc de v(»iisur les visages ([ni passaiciil dans ses nnils ; il sciilit (|n*nne séri^nité londrcnuMil lumiiK^usc, émanée de leur vi(Uiuolidienne, baignait les liahilanlsde rinsula,eL ijuil pouvînl exister une l)eaul<'' el un charme <jue lui, toujours en (juéle de charme el de beauté, n'avait, jamais connus. Il ne put garder pour lui cette impression et, se tournant vers Pomponia, il <lit;
— Combien votre monde est dilïen'nt de c<'lui <pie gouverne noire Néron !
Elle leva son visage <lélical vers la lueur crépusculaire el répondit avec simplicité :
— Ce nest pas Néron qui gouverne le monde, c'est Dieu.
Il y eut un silence. On entendit dans l'allée les pas du vieux chef, de Vinicius, de Lygie et du petit Aulus ; mais avant que le groupe fût là, Pétrone demanda en core :
— Tu crois donc aux dieux, Pomponia ?
— Je crois en Dieu, ({ui est Un, Juste el Tout-Puissant, répondit-elle.