CHAPITRE XX
lis marchèrent ainsi en suivant le Yicus Patricius, le long du Viminal, jusqu'à l'ancienne porte Viminale, près de la plaine où plus lard Dioclétien fit bâtir des bains splendides. Ils dépassèrent les ruines de la muraille de Servius Tullius et, par des chemins déserts, ils arrivèrent à la Route Nomentane. Alors, ayant tourné à gauche vers Salaria, ils se trouvèrent au milieu de collines parsemées de carrières de sable, avecçà et là, des cimetières. La nuit sélait faite complètement et, la lune n'étant pas encore levée, ils auraient difficilement trouvé leur chemin, si, comme l'avait prévu Chilon, les chrétiens eux-mêmes ne le leur eussent montré. En effet, à droite, à gauche, en avant, on apercevait des silhouettes noires se dirigeant avec précaution vers les ravins sablonneux. Les rares passants et les paysans qui revenaient de la ville prenaient sans doute ces pèlerins pour des ouvriers en roule vers les carrières de sable, ou pour des membres de quelque association funéraire se rendant à des agapes nocturnes. Cependant, à mesure que le jeune patricien et ses compagnons avançaient, autour d'^ux les lanternes, les silhouettes devenaient plus nombreuses. Quelques passants chantaient d'une voix étouffée des hymnes qui semblèrent à Vinicius rempHes
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(le; IrisU'ssc. l*ar inslanls, son oicillr saisissait des laiii- Ix'atix <lo plirasosoii rcvciiail Ir ihmh du (llîrisl...La roiilo lui pai'aissail loni^nic l'iiiliii «juclqur clioso rromiiKMira à l)riller dans le lointain, comme des leux <le bivouac, ou des torches. Vinicius se pencha vers CJiilon et lui demanda si (-'('lail rOstriammi.
Cliilon, (juimprcssionnaicnl de l'aron fjiclieuse la nuit, réloij^nemenl de la ville et ces formes fantômales, répliqua d'une voix trémolanle :
— Je ne sais, sei«i^neui', je ne suis jamais allé à l'Ostrianum. Mais ils devraient bien louer le Christ plus près de la ville.
Ils marchèrent un moment en silence, puis Chilon, dont la terreur allait croissant à mesure qu'on s'éloi- «»nait des portes, dit :
— Sous ma perruque et avec les deux fèves que je me suis fourrées dans le nez, ils ne pourront me reconnaître ; et, si même ils me reconnaissent, ils ne me tueront pas. Ce ne sont pas de méchantes gens ! Ce sont même de très honnêtes gens, que j'aime et que j'estime.
— N'essaie pas de les amadouer par des flatteries prématurées, répondit Vinicius.
Ils s'étaient engagés dans un étroit ravin au-dessus duquel passait un aqueduc. La lune venait de se dégager des nuages ; ils aperçurent, à l'extrémité du défilé, un mur abondamment recouvert de lierre. On était à rOstrianum.
A la porte, deux carriers reprenaient les insignes. Un moment après, Vinicius et ses compagnons se trouvèrent dans un lieu assez vaste tout entouré de murs. Devant la porte d'une crypte, qui en occupait le centre, une fontaine bouillonnait. Çà et là s'élevaient des monuments funéraires, et partout, dans l'enceinte, des gens fourmillaient, à la lun^ière indécise de la lune
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et des lanternes. Soit par peur du froid, soit pour se garder des traîtres, presque tous étaient restés encapuchonnés, et le jeune* patricien pensa avec effroi que, s'ils s'obstinaient à ne pas se découvrir, il ne lui serait pas possible de reconnaître Lygie.
Près de Thypogée, qui occupait le centre de Tenclos, on alluma quelques torches que Ton disposa en un petit bûcher. Bientôt la foule se mit à chanter, d'abord à voix basse, puis» de plus en plus haut, un hymne étrange. C'était une sorte d'appel dans la nuit, un timide appel au secours poussé par des gens qui errent dans les ténèbres. Les têtes levées au ciel semblaient voir quelqu'un là-haut, bien haut, et les bras tendus semblaient l'implorer pour qu'il descendît. Vinicius, en Asie Mineure, en Egypte, à Rome même, avait visité les temples les plus divers, il avait connu maintes religions, mais c'était la première fois qu'il voyait des hommes invoquer la divinité, non pour se conformera un rituel établi, mais avec tout leur cœur, en une tristesse d'enfants séparés de leur père ou de leur mère. Il était manifeste que ces gens-là, non seulement honoraient leur dieu, mais encore l'aimaient de toute la force de leur âme.
On avait jeté encore quelques torches dans le foyer, qui répandit sur tout le cimetière une lueur rouge et fit pâlir la lumière des lanternes ; à l'instant même, de l'hypogée, sortit un vieillard vêtu d'un manteau à capuchon, mais dont la tête était découverte ; il monta sur une pierre qui se trouvait auprès du bûcher.
Il se fit un mouvement dans la foule. Des voix à côté de Vinicius murmurèrent : « Pierre I Pierre ! » quelquesuns s'agenomllèrent, d'autres tendirent les mains vers lui. Puis le silence régna, si profond, que l'on pouvait entendre le crépitement des torches, ainsi que le
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roiilcmonl des chariots sur la Uoiilc Nomeiitanc et le innrmiirc du vont dans los pins voisins du cimetière.
('Iiilon se pencha vers \'iriicius el cliuchola :
— r/esl hii, le premier disciph' <h' Clnc^lo^, r'csl le pc^clieur.
Le vieillard éleva sa main el, d'un sif^^iie de cioix, hénil les assistants qui, cetle fois, tombèrent à f^enoux. Les compagnons de Vinicius et lui-même, de crainte de se trahir, suivirent cet exemple. Il sembla au jeune tribun que cette figure qu'il avait devant lui était tout ensemble assez commune et pourtant extraordinaire, et que ce qu'il y avait en elle d'extraordinaire provenait de sa simplicité même. Le vieillard n'avait ni mitre sur la tète, ni couronne de chêne aux tempes, ni palme dans les mains, ni rational doré sur la poitrine, ni vêtements blancs ou étoiles, — aucun de ces emblèmes que portaient les prêtres de l'Orient, de l'Egypte, de la Grèce, ou les fiamines de Rome. Il vit en ce pêcheur non pas un archiprêtre habile dans Taccomplissement des rites, mais un simple témoin, âgé et infiniment vénérable, qui venait de loin proclamer une vérité q^u'il avait vue, qu'il avait touchée, en laquelle il avait foi comme on a foi en l'évidence. Et Vinicius, qui ne voulait pas se laisser vaincre par le charme, éprouva cependant une curiosité fiévreuse d'entendre ce qui sortirait de la bouche de ce compagnon du mystérieux Chrestos, et à connaître cette doctrine que professaient Lygie et Pomponia Grœcina.
Pierre parla d'abord comme un père qui donne des conseils à ses enfants et leur enseigne comment ils doivent vivre. Il leur recommandait de renoncer aux excès et aux plaisirs, d'aimer la pauvreté, la pureté des mœurs et la vérité, de supporter patiemment les injustices, les persécutions, d'obéir à leurs supérieurs et aux autorités,
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d'éviter le crime de trahison, l'hypocrisie, la médisance, enfin de donner le bon exemple, même aux païens. Vinicius, pour qui il n'y avait de bien que ce qui pouvait lui rendre Lygie, fut irrité de quelques-uns de ces conseils : en prônant la chasteté et la lutte contre les passions, le vieillard ne condamnait-il pas son amour ? lîexcitait-il pas Lygie contre lui? La colère s'empara du tribun. « Qu'a-t-il dit de nouveau ! pensa-t-il. Est-ce donc là cette doctrine inconnue ! Tout le monde a entendu ces radotages. Les cyniques ne célèbrent-ils pas la pauvreté ? Socrate n*a-t-il pas prêché la vertu comme une chose ancienne, mais bonne ? Le premier venu des stoïciens, même un Sénèque, qui possède cinq cents tables en bois de citronnier, ne glorifie-t-il pas la modération, ne prônet-il pas la vérité, la patience dans l'adversité, la fermeté dans le malheur? Mais, tout cela, c'est comme du blé oublié dans un coin, que les souris grignotent encore, mais dont les hommes ne veulent plus, parce qu'il est moisi. » Outre la colère, il ressentait aussi une déception : il s'était attendu à ce qu'on lui découvrît d'effarants mystères ; il avait compté tout au moins sur une rhétorique éloquente : or, il n'avait entendu que des paroles infiniment simples, et il s'étonnait du recueillement avec lequel la foule avait écouté.
Le vieillard disait maintenant aux assistants qu'ils devaient être bons, pacifiques, équitables, chastes, et dédaigneux des richesses, — non pour avoir la tranquillité dans cette vie, mais afin de vivre , après la mort, glorieusement et •éternellement en le Christ. Pour prévenu que fût Yinicius, il ne put s'empêcher de remarquer une différence entre la doctrine du vieillard et celles des cyniques, des stoïcien^ et autres philosophes ; ceux-ci ne recommandaient le bien et la vertu que comme une chose raisonnable et qui s'appfi-
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(|U(' à celle vk; seule, tandis que I^VpoIre promettait l'inimorlalité, et non pas une misérable immorlalité souterraine, dans Tennui, le vide et la solitude, mais splendide et presque semblable à celle des dieux. Et il parlait de la vie future avec une certitude telle, que tous les accidents de la vie apparaissaient futiles ; souffrir un moment pour un bonheur sans fin est bien différent de souffrir pan^e que tel est l'ordre naturel des choses.
"^ Le vieillard dit encore qu'il faut aimer la vertu et la vérité pour elles-mêmes, car le bien essentiel et la vérité éternelle, c'est Dieu ; donc celui qui les aime, aime Dieu et devient son enfant.
Vinicius ne comprenait pas tout, mais il savait déjà, d'après ce que PomponiaGnecina avait dit à Pétrone, que, selon les croyances chrétiennes, ce dieu était unique et tout-puissant. Il apprenait maintenant que ce dieu était le bien universel et l'universelle vérité : et il pensa malgré lui qu'au prix d'un semblable démiurge, — Jupiter, Apollon, Saturne, Junon, Vesta et Vénus avaient l'air de quelque bande de turlupins qui font des farces tantôt en commun, tantôt chacun pour son compte. Mais ce qui mit le comble à l'étonnement du jeune homme, ce fut d'entendi'elevieillard dire que Dieu était aussi l'universel amour, et que, par suite, celui qui aime les hommes remplit le plus sublime de ses commandements. Et il ne suffit pas d'aimer les gens de sa propre nation, car THom^me-Dieu a répandu son sang pour tous ; et il ne suffit pas d'aimer ceux qui nous font du bien, car le Christ a pardonné même aux .Juifs qui l'ont livré à la mort, et aux soldats romains qui lont mis en croix; il faut non seulement pardonner à ceux qui. nous ont offensés, mais encore les aimer et leur rendre le bien pour le mal ; il ne feuffit pas d'aimer les bons, il faut aimer même les mé-
chants, car ce n'est que par l'amour qu'on peut détruire en eux la méchanceté. A ces mots, Chilon, de son côté, pensa que c'était en pure perte qu'il s'était donné de la peine, et que jamais Ursus ne se déciderait à tuer Glaucos, pas plus cette nuit qu'une autre. Mais, en revanche, une seconde conclusion,tirée de l'enseignement du vieillard, le consola aussitôt; c'était que Glaucos non plus ne le tuerait pas, lui, Chilon, même s'il venait à le reconnaître.
Vinicius ne reprochait plus au discours du vieillard de ne rien contenir de nouveau ; mais il se demandait avec stupéfaction : « Quel Dieu est-ce donc là ? Quelle est cette doctrine et quel est ce peuple ? »
11 se sentait perdu dans des espaces insoupçonnés, nuageux et infinis. Ce cimetière lui parut un refuge de fous et, tout ensemble, un heu mystérieux et redoutable où, sur une couche mystique, éclôt un nouvel idéal. Il avait présent à l'esprit tout ce que le vieillard avait dit de la vie, de la vérité, de l'amour de Dieu ; et ses pensées en étaient éblouies comme d'éclairs successifs.
Il pensait à toutes ces choses à travers son amour pour Lygie , et, à la lumière de ces éclairs, il entrevoyait que si, comme c'était probable, elle était dans ce cimetière et professait cette doctrine, jamais, jamais Lygie ne deviendrait sa maîtresse : s'emparât-il d'elle, il ne la posséderait pas.
On avait encore jeté quelques torches dans le brasier, le bruit du vent s'était tu dans les pins, la flamme s'élevait droite vers les astres qui scintillaient, et le vieillard, ayant rappelé la mort sur le Golgotha,ne parla plus que du Christ.
Cet homme avait vu 1 11 disait comment, après avoir quitté la croix, il avait passé deux jours et deux nuits avec Jean, sans dormir, sans manger, dans l'accable-»
oro NADIS )!»:
iiiciil, dans lo chagrin, dans la toinnir (;l ledoulc, se n''p(Hanl quil clailnioii! Le Iroisirmc jour s'était lové et ils se lamentaient loujours, quand Marie de Magdala accourut essoufflée, les cheveux défaits, criant : « Ils ont enlevé le Maître ! » Eux, à ces mots, s'étaient précipités vers le lieu de la sépulture. Jean, plus jeune, arriva le premier; le sépulcre était vide et il n'osa y pénétrer. Lorsqu'ils furent réunis tous les trois, lui, — qui leur parlait là, — entra dans le lombeau et, sur la pierre, aperçut le suaire et les linceuls ; mais il ne trouva pas le corps... Ils supposèrent que les prêtres avaient enlevé le Christ, et tous les deux revinrent à la maison, encore plus accablés. Puis arrivèrent d'autres disciples, et ils se lamentèrent, tantôt tous ensemble pour que le Dieu des armées célestes les entendît plus facilement, tantôt les uns après les autres. Ils avaient espéré que le Maître rachèterait Israël, et maintenant ils perdaient espoir, car on était au troisième jour après sa mort.
Le souvenir de ces affreux moments arrachait encore des larmes aux yeux du vieillard, et, à la lueur du foyer, on les voyait couler le long de sa barbe grise. Sa vénérable tête chauve branlait sur ses épaules, et sa voix expira dans sa poitrine. Vinicius pensa : u Cet homme dit la vérité. » Les fidèles avaient entendu déjà plus d'une fois raconter la passion du Christ, et ils savaient que la joie succéderait à la tristesse, mais, comme celui qui parlait était un Apôtre qui avait vu, ils étaient plus impressionnés, et se tordaient les mains en sanglotant, ou bien se frappaient la poitrine.
Le vieillard ferma les yeux, comme pour mieux voir dans son âme le lointain passé, puis il continua :
« Tandis qu'ils se lamentaient ainsi, Marie de Magdala accourut de nouveau, en criant qu'elle avait vu le Sei-
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gneur. Comme elle ne pouvait le distinguer dans la grande clarté, elle avait supposé que c'était le jardinier; mais il avait dit : « Marie ! » Alors elle s'était écriée : u P»abl)oni ! » et était tombée à ses pieds, et II lui avait ordonné d'aller trouver les disciples, puis avait disparu. Mais eux, les disciples, ne la crurent pas, et comme elle pleurait de joie, les uns la blâmèrent et les autres pensèrent que le chagrin avait ^troublé ses sens, car elle disait aussi que, devant le tombeau, elle avait vu des anges : et eux, y étant retournés, virent le tombeau vide. Ensuite, dans la soirée, vint Cléophas qui était allé avec un autre à Emmaiis, d'où ils étaient revenus à la hâte en disant : « Le Seigneur est vraiment ressuscité ! » Et tous se mirent à se quereller, après avoir fermé la porte, par crainte des Juifs. Tout à coup, Il se dressa parmi eux, quoique la porte n'eût pas grincé, et II leur dit : u La paix soit avec vous ! »
u Et je l'ai vu. Lui, comme tous Tont vu, et nos cœurs étaient emplis de lumière, car nous crûmes qu'il était ressuscité, que les mers seraient desséchées, que les montagnes tomberaient en poussière, et que Sa gloire serait éternelle.
c Huit jours plus tard , Thomas Didyme mit ses doigts dans les plaies du Maître, toucha son côté et ensuite tomba à ses pieds en s'écriant : « Mon Seigneur et mon Dieu 1 )> Et II lui répondit : « Parce que tu as vu, Thomas, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru. » Et nous avons entendu ces paroles et nos yeux L'ont regardé, car 11 était parmi nous. »
Vinicius écoutait. Il ne se résignait pas à croire ce qu'avait dit le vieillard, et pourtant il sentait qu'il fallait être aveugle ou renier sa propre raison pour supposer que cet homme mentait lorsqu'il disait : <- J'ai vu. » Dans son émotion, dans ses larmes, dans toute sa per-
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somic ol (l.iiis h's (l<'l,'iils des (''v/^ncMiiciils ([ii il r;icoiilail, il y MViiil qiicNinc clioscî (|iii (écartait I oui souproii. Par iiioiiHMils, \ iniriiis croyait l'c^vcr: mais il voy.'iil aiitoui' (le lui la l'ouic silencieuse; la riinicc des lanlcrncs lui arrivait aux narines; un peu plus loin, bi-filaient les torches, et toul près, dehoul sur une pierre, se tenait un homme âgé, proche de la mort, la Icle un peu licinhlanle, qui lémoiij^nait et qui disait : « J'ai vu. »
Et TApotre })oursuivil son récit jusqu'à l'Ascension. Pai- moments, il s'arrêtait pour se reposer, parce qu'il racontait avec beaucoup de détails ; et l'on sentait que chacun de ces détails était gravé dans sa mémoire comme sur une pierre. Ceux qui l'écoulaient s'enivraient de ses paroles: ils s'imaginaient qu'une force surhumaine les transportait en Galilée, qu'ils accompagnaient les disciples à travers les bois de cette contrée, et le long des cours d'eau, que le cimetière où ils étaient se changeait en un lac de Tibériade et que, sur la rive, dans le brouillard matinal, le Christ se tenait debout tel qu'il était lorsque Jean, regardant de sa barque, avait dit : u Voilà le Seigneur, » et lorsque Pierre s'était jeté à la nage pour être plus tôt à ses pieds adorés. Sur les figures se lisaient un ravissement sans bornes, l'oubli de Texistence, le bonheur et im amour immense. Il était évident que, pendant le long récit de Pierre, quelques-uns avaient eu des visions et, quand il se mit à raconter comment, pour l'Ascension, les nuages se glissaient sous les pieds du Sauveur, le dérobant aux yeux des Apôtres, toutes les têtes se levèrent involontairement vers le ciel et il y eut un moment d'attente.
Pour tout ce monde, il n'y avait plus de Rome, plus de César en délire, il n'y avait plus de temples, de dieux, de païens, il n'y avait plus que le Christ qui remplissait la terre, la mer, le ciel, l'univers entier.
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Dans les maisons éloignées, dispersées le long de la Voie Xomenlane, les coqs commençaient à chanter, annonciateurs de la mi-nuit. A ce moment. Chilon tira Vinicius par le pan de son manteau et murmura :
— Seigneur, là, non loin du vieillard, j'aperçois Urbain, et, près de lui, une jeune fille.
Vinicius sursauta comme un dormeur soudain réveillé, se tourna dans la direction que lui indiquait Chilon, et il vit Lygie.
CHAPlTPvE XXI
11 vil Lygie, et ne vit plus qu'elle seule. Enfin ! après tous ces efforts, après tant de jours d'inquiétude, de lutte, de chagrin, il lavait retrouvée I La joie peut donc vous assaillir comme une bête féroce, vous étreindre la poitrine à vous étouffer. Lui, qui avait toujours pensé que la Fortune avait pour devoir de réaliser tous ses désirs, il se défiait de ses propres yeux et ne croyait pas à son bonheur. N'eût été cette méfiance, son caractère emporté aurait pu l'entraîner à quelque acte téméraire ; il voulut d'abord s'assurer qu'il ne rêvait pas et que ce n'était pas un de ces prodiges dont il avait la tête remplie. Mais non : il .voyait Lygie et il n'en était séparé que par une quinzaine de pas. Elle se tenait en pleine lumière. Son capuchon en glissant lui avait défait la chevelure ; elle avait la bouche déclose, les yeux vers l'Apôtre, toute la figure attentive, en extase. Elle était vêtue d'un manteau de laine sombre, comme une fille du peuple ; pourtant Vinicius ne l'avait jamais vue plus belle, et malgré son trouble, il fut frappé du contraste que présentait ce costume presque servile avec la noblesse de cette tête patricienne. Comme sous la brûlure d'une flamme, tout son corps tressaillit d'un amour où se mêlaient la tristesse, l'adoration, le respect et le désir.
202 OUO VADlS
Il désaltérait tout son être à sa vue, comme on désaltère à la source vivifiante une soif qui torture. Aux côtés du colosse lygien, elle lui parut plus petite, presque une enfant. Il remarqua aussi qu'elle avait maigri. Son teint était transparent, elle lui faisait l'effet d'une Heur et d'une âme. Mais il désirait d'autant plus la posséder, elle si différente des femmes qu'il avait vues ou possédées en Orient et à Rome. Il sentait que, pour elle, il les sacrifierait toutes, et Rome et le monde entier.
Il serait resté perdu dans cette contemplation. Mais Chilon le tirait par le pan de son manteau, de crainte qu'il ne se laissât aller à quelque imprudence.* Cependant les chrétiens s'étaient mis à prier et à chanter. L'hymne Maranatha s'éleva , puis le grand Apôtre baptisa avec l'eau de la fontaine ceux que les prêtres lui présentaient comme préparés au baptême. Il semblait à Yinicius que cette nuit ne finirait jamais. Il lui tardait de suivre Lygie, de l'enlever...
Enfin quelques chrétiens sortirent du cimetière. Chilon murmura :
— Sortons et postons-nous devant la porte, seigneur, car nous n'avons pas relevé nos capuchons et l'on nous regarde.
Ainsi firent-ils. '
De l'endroit où ils se placèrent, ils pourraient examiner tous ceux qui sortiraient, et il n'était pas difficile de reconnaître Ursus à sa stature.
— Nous les suivrons, dit Chilon ; nous verrons où ils entrent, et demain, ou plutôt aujourd'hui même, seigneur, avec tes esclaves, tu occuperas toutes les issues de la maison et tu t'empareras d'elle.
— Non, dit Yinicius.
— Que veux-tu faire, seigneur?
— Nous entrerons derrière elle dans la maison, et
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nous rcnlôvcroiis sui'-lo-nliaiiij). In ^ais Ion rnl<\ Crolon, n'esl-ce pas ?
— Oui ; et je consens à ('Ire Ion csclaNc, si je ne casse pas les reins à ce bulllc; ([ui la garde.
Chilon déconseilla, de par tous les dieux, d'agir ainsi. Crolon n'avait été amené (jue pour les défendre, au cas où on les eût reconnus, et non pour enlever la jeune fille* A tenter de s'emparer d'elle à eux deux, ils s'exposaient à la mort, et, de plus, elle pouvait leur échapper : elle se cacherait ailleurs ou même quitterait Rome. Oue leraient-ils alors? Pourquoi ne pas agir à coup sûr? Pourquoi s'exposer et compromettre le sort de l'entreprise ?
Uuoiqu'il fût obligé de faire les plus grands elforts pour ne pas saisir Lygie dans ses bras, en plein cimetière, Vinicius sentit que le Grec avait raison, et il aurait peut-être prêté l'oreille à ses conseils, sans Croton qui tenait à la récompense promise.
— Seigneur, ordonne à ce vieux nigaud de se taire, dit-il, ou laisse-moi faire tomber mon poing sur sa tête. Un jour, à Buxentum, où Lucius Saturninus m'avait fait venir pour les jeux, sept gladiateurs ivres m'ont attaque dans une auberge, et aucun ne s'en est tiré avec les côtes intactes. Je ne dis pas qu'il faille saisir la jeune fille immédiatement et au milieu de la foule, car on pourrait nous jeter des pierres dans les jambes, mais une fois qu'elle sera chez elle, je l'enlèverai et la porterai où tu voudras.
— C'est ainsi que cela se passera, par Hercule ! déclara Vinicius.
— Ce Lygien, gémit Chilon, me paraît terriblement robuste.
— Ce n'est pas toi que l'on charge de lui tenir les mains, répondit Croton.
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Ils durent attendre encore longtemps, et les coqs avaient déjà chanté pour annoncer le petit jour, quand sortirent Ursus et Lygie. Quelques autres personnes les accompagnaient. Chilon crut reconnaître parmi elles le grand Apôtre, aux côtés de qui s'avançaient un autre vieillard de taille beaucoup plus petite, deux femmes âgées, et un jeune garçon qui les éclairait avec une lanterne. Derrière ce petit groupe marchait une foule de quelque ,deux cents chrétiens, auxquels Vinicius, Croton et Chilon se mêlèrent.
— Oui, seigneur, dit Chilon, ta jeune fille se trouve sous une protection puissante. C'est lui, le grand Apôtre, qui est avec elle ! Tiens, regarde, ces gens qui les précèdent s'agenouillent devant lui.
Il commençait à faire jour. Le crépuscule du matin colorait d'une teinte pâle la crête des murs. Les arbres du chemin, les bâtiments et les monuments funéraires dispersés çà et là émergeaient de l'ombre. La route n'était plus tout à fait déserte. Les marchands de légumes se hâtaient d'arriver pour l'ouverture des portes de la ville, conduisant ânes et mulets chargés d'herbes potagères; de loin en loin, grinçaient des chariots qui transportaient du gibier. Un léger brouillard rampait, annonciateur du beau temps. Vus d'un peu loin, les hommes, à travers ce brouillard, ressemblaient à des fantômes. Vinicius ne cessait de suivre des yeux la taille élancée de Lygie.
— Seigneur, disait Chilon, je te conseille encore une fois, dès que tu sauras où habite la divine Lygie, de gagner ton logis pour chercher tes esclaves et une litière, et de ne pas écouler Croton, cette trompe d'éléphant, qui n'entreprend d'enlever seul la jeune vierge que pour pressurer ta bourse, comme on pressure un sac à fromage.
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— Tu peux conij>l(M' sur un coup de poing entre les deux oinoplales, ce (jui veul dire «pie tu es perdu, s'écria ('roton.
— Tu peux compter sur une uulre «le vin de Géphalonie, ce qui signifie (|u'il ne m'arrivera rien, répliqua ('hilon.
Cependant on approchait de la porte. Là, un spectacle étrange frappa leurs yeux. Deux soldats s'agenouillèrent aux pieds de TApôtre ; lui, imposa les mains sur leurs casques de fer, puis fit le signe de la croix. Jamais encore n'était venu à l'esprit du jeune patricien qu'il put se rencontrer des chrétiens parmi les soldats. Il songea à l'étonnante puissance de propagation de cette doctrine. Si Lygie avait voulu fuir la ville, elle aurait rencontré sur son chemin des sentinelles qui auraient fermé les yeux I
Après avoir dépassé les terrains vagues contigus aux murs de la ville, les petits groupes de chrétiens commencèrent à se disperser. Maintenant il fallait suivre Lygie de plus loin, et avec plus de précautions. Ils marchèrent ainsi jusqu'au Transtévère, et le soleil allait se .lever, lorsque le groupe dans lequel elle se trouvait se divisa. L'Apôtre, la vieille femme et le jeune garçon longèrent le fleuve, tandis que le vieillard de petite taille, Ursus et Lygie s'engageaient dans une ruelle ('t roi te, puis, au bout d'une centaine de pas, entraient dans le vestibule d'une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par les boutiques d'un marchand d'huile et d'un oiseleur.
Chilon, qui suivait Vinicius et Croton aune cinquantaine de pas, s'arrêla net, se colla contre le mur et les appela pour qu'ils revinssent vers lui.
Ils rétrogradèrent, puisque aussi bien il y avait lieu de se consulter.
— \a voir, lui dit Vinicius, si celle maison n'a pas de seconde issue sur quelque aulrerue.
Chilon, qui, un instant avant, se plaignait deblessures aux pieds, se précipita aussi vite que s il eût été chaussé des ailes de Mercure, et fut bientôt de retour.
— Non, dit-il, cette porte esl la seule. Puis, joignant les mains :
— Au nom de Jupiter, d'Apollon, de Vesta, de Cybèle, d'Isis et d'Osiris, au nom de Mithra, de Baal et de tous les dieux de l'Orient et de l'Occident, je l'en conjure, seigneur, abandonne ce projet... £]coute-moi...
Mais il s'interrompit subitement, voyant les yeux de Vinicius étinceler comme ceux d'un loup. Il suffisait de le regarder pour comprendre que rien au monde ne l'arrêterait dans son entreprise. Crolon se mit à refouler de l'air dans sa poitrine herculéenne, et à remuer à droite, puis à gauche, son crâne rudimentaire, ainsi que font les ours encagés. Du reste, sur ses traits, nulle inquiétude.
— .J'entrerai le premier, dit-il.
— Tu me suivras, répliqua Vinicius d'un ton de commandement.
Et ils disparurent dans le sombre couloir. Chilon avait bondi jusqu'au coin de la ruelle la plus proche ; de là, il se penchait, aux aguets et anxieux.