‹ Quo vadis? (volume 2)Chapitre 48 sur 71 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les flammes avaient envahi la Via Nomentana et delà, déviées par le vent, elles avaient tourné vers la Via Lata et le Tibre, faisant le tour du Capitole, submergeant le Forum aux Bœufs et détruisant tout ce qu'en leur premier élan elles avaient épargné. L'incendie se rapprochait du Palatin. Tigellin, ayant assemblé toutes les forces prétoriennes, dépêchait à César coui^ rier sur courrier pour lui annoncer qu'il ne perdrait rien de la splendeur du spectacle, car l'incendie s'était accru encore. Mais Néron, déjà en route, ne voulait arriver que la nuit, afin de mieux extasier ses yeux. Il s'arrêta donc aux environs d'Aqua Albana et, ayant convoqué sous sa tente l'acteur Aliturus, se mit avec lui à étudier sa posture, son expression, son regard, et à apprendre les gestes séants, tout en discutant la question de savoir s'il devait, en disant : « O Ville sacrée, qui semblais plus immuable quTda », lever au ciel les deux mains, ou bien, tenant de l'une le phormynx, la laisser retomber le long du corps, tandis qu'il lèverait l'autre vers les cieux. Dans le poème dédié à la catastrophe, devait-il ^- il s'en enquit auprès de Pétrone — intercaler quelques splendides blasphèmes à l'adresse des dieux? Du point de vue de l'art pur, n'était-il pas tout indiqué

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que de Icls blasphèmes sechappassenl spoiilîinément t!es lèvi*es d'un homnio (|iii perdait sa patrie?

Knfin, vers minuit, il l'ut en vue des murs, lui et sa suite immense de courtisans, de sénateurs, de chevaliers, d'alïVanchis, d'esclaves, de femines el d'enfants. Seize mille prétoriens, échelonnés en lignes de hataille le long de la route, veillaient à la sécurité de son entrée. Et le peuple proférait des malédictions, hurlait et sifflait à la vue du cortège, mais n'osait aucune violem-e. De place en place, éclataient même les applaudissements de ceux qui, ne possédant rien, n'avaient rien perdu, et qui prévoyaient une distribution de blé, d'huile, de vêtements et d'argent plus généreuse qu'à l'ordinaire. Mais les clameurs et les sifflets, aussi bien que les applaudissements, furent soudain couverts par la fanfare des cors et des trompes que fît sonner Tigelhn. Néron, ayant dépassé la Porte Ostienne. s'arrêta un moment et clama :

— Souverain sans demeure d'un peuple sans toit, où donc poserai-je pour la nuit ma tête infortunée ?

Puis, dépassant le Chvus Delphini. il monta, par un escalier spécialement aménagé, sur l'Aqueduc x\ppien ; et montèrent aussi les augustans et le chœur des chanteurs avec des cithares et des luths.

En toutes les poitrines, le souffle était suspendu, dans l'attente des augustes paroles que prononcerait Néron. Mais lui, restait là, solennel et muet, un manteau de pourpre aux épaules, le regard fixé sur la démence de l'incendie. Quand Terpnos lui présenta le luth, il leva les yeux au ciel en feu, pour attendre l'inspiration.

De loin, le peuple désignait son empereur, que baignait la clarté sanglante. Dans le fond sifflaient et crépitaient les serpents des flammes, et flambaient les reliques séculaires et sacrées : le temple d'Hercule

flambait, qu'édifia Evandre, elleteniple de Jupiter Stator, et le temple de la Lune, qui datait d'avant Servius Tullius, et la maison de Numa Pompilius, et le sanctuaire de Vesta avec les pénates du peuple romain... A travers les crinières des flammes, on entrevoyait parfois le Capitole... Le passé de Rome flambait... Et lui, César, restait là, un luth à la main, avec le masque de l'acteur tragique. Sa pensée n'allait point vers la patrie qui s'écroulait. Il songeait à la pose et aux proférations qui restitueraient la grandeur du désastre.

Il haïssait cette Ville, il haïssait ce peuple; il n'aimait queson chantàlui, Néron — etsesvers! Etdaus son cœur, il exultait de contempler enfin une tragédie authentique.

Que désirer de plus ? — Rome, la Ville souveraine, Rome est en feu! Et lui. César, se hausse sur les arches de l'Aqueduc, un luth d'or entre les mains, visible de tous les points de l'horizon, baigné de pourpre, pathétique. En bas, dans l'ombre, si loin, murmure et s'emporte le peuple. Qu'il murmure! Les âges passeront, -— des milliers d'années s'abîmeront au goufl*re du temps, — et les siècles nouveaux glorifieront encore le poète qui, par cette nuit sublime, chanta la chute et l'incendie de Troie. Homère, — qu'était-il auprès de César? Qu'élait Apollon même, avec sa harpe concave?...

César, leva les mains et, frappant les cordes, prononça les paroles de Priam :

— Nid de mes pères, berceau si cher à mon âme !...

En plein air, auprès des détonations de l'incendie, du grondement de la foule, sa voix paraissait étrangement grêle, et la sourdine des luths tintait comme un bourdonnement d'insectes. Mais les sénateurs, les fonctionnaires et les augustans avaient baissé la tète et écoutaient en un muet ravissement. Il chanta longtemps, et sa voix peu à peu se chargea de tristesse.

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