CHAPITRE VIII
Le peuple campait dans les splendides Jardins de César qui avaient été les Jardins de Domitia et d'Agrippine, sur le Champ de Mars, et dans les Jardins de Pompée, de Sallusle et de Mécène. Il avait élu domicile sous les portiques, dans les bâtisses afîectées au jeu de paume, dans les luxueuses villas estivales et dans les baraques destinées aux bêtes fauves. Les paons, les flamants, les cygnes et les autruches, les gazelles et les antilopes, les cerfs et les biches qui faisaient l'ornement des jardins avaient péri sous le couteau de la populace. D'Ostie les approvisionnements vinrent en si grande quantité, que Ton pouvait se promener sur les radeaux et les barques comme sur un pont, d'un bord du Tibre à l'autre bord. Le blé était distribué au prix inouï de trois sesterces ; pour les plus pauvres, il était gratuit. On avait réquisitionné d'immenses réserves de vin, d'huile et de châtaignes. De la montagne , arrivaient journellement des troupeaux de bœufs et de moutons. Les indigents des ruelles de Suburre vivaient mieux qu'avant Tincendie. La famine était définitivement écartée ; mais il n'était point facile, en revanche, de prévenir le brigandage, le pillage et les abus. La vie nomade assurait l'impunité aux voleurs, d'autant plus qu'ils se proclamaient les
admiralc-uiS de (a'sîu- cl ne se Ijusniciil poini, l'auto «lo l'a[)|)laii(lir partonl ou il se monirail. Kn outre, commo, par la l'orco (hîs cliosos, loutos l«v^ l'onctions se trouvaiiMit en suspens, et (jue l'armée était iiisunisante pour assurer Tordre, cha(jue nuit c'étaient des batailles, des assassinais, cJes rapls de ienimes et d'adolescents. Auprès de la Porte Mugione, où s'arrêtaient les troupeaux venant de la Campanie, c'élfiient <les échaufîourées oi^i périssaient des hommes par centaines. Les bords du Tibre étaient couverts de noyés que nul n'enterrait et qui emplissaient l'air d'émanations pestilentielles. Des maladies se déclaraient dans les bivouacs; les plus timorés prédisaient une grande épidémie.
Vers le sixième jour, ayant atteint les espaces libres de rKs([uilin , l'incendie faiblit. Mais les monceaux de cendres rayonnaient d'une lueur si intense, que le peuple ne voulait point croire que ce fût déjà la fin du désastre. En effet, au cours de la septième nuit, l'incendie éclata avec une force nouvelle dans les bâtiments de Tigellin : mais comme il n'y avait plus grand'chose qui l'alimentât, il fut bref.
Çà et là, les maisons calcinées s'écroulaient, délivrant des serpents de flammes et des tourbillons d'étincelles. Mais peu à- peu, et bien que le feu y couvât encore, les décombres noircirent à la surface. La nuit, par l'immense solitude fuligineuse, dansaient encore sur les monceaux de charbon de bleuâtres flammèches. Des quatorze quartiers de Rome, il en subsistait quatre, compris le Transtévère.
Quand enfin les amas de charbon furent complètement calcinés, on vit, du Tibre jusqu'à l'Esquilin, un immense espace terne, morne et mort, où des rangées de cheminées se dressaient en colonnes funéraires.
Le jour, parmi ces colonnes, erraient des groupes lu-
gubrcs de gens qui écartaient les ruinerons, cherchant des objets qui leur avaient été précieux ou bien les os d'êtres aimés, La nuit, des chiens ululaient sur les champs de cendres et sur les décombres.
La générosité de César n'arrêta pas les vitupération». Seule, était satisfaite la tourbe des tire-laine, des voleurs et des vagabonds qui pouvaient manger et boire à pleine panse et piller sans retenue ;. les autres, ceux qui avaient perdu des êtres chers, ceux dont tout l'avoir avait été anéanti, ne se laissèrent désarmer ni par l'ouverture des Jardins, ni par les distributions de blé, ni par la perspective de jeux et de largesses.
Malgré les flagorneries de sa cour, malgré lés mensonges de Tigellin, Néron songeait avec épouvante que, dans sa lutte sourde et sans merci contre le Sénat et les patriciens, l'appoint du peuple pourrait à l'avenir lui manquer.
Les augustans eux-mêmes n'étaient pas moins inquiets. Tigellin pensait à faire venir d'Asie Mineure quelques légions ; Vatinius, qui jadis riait sous les soufflets , avait perdu sa bonne humeur ; Vitellius n'avait plus d'appétit. Les autres se consultaient sur les moyens de détourner le danger de leur tête, car ce n'était un secret pour personne, que, si une révolte venait à emporter César, nul parmi les augustans n'aurait la vie sauve, — Pétrone, peut-être.
Tigellin prit conseil de Domitius Afer, et même de Sénèque qu'il haïssait. Poppée, qui se rendait compte que la ruine de Néron serait son arrêt de mort à elle, consulta ses intimes et les prêtres hébreux. (On savait généralement que, depuis quelques années, elle confessait la religion de Jéhovah.) Néron, de son côté, proposait des expédients de son invention, qui étaient souvent effroyables, mais plus souvent absurdes.
On liiil conseil dans la maison <Jc Tibère, qu'avail «'•pargnéo rincemlie. Pélrono était d'avis <lo laisser là 1rs cimuis et d'aller en Grèce, puis en Kgyple et en Asie Mineure. Le voyage élail projeté depuis longtemps ; à (pioi l)on le remettre encore ? r4ette proposition avait immédiatement séduit César. Mais Sénè({ue ohjecta :
— Il est lacile de partir. Revenir serait moins facile»
— Par Hercule! répliqua Pétrone, on reviendra, s'il le faut, à la tête des légions d'Asie.
— Ainsi ferai-je! s'exclama Néron.
I^étrone allait être encore une fois l'homme de la situation...
— Ecoute-moi, César! s'écria Tigellin, le conseil est désastreux. Avant que tu sois à Ostie, éclatera la guerre civile, et sait-on si quelque vague descendant du divin Auguste ne se fera pas proclamer empereur?
— Eh bien! répliqua Néron, nous ferons en sorte que les descendants d'Auguste manquent sur le marché» Les rares qui vivent encore, il sera facile de s'en défaire.
— Très facile, en effet ; mais d'autres aussi peuvent être urt danger : hier mes soldats entendaient dire dane la foule que l'on devrait proclamer empereur un homme comme Thraséas.
Néron se mordit les lèvres.
— Peuple insatiable et ingrat! Ils ont assez de blé, et assez de cendre chaude pour y cuire des gâteaux ; que leur faut-il encore?
— La vengeance, répliqua Tigellin.
Tous se lurent. Soudain. César se redressa, leva la main et déclama :
Les cœurs ont faim de vengeance et la vengeance a faim De victimes -, . . .
Puis, oubliant tout, il s'écria, le visage rayonnant:
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— Donnez-moi mes tablettes et un style, que je note ces vers! Jamais Lucain n'en a composé de pareils. Avez-vous remarqué que je les ai trouvés en un clin (lœil?
— O poète incomparable ! affirmèrent des voix. Néron nota les vers et, promenant son regard sur les
assistants :
— Oui, la vengeance veut des victimes! Si nous lancions la nouvelle que c'est Vatinius qui a incendié la Ville, — et qu'on le sacrifiât à la fureur du peuple ?
— Que suis-je donc, ô divinité? s'écria Vatinius.
— C'est vrai : quelqu'un de plus important... Vilellius?...
Vitellius blêmit, mais se mit à rire.
— Ma graisse, objecta-t-il, ferait éclater un nouvel incendie.
Cependant Néron cherchait une victime qui pût vraiment assouvir la colère du peuple : il la trouva. ♦ — Tigellin, dit-il, c'est toi qui as brûlé Rome !
Les assistants frémirent. Ils comprenaient que Ct'sar avait cessé de plaisanter, et que la minute était lourde d'événements.
Le visage de Tigellin se contracta comme la gueule d'un chien prêt à mordre.
— J'ai brûlé Rome... par ton ordre, dit-il.
Et ils restèrent ainsi à se regarder fixement. On entendait le bourdonnement des mouches par l'atrium.
— Tigellin, articula Néron, m'aimes-tu?
— Tu le sais, seigneur.
— Sacrifie-toi pour moi I
— Divin César, répliqua Tigellin, pourquoi me tendre le doux breuvage, quand il m'est interdit de le porter à mes lèvres? Le peuple murmure et se révolte: désirestu que les prétoriens s'insurgent, eux aussi?
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Tigrlliii (Hait prôfel des pivloritMis, cl ses paroles avaicnl la poiico d'une menace. Néron le eomprit, et son visaii^e devint livide
Au même instant entra Kpaplirodife, un afVranchi de r,«'sar. 11 venait annoneei* n Tigellin que la divine Aui^usta désirait le voir: elle avait clie/, elhides gens que Je préfet devait entendre.
Tigellin s'inclina devant (^ésar et sortit rassuré. Au moment on on avait voulu l'atteindre, il avait montré les dents, et César était poltron.
Néron resta d'abord silencieux. Puis, voyant que son entourage attendait, il dit :
— J'ai récliauiré un serpent dans mon sein. l\'trone haussâtes épaules, pour marquer qu'il n'était
pas bien difficile d'arracher la tète à ce serpent-là.
— Allons, parle ! donne un conseil! s'écria Néron. En toi seul j'ai confiance, car tu as plus de raison qu'eux tous ensemble, et tu m'aimes.
Pétrone avait déjà sur les lèvres : « Fais-moi préfet de ta garde prétorienne, je livre Tigellin au peuple, et j'apaise la Ville en un jour. » Mais sa paresse native prit le dessus. Être préfet, cela signifiait porter sur ses épaules la personne de César, et le poids de milliers d'atïaires publiques. A quoi bon ce labeur ? Ne valait-il pas mieux lire des vers, admirer des vases et des statues, sentir frémir le corps divin d'Eunice ?
Et il répondit :
— Je conseille de partir pour la Grèce.
— Ah ! s'écria Néron désappointé, j'attendais mieux de toi. Si je pars, qui peut me garantir que le Sénat, qui me hait, ne proclamera pas un autre empereur? Le peuple m'était fidèle ; aujourd'hui il serait contre moi... Par le Hadès, si ce Sénat et ce peuple n'avaient qu'une tète...!
1;!0 OLO VADIS
— Permels-moi de te dire, divin, (jue si lu désires conserver Rome, il faut conserver quelques Romains, dit en souriant Pétrone.
Mais Néron geignait :
— Rome et les Romains, que m'importe I On m'écouterait dans l'Hellade ! Ici, ce n'est autour de moi que trahison î Tous m'abandonnent, et vous-mêmes êtes prêts à me trahir! Je sais cela, je le sais !.. Vous ne songez même pas au grief qu'aura contre vous l'avenir: avoir abandonné l'artiste que je suis î
Soudain il se frappa le front :
— C'est vrai !... Parmi ces ennuis, j'oublie moi-même qui je suis !
Et tournant vers Pétrone un masque rassénéré :
— Pétrone, la plèbe murmure ; mais si je prenais mon luth et allais au Champ de Mars, si je lui chantais l'hymne que je vous ai chanté pendant l'incendie... ne penses-tu pas que je parviendrais à la charmer, avec mon chant, comme Orphée, jadis, les bêtes féroces ?
Mais Tullius Sénécion, impatient d'être auprès de nouvelles esclaves qu'il avait ramenées d'Antium :
— Incontestablement, César, — si, toutefois, ils te per-mettaient de commencer...
— En route pour l'Hellade ! conclut aigrement Néron. Au même instant entra Poppée, avec Tigellin. Celui^
ci — et jamais triomphateur ne monta au Capitole avec l'orgueil que reflétaient ses traits — se planta devant César, et parla d'une voix lente et distincte, mais où du îfer grinçait :
— Écoute-moi, César, car j'ai trouvé!... Le peuple veut une vengeance et une victime. Que dis-je, une victime? des centaines, des milliers... As-tu jamais en^ tendu dire, seigneur, qui était Chrestos, celui qu'a fait crucifier Ponce-Pilate? Sais-tu qui sont les chrétiens?
ol <> \ MHS l,il
JVe l'jii-je pas parir <1(^ leurs ciinics el do lein-s inlAines céiTmonies ! de leurs prophéties selon lesquelles le inonde périra par le feu ? I.e peuple les hait et les soupçonne déjà. Nul ne les a jamais vus dans les temples, car ils prétendenl que nos dieux sont des esprits mauvais ; on ne les voit pas au Stade, car ils méprisent fes <ourses. Jamais les mains d'un chrétien ne t'honorèrent d'un applaudissement. Jamais nul d'entre eux n'a reconnu ton extraction divine. Ilssont les ennemis du genre humain, les ennemis de la \'ille, les tiens ! Le peuple murmure contre toi: mais ce n'est point toi, César, qui m'as ordonné de brûler Rome, ni moi qui l'ai brûl'ée... Le peuple a soil" de vengeance: il boira. Le peuple veut des jeux et du sang : il les aura ! Le peuple te soupçonne... Ses soupçons vont dévier.
Tandis que parlait Tigellin, le masque impérial changeait d'expression, reflétant lour à tour la fureur, le chagrin, la commisération et la réprobation. Et, se dressant soudain, César jeta sa toge, leva les mains au ciel et resta ainsi, silencieux. Enfin, d'une voix de tragédien :
— Zeus, Apollon, Héra, Athéné, Perséphone, et vous tous, dieux immortels ! pourquoi ne nous avoir point secourus? Ou'avait-elle fait à ces énergumènes, cette malheureuse cité, pour qu'ils l'incendiassent?
— Us sont les ennemis du genre humain et les tiens, dit Poppée.
Alors tous :
— Fais justice 1 Punis les incendiaires ! Les dieux euxmêmes crient vengeance.
Néron s'assit, baissa la tête et resta muet, comme anéanti par un spectacle d'abomination. Puis il agita ses mains et s'écria :
— Quelles punitions et quelles tortures sont dignes de ce forfait ? Mais les dieux m'inspireront et, avec
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l'aide des puissances du Tarlare, je donnerai à mon pau-» vre peuple un tel spectacle, que pendant des siècles les Romains parleront de moi avec reconnaissance.
Pétrone songea aux dangers qu'allaient courir Lygie et Vinicius, qu'il aimait, et tous ces hommes dont il regetait la doctrine, mais qu'il savait innocents. Il songea aussi qu'allait commencer une de ces sanglantes orgies dont la vue était insupportable à sesyeuxd'esthète. Mais avant tout, il se disait: « Il faut sauver Vinicius, qui deviendra fou si cette fille périt.» El cette considération vainquit toutes les autres, bien que Pétrone se rendît compte qu'il allait engager une partie entre toutes périlleuse.
Et il parla avec une insouciance nonchalante, comme ïl avait coutume de faire quand il critiquait ou plaisantait les inventions" saugrenues de César ou des augustans.
— Ainsi vous avez trouvé des victimes ! Fort bien ! Vous pouvez les envoyer sur l'arène et les habiller de la tunique douloureuse. Fort bien encore! Mais écoutez-moi : Vous avez l'autorité, vous avez les prétoriens, vous avez la force I Alors, soyez sincères, ne fût-ce que quand nul ne vous entend î Bernez le peuple, mais ne mentez pas à votre propre conscience. Livrez les chrétiens au peuple, suppliciez-les, mais ayez le courage de vous dire que ce n'est pas eux qui ont brûlé Rome I... Fi donc !... Vous m'appelez l'Arbitre des élégances I Je vous déclare donc que je ne supporte point de si misérables comédies. Fi donc ! Combien tout cela me rappelle les tréteaux des baladins aux environs de la Porto aux Anes, où les acteurs jouent les rois et les dieux pour la joie des badauds des faubourgs, et, la farce terminée, font passer leurs oignons avec une lampée de vin suret , ou bien reçoivent une correction. Soyez donc dieux et rois
viaiintMit, car, je nous k; rcprU', vous |M»uvez vous le jH^nnellro. Pour loi, César, lu nous parlais do. la posU''rilé ; mais réllécliis bien à ce que si;ra sa sentence sur Ion compte. Parla divine (>lio! Néron, maître <Ju mon<le, Néron-dieu a brûlé Uome, car il était aussi formidable sur terre (|uc Zeus dans lOlympc. Néron-poète aimait à <-e point la poésie, qu'il lui a sacrifié sa pairie! Depuis i(^ commencement du monde, nul n'a fait, nul n*a osé rêver une chose semblable! Je t'en conjure, au nom des neuf Libéthrides, ne renonce pas à celle gloire, cardans les hymnes on te chantera jusqu'à la consommation des siècles. Auprès de loi que sera'Priam ? Atçamemnon .' Achille? Que seront les dieux mêmes ? Il importe peu de savoir si l'incendie de Rome est une chose bonne ou mauvaise! C'est une grande chose et une chose insolite! El puis, je l'affirme que le peuple ne lèvera point la main sur toi ! Du courage ! (iarde-toi d'actes indignes de toi, car tu n'as à craindre que la seule postérité, qui, elle, pourrait dire : « Néron a brûlé Rome. Mais, César pusillanime autant que pusillanime poète, il a désavoue' sa grande action, et, couardemenl, il a rejeté la faute sur des innocents ! »
Pétrone ne s'illusionnait pas sur les conséquences qu'entraînerait pour lui l'échec du moyen désespéré auquel il avait recours. Mais le jeu de la fortune et du hasard Tavail toujours amusé. « Les dés en sont jetés, se disaitil, et nous allons voir ce qui, dans l'àme du singe, l'emportera, de la peur pour sa propre peau ou de son amour pour la gloire. >, Et, au fond il ne doutait point que la peur ne fut, malgré tout, plus forte...
Un silence pesa. Néron avait retroussé les lèvres, les rapprochant des narines, ce qui était sa moue d'indécision.
— Seigneur, s'écria Tigellin, permets-moi de sortir 1
On l'incite à risquer la personne dans les plus grands dangers, et, en outre, Ion le traite de César pusillanime, de pusdlanime poète, d'incendiaire et de comédien : mes oreilles n'en peuvent entendre davantage.
— J'ai perdu, pensa Pétrone.
Mais, se tournant vers Tigellin et le toisant d'un regard où se lisait tout son mépris du coquin :
— Tigellin, dit-il, c'est toi que j'ai traité de comédien, car tu en es un, même en ce moment.
— Parce que je ne veux pas écouter les injures ?
— Parce que tu feins un amour sans bornes pour César, et qu'il y a un instant tu le menaçais des prétoriens, ce que tous nous avons compris — et lui aussi.
Tigellin. qui ne s'atlendail point à ce que Pétrone osât jeter sur la table des dés aussi décisifs, blêmit et resta muet. Mais ce devait être la dernière victoire de l'Arbitre des élégances sur son rival, car au même instant Poppée s'écriait :
— Seigneur, comment peux-tu permettre qu'une semblable pensée vienne à qui que ce soit, et tout au moins qu'on ose l'exprimer devant toi I
— Punis l'insulteur ! dit Vitellius.
De nouveau, Néron retroussa ses babines, et, tournant vers Pétrone des yeux vitreux :
— C'est ainsi, dit-il, que tu sais reconnaître l'amitié que j'ai toujours eue pour toi ?
— Si je me suis trompé, prouve-moi mon erreur, répondit Pétrone : mais sache que je n'ai dit que ce que me dictait l'amour que j'ai pour toi.
— Punis l'insulteur ! répéta Vitellius. Tous :
— Oui, punis-le !
On s'éloignait de Pétrone. Même TuUius Sénécion,. son vieux compagnon à la cour, et le jeune Nerva qui^
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jiis(iuc-là, lui avait UMuoi^né rainili('' la plus vive, s'cloi- ^iKTonl. L'Arbitre des éléj^ances resta seul dans la partie «i^auche do l'ai riuiu. Le sourire aux lèvres et arrangeant d'une main indolcnle les plis de sa loge, il attendit ce que dirgiit ou ferait César.
César dit :
— Vous voulez (pie je le punisse, mais c'est mon compagnon et mon ami. Et, bien qu'il ait blessé mon cœur, je veux qu'il sache que ce cœur n'a pour ses amis que le pardon.
— J'ai perdu...* et je suis perdu, pensa Pétrone. Cependant César s'était levé ; le Conseil était clos.
CIÏAIMTHE IX
Péb-one rentra chez lui, tandis que Néron et Tigellin se rendaient à Tatrium de Poppée, où les attendaient les gens qu'avait déjà vus le préfet.
Il y avait là deux rabbins du Transtévère, vêtus de longues robes d'apparat et coifîés de la mitre, un jeune scribe qui leur servait de secrétaire, et Chilon. A la vue de César, les prêtres pâlirent d'émoi et, levant les niaius à hauteur des épaules, se plongèrent le front dans le< paumes.
— Salut au monarque des monanjucsetau roi des roisl dit le plus ancien. Salut, maître du monde, protecteur du peuple élu ! Salut, César, lion parmi les hommes, ô toi, dont le règne est semblable à la clarté du soleil, et au cèdre du Liban, et à la source d'eau vive, el au baume de Jéricho ! Salut !
— Vous ne me donnez point le nom de divinité ? demanda César.
Le- prêtres pâliront davantage ; alors, le plus ancien parla :
— Tes paroles, seigneur, sont douces ainsi que la pulpe (lu raisin et que la figue mûre, car Jéhovah emplit Ion rœur de bonté. Mais le prédécesseur de ton père, r<MUl)ereur Caius, était un lyran cruel. — et pouriaul nos
(^)l (» \ MHS \.U
«Miiissniivs 110 lui (lomintMil poirU l<^ nom de diNinih'*, piôfôiaiil mourir (jue (l'oirensor la Loi.
— VA (laligula les fit joUm* aux lions?
— Non, srij^noiir, Ir ('.ôsar ('aïiis cul (xMir du «ouri(>u\ (le Jéhovali.
h^l ils lovèroni la teLf, car le nom du loi inidahic .I<''liovah leur avait rendu courajjfc. (lonlianlscn sa [)uissance, iU i-etçardcrent \cion avec plus <rau<lace.
— Vous accusez les chrétiens d'avoir biùlé Home ? m César.
— No\is, seigneur, ne les accusons que d'être les ennemis du genre humain, les ennemis de F^ome et les tiens, et d'avoir depuis longtemps menacé du feu la Ville et le monde. Le reste te sera expliqué par cet homme dont les lèvres ne se saliront point d'un mensonge, car dans les veines de sa mère coulait le sang du peuple élri. " ' •' •
Néron se tourna vers Chilon.
— Oui es- tu ?
— Ton fidèle, divin Osiris, et un pauvre stoïcien.
— Je déteste les stoïciens, dit Néron : je déteste Thraséas, je déteste Musonius et Cornutus. Leur langage et leur mépris de l'art me répugnent, ainsi que leur misère volontaire et leur malpropreté.
— Seigneur, je suis stoïcien par nécessité. Couvre seulement mon stoïcisme, ô Rayonnant, couvre-le d'une couronne de roses et mets devant lui une amphore de vin, — et il chantera Anacréon, mon stoïcisme, à faire laire tous les épicuriens.
Néron, qu'avait satisfait le titre de « Rayonnant », eut un sourire :
— Tu me plais !
— Ot homme vaut son pesant d'or! s'écria Tigellin.
— Ajoute, seigneur, ta générosité à mon propre poids.
répliqua (?.hilon ; sinon le vent emportera la gratification.
— En effet, tu ne pèses pas autant que Vitellius, émit César.
— Elieu ! Archer divin, mon esprit n'est point en plomb.
— .Je vois que la Loi ne te défend pas de m'appeler un dieu.
— Immortel î ma Loi, c'est toi : les chrétiens blasphèment cette loi et c'est pour cela que je les hais.
— Oue sais-tu des chrétiens ?
— Me permettras-tu de pleurer, divin ? ^
— Non, dit Néron; les larmes m'ennuient.
— Et tu as trois fois raison, car les yeux qui t'ont comlemplé devraient à jamais être libres de pleurs. Seigneur, défends-moi contre mes ennemis !
— Parle des chrétiens, dit Poppée impatientée.
— Il en sera ainsi que tu l'ordonnes, Isis, répliqua Chilon. Voici. Dès ma jeunesse, je me suis consacré à la philosophie et j'ai cherché la vérité. Je l'ai cherchée chez les sages anciens et à l'Académie d'Athènes et au Sérapéon d'Alexandrie. Ayant entendu parler des chrétiens, je pensai que c'était une école nouvelle, où je trouverais peut-être quelques parcelles de vérité. Et je me mis en rapport avec eux, pour mon malheur ! Le prcT mier chrétien dont me rapprocha ma mauvaise étoile était un médecin, à Naples, nommé Gîaucos. Par lui j'appris peu à peu qu'ils adoraient un certain Ghrestos, qui leur avait promis d'exterminer tous les hommes et d'anéantir toutes les villes de la terre, et de les laisser vivre, eux, à condition qu'ils l'aidassent dans l'œuvre d'anéantissement. C'est pour cela, seigneur, qu'ils haïssent les fils de Deucalion, qu'ils empoisonnent les fontaines, qu'à leurs assemblées ils couvrent de blasphèmes
oi o \ MHS 13'.»
l'otncol loiislos lein[)losoii Ton adon» nos dieux à nous. (Ihicslos a (Hé ciucili*', uisns il leur a promis (jue le jour où Uoine sérail d«''lruite, il reviendrait sur la terre el leur <!onnerail le royaume du monde.
— Mainlenanl le peuple comprendra pounpioi Rome lui hi-ùlée, inlerrouipil Ti^ellin.
— Bien des «^«'ns lecomprennenl déjà, seigneur, reprit <".hilon : car je parcours les jardins el le Champ de Mars, el j'enseigne. Mais, si vous daignez m'écouter justju'au bout, vous saurez quelles raisons j'ai de nie venger. Glaucos le médecin ne me disait point, au commencemenl, que leur doctrine leur ordonnAl la haine des hommes. Au contraire, il me répétait que Chrestos était une bonne divinité el qu'à la base de sa doctrine était l'amour. Mon cœur sensible ne put résister à de tels enseignements : j'aimai Glaucos et j'eus confiance en lui. Je partageais avec lui chaque croûton de pain, chaque pièce de monnaie. JEt sais-tu. seigneur, comment je fus payé de retour? Entre Naples et Rome, il me donna un coup de couteau, et vendit ma femme, ma Bérénice, si jeune, si belle, à un marchand d'esclaves. Si Sophocle avait connu mon histoire... Mais que dis-je ! Celui qui m'écoute est plus grand que Sophocle.
— Pauvre homme, dit Poppée.
— Celui qui a pu contempler le visage d'Aphrodite n'est point pauvre, divine,— et ce visage, je le contemple en ce moment. Arrivé à Rome, je tentai de pénétrer auprès de leurs anciens, afin d'obtenir justice contre Glaucos. Je croyais qu'on le forcerait à me rendre ma femme. De la sorte, j'ai connu leur archiprêtre ; j'ai connu un certain Paul, qui fut en prison ici et qu'on relaxa ; j'ai connu le fds de Zébédée, et Linus et Clitus, el maints encore. Je sais où ils habi-
no (>l() VADIS
laionl avanl linccndie ; je sais où ils s'assemblonl ; jo puis désigner un souterrain de la Colline Valicane el iiii cimetière derrière la Porte Nomentane, où ils célèbrent leurs pratiques infAmes. Là j'ai vu rApolre Pierre. J'y ai vu Glaucos égorger des enfants, afin que l'Apôtre arrosât de leur sang la tête des adeptes, et j'ai entendu Lygie, la fille adoptive de PomponiaGnecina,qui n'avait pu apporter du sang d*enfanl,se vanter d'avoir du moins ensorcelé la petite Augusta, ta fille, divin Osiris, et la tienne, ô Isis !
— César, tu entends î dit Poppée.
— Se peut-il? s'écria Néron.
— J'aurais pardonné mes propres injures , continua Chilon ; mais, entendant cela, je voulus la poignarder. Malheureusement, j'en fus empêché par le noble Vinicius, qui l'aime,
— Vinicius? Mais elle s'est enfuie plutôt que de...
— Elle s'est enfuie, mais il s'est mis à sa recherche, ne pouvant vivre sans elle. Pour un salaire misérable, je lai aidé dans ses recherches, et c'est moi qui lui ai indiqué la maison où elle habitait, parmi les chrétiens, au Transtévère. Nous nous y rendîmes ensemble, prenant avec nous ton lutteur, Croton, que le noble Vinicius avait engagé pour plus de sécurité! Mais Ursus, l'esclave de Lygie. étoulfa Croton. C'est un homme d'une force épouvantable, seigneur, un homme qui tord le cou aux taureaux aussi aisément qu'un autre tordrait une tige de pavot. Aulus et Pomponia l'aimaient pour cela.
— Par Hercule, s'écria Néron, le mortel quia étoutîé Croton est digne d'avoir sa statue sur le Forum ! Mais lu te trompes ou tu inventes, vieillard, car Croton a été tué d'un coup de couteau par Mnicius.
— Et voilà comment les hommes mentent aux dieux I
ni (» v\i)is 1 II
SiMgncnir, j'ai vu de mes [H'opres yc;ux les(;ùlcs deCrolon se brisci" entre les iiuiins d'Ursus, lequel a ensuile terrassé Vinicius. Il l'efil lue, si Lygie ne s'était interposée. N'inicius lui malade loniçtcmps, mais ils le soignèrent, dans l'espoir qu'il deviendrait chrétien grâce à Ijunonr. VA, en efîet, il l'est devenu.
— Vinicius ?
— Oui.
— VA Pétrone aussi ? demanda précipitamment Tifj^ellin.
Chilon se tortilla, se frotta les mains et dit :
— J'admire ta perspicacité, seigneur! Oh!... peutêtre : c'est fort possible !
— Maintenant je comprends son acharnement à défendre les chrétiens.
Mais Néron se mit à rire :
— Pétrone un chrétien!... Pétrone devenu un ennemi de la vie et de la volupté ! Ne soyez donc pas imbéciles, et ne me demandez pas de croire cela, si vous ne voulez pas que je ne croie rien du tout !
— Pourtant le noble Vinicius est devenu chrétien. Par la clarté qui émane de toi, je jure que je dis la vérité, et que rien ne me dégoûte autant que le mensonge. Pomponia est chrétienne, le petit Aulus est chrétien, elLygie. et Vinicius Je l'ai servi fidèlement; en récompense, il m'a fait fouetter sur le désir de Glaucos le médecin, bien que je sois vieux et que je fusse malade et aft'amé. Et j'ai juré par le Hadès que je ne l'oublierais pas. Seigneur, venge sur eux tout le tort qu'ils m'ont fait et je te livrerai Pierre TApotre, et Linus, et Clitus, et Glaucos, et Crispus, leurs anciens, et Lygie, et Ursus. Je vous en indiquerai par centaines, par milliers, je vous indiquerai leurs maisons de prières, leurs cimetières... Vos prisons seront insuffisantes à les contenir... Jusqu'ici, au cours
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<lo mes malheurs, j'ai cherché ma consolation dans la seule philosophie. Faites que je la trouve dans les laveurs qui vont descendre sur moi... Je suis vieux, je nai point encore connu la vie ; faites que je puisse mé reposer !
— Tu voudrais être un stoïcien devant une assiette pleine, dit Néron.
— Celui qui te rend service Femplit par la même occasion.
— Tu n'as point tort, philosophe !
Mais Poppée ne perdait pas de vue ses ennemis. Son caprice pour Vinicius n'avait été, il est vrai, qu'une fantaisie momentanée, faite de jalousie, de colère et d'amourpropre égratigné. La froideur du jeune patricien avait exaspéré sa rancune. Le fait même d'oser lui préférer une autre femme, lui semblait un crime qui criait vengeance. Quant à Lygie, Poppée s'était prise de haine pour elle dès le premier instant, dès que l'eut alarmée la beauté de ce lis du nord. Pétrone qui parlait des hanches étriquées de Lygie pouvait persuader à César tout ce qu'il voulait, — à elle, point. Poppée, d'un seul coup d'œil, avait vu que dans Rome entière la seule Lygie pouvait rivaliser avec elle, et même remporter la victoire.
— Seigneur, dit-elle, venge notre enfant !
— Hatez-vous ! sécria Chilon. Hâtez-vous I Sinon Vinicius aura le temps de la cacher. Je vous désignerai la maison où ils se sont installés après l'incendie.
— Je te donnerai dix hommes. Vas-y immédiatement, dit Tigellin.
— Seigneur, tu nas pas vu Croton aux mains d'Ursus : si tu m'en donnes cinquante, je ne montrerai la maison que de loin. En outre, si vous n'emprisonnez pas en même temps Vinicius, je suis perdu.
Tigellin jeta un regard à Néron.
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— No .s(M'ail-il pas hon, divinil*', «|ii'(>n on finît, «Ijhis Je moine toinps, avoo Tonolo ol lo ru^vou ?
Néron rôllôoliil.
— Non; pas inainlonanl. Jamais on no voudrait croire que c'est l*étrono, N'inioius ou Fomponia Gnocina qui ont inc(m(lio Homo. Leurs maisons étaient trop l)ollos... Aujourd'hui il faut d'autres victimes. Leur tour viendra.
— Seigneur, donne-moi des soldats pour ma sauvegarde, dit Cliilon.
— Tigollin s'en occupera.
— Tu logeras chez moi, en attendant, dit le préfet. Le visage de Chilon rayonnait de joie.
— Je vous les livrerai tous ! Seulement, hâtez-vous I criait-il d'une voix enrouée. Hâtez- vous î