‹ Quo vadis? (volume 2)Chapitre 53 sur 71 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Et tous les efforts furent vains. Vinicius s'était abaissé jusqu'à rechercher l'appui des affranchis et des esclaves de César et de Poppée, sollicitant leurs bonnes grâces par des cadeaux magnifiques, et payant pour les promesses les plus vagues.

Enfin il s'aperçut qu'il était le jouet des hommes et qu'en simulant l'indifférence à l'égard du danger qui menaçait Lygie, ill'eût plus aisément délivrée. Pétrone, pour sa part, avait fait la même constatation. Cependant les jours succédaient aux jours. Les amphithéâtres étaient prêts. On commençait à distribuer les billets d'entrée pour les jeux matutinaux.

Mais, cette fois, en raison de l'abondance inouïe des victimes, les jeux matutinaux devaient durer des jours, des semaines et des mois. Déjà on ne savait plus où enfermer les chrétiens. Dans les prisons trop remplies, la fièvre sévissait ; les fosses communes où l'on enterrait les esclaves étaient pleines jusqu'aux bords. Appréhendant que les maladies ne se répandissent par la Ville, on décida de se hâter.

Toutes ces nouvelles parvenaient à Vinicius, lui enlevant les dernières lueurs d'espoir. Sur ses traits la stupeur s'était pétrifiée ; son visage avait noirci et res-

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stMulilail aux mascjues do cin' (jui orn<;iil los lararia. Quand on lui adrossail, la parole, il se prenait la léle machinaleraent cl contemplait son interlocuteur avec des yeux hébétés. Ses uuils, il les passait avec Ursus à la porte de la cellule de Ln gie. De retour chez Pétrone, il marchait de long en large dans l'atrium jusqu'au malin. Les esclaves le trouvaient souvent à genoux, les mains tendues, ou bien allalé, le visage contre terre. Il implorait le Christ, car le Christ était son espoir ultime. Lygie ne pouvait être sauvée que grAce à un miracle. Et Vinicius meurtrissait sou front contre les dalles et demandait un miracle.

Il avait encore assez de lucidité pour comprendre que la prière de Pierre serait plus efficace que la sienne. Pierre lui avait promis Lygie, Pierre l'avait baptisé, Pierre faisait des miracles : que Pierre vînt à son aide et le secourût I

Use rendit chez le carrier et apprit de cet homme que dans les vignes de Cornélius Pudens, derrière la Porte Salaria, allait se tenir une assemblée de chrétiens. Ils sortirent donc à la nuit tombante, dépassèrent les murs, et, après avoir traversé des ravins où poussaient des ajoncs, ils atteignirent l'enclos de Pudens.

En entrant sous le hangar, Vinicius vit une dizaine <le personnes à genoux, la poignée de chrétiens qui avaient échappé aux poursuites. On récitait une litanie, et le chœur de voix masculines et féminines répétait à tout instant : « Christ, aie pitié de nous I o

Pierre était agenouillé sous une croix clouée à la muraille. Il priait. Vinicius reconnut de loin ses cheveux blancs et ses mains tendues. Il allait traverser les groupes, se jeter aux pieds de l'Apôtre et crier : « Au secours I » Mais la solennité de la prière, la défaillance aussi de ses forces firent qu'il ploya lee

genoux. El il resta là, à l'entrée, gémissanl : « Christ, aie pitié de moi ! »

Tous, autour de lui, couvaient en leur âme le rcve que le Christ allait se manifester, qu'il écraserait le mal, qu'il précipiterait Néron dans Tabîme et régnerait sur l'univers. Encore ils regardaient vers les cieux, encore ils tendaient l'oreille, encore ils suppliaient en tremblant. Vinicius fut possédé de la même exaltation qui l'avait jadis saisi dans la hutte du carrier. Le ciel se déchirerait soudain, la terre tremblerait sur ses bases, et, dans un rayonnement immense, avec des étoiles à ses pieds, le Christ descendrait miséricordieux et effrayant tout ensemble... Et il élèverait les fidèles et commanderait aux abîmes d'engloutir les persécuteurs.

Vinicius se couvrit le visage de ses mains et s'affaissa.

Le silence l'entoura soudain comme si la terreur avait suspendu les appels dans toutes les gorges.

Et il sentit l'imminence du miracle. En se relevant, en ouvrant les yeux, il verrait — il en était certain — la clarté qui aveugle les prunelles humaines, il entendrait la voix qui fait défaillir les cœurs.

Mais rien ne troublait le silence. Et une femme soudain eut un sanglot.

Vinicius se releva, regarda devant lui, effaré.

Dans la cabane, au lieu de clartés miraculeuses, palpitaient les chétives lueurs des lumignons, et, par une fente du toit, la lune faisait choir des nappes argentées. On percevait les sifflets prudents des hommes aux aguets.

Pierre se redressa et, tourné vers l'assemblée :

— Mes frères, dit-il, élevez vos cœurs vers le Sauveur et offrez-lui vos larmes.

Il se tut.

Du sein de la communauté, une voix monta, une voix de plainte amère et de douleur sans bornes.

ni () \AI)IM ir.M

— J(; suis veuvo... .l'av;n< iiii lils (|iii me l'îiisnit vivic. H(Mi(is-I(*-nioi, Seigneur !

I)(î nouveau le silcMicc s(? lit. PieiTc, diîhoul H(^vanl le {groupe a^^onouillé, souihlail maintenant Tima^o de Tinipuissanco ot do la docrôpilude. Une autre voix se plai- <2:nil :

— Les Ik>ui'|(\iu\ nul niilra<i^é mes filles, el ("Jirisl l'a permis.

Puis une Iroisième :

— Je suis restée seule avec mes enfants. Si Ton me prend, qui donc leur donnera le pain et l'eau?

Une (luatiième :

— Linus, ils l'avaient épargné !... Klils viennent de le prendre et le torturent.

Une cinquième, enfin :

— Si nous rentrons, les prétoriens vont nous saisir. Nous ne savons où nous cacher.

— Malheur à nousl... Oui donc nous défendra?... Ainsi leurs plaintes s'exhalaient dans la nuit calme,

une à une. Le vieux pêcheur avait fermé les yeux et branlait la tète, sa tête blanche, sur toute cette douleur et sur cette épouvante. De nouveau on n'entendait rien que, venus du dehors, les sifflets timides des guetteurs.

Vinicius sauta sur ses pieds; il voulait se frayer un passage à travers les groupes, atteindre l'Apôtre, lui demander assistance... Mais soudain, il crut voir devant lui un abîme... Si TApôtre allait confesser son impuissance, avouer le Uésai' romain plus formidable que le Christ de Nazareth?... L'abîme alors engloutirait non seulement le reste de son espoir, mais l'engloutirait lui, et Lygie, etson amour pour le Christ, et la foi, et tout, tout ce qui le faisait vivi-e !.. et il n'y aurait plus que la mort et la nuit infinie.

Cependant Pierre s'était mis à parler dune voix si étouirée dabord qu'on la percevait à peine :

« Mes enfants, sur le Golgotha, j'ai vu Dieu qu'ils clouaient en croix. J'ai entendu leurs marteaux; et je les ai vus qui dressaient la croix, afin que les multitudes pussent contempler la mort du Fils de l'Homme...

« Et je les ai vus qui perçaient son flanc, et je l'ai vu qui était mort.

« Alors revenant de la croix, moi aussi, je criais dans ma douleur : « Hélas ! hélas ! Seigneur, Tu es Dieu ! Pourquoi avoir soufîert cela, pourquoi être mort et pourquoi nous avoir désespéré le cœur, à nous, qui avions foi que ton règne arriverait?... » Mais Dieu, notre Seigneur et notre Maître, ressuscita le troisième jour, et il resta parmi nous jusqu'au jour où, dans une clarté immense, il entra dans son royaume. Et, comprenant notre peu de foi, nous nous sommes raffermis dans nos cœurs, et depuis cejour nous semons la semence divine. )>

Il se tourna vers celle qui, la première, s'était plainte et continua d'une voix plus forte :

« Pourquoi vous plaignez-vous, vous tous?..- Dieu lui-même s'est soumis à la torture et à la mort, et vous voulez qu'il vous en défende ? Hommes de peu de foi, avez- vous compris ses paroles ? Vous a-t-il donc promis cette vie terrestre seulement ? Voici qu'il s'approche et vous dit : <' Suivez ma route ; » voici qu'il vous élève vers lui ! Et vous vous cramponnez à cette terre, des deux mains, en criant : « Au secours, Seigneur ! >> Je ne suis qu'une poussière devant Dieu, mais devant vousje suis son Apôtre et son Vicaire, et je vous le déclare au nom du Christ : Non ! ce qui est devant vous, ce n'est pas la mort, mais la vie ; ce n'est pas la douleur, mais l'inaltérable joie; ce n'est pas l'esclavage, mais la royauté!

Moi, AjxMic (|(V l)i(Mi, je l(^ 1(; «lis, A v<miv(*, Ion lils ne; moiina poiiil, mais il naîtra (Ijius la liloiiiî poiii- la vie «Hernelle, cl lu lo reirouveras !

« A loi, père dont l<^s ])oiirreaux ont soiiill*' les vierges, je promets que tu les retrouveras plus hlaurlics cpie les lis d'Hébron ! — A vous tous, à vous qui verrez la mort de ceux que vous chérissez, à vous les accablés, les infortunés, les territiés, et à vous qui allez mourir, — au nom du Christ je dis que vous passerez ainsi que du sommeil à un réveil de bonheur, et de la nuit à Taurore de Dieu. Au nom du Christ, que les écailles tombent de vos yeux et que s'entlamment vos cœurs ! »

11 leva la main, comme s'il donnait un ordr<'. Eux sentirent un san<^ nouveau dans leurs veines et un frisson dans leurs moelles. Car devant eux était non plus un vieillard décrépit, mais un homme formidable qui arrachait leurs Ames de la poussière et de l'épouvante pour les emporter au loin.

11 reprit :

<( Semez dans les larmes, afin de récolter dans la joie. Pourquoi frémir devant la puissance du Mal ?

u Par delà la terre, au-dessus de Rome, au-dessus des villes et de leurs murailles, réside le Seigneur, qui habite en vous. Les pierres s'imbiberont de vos larmes et le sable de votre sang, et pleines de vos cadavres seront les fosses... et moi je vous dis : C'est vous les vainqueurs !

« Le Seigneur s'avance à l'assaut de celte ville de crime, d'oppression et de superbe, et vous êtes sa légion ! Et de même qu'il a racheté les péchés du monde par son supplice et par son sang, il veut, Lui, que vous rachetiez par votre supplice et par votre sang ce nid d'iniquité. Et par ma bouche, il vous l'annonce ! »

L'Apôtre étendit les bras, leva les yeux au ciel et

resta immobile. Tous sentaient que son regard voyait ce qu'ils ne pouvaient découvrir de leurs yeu>^ périssables. Sa l'ace rayonna. En extase, il regardait. Puis il dit :

« Tu es ici, Seigneur, et tu me montres la voie!... Ainsi, ô Christ, ce n'est point à Jérusalem, mais dans cette cité de Satan, que tu veux créer ta capitale! Ici, avec ces larmes et ce sang, tu veux édifier ton Église ? Ici, où règne Néron, doit s'ériger ton royaume éternel! Ah! Seigneur! Seigneur! Et tu ordonnes à ces hommes terrifiés de bâtir avec leurs ossements la base de la Sainte Sion ! et tu ordonnes à mon âme de régner sur ton Eglise, et sur les peuples de l'univers!... Et voici que tu verses au cœur des faibles la force, afin qu'ils deviennent puissants; voici que tu m'ordonnes de paître ici tes brebis jusqu'à la consommation des siècles... Sois loué dans tes volontés, ô Toi qui commandes de vaincre. Hosanna! Hosanna! »

Les éclairs des nuits chaudes illuminaient le hangar.

Pierre s'éveilla de son extase, tourna vers la communauté sa tête inspirée et baignée de lumière:

« Or, de même que le Seigneur a vaincu en vous le doute, ainsi vous irez et vaincrez en son nom I »

Il savait déjà qu'ils vaincraient, il savait ce qui naîtrait de leur sang et de leurs pleurs, et pourtant sa voix tremblait d'émotion quand il se mit à les bénir du signe de la croix.

c< Je vous bénis, mes fils, pour les supplices, pour la mort et pour l'éternité !» . .

Mais ils l'entourèrent, suppliants :

— Nous sommes prêts. Maître; mais toi, sauve ta tête sacrée, car tu es le Vicaire du Seigneur !

Et ils se cramponn9ient à ses vêtements, tandis que lui leur imposait les mains, et les bénissait un à un.

Ol () VMUS l7o

comme le piTO IxMiitsos onfanls pour un lointain voyage. Puis ils sortiront <1<' la cahane, car ils avaient hûle d'opposer la Force qui (''lail on eux à la force et à la férocité (le la u héic o.

I/Apôlre fut (îiiunené par Nercus, serviteur de i*u- <l(Mis, qui le conduisit à travers la vigne, par un sentier secret, vers sa demeure. Dans la clarté nf)clnrne, \'inicius les suivail, et, (juand ils eurent atl<'int la hutte «le Nereus, il se jeta aux pie<ls «le l'Apôtre.

Le reconnaissard, Pierre l'interrogea:

— Une demandes-tu, mon fils ?

Mais Vinicius, après ce qu'il avait entendu à l'assemblée, n'osait plus rien demander. 11 embrassa les pieds de l'Apôtre, y appuya le front en sanglotant et implora la pitié par son silence.

— Je sais. On a emmené la vierge que tu chéris. Prie pour elle.

— Seigneur, gémit Vinicius serrant plus fort les pieds de l'Apôtre, seigneur, je ne suis qu'un chétif vermisseau. Mais toi, tu as connu le Christ : implore-le, toi, pour elle.

Pierre s'émut de cette soulï'rance. Il se souvint du jour ou Lygie, foudroyée par les paroles de Crispus, était tombée, elle aussi, à ses pieds, pour mendier son pardon ; il se souvint qu'il l'avait relevée et confortée.

Et il relevaMnicius.

— Mon fils, je prierai pour elle, mais souvienstoi des paroles que j'ai dites à ceux qui doutaient. Dieu lui-même a souffert le supplice de la croix ! Souvienstoi aussi qu'après cette vie commence une autre vie, réternelle.

— Je sais!... j'ai entendu, dit Vinicius en happant l'air de ses lèvres blêmes. Mais vois, seigneur, je ne peux pas !... s'il faut du sang, qu'il prenne mon sang...

Je suis un soldat : qiril double, qu'il triple le supplice pour moi. Je supporterai tout, mais qu'il la sauve, elle ! C'est une enfant encore, seigneur ! Et Lui est plus puissant que César, j'en suis sur, oui! Il est plus puissant... Toi-même tu la chérissais. Tu nous a bénis!... Ce n'est qu'une enfant innocente !...

De nouveau il se courba ; il pressa son visage contre les genoux de Pierre, répétant :

— Tu as connu le Christ, seigneur, tu l'as connu! Lui t'exaucera ! Prie pour elle !

L'Apôtre baissa les paupières, et se mit à prier avec ardeur.

A la lueur des éclairs qui traversaient le ciel de temps à autre, Vinicius contemplait les lèvres de Pierre, attentif à la sentence de vie ou de mort. Dans le silence, des cailles carcaillaient leurs appels par la vigne et Ton entendait gronder le bruit sourd des moulins de la Voie Salaria.

— Vinicius, dit l'Apôtre, as-tu la foi ?

— Seigneur, scrais-je venu ici ?

— Alors, aie foi jusqu'au bout, car la foi déplace les montagnes. Et si même tu voyais cette fillette sous le glaive du bourreau ou dans la gueule du lion, aie foi encore, car le Christ peut la sauver. Aie foi et implorele, et je vais l'implorer avec toi !

Puis, levant son visage vers le ciel et d'une voix haute :

— Christ de miséricorde, jette un regard sur ce cœur douloureux et console-le ! Christ de miséricorde, toi qui priais ton père de détourner de toi le calice d'amertume, détourne-le des lèvres de ton serviteur ! Amen !

Et Vinicius, les mains vers les étoiles, gémissait : — Christ, je suis tien : prends-moi à sa place ! A l'orient, le ciel commençait à pâlir.

CÎTAPITHK \II

Après avoir quiltr rApolii', N'iniciiis rolounia à la Prison Mamertine.

Là, h^s prétoriens qui se relayaient le connaissaient tous déjà, et d'ordinaire le laissaient entrer sans nulle difficulté. Mais cette fois les rangs ne s'ouvrirent point devant lui ; et un centurion s'approcha :

— Pardonne-moi, noble tribun, aujourd'hui, nous avons l'ordre de ne laisser passer personne.

— L'ordre? répéta Vinicius, devenu pâle.

Le soldat le regarda d'un air de compassion et dit :

— Oui, de César, seigneur. Il y a beaucoup de malades dans la prison, et peut-être craint-on que les visiteurs ne propagent l'épidémie en ville.

— Mais n'as-tu pas dit que l'ordre concernait cette journée seulement?

— On nous relève à midi.

Vinicius se tut et se découvrit, car il lui semblait que le pileolus qu'il avait sur la tête l'étreignait ainsi qu'une gaine de plomb. Mais le soldat se rapprocha et lui dit à voix basse :

— Sois sans crainte, seigneur. Les gardiens et Ursus sont auprès d'elle.

476 QL'O VADIS

Disant, il se pencha et, de son long glaive gaulois, dessina rapidement sur un bloc de pierre la forme d'un poisson.

Vinicius lui lança un regard scrulîd ou r :

— ... Et tu es prétorien?...

— Jus([u'au jour où je serai là, — et le soldat désignait la prison.

— Moi aussi, j'adore le Christ !

— Que Son nom soit béni 1 Oui, seigneur, je sais le

no puis te laisser entrer ; mais, si lu me donnes une lettre, je l'enverrai à destination par les gardiens.

— Je te remercie, frère.

Il serra la main du soldat et le quitta. Le soleil baignait le mur de la prison, et avec la matinale clarté l'âme de Vinicius commençait à renaître à la confiance ; ce soldat chrétien témoignait pour lui de la puissance du Christ. Il s'arrêta et contempla les nuages rosés qui planaient au-dessus du Capitole et du temple de Jupiter Stator :

— Je ne l'ai pas vue aujourd'hui, Seigneui'. mais j'ai foi en Ta miséricorde.

A son retour, il trouva Pétrone, lequel, fidèle à son habitude de faire de la nuit le jour, venait de rentrer, mais avait déjà eu le temps de prendre un bain et de se faire frotter d'huile avant de se coucher.

— J'ai des nouvelles, dit-il au jeune homme. J'ai été aujourd'hui chez Tullius Sénécion, qui recevait aussi César. Je ne sais comment l'Augusta a eu la malencontreuse idée d'amener avec elle le petit Rufius, — peutêtre pour qu'il touchât le cœur de César par sa beauté. Par malheur, l'enfant, pris de sommeil, s'est endormi au cours delà lecture, comme jadis Vespasien. Furieux, Ahénobarbe lui a lancé un cratère à la tête et l'a dangereusement blessé. Poppée s'est évanouie, et tous ont entendu César qui disait : « J'en ai assez, de cet

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avorton, •» — ce (nii (''(jMi\aiil, lu le sais, A un arrc^t, de u)<)ii.

I.a .justice de Dieu esl suspcudiir sui l'Auj^usta, dit Vinicius. Mais pouiMpioi n\c racontos-lu (;ola ?

— .le te le raconte, parce que, occu[)ée de son propre malheur, elle abandonnera peul-tHre sa vengeance contre vous et se iaissei-a plus Cacilement tléchir. .]v la verrai ce soir et lui parlei-ai.

— Merci, Pétrone, tu m'appoiles une bonne nouvelle.

— Toi, prends un bain et repose-toi. Tes lèvres sont bleuâtres et lu n"es plus tpie l'ombre de toi-même.

Vinicius demanda :

— N'a-t-on pas parlé de la date des premiers jeux main tinaux?

— Ce sera dans dix jours. Mais on puisera d'abord dans les autres prisons. Tout n'est point désespéré.

Il disait là une chose à laquelle il ne croyait pas luimôme, car du moment que Néron avait répondu à la prière d'Aliturus par une belle phrase où il se comparait à Brutus, Lygie était perdue sans espoir. Il avait aussi passé sous silence, par pitié pour Vinicius, ce qu'il venait d'entendre chez Sénécion : César et Tigellin avaient décidé de choisir pour leur plaisir personnel et pour celui de leurs amis les plus belles vierges chrétiennes, et de livrer le reste, le jour même des jeux, aux prétoriens et aux bestiaires.

Sachant qu'en aucun cas Vinicius ne survivrait à Lygie, il se complaisait à raffermir l'espoir du jeune tribun, par compassion et aussi par raffinement d'esthète : Vinicius, s'il devait mounr, mourrait beau, et non avec un visage noir d'insomnies.

— .Je dirai aujourd'hui à l'Augusta à peu près ceci : Sauve Lygie pour Vinicius, et moi, je sauverai Rufius pour toi. Et je vais y penser vraiment. Avec Barbe-

clAirain, un mot dit à propos peut sauver ou perdre quelqu'un. Dans tous les cas. nous gagnerons du temps.

— Merci, répéta Vinicius.

— La meilleure façon de me remercier, c'est de prendre quelque nourriture et de te reposer. Par Athéné! Odysseus, aux moments les plus difficiles, n'oubliait pas de manger et de dormir. Tu as sans doute passé toute la nuit à la prison?

— Non, répondit Vinicius. J'ai voulu y aller ce matin, mais ils ont ordre de ne laisser entrer personne. Tâche donc d'apprendre si l'ordre est valable pour aujourd'hui seulement, ou bien jusqu'au jour des jeux?

— Je m'en informerai cette nuit.- Et maintenant, je vais me coucher, dût Héhos en descendre, de dépit, dans les régions cimmériennes. Et je te conseille de suivre mon exemple.

Ils se séparèrent ; mais Vinicius passa dans la bibliothèque et écrivit à Lygie.

11 porta lui-même sa lettre au centurion chrétien. Celui-ci entra dans la prison. Bientôt il reparaissait devant Vinicius.

— Lygie, lui dit-il, te salue. Quant à sa réponse, je te l'apporterai aujourd'hui même.

Vinicius ne voulait pas rentrer au logis. Il s'assit sur une borne pour attendre la lettre. Le soleil était déjà monté très haut dans le ciel, et, par le Clivus Argentarius, le Forum s'emplissait. Les colporteurs énuméraient leurs marchandises; les diseurs de bonne aventure faisaient des offres de service aux passants; les citoyens s'acheminaient gravement vers les rostres pour écouter les orateurs d'Occasion ou pour se communiquer les dernières nouvelles. A mesure qu'augmentait la chaleur, des foules plus nombreuses de fainéants cherchaient un abri sous le péristyle des temples. Des

ni n \ MHS 179

|M|^('niis cil muM's ()j»jt().sai«'iil leur Ulancliciir ;i I a/aii".

l.umiùrc, vacnnno, dialcur, ralij^uc, — les paupières de Vinicius coinmeiicèrenl à papilloter. Les exclamations inonoloiios de gamins jouant à côté de lui à la inora, et le pas cadencé des soldais le berçaient. Plusieurs l'ois encore il leva la tète et dirigea ses regards vers la prison, puis, s'appuyant contre une arèle du rocher, il poussa un soupir, comme un enfant qui s'endort après avoir longtemps pleuré, — et s'assoupit.

Bientôt les visions Tassaillirent. Il lui semblait qu'il portait dans ses bras Lygie, la nuit, à travers une vigne inconnue; devant eux marchait Pomponia Gra'cina, une lanterne à la main. Une voix semblable à la voix de Pétrone lui criait de loin : u Retourne, » mais lui, sans faire attention à cette voix, suivait Pomponia jusqu'à une hutte. Sur le pas de cette hutte se tenait lApôlre Pierre. Alors lui, Vinicius, montrait Lygie et disait : u Nous venons du cirque, seigneur, mais nous ne parvenons pas à réveiller. Eveille-la. » Mais Pierre répondait : u Christ lui-même viendra la réveiller. »

Puis, les images devinrent confuses : il voyait en songe Néron, et Poppée qui portait dans ses bras le petit Rufms au front ensanglanté, et Tigellin qui éparpillait de la cendre sur les tables couvertes de mets déhcats, et Vitellius qui dévorait les mets, et une foule d'autres augustans assis autour d'un festin. Lui-même était aux côtés de Lygie, mais entre les tables se promenaient des lions avec des barbes fauves d'où s'égouttait le sang. Lygie le priait de la faire sortir, mais il gisait dune torpeur si affreuse qu'il ne pouvait faire un geste. Puis, ses visions devinrent plus chaotiques encore, et enfin tout s'effondra dans le noir.

Il fut éveillé de son profond engourdissement par l'ardeur du soleil et par des cris qui s'élevèrent soudain

480 gUO VADIS

près de Tendroil où il était assis. Vinicius se frotta les yeux : la rue était grouillante ; deux coureurs à tunique jaune écartaient en criant la foule avec leurs joncs, pour faire place à une splendide litière que portaient quatre gigantesques esclaves égyptiens.

Dans la litière était un homme habillé de blanc, dont on ne pouvait discerner la figure, car il avait les yeux sur un rouleau de papyrus et semblait lire quelque chose avec attention.

— Place pour le noble augustan ! criaientles coureurs. Mais la rue était tellement obstruée, que la htière fut

forcée de s'arrêter un moment. Alors Taugustan laissa choir avec impatience son rouleau et pencha la tète :

— Chassez-moi ces vauriens ! Et plus vite ! Soudain , il aperçut Tinicius et leva promptement

le rouleau à la hauteur de ses yeux.

Vinicius passa la main sur son front, pensant rêver encore.

Dans la litière était assis Chilon.

Les coureurs avaient déblayé le chemin, et les Égyptiens allaient reprendre leur course, quand le jeune tribun, qui en un clin d'œil venait de saisir une foule de choses hier encore incompréhensibles pour lui, s'approcha de la litière.

— Salut à toi, Chilon ! dit-il.

— Jeune homme, répliqua le Grec avec dignité et orgueil en s'efforçant de donner à son visage une expression de calme qui n'était point en son Ame, jeune homme, jeté salue, mais ne me retiens pas, car j'ai hâte d'aller chez mon ami, le noble Tigellin.

Vinicius s'appuya au rebord delà litière, se pencha vers Chilon, et le regardant droit dans les yeux, dit d'ime voix étoufTée :

— Tu as vendu Lygie.

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— (-olosse do Mnnnon ! cria lautn* avec Icrroiir. Mais dans les yeux de \inicius il n'y avait point de

menace, et la peur du vieux Grec dispai-ul immédialenienl. 11 son«(ea (|uil étnil sous la proiccliou de Tigellin cl de César lui-nièuie, c'esl-à-dire d(^ deux puissances devant quoi tout Iremblail, qu'il était entouré d'esclaves athlélicjues, et (jue X'inicius était là, sans armes, le visage émacié et le corps courbé par l'angoisse.

A cette pensée, il recouvra son insolence. Il fixa sur Ninîcius ses yeux cei'clésdesang et chuchota en réponse :

— Mais loi, «juand je mourais d(^ faim, lu m'as fait fouetter.

Un instant, ils furent silencieux ; puis la voix étoulïée d(^ Vinicius proféra :

— J'ai été injuste, Chilon...

Le Grec leva la tète et, faisant claquer ses doigts en signe de dénigrement, répliqua très haut, afin que tout le monde entendît :

— Ami, si tu as quelque chose à me demander, viens à ma maison de TEscfuilin dans la matinée ; car c'est alors qu'après mon bain je reçois mes invités et mes clients.

Il fit un signe et les Egyptiens enlevèrent la litière, tandis (|ue les coureurs criaient en faisant tournoyer leurs joncs :

— Place pour la litière du noble Chilon Chilonidès 1 Place : Place 1

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