‹ Quo vadis? (volume 2)Chapitre 67 sur 71 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

La nouvelle de la délivrance meneilleuse de Lvs^ie s'était promptement répandue parmi les survivants de la communauté chrétienne. Les fidèles accoururent : ce fut d'abord le jeune Nazaire avec Myriam, chez qui se cachait encore l'Apôtre Pierre ; les autres suivirent. Vinicius, Lygie, les esclaves chrétiens de Pétrone, et les visiteurs, tous écoutaient avec ferveur le récit d'Ursus au sujet de la voix qui s'était élevée dans son âme et qui lui avait ordonné de combattre la bête. Et les fidèles regagnaient leurs refuges avec l'espoir que le Christ ne permettrait pas qu'ils fussent exterminés jusqu'au dernier, avant que lui-même vînt pour le terrible Jugement. Cet espoir raffermissait leurs cœurs, car les persécutions ne s'arrêtaient point. Le peuple avait cessé de croire qu'ils fussent les incendiaires, mais l'édit qui les déclarait ennemis du genre humain et de l'empire n'en continuait pas moins d'avoir force de loi.

Longtemps l'Apôtre Pierre n'avait point osé se montrer chez Pétrone, mais un soir Nazaire annonça sa venue. Lygie, qui pouvait déjà marcher, sortit avec Vinicius à sa rencontre et tous deux se jetèrent à ses pieds. Lui, les revoyait avec une émotion d'autant plus grande, que du troupeau que lui avait confié le Christ

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bien peu de brebis étaient restées. Et, quand Vinicius lui dit: c< Seigneur, c'est grâce à toi que le Rédempteur me Ta rendue! » l'Apôtre répondit: « Il te Ta rendue pour ta foi, et aussi afin que ne soient point muettes à jamais toutes les lèvres qui confessaient son nom. •

Vinicius et Lygie remarquèrent que ses cheveux avaient blanchi entièrement, que son corps était courbé, et que ses traits révélaient une affliction et une souffrance si grandes qu'il semblait avoir traversé tous les supplices et tous les martyres. Vinicius, qui comptait dans quelques jours emmener Lygie à Naples où ils devaient retrouver Pomponia afin de se rendre ensemble, en Sicile, le supplia de quitter Rome avec eux.

L'Apôtre mit la main sur la tête du tribun et répondit :

— Mon labeur touche à sa fin, mais je ne trouverai l'hospitalité et le repos que dans la maison du Seigneur.

Puis, s'adressant à tous les deux :

— Souvenez-vous de moi, car je vous ai aimés comme le père aime ses enfants, et, quoi que vous fassiez dans la vie, faites- le au nom du Seigneur.

Et il éleva au-dessus de leurs têtes ses mains tremblantes, les bénit.

Quelques jours plus lard, Pétrone apporta du Palatin des nouvelles alarmantes. On avait découvert que l'un des affranchis de César était chrétien, et Ton avait saisi chez lui des lettres des apôtres Paul de Tarse et Pierre, et des lettres de Jacques, de Jude et de Jean. Tigellin s'était imaginé que l'Apôtre avait péri comme tant de milliers d'autres chrétiens. Et maintenant, on apprenait que les deux chefs de la religion nouvelle étaient encore en vie, et dans Rome même ! Aussi avait-on décidé de s'emparer d'eux à tout prix : on anéantirait avec eux les derniers vestiges de la secte maudite. Dans ce but on

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avail envoyé des (lélachemcnts eiiliors e\|)lorcr loulos les maisons du Transiévèrc.

Vinicius résolut aussitôt d'aller pn'venir l'Apôtre. Le même soir, lui et Ursus se rendirent ti la maison de Myriam où ils trouvèrent Pierre entouré d'une poignée de fidèles. Timothée, le compagnon de Paul, et Linus étaient aussi aux côtés de l'Apôtre.

Nazaire les conduisit aussitôt dans les carrières désertes situées t\ quelques centaines de pas de la Porte Janicule. Ursus portait Linus, dont les tortionnaires avaient broyé les os.

Aux catacombes, ils se sentirent enfin en sûreté et ils commencèrent à se concerter sur les moyens de sauver l'Apôtre, dont la vie leur était précieuse entre toutes.

— Seigneur, lui disait Vinicius, fais-toi conduire, à l'aube, du côté des Monts Albains. Nous te retrouverons là et t'emmènerons à Antium où se tient le navire sur« lequel nous irons à Naples, puis en Sicile. Bénis seront le jour et l'heure où tu passeras le seuil de ma maison et prendras place à mon foyer!

Les autres pressaient l'Apôtre d'accepter :

— Cache-toi, maître, car tu ne peux te maintenir à Rome. Tu conserveras vivante la vérité, afin qu'elle ne périsse pas avec nous et avec toi. Écoute-nous, nous t'implorons comme notre père.

Pierre répondait :

— Mes enfants, qui de nous sait le temps où le Seigneur le retranchera de la terre?

Mais il ne disait pas qu'il quitterait Rome, bien que, depuis longtemps déjà, dans son âme se fût glissée l'incertitude et même la terreur.

Son troupeau était dispersé, son œuvre était anéantie, et l'Église, qui, avant l'incendie de la Ville, se développait comme un arbre splendide, avait été réduite en

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poussière par la force de la « Bote ». La semence avait porté un fruit abondant, mais l'esprit du mal avait foulé aux pieds la moisson. Les légions célestes n'étaient point venues au secours de ceux qui périssaient, et voici que Néron trônait dans sa gloire, effroyable, plus puissant que jamais, maître de toutes les mers et de tous les continents...

Souvent déjà le pêcheur du Seigneur avait, dans la solitude, tendu les bras vers le ciel en disant : h Seigneur ! Que dois-je entreprendre ? Comment me maintiendrai-je ici? Gomment, impuissant vieillard, îutteraije contre l'inépui.sable force du mal auquel tu as permis de régner et de vaincre. » Et du fond de sa douleur il l'invoquait ainsi, répétant: « Ils ont péri, les agneaux que tu m'avais confiés. Ton Église n'est plus. La solitude et le deuil sont dans la Ville. Que me commandes-tu en ce jour? Dois-je rester ici ? dois-je emmener les débris de ton troupeau, afin qu'au delà des mers nous puissions encore glorifier ton nom ? » Et il hésitait. Il avait foi que la vivante vérité ne périrait point et qu'elle devait vaincre. Mais parfois, il pensait que l'heure de la victoire ne viendrait qu'au jour où le Seigneur descendrait sur la terre dans sa toute-puissance. Souvent il lui semblait que si lui-même quittait Rome, les fidèles le suivraient; alors il les mènerait loin, très loin, vers les bois ombreux de la Galilée, vers le calme miroir du lac de Tibériade.

Mais dès qu'il décidait de partir, une angoisse l'étreignait. Comment quitter cette Ville où le sang de tant de martyrs avait imprégné la terre, où tant de lèvres agonisantes avaient témoigné de la vérité? Devait-il, lui seul, éloigner ce calice de ses lèvres? Et que répondrait-il au Seigneur, quand il entendrait les paroles : « Ceux-là sont morts pour leur foi, et loi, tu as fui! »

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Ses nuits et ses jours se succédaient dans l'anxiété. Les autres, ceux qu'avaient déchirés les lions, ceux que l'on avait cloués aux croix, que l'on avait brûlés dans les jardins de César, s'étaient endormis, après leur supplice, dansle sein du Soigneur. Lui, ne pouvait dormir, et il traversait un marlyre plus grand que tous les martyres qu'avaient inventés les bourreaux. Souvent Taube blanchissait les toits, qu'il appelait encore du fond de son cœur contrislé :

— Seigneur, pourquoi m'as-tu commandé de venir en ce lieu, et de fonder Ta Ville dans le nid de la Bête ?

Depuis trente-quatre ans, depuis la mort du Maître, il n'avait point connu le repos. Le bourdon du pèlerin à la main, il avait parcouru le monde et annoncé la « bonne nouvelle ». Ses forces s'étaient épuisées dans les voyages et le labeur; et quand enfin, dans cette Ville qui était la tête du monde, il avait édifié l'œuvre du Maître, une seule flamboyante halenéede la Fureur avaitbrùlé cette œuvre. Et maintenant il fallait à nouveau reprendre la lutte. Et quelle lutte ! D'un côté, Néron, le Sénat, le peuple, des légions étreignant d'un anneau de fer le monde entier, dos villes innombrables, d'innombrables territoires, — une puissance comme jamais l'œil humain n'en avait contemplé de semblable, et, de l'autre côté, lui, tellement courbé par l'âge et la tâche, que ses mains branlantes avaient peine à soulever son bâton de voyageur...

Et par moments il se disait que ce n'était point à lui de se mesurer avec le César de Rome, et que cette œuvre. Christ seul pouvait l'accomplir...

Eux, l'entourant d'un cercle toujours plus étroit, répétaient d'une voix suppliante :

— Cache-toi, rabbi, et sauve-nous de la puissance de la Bête !

Enfin, Linus courba devant lui sa tête torturée.

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— Seigneur I dil-il, le Sauveur t'a dit! « Pais mes agneaux. » Mais les agneaux ne sont plus, ou seront exterminés demain. Retourne là où tu peux les retrouver. La parole divine est encore vivante à Éphèse, et à Jérusalem, et à Antioche, et dans les autres elles. Pourquoi rester à Rome? Si tu péris, tu rendras plus absolu encore le triomphe de la Bête. A Jean, le Soigneur n'a point marqué le terme de la vie, Paul est citoyen romain et ils ne peuvent le frapper sans le juger. Mais si la force infernale s'abat sur toi, notre maître, alors ceux en qui déjà le cœur est ébranlé diront: « Oui donc est au-dessus de Néron ? » Tu es la pierre sur laquelle est édifiée l'Eglise de Dieu. Laisse-nous mourir, mais ne permets pas que l'Antéchrist soit victorieux du Vicaire de Dieu, et ne reviens pas avant que Dieu ail anéanti celui qui a fait couler le sang des innocents.

— Vois nos larmes! répétèrent les autres,

Les larmes baignaient le visage de Pierre. Il se leva, tendit les mains au-dessus des fidèles agenouillés et dit :

— Oue soit glorifié le nom du Seigneur, et que Sa volonté se fasse !

cHAPrnu: xxix

A l'aube du lendemain, deux sombres silhouettes s'avançaient sur la Voie Appienne vers les plaines de la Campa nie.

L'une d'elles était Nazaire, l'autre était Pierre qui abandonnait Rome et ses enfants que Ton martyrisait dans Rome.

A l'orient, le ciel revêtait déjà d'impalpables teintes viridines qui, peu à peu, s'ourlaient, très bas sur l'horizon, de safran toujours plus distinct.

L'argent des feuillages, le marbre blanc des villas et les arches des aqueducs qui, par la plaine, s'acheminaient vers Rome, émergeaient lentement des ténèbres. Le ciel s'éclaircissait par degrés, s'imbibant à mesure d'or liquide. Puis l'orient se mit à rosir et éclaira les montagnes Albaines, qui apparurent, merveilleuses et liliales, et comme formées de seules clartés. L'aurore se mirait aux gouttes de rosée, parmi le frisson des ramures. La brume se dissolvait, découvrant de proche en proche l'étendue de la plaine, parsemée de maisons, de cimetières, de villages et de bouquets d'arbres où blanchissaient des colonnes de temples.

La route était déserte. Les campagnards qui portaient leurs légumes vers la ville n'avaient point encore attelé

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leurs chariots. Sur le dallage de pierre, dont jusqu'aux montagnes était formée la voie, résonnait faiblement le bois des sandales de voyage des deux pèlerins.

Ensuite, le soleil émergea de dessous une croupe de montagnes, et un spectacle étrange vint frapper les yeux de TApôtre. Il lui sembla que la sphère blonde, au lieu de s'élever dans les cieux, avait glissé du haut des monts et suivait le profil de la route.

Pierre s'arrêta et dit :

— Tu vois cette clarté qui s'avance vers nous ?

— Je ne vois rien, dit Nazaire.

Mais Pierre abrita ses yeux de sa main, et, après un moment :

— Un homme vient vers nous dans le rayonnement du soleil.

Pourtant le son des pas ne parvenait point à leurs oreilles. Alentour, c'était le silence absolu. Nazaire voyait seulement que dans le lointain les arbres frissonnaient, comme agités par une main invisible, et que sur la plaine s'épandait, toujours plus ample, la clarté.

Et il regarda T Apôtre avec surprise.

— Rabbi ! qu'as-tu donc^ s'écria-t-il d'une voix anxieuse.

Des mains de Pierre, le bourdon avait glissé sur le chemin ; ses yeux regardaient fixement devant lui ; sa bouche était entr'ouverte, et son visage reflétait la stupeur, la joie, le ravissement...

Il se jeta à genoux, les mains tendues. Et de sa bouche jaillit :

— Christ! Christ!...

Et il s'abattit, la tête contre terre, comme s'il eût baisé des pieds invisibles. Longtemps, le silence régna. Puis la voix du vieillard s'éleva, brisée de sanglots :

— Ouo vadis. Domine y...

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l'^l la iN'jKjiisc jjtî lui [H)\\i\ (Milonduc «le .\azairc. Mais aux oreilles do l'ApoLre parvint une voix IrisUî et douce, (jui disait :

— Lorsque lu abandonnes mon peuple, je vais à Rome... pour qu'une l'ois encore on me •rucifie.

L'Apôlre restait élondu sur la route, le visage dans la poussière, sans un geste, sans un mol. Nazaire pensait déjà qu'il avait perdu connaissance, ou qu'il avait expiré. Mais lui se leva enfin, reprit dans ses mains tremblantes son bâton de pèlerin, et, sans parler, se retourna et lit lace aux sept collines.

Le jeune garçon, alors, répéta comme un écho:

— Ouo vadis. Domine K.,

— A Rome, dit doucement l'Apôtre.

Et il revint vers Rome.

Paul, Jean, Linus et tous les adeptes le reçurent avec surprise et anxiété. A son départ, les prétoriens avaient cerné la maison de Myriam, cherchant F Apôtre. Mais à toutes les questions des fidèles, Pierre répondait avec une joie paisible :

— Le Seigneur, je l'ai vu !...

Et ce même soir, il se rendit au cimetière d'Ostrianum, afin d'enseigner la parole de Dieu et de baptiser ceux qui voulaient être baignés dans l'eau de la vie. Depuis lors, il y vint tous les jours, et des foules toujours plus nombreuses le suivaient. Il semblait que chaque larme de martyr fît naître de nouveaux fidèles, et que chaque gémissement dans l'arène se répercutât dans des milliers de poitrines. César nageait dans le sang ; Rome et tout l'univers païen déliraient. Mais ceux qui étaient las de crime et de démence, ceux que Ton foulait aux pieds, ceux dont la vie était une vie d'infortune et d'immolation, — tous les opprimés, tous les affligés, tous

les déshérités... venaient ouïr le conte surprenant de ce Dieu qui, par amour des hommes, s'était laissé crucilier, et avait racheté leurs péchés...

Et, retrouvant un Dieu qu'ils pouvaient aimer, ils re- Irouvaient ce que le monde n'avait pu leur donner jusqu'ici : — le bonheur par l'amour.

Pierre comprit que désormais César, avec toutes ses légions, ne pourrait plus terrasser la vivante Vérité ; qu'elle ne serait submergée ni par les larmes, ni par le sang, et que maintenant commençait la victoire. Il comprit pourquoi le Seigneur l'avait fait revenir sur ses pas : voici que déjà la cité de superbe, de crime, de débauche et de toute-puissance devenait sa ville à lui. Elle devenait la double capitale, rectrice des corps et de^ âmes.

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\il les loiups s'accoinplii'cnl pour Pierre el pour Paul. Mais, en prison même, il fut encore donné au pêcheur divin d'amener deux âmes dans la nasse du Seigneur. Les soldais Processus et Martinien, qui le surveillaient dans la Mamerline, reçurent le baptême. Puis vint Theure du martyre. César était absent de Rome. La sentence avait été signée d'Helius et Polythète, deux affranchis à qui Néron, pour la durée de son absence, avait confié le pouvoir.

Le vénérable Apôtre subit d'abord les verges, ])rescrites par la loi. Le lendemain, on devait le conduire hors des murailles, vers les Collines Valicanes, où l'attendait le supplice assigné.

Les soldats s'étonnaient de la foule nombreuse qui stationnait devant la prison. La mort d'un homme du commun, et surtout d'un étranger, n'était pourtant pas chose si digne d'intérêt. Aussi bien, le cortège ne se composait-il point de curieux; mais de fidèles qui désiraient accompagner au lieu du supplice le grand Apôtre. Enfin, les portes s'ouvrirent, et Pierre apparut, escorté de prétoriens. Le soleil s'inclinait dé']k vers Ostie ; la journée était claire et sereine.

Eu égard à son âge avancé, Pierre ne fut pas astreint

à porter la croix. Afin de ne point paralyser sa marche, on avait môme renoncé à lui mettre la fourche au cou. Il était sans entraves, et les fidèles le voyaient de toutes parts. Quand apparut sa tête blanche, des sanglots s'élevèrent de la foule, bientôt réprimés à la vue de. son visage rayonnant de joie. Et tous comprirent que ce n'était point une victime qui allait à la mort, mais un vainqueur qui s'avançait en triomphe.

Oui, c'était ainsi. Le pêcheur, humble et voûté d'ordinaire, se redressait à présent et dominait les soldats. Jamais, en son maintien, on n'avait vu tant de majesté; Il s'avançait , comme un monarque qu'entourent son peuple et sa garde. Des voix proférèrent : « Pierre s'en va vers le Seigneur. » Tous avaient oublié que l'attendaient le suppHce et la mort. Solennels et absorbés, ils sentaient que, depuis la mort du Golgotha, rien de tel ne s'était accompli. De même que cette autre mort avait racheté l'Univers , — celle-ci allait racheter la Ville. Et ils marchaient dans un silence profond. Le long de la route, les gens s'arrêtaient avec surprise à la vue du vieillard ; et les fidèles, leur posant la main sur l'épaule, disaient, calmes :

— Regardez. Ainsi va vers la mort un juste qui a connu Chrestos et enseigné l'amour au monde entier.

Et les passants, pleins de pensées graves, s'en allaient en songeant : « En vérité, celui-ci ne pouvait être qu'un juste. »

Les clameurs se taisaient et les appels de la rue. Le cortège s'avançait parmi la blancheur des temples et des maisons récemment édifiées. En haut, c'était l'azur profond d'un ciel sans tache. Ils marchaient en silence, avec, parfois, un cliquetis de fer, ou un murmure d'oraison. Le visage de Pierre rayonnait d'une joie toujours plus intense, car son regard |)ouvait à peine embrasser

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les milliers do ses fidèles. Il savait avoir accompli son œuvre : celle vt^rilé (jue loute sa vie il avait enseignée sérail le nolcjui submerge et que plus rien ne peut endiguer. Et, levant les yeux au ciel, il disait : « Seigneur, tu m'as commandé de conquérir celte cité qui règne sur l'univers, cl j'ai conquis celle cité. Tu m'as commandé d'y fonder la capitale, et j'y ai fondé la capitale. A présent. Seigneur, c'est ta Ville. Et je vais à toi, car mon labeur fut ardu. »

Passant à côté des temples, il leur dit : « Du Christ vous serez les temples. » Regardant la multitude qui coulait devant ses yeux, il dit : « Du Christ vos enfants seront les serviteurs. » El il allait, conscient de la, conquête, conscient de son mérite, conscient de sa puissance, conforté, paisible et grand. Par le Pont Triomphal, les soldats, ratificateurs inscients de son triomphe, le conduisirent vers la Naumachie et le Cirque. Les fidèles du Transtévère vinrent se joindre au cortège, et la multitude alors fut telle, que, devinant enfin qu'il conduisait quelque arcliiprètre entouré de fidèles, le centenier s'inquiéta du petit nombre des hommes d'escorte. Mais nul cri dindignation ou de fureur ne jaillit de la foule. Les visages étaient imbus de la grandeur de l'heure, solennels et pleins d'attente. Beaucoup de fidèles se souvenaient qu'à la mort du Seigneur la terre s'était ouverte d'épouvante, et que les morts étaient sortis de leui^ sépulcres. Et ils pensaient qu'allaient paraître des signes sur la terre et dans les cieux, par lesquels la mort de l'Apôtre marquerait la face du monde dun stigmate indélébile. D'autres songeaient ; « Peut-être le Seigneur choisira-t-il le jour de Pierre pour descendre du ciel, et juger le monde. » Et ils se recommandaient à la miséricorde du Christ.

Mais alentour, partout, c'était le calme. Les collines

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scmblai(M)l se chaulVer c;l s(î reposer dans la clarté solaire. Le cortège s'arrêta enfin entre le Cirque et la Colline du Vatican. Quelques soldats commencèrent de creuser la fosse. Les autres déposèrent la croix, les marteaux et les clous, attendant la fin des préparatifs, La foule, calme et toujours absorbée, s'agenouilla alentour.

La tête irradiée d'or, l'Apôtre fit face à la Ville. A ses pieds, le Tibre brasillait; sur l'autre rive c'était le Champ de Mars, que surplombait le mausolée d'Auguste ; un peu plus bas les thermes immenses qu'édifia Néron, — plus bas encore le théâtre de Pompée.

Puis, visibles en entier, ou bien partiellement couverts par d'autres édifices, — une multitude de péristyles, de colonnes, d'architectures étagées, — une immense fourmilière humaine grouillante de maisons et dont les limites s'évanouissaient dans la brume azurée. Nid de crime, et aussi de puissance ; de folie, et d'ordre aussi, — tête et despote de l'Univers et pourtant sa loi et sa paix, — Ville omnipotente, invincible, éternelle...

Maître et souverain contemplant son hoirie, Pierre, entouré de soldats, contemplait la Ville. Et il disait : « Tu es rachetée, et tu es mienne. »

Et nul parmi ceux qui creusaient la fosse où allait s'ériger l'arbre de supplice, nul parmi ceux qui, fidèles, l'entouraient, ne voyait qu'était debout devant eux le véritable souverain de cette ville, — que les empereurs passeraient, que passeraient les flots des barbares, que passeraient les âges, — et que le règne de ce vieillard, ici, serait interminable.

Le soleil, baissant davantage vers Ostie, fut énorme et sanglant. Tout l'occident s'embras^i d'une clarté im- . mense. Les soldats s'approchèrent de Pierre, pour le dévêtir.

Lui, la prière aux lèvres, se redressa soudain, et leva hvs haut sa main droite. Les bourreaux s'arrôlèrenl, iiiliniidés. Les fidèles suspendirent leur souffle, attendant qu'il parlût. Le silence se fit, total.

Debout sur la hauteur, Pierre, de sa dextre étendue, lit le signe de la croix, et bénit à l'heure de la mort :

Urbi et Orbi.

Kn ce même soir merveilleux, un autre détachement de soldats conduisait, sur la route d'Ostie, TApôtre Paul de Tarse vers les Eaux Salviennes. Derrière lui s'avangait un groupe de fidèles qu'il avait convertis. Reconnaissant des visages familiers, Paul arrêtait sa marche et leur parlait, car, citoyen romain, il avait droit à la déférence de l'escorte. Derrière la Porta Tergemina, il rencontra la fille du préfet Flavius Sabin et, voyant son jeune visage baigné de larmes, lui dit : « Plautilla, fille du salut éternel, retourne en paix. Mais donne-moi ton voile, afin qu'on m'en bande les yeux au moment où j'irai vers le Seigneur. » Et il continua sa route avec le visage joyeux du tâcheron qui a bien peiné tout le jour et qui s'en revient vers sa demeure. Son âme, à l'unisson de celle de Pierre, était paisible et sereine, ainsi que ce ciel vespéral. Ses yeux contemplaient, pensifs, la plaine déroulée devant lui et les Monts Albains noyés de lumière. Il se remémorait ses voyages, ses travaux, ses fatigues, les luttes où il fut vainqueur, et les églises que par tous les continents, au delà de toutes les mers, il édifia. Et il songeait qu'il avait gagné le repos. Il avait accompli son œuvre : la semence ne serait plus balayée par le vent de la Fureur. Et il partait, conscient que «lans la guerre qu'au monde avait déclarée la vérité, la vérité serait victorieuse. Et une sérénité immense s'épandait en lui.

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La route était longue et le soir commença de tomber. Les monts furent pourpres, tandis qu'autour de leurs bases l'ombre s'épaississait peu à peu. Les troupeaux rentraient au bercail. Des groupes d'esclaves rentraient, leurs outils sur l'épaule. Devant les maisons bordant la route, des enfants s'ébattaient, qu'intriguait le passage de l'escorte. Et dans ce soir, et dans la blonde transparence de cette atmosphère, baignés de paix et de sérénité,— Paul percevait une harmonie encore, — merveilleuse, et qui, de la terre, semblait prendre l'essor vers les cieux. Et son cœur était pénétré de joie que la musique de l'univers fût complétée, grâce à lui, d'un son nouveau, d'un son vierge, faute duquel, jadis , le monde était « ainsi que l'airain sonnant et les vaines cymbales ».

Il se rappela comment il avait enseigné l'amour, comment il avait dit aux hommes que, quand même ils distribueraient tous leurs biens pour nourrir les pauvres, quand même ils auraient le don de pénétrer tous les mystères, ils ne seraient rien sans l'amour. L'amour qui •était patient, doux et bienfaisant, qui ne s'enflait point d'orgueil, qui ne s'aigrissait de rien, qui supportait tout, qui croyait tout, qui espérait tout, qui souffrait tout, et qui ne finirait jamais !...

Voici que l'âge de sa vie s'était écoulé dans l'enseignement de l'amour. Et il disait en son âme : Quelle force osera l'affronter, et qui donc vaincra l'amour ? Comment létoufferait-il , César , possédât-il deux fois plus de légions, deux fois plus de villes, et de mers, et de terres, et de nations ?...

Et, victorieux, il allait recevoir son salaire.

Le cortège quitta enfin la grand'route et tourna à Test, par un étroit sentier, vers les Eaux Salviennes. Sur les bruyères, le soleil gisait, rougeâtre. Auprès de la source, le centenier arrêta ses hommes. Le moment était venu.

(U O \ ADIS OW)

Paul posa sur sou <''paule It* voile «le Plautilla afin <J(; s'en bander les yeux. Une dernière fois, il leva ses yeux pleins d'un calme sublimcî vers réternclle clarlé des soirs el se mil en prière. Son heure avait sonné. Il voyait devant lui l'immense chemin des couchants qui menait droit au ciel. Et son Ame disait les paroles que, conscient de la charge accomplie et de la fin prochaine, il avait écrites :

u J'ai combattu le bon combat, j'ai gardé la foi, j'ai achevé ma course; et voici que m'est réservée l'incorruptible couronne du juste. »

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