ACTE PREJVJIER. H
BALTHAZAR, prenant sur la table le tabac et les pipes.
Est-ce que tu ne t'es pas souvent demandé, Cornélius, comment cette jeune fille avait été recueillie et adoptée dans notre maison ?
C0RN1':L1US, bourrant sa pipe.
Oui dàl Mais je me suis répondu, comme tout le monde, que ton excellente mère .. (Lui serrant la main.) On peut parler d'elle à présent, n'est-ce pas?... que ton excellente mère était la plus charitable des femmes, et de là à adopter une orpheline...
BALTHAZAR
Oui, mais dans quelles circonstances, voila ce que tu ignores et ce que je vais te dire.
CORNÉLIUS
J'écoute.
BALTHAZAR
C'était quelque temps après la mort de mon père, en 1812, il y aura donc treize ans à Noël... Ma mère était à la messe, un dimanche... Il y avait foule autour d'elle, et on la pressait un peu. Elle sentit tout à coup une légère secousse à sa robe... D'abord, elle n'y prit pas garde, mais la secousse se répétant une seconde fois, elle s'avisa qu'on pouvait bien en vouloir à sa bourse, et prit si bien son temps, qu'elle saisit sur le fait la main de son voleur... C'était une main de petite fille, toute mignonne, toute fraîche, toute rose !...
CORNÉLIUS, vivement.
Ghristiane?...
BALTHAZAR. ' -
Tu l'as dit 1 Ma pauvre mère eut des larmes plein les yeux à la vue de ces petits doigts de chérubin qui ^'exerçaient si vite à mal faire... La pitié l'invitait à relâcher l'enfant, mais la charité lui conseillait le contraire. Qui sait si le ciel ne lui envoyait pas tout exprès cette jeune âme à sativer ! — Elle ramena chez elle la petite Ghristiane, qui pleurait, en criant que sa tante allait la battre. Ma mère la consola, la fit causer et èli apprit assez pour
comprendre que le père et la mère de l'enfant étalent des bohémiens venus de la Frise, de ces gens qui courent les kermesses... que la petite fille avait été rompue dès son jeune âge à tous les exercices des saltimbanques, que le père s'était tué en exécutant un. tour de force, que la mère était morte de chagrin et de misère, et que la prétendue tante était vtne mégère de même race, qui ]§ rouait de coups et qui l'instruisait à voler, en attendant mieux. — Ma bonne mère garda l'enfant que la tante ne vint pas réclamer, comme bien tu penses; elle lui apprit à lire, à écrire, et d'abord à prier, ce dont elle ne se doutait pas ; et Christiane fut bientôt un petit modèle de douceur et de décence... Et quelle ménagère !... Tu la connais, Cornélius... Avec cela, jolie, avenante et si bonne, que je suis obligé de me fâcher I... Elle veillerait toutes leâ nuits si je la laissais faire, tant pour coudre des vêlements aux pauvres gens que pour soigner telle ou telle voisine qui tombera malade... Et tout cela, Cornélius, sa jolie figure, ses vertus, son bon cœur, je sais un gré infini à ma bonne mère de me l'avoir laissé, en mourant, comme une belle part de son héritage!... puisque, grâce à elle, je puis te faire aujourd'hui le plus riche cadeau du monde!... celui d'une bonne, brave et honnête femme !
CORNÉLIUS
Et je te remercie de tout mon cœur, Balthazar... A quand la noce ?
BALTHAZAR, vivement.
Tu n'as pas change d'avis?...
CORNÉLIUS
Sans doute I Pourquoi changer d'avis ?
BALTHAZAR
Ah! je ne sais... J'avais peur... Une fille de saltimbanque!... une bohémienne!
CORNELIUS
Eh bien !
BALTHAZAR
Et surprise, comme je te l'ai dit !