COMMENT GARGANTUA FUT UNZE MOIS PORTÉ AU VENTRE DE SA MERE
Grandgousier estoit bon raillard (1) en son temps, aimant à boire net autant que homme qui pour lors fust au monde, et mangeoit voluntiers salé. A ceste fin, avoit ordinairement bonne munition de jambons de Magence et de Bayonne, force langues de bœuf fumées, abundance d’andouilles en la saison, et bœuf salé à la moustarde; renfort de boutargues, provision de saulcisses, non de Bouloigne (car il craignoit ly boucon (1) de Lombard), mais de Bigorre, de Lonquaulnay, de la Brêne et de Rouargue. En son eage virile espousa Gargamelle, fille du roy des Parpaillos, belle gouge (3) et de bonne troigne. Et faisoient eux deux souvent ensemble la beste à deux dos, joyeusement se frottans leur lard, tant qu’elle engroissa d’un beau filz, et le porta jusques à l’unziesme mois.
Car autant, voire davantage, peuvent les femmes ventre porter, mesmement quand c’est quelque chef d’œuvre, et personnage qui doibve en son temps faire grandes prouesses. Comme dit Homere que l’enfant, duquel Neptune engroissa la nymphe, nasquit l’an après révolu, ce fut le douziesme mois. Car, comme dit Aulus Gellius, lib. III) ce long temps convenoit à la majesté de Neptune, afin qu’en iceluy l’enfant fust formé à perfection. A pareille raison Jupiter fit durer quarante huit heures la nuyt qu’il coucha avec Alcmene. Car en moins de temps n’eust il peu forger Hercules, qui nettoya le monde de monstres et tyrans.
Messieurs les anciens Pantagruelistes ont conformé ce que je dis, et ont declairé non seulement possible, mais aussi légitimé, l’enfant né de femme l’unziesme mois après
la mort de son mary.
(1) Joyeux compère.
(2) Poison.
(3) Fille.
COMMENT GARGAMELLE, ESTANT GROSSE DE GARGANTUA, MANGEA GRAND PLANTÉ DE TRIPES
L’occasion et maniéré comment Gargamelle enfanta fut telle : et si ne le croyez, le fondement vous escappe ! Le fondement luy escappoit une après disnée, le troisiesme jour de febvrier, par trop avoir mangé de gaudebillaux. Gaudebillaux sont grasses tripes de coiraux. Coiraux sont bœufz engressez à la creche et prez guimaux. Prez guimaux sont qui portent herbe deux fois l’an. D’iceux gras bœufz avoient faict tuer trois cens soixante sept mille et quatorze, pour estre à mardy gras salés, afin qu’en la prime vere (1) iis eussent bœuf de saison à tas, pour au commencement des repas faire commémoration de saleuies, et mieulx entrer en vin.
Les tripes furent copieuses, comme entendez, et tant friandes estoient que chascun en leichoit ses doigts. Mais la grande diablerie à quatre personnaiges estoient bien en ce que possible n’estoit longuement les reserver, car elles feussent pourries, ce qui sembloit indécent: dont fut conclud qu’ilz les baufïreroient (2) sans rien y perdre. A ce faire convièrent tous les citadins de Sainnais, de Suillé, de la Roche Clermaud, de Vaugaudray, sans laisser arrière le Coudray, Montpensier, le Gué de Vede, et auitres voisins, tous bons beuveurs, bons compaignons et beaux joueurs de quille là. Le bon homme Grandgousier y prenoit plaisir bien grand, et commandoit que tout allast par escuelles. Disoit toutesfoys à sa femme qu’elle en mangeast le moins, veu qu’elle approchoit de son terme, et que ceste tripaiile n’estoit viande moult louable. « Celluy, disoit-il, a grande envie de mascher merde, qui d’icelle le sac mange. » Nonobstant ces remonstrances, elle en mangea seize muiz, deux bussars et six tupins. O belle matière fécale qui devoit boursoufler en elle !
Après disner, tous allèrent pelle-melle à la Saulsaie, et là, sus l’herbe drue, dancèrent au son des joyeux flageollets et doulces cornemuses, tant baudement (3) que c’estoit passetemps céleste les voir ainsi soy rigoller.
(1) Printemps.
(2) Manger.
s<3) Joyeusement.