COMMENT LA PONTIFE BACBUC PRESENTA PANURGE DEVANT LA DIVE BOUTEILLE
Là fit Bacbuc, la noble pontife, Panurge baisser et baiser la marge de la fontaine, puis le fit lever, et autour danser trois ithymbons (3). Cela fait, luy commanda s’asseoir entre deux selles, le cul à terre, là préparées. Puis desploya son livre ritual, et, luy soufflant en l’oreille gauche, le fit chanter une epilenie, comme s’ensuit :
O Bouteille | Pleine toute | De mystères, | D’une oreille I Je t’escoute : j Ne diîîeres, | Et le mot proférés I Auquel pend mon cœur. | En la tant divine liqueur. | Qui est dedans tes flancs reclose | Bacchus, qui fut d’Inde vainqueur. | Tient toute vérité enclose. | Vin tant divin, oing de toy est forclose. | Toute mensonge et toute tromperie. En joye soit l’aire de Noach close. | Lequel qui me doit oster de misere. | Ainsi ne se perde une goutte. | De toy, soit blanche, ou soit vermeille. I O Bouteille Pleine toute | De mystères, | D’une oreille. | Je t’escoute î Ne diîîeres.
(1) ^Pierres •blanches et transparentes.
(2) Bordure.
(3) Danse.
Ceste chanson parachevée, Bacbuc jetta je ne sçay quoy dedans la fontaine, et soudain commença l’eau bouillir à force, comme fait la grande marmite de Bourgeuil quand y est feste à bastons (1). Panurge escoutoit d’une oreille en silence; Bacbuc se tenoit prés de luy agenouillée, quand de la sacrée Bouteille issit un bruit tel que font les abeilles naissantes de la chair d’un jeune taureau occis et accoustré selon l’art et invention d’Aristeus, ou tel que fait un garot desbandant l’arbaleste, ou en esté une forte pluye soudainement tombant. Lors fut ouy ce mot : Trinc. « Elle est, s’escria Panurge, par la vertu Dieu, rompue, ou feslée, que je ne mente: ainsi parlent les bouteilles crystalines de nos pays, quand elles prés du feu esclatent. »
Lors Bacbuc se leva et print Panurge sous le bras doucettement, luy disant : « Amy, rendez grâces es deux, la raison vous y oblige : vous avez eu promptement le mot de la dive bouteille. Je dis le mot plus joyeux, plus divin, plus certain, qu’encores d’elle aye entendu depuis le temps qu’icy je ministre à son très sacré oracle. Levez- vous, allons au chapitre, en la glose duquel est le beau mot interprété. — Allons, dist Panurge, de par Dieu. Je suis aussi sage qu’entan. Esclairez : où est ce livre? Tournez: où est ce chapitre? Voyons ceste joyeuse glose. »