‹ Rabelais [electronic resource]Chapitre 3 sur 35 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

En 1892, à l'occasion de TExposition nationale de Tours, la municipalité tourangelle, aussi soucieuse des progrès des lettres et des sciences que de ceux de Tagriculture, de Tindustrie, du commerce et des arts, a institué un concours ayant pour but de mettre en lumière certains points- concernant les lettres, les sciences, V histoire, F ethnographie, la géologie, la géographie, la biographie, les cultes, etc., de F ancienne Touraine, et aussi de rechercher, expliquer et commenter tout ou partie des travaux et des actes des grands hommes tourangeaux, depuis Grégoire de Tours jusqu'à Balzac, dans les parties restées inconnues ou obscures de leurs œuvres.

J'ai pris part à ce concours, et j'ai eu la bonne fortune de voir mon manuscrit couronné (i'''" prix, 1.000 francs) par le jury, présidé par A. de Montaiglon, membre de l'Institut, professeur à l'École des Chartes. C'est ce manuscrit, déposé depuis six ans à la Bibliothèque municipale de la ville de Tours, dont il est la propriété, que je soumets aujourd'hui, après avoir obtenu l'autorisation de le remanier et de le faire imprimer, à l'appréciation du grand public. Puisse-t-il ratifier le choix dont il. a été l'objet!

Il est peu d'hommes dont la vie et les œuvres aient inspiré autant de doctes commentaires à l'érudition contemporaine que la vie et les œuvres de François Rabelais. On a peint Rabelais moraliste, Rabelais légiste, Rabelais pédagogue, Rabelais botaniste, Rabelais médecin, Rabelais chimrgien, etc. On n'a pas parlé, ou on n'a parlé qu'incidemment (i), de Rabelais anatomiste et physiologiste. Et cependant l'auteur de Gargantua et de Panlagriiel mérite avec ses maîtres, les professeurs Schyron et Rondellet de l'Université de Montpellier, autant que Vésale et Michel S.ervet, d'avoir son nom inscrit en tête du livre d'or de l'anatomie et de la physiologie.

Ne lit-on pas dans le traité De Ponderibus (2), de Guillaume Rondellet, les lignes suivantes dont notre génie national si souvent méconnu, même par nos propres historiens, ne saurait trop s'enorgueillir :

(1) Félix Brémond, Rabelais médecin; Paris, 1879-1886-1898.

D-' Paquelin, la Revue de lilléralure médicale, 3« année, n» 19, p. 499> octobre 1878.

(2) Rondellet, De Ponderibus siue de jusla quanlilale et proporltone medicamenlorum; Lugduni, i56o, in-8''. Épître dédicaloire au savant évêque de Montpellier, Guillaume Pelissier.

Ciim aiilem prima sese offerel mihi ea pars quse naluram corpofis hiimani decet exigilanda ; vidi ab antiquis tam negligenier faclum, ut qnanlum ad analomen pertinel, me primiim fuisse in hac academiâ exislimem, qui myolomen diligenlev pervesligaveril el exacte quoddum faciebam librum, qui autopsiœ responderet, evulgare necessarium duxi illico f'ecissemque, ni Vessalius nunquam in eà parte laudandus, desiderium meum aliquantum explevisset; non lia lamen quin etiam multum superstit spei meam in eû melhodum non fore gregarium...

La partie qui enseigne la Nature du corps humain étant la première qui se soit offerte à mes investigations, je l'ai vue si négligée par les Anciens, que pour l'anatomie j'estime être le premier qui dans cette université ait poursuivi la dissection des muscles avec soin et exactitude. Je jugeai alors nécessaire de publier sur-le-champ un livre qui traitât de l'autopsie, et je l'eusse fait si Vésale, dont on ne proclame jamais .trop la louange dans cette branche, n'eût suffisamment répondu à mon désir; ce n'est pas au point cependant d'anéantir le ferme espoir que j'ai d'y avoir dignement contribué par ma méthode.

Au dire de Posthius, élève comme Rabelais de Guillaume Rondellet, ce dernier aurait même poussé si loin l'amour de l'anatomie qu'il aurait instamment prié son collègue et ami Fontanus, gravement malade, d'ordonner dans son testament qu'après sa mort son corps resterait la propriété de l'École de Montpellier pour être disséqué.

Est modiis in rébus. Maître François a-t-il été possédé d'une telle ardeur pour les dissections? Il est impossible dp l'affirmer. Ce qui est incontestable, c'est que ses connaissances anatomiques ont égalé, sinon dépassé, celles de ses deux maîtres Schyron et Rondellet.

C'est le 17 septembre i53o que Rabelais s'est inscrit en ces termes sur les registres de la Faculté de médecine de Montpellier :

Ego Franciscus Rabelcesus Chinonensis, diocesis Turonensis, hue adpuli, sludiorum medicinœ gralia, delegique mihi in patrem egregium, dominum Joannem Scurromim, doctorem regentemque in hac aima Universitale. Polliceor autem me omnia observaturum, quse in prœdicla

medicinœ faciillale staluuntur, et observari soient ab ils qui nomen bona fuie dederejuramento, ut moris est, prœslilo ; adscripsique nomen nicum manu propria, die décima seplima mensis seplembris, anno Domim millesimo quingenlesimo Irigesimo. p RABELIESUS.

Sur la marge de ceL autographe, que l'Université de Montpellier (i) conserve avec un soin pieux ainsi que les

(0 M E Noôl raconte en ces termes l'arrivée de Rabelais à Montpellier : „ Il avait suivi la foule clans une salle où avait lieu une discussion sur la botaiiiquo... Sa réputation l'avait devancé à l'école ; personne n'ignorait son prodigieux savoir... Le doyen l'engagea à prendre part à la discussion... Rabelais s'excuse : on insiste, on le pousse vers la chaire ; il y monte : alors il parle des plantes avec tant de charme, d'éloquence et de clarté et présente la plupart des questions sous un aspect si nouveau que les applaudissements éclatent de toutes les parties de la salle et que l'auditoire en masse, docteurs, élèves et public, accompagne Maître François jusqu au lieu de sa demeure. » (Rabelais médecin, écrivain, curé, philosophe, p. 85; 4« édit., Paris, i88o.)

La notice biographique de Louis Barré ajoute :

« Dans la discussion de cette thèse de botanique, il obtint un succès d'acclamation qui lui valut le grade de bachelier, lequel lui fut conféré régulièrement un mois après. » {Rabelais, édit. Garnier; Paris, 1876. Notice par L. Barré, p. xiii.)

C'est là une légende acceptée à tort par la généralité des Pantagruelistes et qui i-epose sur un passage mal interprété du manuscrit latin Elofjia Rabelœsina dû à Antoine Leroy qui a occupé la chaire curiale de Meudon un peu moins de cent ans après Maître François. Ce manuscrit porte que l'argumentation de Rabelais fut si brillante : ul ab omnibus summo cumplausu conclamahim sil eum docloris dirjnilale dirjnandum sit ; ce qui, si nous y entendons quelque chose, veut dire qu'il avait des connaissances suffisantes pour être docteur, mais non pas, selon la juste remarque de M. Dubouchet {Rabelais à Monlpellier, i53o-i538 ; Montpellier, 1887, p. 26), « qu'on lui en conféra le titre. Il y a loin du docloris dicjnilale dirjnandum de Leroy au dirjnus csl inlrare in noslro dodo corpore de Molière: le premier est un témoignage d'admiration ; le second, au contraire, la consécration oiricielle et méritée de travaux passés et le couronnement de longues années d'études. »

En effet, le dernier acte public mentionné avant l'immatriculation du fameux escholier est le baccalauréat de Guilherme Ferrand (de Nîmes), en date du 9 janvier. {Recjislre des Actes de i523 à iSSg, fol. 7 r".) Il est donc inadmissible que Rabelais s'y soit montré, car, dans l'état fâcheux où il se trouvait, aiguillonné par le temps et l'argent {Discours prononcé à Vinan- (juralion de la statue de Rabelais à Chinon, par M. le professeur Dupré, in Monlpellier médical, t. XLIX, n" d, p. 5i-6i), il n'aurait paspu attendre huit mois avant de se faire inscrire aux matricules.

autres autographes de Rabelais (i), une main étrangère a écrit les mots :

^olvil 1res libras.

Quelques jours après cette immatriculation le philiAtre tourangeau assistait à la première « anatomie » dirigée par Rondellet et signait sur une feuille ad hoc : « Rabelœsiis quia prœsens fui. » Les expressions « quia prœsens fui » dont notre compatriote a fait suivre sa signature sur le document ci-joint ainsi que ceux très explicites « in congregaîione », qui précèdent sur le même document le nom de Caruel, démontrent que les règlements des frais de cours s'établissaient sur le vu du compte soumis par le procureur à une assemblée dans laquelle figuraient les élèves qui avaient été présents à la leçon et pouvaient dès lors attester de la sincérité des dépenses qu'elle avait occasionnées (2).

Seqiiilur qiiod exposilum fuit per me, procuratoris vices gereniem, consensLi omnium scolasticorum, pro analome facienda, in qua nullus sludenlium dédit, prêter tonsures, a quitus habui. XLIII solidos. Dedipro scribe promotia, quo supplicationibus

suis impetravimus. X sol.

Pro portaribus et comitantibus IIII sol. 6 deniers.

Pro linteo dissecantium corpus V sol.

Pro leda III sol.

Pro ture.

Pro stupis II sol. 6 deniers.

Pro candelis.

Pro carbone et filo r • X den.

Pro vasculo V den.

(1) Il avait alors trente-cinq ans suivant les uns, quarante et même plus suivant les autres. D"- Pointe, Discours prononcé à la séance publique de V Adminislralion du chef-lieu du Rhône, /, mai iSaS, et R. P. feuillant Pierre de Saint-Romuald, Thrésor chronologique.

(2) D-- Gordon, François Rabelais à la Faculté de médecine de Montpellier; Montpellier, 1876, p. ^.

, fr^^ f^rfahriln^ ^Jch aimff-JhitfS ■ — ~ • 'Jy'^b

4^ flécr-r^ffU^r^y .

Pro panno quo involulus fiiil V sol.

Pro chinirgis • soi.

Pro Jo.Scironio,quihisloriamcorporisnaravit. XXX sol. Pro lorlore, qui reporlavil prêter consuelu-

dinem, qui policilus eram illum reslituere. XIII sol. VI don.

Pro hideilo

Pro cena docloris el servantiuin ostium. ... X sol.

Pro missis XV sol.

Horum omnium raiionem dedi in congrega-

tione, coram omnibus scolasticis.

Summa quam exposui pro hac anatomia,\U libr. V sol. IX clen. Et recepi a domino Grifî quatuor libras, et

a barbitonsoribus XLIIII solidos.

Summa quam recipi, VI libr. IIII sol.

Sic mihi debetur XXI sol. IX den.

Prœsens fui in conoregalione, CABUEL.

RABEL/ESUS, quia prœsens fui.

(Liber Procuraloris, ad ann. i53o.)

Parmi ces humanistes et ces savants de la Renaissance que dévoraitlardente soif d'apprendre et d'enseigner, Rabelais occupa le premier rang. Il fut « expert en toute clergie » et entassa dans son vaste cerveau toute l'encyclopédie de son temps (i). Quand il commença sa médecine, il était si

(i) << Il est certain, dit Colietet, qu'il était très savant humaniste et très profond philosophe, mathématicien, médecin, jurisconsulte, musicien, géomètre, astronome voire même, peintre et poète tout ensemble. Mais, comme la science des choses naturelles était celle qui revenait le plus à son humeur, il résolut de s'y appliquer entièrement, et, à cet effet, il s'en alla droit à Montpellier. »

Il est non moins certain, on en aura la preuve plus loin, qu'il était un excellent géographe.

A Fontenay-le-Comte, Pierre Lamy s'était fait le précepteur du jeune cordelier et lui avait dévoilé les secrets de la philosophie et fait apprendre le grec et probablement l'hébreu. D'un autre côté, André Tiraqueau, Jean Brisson, Jean Ranfrey l'avaient initié à l'étude du droit, et le médecin Raoul Colin, adonné à la recherche de la vertu des plantes, lui avait enseigné la médecine, la botanique etrpeut-ètre la minéralogie.

C'est au couvent de Fontenay que Rabelais a traduit le premier livre d'Hérodote, comme en fait foi la polémique entre Aymery Bouchard,

RABELAIS ANATOMISTF.

iiislriiit dans la coimaissarice des maladies et de leurs remèdes qu'il put faire en deux inois environ le chemin ([uc* les étudiants Taisaient en trois ans. Devenu haclielieiet obligé par le règlement d'ouvrir des cours publics, comme tous les aspirants à la licence et au doctorat, il attira un ilombreux auditoire en commentant les Aphorismes d'IIippocrate et VArs parva de Galien (i). Pour devenir un maître de la science, il n'avait pas attendu les diplômes.

Vers la fin de l'année i53i, ou au commencement de l'année i532, il quitta Montpellier pour se rendre à Lyon où il avait déjà fait, pensons-nous, une première apparition pour publier les Grandes ei Estimables Croniqiies du granl et énorme géant Gargantua (2). Un petit poème latin d'É tienne Dolet, imprimé à Lyon en i538, célèbre Rabelais, devenu médecin en chef du grand hôpital du Pont-du- Rhône, expliquant, après avoir disséqué magistralement le cadavre d'un pendu devant un cercle nombreux d'étudiants, « comment la nature, mère des choses, a fabriqué le corps de l'homme, avec quelle beauté, avec (juel art, avec quelle parfaite harmonie ».

On comprendra l'importance que cette dissection a eue pour les contemporains de Maître François « quand on saura, dit M. le D'" Brémond (3), qu'en 1376 la Faculté

président à Saintes, et André Tiraqueau au sujet du livre de ce dernier, intitulé : De Legibns conimbialis, sur les lois du mariage. (Voy. F. Audiger, Rabelais ù Fonlenaij-le-Comle, Tours, juillet 1886, et Benjamin Fillon, Poilon el Vendée, art. Fontenay.)

(1) « Peut-être l'ut-ce à cette époque qu'il institua, dit Louis Barré, une cérémonie burlesque qui lui était attribuée à Montpellier, où elle est restée en usage jusqu'à la fin du dernier siècle. Le candidat recevait la robe rouge, conservée depuis sous le nom de robe de Babelaia : il montait en chaire pour rendre grâce à ses maîtres; puis, en se retirant par la salle du conclave, il recevait de ses anciens camarades quelques coups de poing qui étaient comme leurs adieux à un condisciple devenu leur supérieur. » (L. Bahrk, loc. cil. siiprà, p. xiii.)

(2) Voy. Aimé Vingtrinikr, Qu'estions lyonnaises, Courrier de Lifon^ numéro du 2 juillet 1886.

(3) D"" Brkmoni), loc. cil. .ftiprà, Notice p. xii.

de Montpcllici- en était encore à se féliciter d'avoir obtenu de Louis d'Anjou an cadavre de criminel par chaque année nom- l'aire des démonstrations. A la lin duxiv^" siècle, l'Ecole de Montpellier était plus riche, elle pouvait disséquer deux cadavres par an. Elle n'en disséquait pas une demi-douzaine

cent ans plus tard. » r /

Un passage des OEiwres anatomiqiies de Jean Hiolan, complétées et mises en français par Pierre Constant, publiées à Paris en 1629, montre que les sujets d'amphithéâtre étaient aussi rares à Paris qu'à Montpellier, quand parut Pantagruel. « Au temps de Vesalius, a écrit Riolan, Charles-Quint lit mettre en question dans son université de Salamanque s'il estoit permis aux médecins chrestiens de disséquer les corps humains. Il luy fut respondu que cela étant utile et nécessaire à la médecine, il leur devoit estre permis. C'estoit en l'année i556 (1). 0 que l'escole de Paris est bien plus heureuse que cela, car elle a grandement advancé ceste science, et, par le moyen de son Sylvius l'a libéralement communiquée aux estrangers et qu'elle a bien de l'advantage sur toutes les aultres, car elle a tout autant de corps qu'elle en désire, de sorte qu'en moins de dix mois elle en a eu quelquefois plus de quinze. »

(1) Hippocrate a disséqué seulement des animaux et a conclu par analogie de la disposition des organes des quadrupèdes à la disposition des organes de l'homme. Galien lui-même n'a disséqué que des singes, cherchant à porter son examen sur des animaux dont la composition anatomique paraît se rapprocher le plus de celle de l'homme. Galien n'a pas même possédé tout d'abord un squelette humain, puisque, dans un passage de ses œuvres anatomiques, il s'est lelicité d'avoir pu enfin étudier à loisir des os humains qu'une rivière débordée avait déposés dans un lieu marécageux. C'est Frédéric II, à la cour duquel a débuté le grand mouvement scientifique et littéraire auquel on a donné le nom de Renaissance, qui, au xiii» sièle, a permis le premier aux médecins de ses États de disséquer non plus des bètes, mais des cadavres humains. Mundinus, savant distingué, médecin et conseiller de cet empereur, a laissé un traité d'anatomie basé sur des dissections pratiquées sur des corps d'hommes et de femmes et dont la splanchnologie a quelque valeur. (Voy. Analomie de Maislre Mondin, imprimée à Paris, par Alain et Janot, demeurant en la rue Notre-Dame, à l'enseigne de VEcu de France, ib'02.)

lO RABELAIS ANATOMISTE

Dans les registres de la Faculté de médecine de Paris (Reg.m. s.delaFac, t. VI, Toi. i/,9, v") il est fait mention —

propreter rarilalem casûs, h cause de la rareté du cas de

l'autopsie du corps d une femme, morte en travail puerpéral, pratiquée dans les premiers jours de mars, i55i, h l'Hôtel- Dieu de Paris, sous la présidence de Jacques Goupil.

En dehors des cadavres de criminels ou de suppliciés, les médecins de cette époque ne pouvaient guère, en effet, disséquer que ceux qu'ils avaient dérobés la nuit dans les cimetières, en bravant la hart et la répulsion publique. Un médecin bâlois, Félix Platner, qui a étudié à Montpellier, nous a laissé dans ses mémoires un récit curieux de sa première expédition à la recherche de « sujets d'expériences )).

« Elle date, dit-il, du ii décembre i554. La nuit était déjà sombre quand Gallotus (i) nous mena hors de la ville, au monastère des Augustins. Nous y trouvâmes un moine qui s'était déguisé et nous prêta son aide. Nous entrons furtivement dans le cloître et nous restons à boire jusqu'à minuit. Puis, bien armés et observant le plus profond silence, nous nous rendons au cimetière Saint-Denis. Nous déterrons le mort en nous aidant des mains seulement, car la terre n'avait pas eu le temps de s'affermir; une fois le cadavre à découvert, nous lui passons une corde, et tirant de toutes nos forces nous l'amenons en haut. Après l'avoir enveloppé de nos manteaux, nous le portons sur deux bâtons, jusqu'à l'entrée de la ville. Il pouvait être trois heures du matin ; nous déposons notre fardeau dans un coin et frappons au guichet. Un vieux portier se présente et ouvre ; nous le prions de nous donner à boire, prétextant que nous mourons de soif. Pendant qu'il va chercher le vin, trois d'entre nous introduisent le cadavre et vont le porter dans la maison de Gallotus. Le portier ne se douta

(i) Un des collègues et amis tic Félix Plalner.

ae rien. Quant aux prêtres de Saint-Denis ,1s se virent bligés de' garder le cimetière, et de leur clottre ils décochaient des traits d'arbalète sur tous les étudiants qui s y

^'"Zmdts médecins ont eu acquis le droit de disse^quer, ils l'ontrefusé aux chirurgiens (i). Les chirurgiens de Saint- Côme et leur prévôt Mauriceau, déjà célèbre par ses travaux sur les accouchements, ont dû le .4 février iby., après avoir vu forcer les portes de leur collège par un serrurier flanqué de plusieurs archers, remettre à Puylon, doyen des Écoles de médecine, un cadavre qu'ils avaient reçu plusieurs jours auparavant de l'exécuteur de la haute justice. lJi.e sentence du lieutenant de police rendue le i6 avril iG83. contre de Blégny, chirurgien du duc d'Orléans et de La Noue, son complice, prouve, au surplus, mieux que outes les paroles que nous pourrions ajouter, quelle valeur la faculté a attaché primitivement aux moindres sujets et avec quelle énergie elle a entendu s'en réserver la propriété, même au détriment de ses frères en Esculape, les chirurgiens-barbiers Cette sentence « condamne par contumace de Blégny à être banni du royaume à perpétuité, ses biens confisqués au profit du roi, et le complice de La Noue k être battu et fustigé nu de verges aux carrefours et lieux accoutumés, et

de plus à trente livres d'amende. » Et cela pour avoir

acheté du fils du fossoyeur de Saint-Sulpice plusieurs cadavres exhumés.

Disons bien vite que cette abominable sentence ne reçut

(0 On conçoit dilTicilement aujourd'hui la passion presque haineuse qui a animé jadis les médecins contre les chirurgiens. Pendant des siècles un médecin qui eût fait œuvre de ses dix doigts, pratiqué une opération, eu été regardé comme indigne par ses confrères. Peu à peu ce préjugé s est aiïaibli, mais sans disparaître entièrement. En 1789, il y avait encore des médecins anatomistes, appelés par dérision médecins palpeurs ou laleiir^ et qu'on allait chercher spécialement dans certains cas. Portai a lait parue de ces médecins anatomistes, et c'est vraisemblablement d'un d'entre eux qu'a voulu parler Ronsard dans ses vers. (Voy. Réveillé- Parise, Lommenlaires sur Gui-Palin.)

pas son exécution ; que, sur l'appel de Blégny et de La Noue qui s étaient constitués prisonniers à la Conciergerie de Paris, le Parlement se contenta d'admonester les délinquants et de les condamner à des peines pécuniaires assez fortes.

Je reviens h Rabelais. Il est non seulement un des premiers,— sinon le premier,— qui aient fait des démonstrations sur le cadavre (i), mais encore qui aient vanté l'utilité des dissections. Le pendu dont il est question dans le poème d'Etienne Dolet est censé avoir la parole et se félicite « du spectacle honorable et instructif auquel il a servi ; lui qui était destiné à être le jouet et la pâture des corbeaux, il est exposé dans un amphithéâtre, entouré de personnages distingués, il est l'objet de l'attention générale, il est comblé d'honneur et de gloire. »

(i) D'après la Bévue scienlifiqiie (t. I, 1886, p. 478), l'Université de Bâle possède une préparation anatomique attribuée à Vésale. Le rédacteur de cette revue donne à ce sujet les intéressants renseignements suivants :

« Il s'agit d'un squelette préparé par l'illustre anatomisteet portant la datede i543. Ce squelette représente une des plus anciennes préparations anatomiques connues, si ce n'est même la plus ancienne. Vésale n'a passé à Baie et n'y a résidé, contrairement à l'opinion généralement acceptée, qu'une seule fois, et cela en i543. Il était venu pour surveiller l'impression de son livre De hiimani corporis fabricâ, par Oporinus, et nullement pour s'y adonner k l'enseignement. Il était très difficile à cette époque de se procurer des cadavres pour la dissection, les autorités établies étant tout à fait opposées à la dissection des cadavres humains ; en fait, il n'était arrivé qu'une seule fois à Bâle qu'un cadavre eût été ainsi fourni. C'était en i53i. En i543, pendant le séjour de Vésale, il arriva que l'on condamna à la peine de mort un certain Jacob Harrér, qui avait'attenté à la vie de sa femme; il fut exécuté, et Vésale obtint que le corps lui fût remis. Ce fut une grande satisfaction pour le maître, qui, pendant plusieurs jours, scalpel en main, fit aux maîtres et aux élèves de l'Université la démonstration de l'anatomie humaine, et, quand la dissection fut achevée, il prépara le squelette, dont il fit don à l'Université : Arlis &.1 indiislrise siiœ spécimen, dit l'inscription. C'était pour l'époque un cadeau de haute valeur. »

Un érudit bAlois, M. Roth, iiurait, paraît-il, publié une brocluu-e

Voici le poème complet de Dolet. Je le fais suivre d^une traduction libre en vers français due à l'auteur ûes Sotrs, M. Horace Hennion {H. de Consthenn), un jeune poète tourangeau de talent et d'avenir :

détaillée relative à cette préparatio.1 de Vésale. Je n'ai pu me la pro-

curer.

Rabelais, dit d'autre part Louis Barré (loc. cil. suprà, P- .^v) » Ut au Ïand hôpital de Lyon, où il était -^decin un cours pub .c d^^^^^^^

tomte sur le cadavre même, chose encore peu «^^'^^^^

est attribué au Bruxellois Vésale, bien que celui-ci,néen i5i4, n ait guue

pu devancer le professeur de la Faculté de Montpelher et de Lyon. »

Conclusions •. Vésale est né en i5i4, et c'est entre i532 et i53« que

MaîtrPrçois a lait sa première leçon publique ^'-atomie La piW^^

édition de la grande anatomie De covpons humara abrica de Vesa e

illustrée par Jean Calear, élève du Titien, a paru, d'autre pavt, a Baie

ri543%^ lequatrième livre de Garganlua eide Panlacjruel, ou est décrite

l'anatomie de Ouaresmeprenant, le 28 janvier i552.

l/i RABELAIS ANATOMISTE

STEPHANI DOLETI

Page 1