‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 136 sur 157 · LUCIEN · texte numérisé non relu

LUCIEN

longtemps et plus loin, et lorsqu'il se mit à écrire, loin de s'enfermer dans une solitude! dans une petite cité peu fréquentée, il s'établit à Athènes, et, an lieu d'adresser ses compositions à un lecteur absent, il les lisait, il en faisait ce que nous appellerions aujourd'hui des conférences.

A ce moment, le monde était en proie à une singulière préoccupation, à un besoin maladif de foi religieuse, à une soif de superstitions. La religion d'autrefois, l'hellénisme, n'avait plus de croyants: ceux qui la respectaient, ceux qui la pratiquaient ne le faisaient plus que par tradition. La foule recevait avidement des croyances de toutes mains. C'est de l'Asie surtout qu'elles arrivaient. — On sait que l'Egypte se rattachait alors à l'Asie.— L'Egypte apportait ses dieux incarnés sous des formes maté--* rielles, la Babylonie ses divinités astronomiques et astrologiques , la Syrie ses dieux de la nature, la Perse ses génies, les Brahmes leur métempsychose, les Boudhistes frappaient les esprits par leurs pénitences — sans compter les Chrétiens à qui l'avenir appartenait, mais que, au premier abord, on pouvait confondre avec les autres sectes. On n'entendait parler que de miracles, d'apparitions surnaturelles, de voix mystérieuses. Nombre d'imposteurs profitaient de ces dispositions du public pour se faire un rôle. Lucien en a connu deux pour sa part. L'un, Pérégrinus, avait annoncé qu'il se brûlerait solennellement à Olympie, et il le fit devant un nombreux public. Lucien qui faisait partie des spectateurs, rencontra, en retournant chez lui, des curieux qui lui demandèrent des détails. La vérité simple ne les satisfaisait pas, ils s'attendaient à quelque

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cbose de merveilleux. Lucien les servit à souhait. La fable qu'il leur raconta devint légende, et le lendemain on lui raconta à lui-même les circonstances qu'il avait inventées, en lui assurant qu'on en avait été témoin. Pérégrinus avait passé par le christianisme avant de se faire dieu lui-même, et ce fait n'était pas de nature à inspirer à Lucien un grand désir de s'instruire de là religion nouvelle. Il en parle donc assez légèrement dans quelques uns de ses ouvrages, mais en homme qui ne la connaît pas.

Ce n'est pas au christianisme qu'il s'en prend dans ses écrits , c'est à l'hellénisme tfeilli , et aux secte» philosophiques qui se disputaient les esprits; elles étaient nombreuses et généralement imprégnées <-ûe mysticisme à un plus ou mtàns haut degré. Lucien les attaque, non par le raisonnement, mais par le ridicule, à la flacon de Voltaire. Sa forme préférée est le dialogue, et dans Part de faire saillir les contradictions, de mettre en évidence les travers et de provoquer le rire aux dépens des opinions, Voltaire a pu l'égaler, mais non le surpasser. C'est un feu roulant d'épigrammes acérées, de Sèches lancées d'une main légère, mais sûre, et qui pénètrent jusqu'au fond. Nous en avons donné quelques exemples. Ce qu'Aristophane fait pour les hommes et les institutions. Lucien le fait pour les opinions. H a moins de souffle et d'ampleur , il s'attaque plus volontiers aux petites choses. A-MI une idée supérieure, comme Aristophane en avait une? Il est permis d'en douter. U raille pour le plaisir de raHler, mais il raiBe au nom du bon sens et de la raison. Quand il parle sérieusement, comme dans son traité sur VArt tfi-

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crire l'histoire, il donne d'excellents conseils, mais lor8*méme qu'il n'eût été qu'un railleur, on ne peut disconvenir qu'il n'ait rendu un grand service i la civilisation en déblayant le terrain pour faire place à la vérité. Lucien a longtemps passé pour Un ennemi du christianisme , on peut lui reprocher tout au plus de l'avoir ignoré de parti pris. Cependant la prédilection de Rabelais pour Lucien devint un motif d'accusation contre l'auteur de Pantagruel. On l'accuBa de «lucianiser», et ce mot, dans la langue scolastique, signifiait être ennemi de la religion.

Nous avons indiqué les passages étendus de Lucien dont Rabelais a profité dans son livre. Il lui a emprunté en outre quantité de détails qu'il eût été trop long de faire remarquer. Les œuvres de Lucien étaient évidemment une de ses lectures favorites.

Rabelais a moins pratiqué les auteurs latins que les auteurs grecs. Il cite Virgile , Horace , Martial, Sénèque, mais on sent que ses prédilections ne sont pas là. Il ne connaît pas les romanciers latins. Pétrone et Apulée.

Il ne doit rien naturellement à la littérature allemande qui n'existait pas, pour le public lettré du moins, ni à la littérature anglaise, Il ne paraît pas avoir eu connaissance de la littérature espagnole autrement que par les traductions qui furent faites après la captivité de François Ier. En revan'che il connaît très bien la littérature italienne. Il ne cite pas Dante, bien qu'il ait avec lui des points de

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contact, comme nous l'avons montré, mais il cite plusieurs fois Boccace. Nous n'avons pas rencontré le nom de Folengo dans son livre ; mais si le nom n'y est pas, la Maccaronée y est largement représentée.

Quant aux écrits du moyen fige, il connaît tout ce qu'on en a imprimé au XVI* siècle, c'est-à-dire les traités en latin, et les romans et contes, dans leur traduction en prose française. Il fait de fréquentes allusions aux contes, aux fabliaux, aux poètes du XV siècle, il a une prédilection pour Villon et cite avec sympathie la farce de Maître Pierre Pathelm, dont le héros, a, ainsi que Villon, plus d'un trait commun avec Panurge.

Pathelin est, comme Panurge, un homme d'esprit déclassé, un savant affligé de la maladie Faute d'argent Au moment où commence la pièce , non seulement il n'a pas d'argent, mais il n'a pas même un habit décent pour se présenter et pour trouver les moyens d'en gagner. Il y a bien du drap chez le voisin , mais comment faire pour que ce drap passe de la boutique du marchand sur son dos, à lui ? Nous n'avons pas vu Panurge en pareille situation, mais on peut douter qu'il en fût sorti aussi habilement. Quant à feindre une maladie, et à mettre le médecin en fuite, cela rentre dans ses moyens; mais devant le juge eût-il auàsi bien tiré parti de l'embarras de son adversaire? il est permis d'en douter. Panurge n'aurait pu retenir sa langue, il aurait parlé, il aurait triomphé aussi, mais d'antre façon ; en fusant naître des circonstances nouvelles, et non en tournant à son profit celles où il* se trouvait. Panurge a besoin de prendre l'initiative.

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