‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 24 sur 157 · III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BRIDOYE · texte numérisé non relu

III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BRIDOYE

sion, le droit d'asile et le droit de mariage ex abrupto, devinrent à leur tour des sources d'embarras et de difficultés. Ces deux droits étaient des correctifs apportés aux abus de la force. Du moment où la force n'avait plus le pouvoir d'abuser, les correctifs n'avaient plus de raison d'être et tendaient à devenir abusifs à leur tour.

C'est l'avis de Gargantua, qui condamne vivement les unions contractées sans l'assentiment de la famille. — On voit à chaque instant, suivant lui, des mauvais sujets, des scélérats, des brigands!, s'insinuer par de belles paroles auprès des jeunes filles crédules et riches, et les entraîner à faire des mariages dont elles ne tardent pas elles-mêmes à se repentir. Il accuse les moines et les prêtres — qu'il appelle des mystes ou initiés, et des taupe- % tiers, parce qu'ils vivent loin du jour, loin de la lumière comme des taupes, — de prêter, trop facilement et par des motifs d'intérêt, leur ministère à ces unions.

La chaleur que Gargantua met dans cette allocution, qui ne se relie qu'assez imparfaitement au récit, fait supposer qu'il s'agissait pour Rabelais de protester contre quelque mariage de ce genre qtti venait de s'accomplir sous ses yeux. Les commentateurs ont échoué dans leurs efforts pour trouver l'explication de cette sortie de l'honnête gtynt.

Pantagruel promet de se conformer en tout aux avis de son père, et celui-ci, en revanche, lui promet que, lorsqu'il reviendra de son expédition, il trouvera une fiancée à son gré, et un repas de noces dont il sera parlé longtemps.

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Rabelais nous apprend ensuite que Pantagruel en partant fit grande provision de pantagruélion, tant vert que préparé.

Qu'est-ce que le pantagruélion ? — Rabelais se délecte à nous en faire une description animée et charmante.

L'herbe pantagruélion a racine petite, durette, rondelette finante [finissant] en pointe obtuse, blanche, à peu àe filaments et ne profonde [s'enfonce] en terre plus d*une coubdée... De la racine procède un tige unique, ligneux, crénelé quelque peu en forme de colonnes striées; plein de libres, etquelles consiste tonte. la dignité [valeur] de l'herbe... La hauteur est communément de cinq ou six pieds... Les feuilles a longues trois fois plus que larges, verdes toujours, asprettes comme l'orcanette,. durettes, incisées autour comme une faalcille, finissantes en pointe de lance macédonique et comme une lancette dont usent les chirurgiens. Et sont par rangs en égale distance esparses autour du tige en rotondité t par nombre en chascun ordre [rangée] ou de cinq ou de sept. Tant Fâcherie nature, qu'elle l'a douée en ses feuilles de ces deux nombres impairs, tant divins et mystérieux. L'odeur dlcelles est fort et peu plaisant aux nez délicats.

Four peu que vous ayez regardé cette plante dans la nature, vous l'avez déjà reconnue à cette description aussi précise que pittoresque, entremêlée de comparaisons. Glanons encore quelques traits;

La semence provient vers le chef du tige, et peu au-dessous. Elle est . . . spherique, oblongue, noire, claire et comme tannée, durette, couverte de robe fragile, délicieuse à tous oiseaux canores [chanteurs] comme linottes, chardriers [chardonerets], alouettes, serins, tarins, et autres.

Impossible de méconnaître le chénevis dans ces graines, et le cbanvre dans la plante. Rabelais ajoute :

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Et comme en plusieurs plantes sont deux sexes, masle et femelle, ce que voyons es lauriers, palmes, chesnes, fougères... et autres, aussi en cette herbe y a masle , qui ne porte fleur aucune, mais abonde en semence, et femelle qui foisonne en petites fleurs bUnchaatres, inutiles et ne porte semence qui Taille et, comme est des autres semblables, a la feuille plus large, moins dure que le masle, et ne croist en pareille hauteur.

Rabelais avait, comme on voit, reconnu le sexe des plantes, au moins d'un certain nombre, mais ici, il intervertit les genres, comme le font encore les paysans. La plante qui a des fleurs et pas de fruits est le mâle, celle qui a des fruits et pas de fleurs est ta femelle ; mais les savants s'y sont trompés encore longtemps après lui. Il termine cette description par un de ces rapprochements poétiques où se complaît Bernardin de St-Pierre :

On semé cestny pantagruelion à la nouvelle venue des hirondelles ; on le tire de terre lorsque les cigales commencent a s'enrouer.

Plus loin, il nous dira d'une manière plus con* tournée qu'on cueille ladite herbe,

lorsque le chien de Icarus, par les abois qu'il fait au soleil reftd tout le monde troglodyte et contrainct habiter es caves et lieux souterrains.

Le chien d'Icarus transporté au ciel, a formé la constellation de la Canicule, près de laquelle le soleil se trouve aux plus chauds jours de l'été, au moment de l'année où les hommes se font troglodytes ou habitants des cavernes.

L'auteur nous apprend ensuite, toujours dans le même langage pittoresque, comment après avoir dépouillé la plante de ses feuilles et de sa semence, ou en fait rouir les tiges en eau non courante, et com-

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ment quelques-unB les broient pour en retirer les fibres. Cette préparation est préférée par ceux qui gagnent leur vie en marchant à reculons,— c'est-àdire par les cordiers; les autres les teillent en devisant dans les soirées d'hiver et en font ce quel Ton nous raconte «du passe-temps des trois sœurs Parques, de l'esbattement nocturne de la noble Circé, de la longue excuse de Pénélope envers ses muguetz amoureux, pendant l'absence de son mari Ulyxes»; ils les filent et en font de la toile.

Mais pourquoi appeler cette herbe pantagruélion ? car Pantagruel ne Ta pas inventée. — Ici se place une longue dissertation sur l'origine des noms d'une centaine de plantes, entremêlée d'anecdotes et de rapprochements curieux. — Mais si Pantagruel n'a pas inventé la plante, il lui a le premier fait trouver un emploi qu'elle n'avait pas jusqu'alors. Il eà a fait l'effroi des larrons, à qui elle est plus dangereuse que la teigne au lin, l'orobanche aux faucheurs, le bouleau [en faisceau] aux écoliers du collège de Navarre, l'oignon & la vue, l'ombre de l'if à ceux qui dorment dessous, l'aconit [tue-chien] aux chiens et aux loups, la ciguë aux oisons, le pourpier aux dents et l'huile aux arbres, — parce que, lorsque les fibres de cette plante prennent les larrons à la gorge, elle leur bouche les conduits par où sortent les bons mots et entrent les bons morceaux, plus vilainement que ne serait l'angine ou l'esquinancie.

Ainsi, Pantagruel serait le premier qui aurait puni les voleurs du supplice de la hart. Cependant,

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